On ne présente plus Outi Nyytäjä : dramaturge, scénariste, écrivain, chroniqueuse, traductrice – elle a plusieurs cordes à son arc, et tout ce qu’elle fait, elle l’entreprend avec savoir-faire, dynamisme et sérieux. Outi Nyytäjä n’a certes pas les deux pieds dans le même sabot (la même « galoche », comme on dit en pays breton), et le seul repos, répit qu’à la rigueur elle s’accorde, c’est de bêcher le potager de sa maison du Conquet, à l’extrême pointe de la Bretagne.

Lauréate du Prix du Meilleur Livre de l’Année : Récits de voyage (2002) avec son livre « Maailman laidalta » (Aux confins du monde – chroniques de Bretagne), Outi Nyytäjä partage sa vie, depuis 15 ans déjà, entre ces deux terres étranges que sont la Finlande et la Bretagne où elle s’est installée et vit la majeure partie de l’année avec son mari Kalevi.

Tout d’abord, qu’est-ce qui a motivé le choix de la France comme terre d’adoption, et pourquoi la Bretagne, pas vraiment réputée pour la clémence de son climat ?
La France, parce que c’est un pays dont je parle la langue. Je déteste vivre dans un pays dont je ne maîtrise pas la langue. J’ai fait des études de français et je connais très bien la culture française. De plus, j’ai pas mal d’amis en France. Pour ce qui est du choix de la Bretagne, c’est une amie alsacienne qui, à l’origine, m’a incitée à venir découvrir cette région de France que je ne connaissais pas du tout. Il se trouve qu’à l’époque, j’avais reçu un peu d’argent d’une maison de production pour écrire un scénario. J’ai alors pensé aller en Bretagne. J’ai réservé un petit hôtel au Conquet, sur la côte, et j’ai entrepris le voyage. En ce temps-là, on mettait sept heures et demie en train depuis Paris, puis on prenait l’autobus jusqu’au Conquet. J’ai passé presque un mois à écrire ce scénario, puis j’ai commencé à regarder autour de moi. Comme mon mari n’aime pas tellement la grosse chaleur ni le grand soleil, pas plus que la foule, du reste, Le Conquet m’a soudain paru réunir toutes ces conditions. Je suis alors tombée sur cette maison, que j’ai trouvée jolie. Comme je ne voyais rien, je ne me suis pas rendu compte de l’état de la toiture ni des fenêtres ! On l’a eue pour une bouchée de pain. En Finlande, pour le même prix, on aurait eu à peine un studio, et encore en banlieue… On a donc acheté la maison et on s’est installés. On a fait des rénovations, et on continue encore !

Quelles sont les caractéristiques bretonnes qui, selon vous, pourraient s’appliquer à la mentalité finlandaise ?
D’abord, je trouve que les Bretons ont un esprit ouvert, comme souvent les gens du bord de mer. Ils ne sont pas aussi récalcitrants qu’on le dit. Ainsi, on n’a eu aucune difficulté à s’intégrer. Je me comporte de la même manière en Bretagne qu’en Finlande. Et on m’accepte comme je suis. Je crois qu’on voit si une personne s’adapte, s’intéresse aux gens, aux choses. C’est un peu comme dans nos campagnes en Finlande : on est respectés si on sait travailler de ses mains. Moi, je sais très bien cultiver mon jardin, faire des confitures et des cornichons aigres-doux, faire des composts… et jaser. En plus, ils ont un sens de l’humour qui est un peu diffèrent de celui des Français, si tant est qu’il y ait un humour français (!?) Ils ont un humour qui est, non pas anglo-saxon, mais plutôt noir, très marrant et absurde. Je trouve que les Finlandais et les Bretons sont des gens absurdes.
On a les mêmes manières, et on ne se précipite pas sur les choses. En plus, les Bretons sont des gens gentils, même s’ils sont parfois têtus, comme les Finlandais. On peut leur faire confiance. Tout compte fait, je ne trouve pas qu’il y ait tellement de différences. Par ailleurs, les gens sont curieux ; ils lisent beaucoup comme en Finlande, et ils n’ont pas de préjugés. Ils acceptent les étrangers comme ils sont. Moi, je ne me sens pas étrangère en Bretagne ; c’est chez moi. C’est peut-être parce que je n’ai pas tellement de racines en Finlande. Je suis née ici, mais je ne me sens pas particulièrement finlandaise, vu que mes parents ont vécu un peu partout en Finlande. C’est donc la première fois dans ma vie, et c’est peut-être un peu sentimental, que je sens que j’ai des racines. Helsinki, j’aime bien, mais j’ai la nostalgie de Brest.

Dans quelle mesure un Finlandais vivant en Bretagne peut-il se reconnaître dans la culture de cette région ?
La Finlande et la Bretagne, ce sont les mêmes fêtes. Et il y en a tout autant – un peu trop même, parfois. On lance, par exemple, la charentaise (huopatohveli) – 32 mètres le record. Moi, j’aime bien ça. C’est absurde, mais c’est rigolo. Il y a le lancer de la crêpe, de la charentaise, de n’importe quoi. Tout est occasion de faire la fête. Et puis, chaque année, il y a la fête des moissons, des fêtes de quartier auxquelles on participe nous aussi. Il y a de grandes fêtes en costumes où on joue du biniou (säkkipilli). Dans tous les coins en Finlande, en été, il y a des fêtes comme ça. Et puis, il y a les fameuses courses de moissonneuses-batteuses (leikkuupuimuri) ; on ne peut trouver ça qu’en Bretagne. Il y avait aussi, l’année dernière à Saint-Renan, un concours de beauté de vaches où l’on honorait les vieilles vaches qui avaient donné plus de 50 000 litres de lait. Dans quel concours de beauté de femmes honore-t-on les femmes qui ont donné le meilleur d’elles-mêmes !?

Y a-t-il un moment dans la vie où la part étrangère du “je” prend le dessus sur le “je” originel ?
Je ne me sens pas française, mais je ne sais pas si je me sens davantage finlandaise. Je crois que je reste finlandaise dans l’âme, mais étant donné que la nature bretonne est tellement proche, la différence n’est pas très marquée. Il est, toutefois, une chose essentielle qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’on vit dans sa langue. Moi, j’écris la plupart du temps en finnois, et je ne veux pas perdre ma langue maternelle. Je veux même la développer, approfondir ma vue sur la Finlande et sa culture, la littérature finlandaise, pas seulement moderne mais aussi classique. Cela donne une distance très salutaire, je pense. Mais ce n’est pas uniquement la langue en tant que telle, ce sont les codes. Il y a des codes qu’on doit connaître, et ça doit devenir instinctif. C’est-à-dire qu’on vous accepte mieux si vous adoptez les codes qui régissent la façon de se comporter, de parler, etc. Les Finlandais aiment ça. On doit être ferme, on doit faire rire les gens et on doit oser dire ce qu’on pense. Et ça fonctionne tellement bien en Finlande, surtout chez les femmes.

Est-ce que cette intégration, assimilation pourrait aller jusqu’à l’écriture en français ?
Je ne crois pas. J’ai perdu maintenant un peu la vue. Je ne peux, sans aide spéciale, ni lire ni écrire. Je vais donc avoir recours à une bibliothèque sonore. Toutefois, il m’est venu l’idée que, si j’écoute suffisamment, je peux peut-être écrire en français… Qui sait ?

C’est un souhait, en tout cas ?
C’est un souhait. Mais il faut pouvoir bien s’exprimer, c’est-à-dire avoir toutes les nuances et trouver le mot juste. J’aime bien, par exemple, le style de Daniel Schneidermann dans sa chronique du Monde audiovisuel. J’aime aussi l’écriture de Marguerite Duras ; elle n’est pas fleurie. Parmi les philosophes, ma préférence va à Maurice Blanchot, qui est quelqu’un de très bien. Malheureusement, il est mort récemment. Il y a des idéaux, comme ça. Bernard-Marie Koltès, également, pour le théâtre. Mais j’aimerais bien avoir… En fait, j’avoue franchement, j’aimerais bien avoir une chronique audiovisuelle ; par exemple, une chronique dans un journal français. Mais je ne sais pas si j’ai assez de talent, si je maîtrise suffisamment la langue pour le faire.
Je rêve également d’écrire un scénario en français. On a commencé avec des cinéastes brestois un film sur Helene Schjerfbeck, qui faisait quand même partie du groupe de Pont-Aven où il y avait beaucoup de femmes peintres finlandaises. On a écrit le traitement en français, bien sûr, parce qu’on travaillait en français. Oui, c’est un rêve : écrire directement en français, pas traduire.

Peut-on surfer durablement sur deux cultures sans pour autant perdre son identité ?
Oui, je le pense. D’abord, parce que je ne suis plus toute jeune. Et puis, j’ai moi-même, maintenant, une identité beaucoup plus forte depuis qu’on est en Bretagne. C’est plus facile d’être vieux en France qu’en Finlande. En plus, ce qui me donne tellement de plaisir, c’est cette capacité – et les Français ne l’ont pas perdue –, d’analyser les choses, de parler et de discuter, de penser. La pensée est toujours très vivante en France. Par exemple, les bonnes revues françaises sont formidables. Mais il n’y a pas énormément de romans qui m’attirent ; c’est plutôt la philosophie, la sociologie, des revues. Après le Nouveau Roman, il n’y a guère plus maintenant que des femmes qui écrivent bien – à part Houellebecq, qui a un humour un peu nordique.
Pour ce qui est de la touche finlandaise, on aura peut-être contribué à ce que les gens, dans ce petit coin de Bretagne, se fréquentent sans plus attacher trop d’importance à la position sociale. La hiérarchie en France, c’est quelque chose que je ne comprends pas très bien. Ici, en Finlande, tout le monde est accessible, même les ministres, même la Présidente. C’est du reste la seule chose dont j’ai, de temps en temps, la nostalgie. Mais moi, je traite les gens de la même manière en France, et finalement ils deviennent plus accessibles.

Si vous deviez vous installer définitivement en Bretagne, quels objets emporteriez-vous en priorité ?
Il faut réfléchir. Naturellement, si je n’avais pas déjà tellement de livres finlandais, j’emporterais toute l’oeuvre, par exemple, deVeijo Meri et de Paavo Haavikko, de Maria Jotuni. Mais un objet… (?) Un bon sécateur Fiskars… et des ciseaux de cuisine Fiskars, que j’ai, du reste, offerts à toutes mes amies bretonnes. Comme je suis malvoyante et que je me suis coupé plusieurs fois le bout du doigt, elles les ont baptisés « ciseaux tueurs » (tappajasakset) !

Quelle est votre actualité culturelle, audiovisuelle de ce printemps ?
Quels sont vos projets pour la rentrée prochaine ?

J’ai écrit trois pièces radiophoniques sur trois soeurs – Hanna, Asta, Lotta –, qu’on va monter à la radio et dont on va faire également une mini-série pour la télévision. Maintenant, je travaille sur un long métrage avec un jeune réalisateur-producteur finlandais ; et puis après, je vais faire une adaptation radiophonique du livre de Robert Musil « L’homme sans qualités ». J’ai également deux livres en cours sur la vieillesse, et puis un livre d’essais plus approfondis. Par ailleurs, j’aimerais bien continuer ma chronique audiovisuelle dans le quotidien Helsingin Sanomat, ainsi que la chronique dans la revue Anna. Mais il y a trop. Pour commencer, je prends des vacances, et je travaille doucement.
Maintenant, j’ai écouté Gogol pour me distancer un peu de tout ce matériau que j’ai sous la main – « Les âmes mortes » – et, dès mon arrivée en Bretagne, je vais tout de suite à la bibliothèque sonore de Brest. J’espère que la collection sera aussi riche qu’ici. Car plus on écoute, plus on développe sa mémoire. Et cela permet de faire beaucoup plus attention à la langue ; c’est pour ça que je pense être capable, peut-être un jour, d’écrire en français.

Propos recueillis en français
par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, mai 2003