ENTRETIEN AVEC HÉLÈNE CATTET ET BRUNO FORZANI
Auteurs-réalisateurs

Festival international du film fantastique de Espoo Ciné
Espoo-Helsinki, Finlande
Août, 2010

Hélène Cattet et Bruno Forzani, scénaristes-réalisateurs français vivant en Belgique, présentaient, après cinq courts métrages, leur premier long métrage «Amer» dans le cadre du Festival du film fantastique de Espoo Ciné. En compétition avec 10 autres longs métrages et 10 courts métrages, «Amer» a remporté le Prix Méliès d’argent récompensant le meilleur film fantastique européen.
«Amer» évoque, entre peur et sensualité, la découverte du corps et du désir à travers le personnage d’Ana à trois moments clés de sa vie. Au-delà de l’exercice de style, une œuvre expérimentale s’apparentant au giallo dont l’audace n’a d’égale que le talent de ses jeunes auteurs.

Tout d’abord, félicitations pour ce Méliès d’argent. Ce n’est pas vraiment une surprise puisque «Amer», votre premier long métrage, a déjà été primé dans de nombreux festivals. Toutefois, comment expliquez-vous, avec un film pas vraiment accessible au plus grand nombre, le succès d’ «Amer» ?
Bruno Forzani : Je pense que c’est parce qu’il va justement là où peut-être d’autres ne vont pas ; donc, cela surprend les gens et, du coup, ils sont contents de voir autre chose.

Comment tout cela a-t-il commencé ?
Hélène Cattet : Cela a commencé en 2005. En fait, on a d’abord eu l’idée de la partie du milieu, qu’on s’est mis à écrire à ce moment-là et qui est sur l’adolescence ; c’était, à la base, un court métrage.
Bruno Forzani : En fait, on a fait cinq courts métrages. Les quatre premiers étaient autoproduits, et le dernier produit par un producteur… de manière professionnelle, on va dire. Mais cette expérience ne s’est pas du tout bien passée. Et, comme le court métrage que l’on avait écrit, qui est le passage sur l’adolescence, ne pouvait se faire sans budget à cause des décors et aussi parce qu’on voulait tourner en 16 mm, et non pas en vidéo, et comme on ne voulait plus tourner de court métrage de manière professionnelle, parce que cela avait été trop dur, demandé trop d’investissements, on a alors décidé de s’investir mais, cette fois, pour un long métrage.
Hélène Cattet : Et c’est comme ça qu’on a commencé. On s’est dit : puisque ça parle de la découverte du corps et du désir à l’adolescence, alors on va l’étendre à différentes étapes de la vie de ce même personnage. Et on a, après, écrit l’enfance et, ensuite, l’âge adulte. Donc, voilà. C’est comme ça que tout a commencé. En fait, depuis nos courts métrages – et « Amer » se situe du reste dans leur continuité –, on a essayé de développer un univers personnel, des thématiques personnelles, mais à travers un langage tiré du cinéma de genre, et notamment d’un certain cinéma italien des années 60-70 qui s’appelle le giallo. Le giallo, c’est le polar italien des années 60-70 qui est pop, psychédélique, et donc on s’est un peu servi de cet univers-là pour pouvoir développer notre thématique personnelle.

A la base, qu’est-ce qui a nourri votre univers fantastique ?
Bruno Forzani : Quand j’étais adolescent, je regardais tous ces films-là. C’était toute la culture des vidéos-clubs, des VHS, et je voyais beaucoup de films d’horreur américains. Mais, au bout d’un moment, ils m’ont lassé. C’étaient, en fait, des produits et, justement, il n’y avait pas grand-chose de surprenant ; c’était toujours la même chose. Et c’est en découvrant le cinéma de genre italien – un cinéma commercial mais également expérimental – que j’ai constaté des choses différentes dans la réalisation, dans le montage. Il y avait une vraie mise en scène, et toutes les thématiques d’horreur étaient beaucoup plus viscérales. Il y avait, par exemple, ce côté très latin du mélange d’Eros et de Thanatos qui est peut-être moins présent dans le cinéma américain parce qu’il est plus puritain. Et donc, voilà, c’est un cinéma qui me parlait plus.
Hélène Cattet : Quant à moi, j’étais, en fait, plus portée vers le cinéma expérimental. J’étais assez ouverte à tous les cinémas, mais le cinéma de genre italien, ce cinéma-là, c’est Bruno qui me l’a fait découvrir quand on s’est rencontrés. Nos deux univers se sont bien mélangés parce qu’on était tous les deux liés par une même envie d’essayer des choses, d’essayer de créer un langage personnel, de construire ce langage pour ne plus passer par des dialogues explicatifs. Ne pas être trop didactique mais, plutôt essayer, ainsi, par le langage cinématographique de faire passer le propos du film.
Bruno Forzani : Et là, vu que c’est la découverte du corps et du désir, la meilleure manière d’en parler pour nous était de communiquer des sensations au spectateur. Ne pas faire, donc, un pensum mais, plutôt, faire ressentir au spectateur tout ce que ressent le personnage dans sa quête de désir et du corps.

Pourquoi le giallo, qui est quand même un genre assez codifié ?
Bruno Forzani : Parce que justement le giallo, c’est un cinéma qui parle de désir et de peur. Et la veine principale du giallo, c’est la veine créée par Dario Argento et Mario Bava qui ont introduit le tueur aux gants de cuir noir qui tue des jeunes femmes… souvent de manière artistique. Et il y a une ambigüité entre l’assassin et la victime : ils peuvent être à la fois amants, parce qu’il y a tout un côté érotique dans les meurtres et, en même temps, c’est très violent. Il y a toute la pulsion du désir à la fois du point de vue du meurtrier et du point de vue de la victime, et donc on a trouvé que, pour parler de cette découverte du corps et désir, le langage cinématographique du giallo était le langage qui s’adaptait le mieux à ce sujet. Mais on n’a pas voulu faire un giallo avec une enquête policière et tous les éléments emblématiques qui s’y rapportent, on a juste pris une certaine iconographie de ce genre-là, qui parle donc de corps, de désir, et on a traité notre sujet via ce langage-là.

A la différence d’un scénario classique avec des dialogues, une narration, votre langage est plutôt visuel et sonore. Comment avez-vous procédé pour l’écriture du scénario ?
Hélène Cattet : Pour l’écriture, c’était très difficile parce que notre manière d’écrire est, du coup, très technique. En fait, le scénario c’est la description de ce que vous voyez et de ce que vous entendez dans le film. C’était très dur à lire, pas tellement à écrire… à faire lire, en fait, à l’équipe, mais comme on se connaissait assez bien il n’y a pas eu de problèmes. Par contre, cela a été surtout dur à lire pour ceux qui finançaient le film.

Comment, en effet, convaincre des producteurs sans véritable scénario, réelle histoire ?
Bruno Forzani : On avait fait des courts métrages. Donc, ça montrait ce que ça pouvait donner. Après, il fallait nous faire confiance.
Hélène Cattet : Et, en même temps, je pense que pour les producteurs c’était assez rassurant d’avoir quelque chose de très détaillé et de très précis, et de voir qu’on savait où on allait. C’est vrai que pour des financiers qui ne nous connaissent pas, je comprends que cela peut être un peu paniquant.

Comment se passe la coréalisation ? Vous partagez-vous les tâches ? Vous attribuez-vous des rôles particuliers ?
Hélène Cattet : On partage tout, mais on ne scinde rien. Donc, on est tout le temps ensemble. Il n’y en a pas un qui va s’occuper des comédiens et l’autre de la caméra. On fait tout ensemble, et on ne se sépare jamais. Depuis l’écriture, tout… En fait, on fait une très grosse préparation pour se mettre d’accord, parce qu’on n’a pas toujours le même avis. On se dispute beaucoup. Du coup, on se dispute, mais avant le tournage pour que, à la fin de la préparation, on soit vraiment d’accord sur tout ce qu’on va faire et qu’on n’ait pas à régler des problèmes lors du tournage. On va dans le même sens. On ne perd pas de temps. On sait où on va tous les deux, c’est précis… mais c’est beaucoup de travail.

Voyage sensoriel où le désir et la mort se côtoient, l’aspect érotico-psychanalytique est très poussé dans le film. Pourquoi et comment avez-vous plongé tous les deux dans cet inconscient, peut-être votre inconscient ?
Bruno Forzani : C’est notre inconscient puisqu’on a écrit le scénario de manière inconsciente.
Hélène Cattet : Un genre d’écriture automatique. On a essayé de faire remonter des souvenirs de sensations et de faire des associations d’idées. On a travaillé comme ça. C’est-à-dire qu’on pense que tout le monde passe par ces moments-là de découverte de son corps, de découverte de son désir, des changements qui s’opèrent sur nous, des blocages. Et c’est, donc, pour cela qu’on a eu envie de développer ce thème tous les deux. Ici, c’est un personnage féminin, donc pour Bruno cela a dû être marrant d’être plongé dedans aussi, mais il y a mis quand même un peu sa vision personnelle. De toute façon, il va prendre sa revanche, puisque pour le prochain film ce sera plutôt l’inverse : le point de vue masculin.

C’est donc votre projet suivant, votre prochain film ?
Hélène Cattet : On vient de terminer de l’écrire. Cela fait six ans qu’on travaille dessus, pas intensivement, mais on l’avait commencé avant « Amer » et même avant le dernier court métrage. Donc, maintenant, c’est un personnage masculin, un voyage dans son univers un peu fantasmatique. Mais c’est intéressant de mélanger en même temps un point de vue masculin, un point de vue féminin. Au niveau de la forme, ce sera très différent. Ce sera toujours avec un univers giallesque, mais cette fois on a intégré un peu plus le côté enquête policière qu’il y a normalement dans le giallo. C’est là-dessus qu’on a travaillé.

Comment et à quel moment s’est effectué le choix de la musique d’ « Amer » qui occupe une place très importante dans le film ?
Hélène Cattet : A l’écriture. En fait, c’est parce qu’on collectionne les bandes originales de films et, du coup, on les écoute tout le temps, toute la journée ; tout en écrivant, on écoute toujours ces musiques. Et les musiques qui sont dans le film se sont imposées pendant l’écriture, et je dirais qu’en les entendant, elles nous ont même influencés dans ce qu’on écrivait. On les mettait en boucle, et cela nous inspirait. Voilà. Dès l’écriture, il y avait des musiques qui étaient très présentes et qui ont joué un rôle dans l’écriture.

Le travail de postproduction sur le son a dû être énorme.
Hélène Cattet : C’était gigantesque. Il n’y avait pas de son direct. On n’a pas pris de son au tournage. Donc, le film était quasiment muet ; il y avait juste les quelques dialogues qu’on avait pris. Et après on a tout recréé. C’est comme un dessin animé.
Bruno Forzani : C’est un travail de fourmi. Il n’y avait rien, et on a tout refait. Et comme chaque son est composé de 6 ou 7 sons différents, c’est donc énorme. C’était très dur, et c’est vrai que pendant des semaines, avec le monteur son, on ne s’est quasiment pas quittés…

Comme chaque plan est minutieusement travaillé, le travail de montage a dû vous prendre également beaucoup de temps ?
Bruno Forzani : En fait, il y a 2 200 plans. Et on a tourné le film avant de l’avoir tourné, c’est-à-dire qu’on a fait tout le découpage en caméra DV. On a fait une maquette, et cela a servi de carte routière pour faire le montage. On est donc rentrés pilepoil dans les temps, puisqu’on a eu dix semaines de montage et, pour ce travail-là, il faut quand même dire que c’était assez court.

« Amer » est un film très esthétique. On a l’impression que vous vous êtes fait plaisir.
Bruno Forzani : On a fait plaisir au spectateur, on s’est fait plaisir ; on a fait plaisir à tout le monde.
Hélène Cattet : Chaque plan est effectivement soigné parce que, comme on n’a pas de dialogue et que tout doit passer par le son et l’image, on raconte le film par tous ces éléments et, donc, il n’y a rien de gratuit. A chaque fois, on essaie de tout mesurer comme il faut et de soigner tous les détails parce que c’est par là que le sens va se créer. Ce n’est pas du tout pour faire juste beau, mais c’est parce que cela amène le sens. On a vraiment mélangé le fond et la forme pour qu’ils ne fassent plus qu’un, et pas pour les mettre l’un contre l’autre. Dans le film, ils se complètent vraiment. C’est la forme qui fait comprendre le fond. Donc, c’est pour cela que c’est si précis, si soigné. Pour nous, chaque plan est comme un mot, et on essaie de faire des phrases en combinant tous ces plans. On essaie de trouver une grammaire au fur et à mesure du film.
Bruno Forzani : On a fait le film pour qu’on le voie plusieurs fois. Il y a un réalisateur japonais, Satoshi Kon – hélas décédé il y a quelques jours –, qui nous a beaucoup inspirés. Ses films comme, par exemple, « Perfect Blue », « Millenium Actress » – des mangas – sont des films qu’on doit regarder plusieurs fois parce qu’il y a plusieurs niveaux de lecture. Ainsi, au fur et à mesure des visions, on découvre de nouvelles choses. Et nous, dans l’écriture de notre film on a voulu faire un peu la même chose, adopter la même démarche. Un peu comme quand on lit un livre : il y a une part qui est laissée à l’imaginaire du lecteur, et nous on laisse une part ouverte à l’imaginaire du spectateur. Les choses ne sont pas figées, et au fur et à mesure des visions, vous découvrez de nouvelles choses… Après tout, ne sommes-nous pas dans une société de consommation où il faut tout regarder et puis, hop, tout jeter… ? Eh bien, nous, on a fait durable !

Un dernier mot sur votre séjour à Helsinki – le premier du genre sans doute (?)
Hélène Cattet : Eh bien non. C’est le deuxième. On était venus il y a neuf ans – en 2001 – dans le cadre du Festival Espoo Ciné pour notre premier court métrage. Et justement ce qui est génial, c’est d’avoir, cette année, gagné ce prix ici, car la boucle est en quelque sorte bouclée. En fait, Espoo Ciné a présenté tous nos courts métrages, et puis notre premier long métrage. Et ce qui est incroyable, c’est qu’ici, lors de notre première venue, on avait rencontré le comédien qui joue le chauffeur de taxi dans « Amer ». En fait, c’est un réalisateur aussi. Il était venu présenter un film en 2001 ; il est belge, mais on ne le connaissait pas, et on l’a rencontré ici en 2001 ; après, on s’était dit qu’il allait jouer dans le film. On a fait des super rencontres ici, et c’est génial d’avoir gagné le Prix. C’est ça… quelque chose s’est passé… la boucle est bouclée.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
à Helsinki, le 28 août 2010.