Rencontre avec BELA TARR sous le soleil de minuit

Rencontre avec un cinéaste hors du commun,
Béla Tarr

Festival du film du soleil de minuit
Sodankylä, Laponie finlandaise
13-17.06.2012

Invité d’honneur à la 27e édition du Festival du film du soleil de minuit, qui se déroulait cette année du 13 au 17 juin 2012, Béla Tarr est un cinéaste hongrois qui a réalisé son premier long métrage à l’âge de 22 ans et son dernier à 56 ans. Entretemps, pour ceux qui n’ont pas eu la chance de voir une rétrospective de ses derniers films à la cinémathèque Orion de Helsinki en 2011 et qui n’avaient pas fait le voyage au-delà du Cercle polaire pour le Festival du film du soleil de minuit 2012, Béla Tarr a mis en scène une dizaine de longs métrages – tous des chefs d’oeuvre –, dont « Damnation » (1987), première collaboration avec le scénariste László Krasznahorkai, « Le tango de Satan » (1994) – magnifique adaptation cinématographique de plus de sept heures du roman éponyme de László Krasznahorkai –, « Les Harmonies Werchmeister » (2000), inspiré de la nouvelle du même fidèle auteur complice, « L’homme de Londres » (2007), filmé en Corse et adapté du roman de Georges Simenon, ainsi que son ultime opus « Le cheval de Turin » (2011) – Ours d’argent, Berlin 2011 –, film-testament… un coup du maître !

Personnage aussi insondable que ses films sont inclassables, Béla Tarr est sans doute l’un des plus grands metteurs en scène de son temps… même si on ne le sait pas trop encore ! Béla Tarr est un cinéaste qui se livre rarement, est assez peu enclin à la confidence et encore moins porté sur l’anecdote. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir quasiment tout dit, tout écrit sur ses films, sans doute plus que son auteur ne l’aurait imaginé voire même souhaité lui même. Aux questions posées, Béla Tarr s’en sort souvent par une pirouette, une bonne dose d’humour, répond même parfois malicieusement par une autre question et, dans tous les cas, remet systématiquement à plat toute tentative d’intellectualisation de ses films : « Vous ne me ferez pas dire quelque chose de sophistiqué ! » Après tout, pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ! Pour Béla Tarr, le tournage d’un film est une activité pragmatique. Bien que très exigeant, il s’attache à filmer des gens simples, humbles mais dignes, la réalité de leur vie quotidienne telle qu’elle est ressentie par les protagonistes. Alors, se demande-t-on, pourquoi ne pas avoir choisi le mode documentaire ? Ce à quoi il répond : « Tout d’abord, je ne sais pas ce qu’est un documentaire. A partir du moment où vous filmez une situation donnée avec une caméra, la situation n’est immédiatement plus la même car la seule présence de la caméra change les gens. »
Dans son comportement avec les gens, Béla Tarr cherche aussi à être simple, il se veut proche d’eux comme dans ses films : pas de barrière, pas d’estrade. S’il les filme au plus près, les emprisonne dans de longs plans-séquences, des gros plans, c’est qu’avec l’expérience il en a compris l’importance : « Plus longue est une séquence, plus on peut y sentir de la tension. Avec le plan-séquence, on emprisonne l’acteur qui n’a aucune chance de fuir du cadre. Il y reste tant que le cinéaste tient sa caméra. Il ne joue plus ; il est alors lui-même. C’est ce qu’il est comme personne qui m’intéresse. Je veux montrer la dignité de l’homme. »

Et le Festival de Sodankylä favorise justement cette proximité, cette accessibilité. C’est le festival anti-paillettes, anti-tapis rouge par excellence. Tout le monde sur un pied d’égalité. Du reste, les réalisateurs et les acteurs, en acceptant l’invitation au festival, ne s’y trompent pas. Ainsi, Béla Tarr, au sortir d’une terrasse de restaurant de la grand-rue du village avec Aki Kaurismäki (l’un des fondateurs du Festival), n’a pas hésité à faire le détour à 3 h 30 du matin pour encourager la salle qui, après un nouvel entracte, s’apprêtait à attaquer la troisième partie du « Tango de Satan ». A Sodankylä, pas plus que le soleil ne se couche, la nuit n’est faite pour dormir !

Béla Tarr possède une vision très singulière du cinéma. Le style de la réalisation, du moins, de ses cinq derniers longs métrages (depuis « Damnation », en 1987), est marqué par de longs plans-séquences, une image en noir et blanc, une musique lancinante et récurrente, de gros plans fixes de visages, d’épaules d’hommes ou d’objets. L’univers de ce révolutionnaire formel est un univers rude, âpre où les femmes n’ont pas vraiment leur place, où les hommes sont dans l’errance fuyant la solitude, une misère éternelle et où même les chevaux semblent y perdre espoir. Serait-on tenté de faire quelques rapprochements avec l’approche cinématographique de Aki Kaurismäki – intérêt pour les petites gens, style minimaliste, gros plans de visages et d’objets, jeu volontairement morne des acteurs, textes réduits, absence d’artifices, rôle de la musique, acteurs fétiches –, Béla Tarr se défend aussitôt de toute comparaison avec qui que ce soit : « Chaque cinéaste est différent ; chacun a son propre langage. Je pourrais dire que j’aime les films de Aki, mais je suis sûr qu’ils ne peuvent pas m’influencer parce que mon style, mon point de vue, mon milieu culturel, mon histoire sont différents ; mes conditions de travail sont différentes. » Pour autant, dès qu’il s’agit de partager une même vision du monde, Aki Kaurismäki n’est jamais vraiment très loin.

Autre singularité de ce metteur en scène hors normes, il accorde, contre toute attente d’un réalisateur, peu de crédit au scénario : « Ce ne sont que des mots sur du papier… Un regard ne peut s’expliquer. Si on devait faire des films avec des mots, ce serait moins cher et plus rapide. » Béla Tarr sait dès le début comment va être son film, ce dont il a besoin. Pour lui, ce n’est pas le récit qui compte. Il semble, du reste, au fil du temps et de ses films (« Le nid familial » (1979), son premier long métrage était assez bavard), accorder de moins en moins d’importance à la parole, au point que dans son ultime opus « Le cheval de Turin » ne seront échangées qu’à peine une dizaine de phrases laconiques entre le père et la fille. La musique, par contre, investit toujours plus l’espace – tout comme les décors –, une musique lancinante, triste – parfois pas plus de trois notes qui se répètent indéfiniment, comme un leitmotiv –, composée par Mihály Vig, autre fidèle complice du cinéaste

De même que la parole est rare dans « Le cheval de Turin », la nourriture, l’eau, le feu, la lumière – tous les éléments vitaux à la survie de l’être humain – viennent à manquer ou, du moins sont réduits à une forme minimale pour aboutir à l’obscurité originelle, le néant. La boucle est bouclée. Aurait-t-on atteint le point de non-retour ? Est-ce là la réponse de Béla Tarr à un monde privé de libertés où le vrai cinéma, un cinéma de création, est devenu marginal ?
Autrefois persécuté par la censure de la politique, il dit l’être aujourd’hui par la censure du marché. « Le cheval de Turin » a été attaqué à sa sortie en Hongrie par les journaux de droite, le gouvernement, mais a tout de même été diffusé. Il s’insurge : « Depuis l’élection d’un gouvernement de droite en 2010, il n’a pas été fait de nouveaux films en Hongrie. Ils ne veulent pas de ce genre de culture, et les subventions de l’Etat sont gelées depuis deux ans. » S’en serait-il mieux sorti, bon an mal an, du temps de la Hongrie socialiste post-communiste ? Et de poursuivre : « Ils essaient de changer un tas de choses mais, vous savez, c’est juste temporaire. On peut toujours essayer de les imposer, ça ne marche pas. On ne peut pas créer une nouvelle culture contre son peuple. »

Béla Tarr a annoncé que ce film-là serait son dernier. Un paradoxe, alors même que « Le cheval de Turin » est acclamé par le public et encensé par la critique, du moins en France, et qu’on en viendrait enfin à le connaître, le reconnaître (!?) Ne confie-t-il pas lui-même, malgré tout content, même si cela le fait sourire : « Voilà que maintenant ils veulent me faire “Chevalier” ! » Béla Tarr sera, en effet, fait Chevalier des Arts et des Lettres à l’automne prochain, à l’Ambassade de France à Budapest – un hommage dûment rendu au cinéaste et à l’ensemble de son oeuvre.

Il y a peu encore, après sa décision d’arrêter de faire des films, Béla Tarr pensait se consacrer à la production de jeunes réalisateurs hongrois. Or il vient, il y a dix jours à peine, de fermer sa maison de production à Budapest compte tenu, admet-il, d’une situation vraiment impossible. « D’une certaine façon, cette société de production marchait plutôt bien. Dernièrement, nous avions produit « Final Cut – Mesdames et Messieurs », un film de montage de György Pálfi », présenté en 2012 à Cannes ; également le film collectif « Hungary 2011 », projeté à Berlin en 2012, film à sketches de 11 réalisateurs sur la situation actuelle en Hongrie. Pour l’instant, on a juste gelé les activités de la société ; on resurgira plus tard. »

En attendant, Béla Tarr a réussi à concrétiser son projet d’ouvrir et de diriger une école de cinéma à Split, en Croatie. Cette dernière s’ouvrira en février 2013 avec pour but de donner à de jeunes réalisateurs plus de liberté, de confiance en soi dans le processus de réalisation de films. Par ailleurs, des cinéastes de qualité seront invités à Split pour travailler avec ces jeunes. Cette école est destinée à de jeunes réalisateurs diplômés (16 au total) qui seront sélectionnés dans le monde entier. L’approche pédagogique est assez particulière et découle de la vision de Béla Tarr sur l’enseignement de l’art cinématographique : ne pas apprendre une technique, ne pas imposer un style, mais créer une infrastructure qui permette aux jeunes réalisateurs de trouver leur voie, leur vocabulaire, leur langage. « Il n’y a pas de recette… Je veux simplement dire à ces jeunes qu’il leur faut aller de l’avant… Je suis là pour les libérer et non pas pour les éduquer… Bien évidemment, cette école ne saurait être guidée que par un esprit de liberté. » Pour les encadrer des théoriciens comme Jean-Michel Frodon, Jonathan Romney, Jonathan Rosenbaum, mais aussi des cinéastes et amis qui ont répondu à l’appel et à l’invitation de Béla Tarr dont, entre autres, Aki Kaurismäki, Jim Jarmusch, Gus Van Sant, Carlos Reygadas, Tilda Swinton.

Et, à l’instar de Nietzsche qui n’écrivit plus après l’incident du cheval de Turin, Béla Tarr, qui achève son dernier opus sur un écran noir, nous dit simplement qu’il se taira, accablé par le sort du cheval dans un monde devenu insupportable. Après avoir fait le deuil de Dieu, il fait le deuil d’un monde insensé où il a perdu ses repères. Mais pour cet homme en marche, qui ne s’accommode d’aucun compromis, tout espoir ne disparaît pas pour autant, et il continue de se battre pour la survie du cinéma hongrois et, plus largement, du cinéma de création.

Propos recueillis
par Aline Vannier-Sihvola
Sodankylä, 16.06.2012