PETER VON BAGH – In memoriam, mardi 30.09.2014, à 19 h 00, à la cinémathèque ORION
Muistamme Peter von Baghia tiistaina 30.9.

Né le 29 août 1943 à Helsinki, Peter von Bagh, ce grand homme de cinéma, nous a quittés le 17 septembre dernier.

Ecrivain, metteur en scène, scénariste, monteur, documentariste de ses propres oeuvres, il est aussi acteur dans Juha (1998), Au loin s’en vont les nuages (1995) et L’homme sans passé (2001), trois longs métrages réalisés par Aki Kaurismäki, son complice de toujours. Membre du jury cannois pour la Caméra d’or en 1999, Peter von Bagh récidive en 2004 en intégrant, cette fois, le jury officiel du 57e Festival de Cannes présidé par Quentin Tarantino.
Plus connu en Finlande comme historien et critique de cinéma (rédacteur-en-chef du magazine Filmihullu), il a aussi été directeur de la Cinémathèque finlandaise avant de devenir directeur artistique du Festival de Bologne (Il Cinema Ritrovato) ainsi que du Midnight Sun Film Festival qu’il a co-fondé avec les frères Kaurismäki en 1986 et qui se déroule chaque été dans le village de Sodankylä, en Laponie.
Peter von Bagh laisse en héritage une dizaine de films ainsi qu’une quarantaine d’ouvrages de référence dont se nourriront pour longtemps des générations et des générations de cinéphiles et cinéastes en devenir. Son opinion faisait et fait toujours référence. Il n’est pas vraiment parti…
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A voir les trésors du Cinema Ritrovato à la cinémathèque Orion, du 30 septembre au 16 novembre (www.kavi.fi)
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A voir également à Kinopalatsi 10, jeudi 2 octobre, à 18 h 50, « Muisteja » (Souvenirs) : film documentaire de Peter von Bagh sur la ville de Oulu des années 50 – sa ville natale.
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A lire ci-dessous un extrait de l’interview d’Alain Bergala, critique de cinéma et réalisateur français, réalisée en juin dernier à Sodankylä, à l’occasion de la 29e édition du Festival du film du soleil de minuit.
Vous êtes, semble-t-il, pour la deuxième fois au Festival du film du soleil de minuit de Sodankylä. Quel regard portez-vous, avec le recul, sur ce festival ?
C’est un festival qui ne ressemble à aucun autre… Parfois, je me dis que, peut-être, le seul endroit avec lequel on pourrait le comparer, c’est Lussas, le Festival du documentaire de Lussas, parce que c’est pareil : c’est un village-rue, il n’y a pas d’hôtels…et Sodankylä, ça ressemble à ça. Sinon, c’est un festival où il n’y a pas non plus de compétition, et je trouve que c’est très bien ; il y a des rétrospectives, et donc, du point de vue du patrimoine, c’est un très bon festival. Et puis, et surtout, il y a Peter von Bagh, et Sodankylä fait partie des festivals qui tiennent sur la présence, le travail d’un homme. Il y a plein de pays où il n’y a tout simplement pas quelqu’un comme lui. Peter von Bagh, c’est Monsieur Cinéma. C’est tout – les livres, les films, l’Université –, et maintenant qu’il s’arrête un peu, ça ne va pas être simple pour le pays. Non seulement il n’y a pas de relève, mais il n’y en a pas deux comme lui. Et, évidemment, le plaisir de venir ici également, c’est que l’on sait qui fait la programmation, et ça ne peut exister que dans un petit festival… Je trouve ça formidable. Ce qui est bien aussi, c’est que les gens sentent qu’il n’y a pas de hiérarchie, et ça, je dois dire, c’est tellement rare aujourd’hui… un festival simple. On retrouve ici encore le vrai esprit d’un festival où le public et les gens qui font des films sont ensemble. Et ça, j’apprécie beaucoup. C’est à peu près pareil à Lussas, mais comme c’est un festival du documentaire, les gens sont moins des stars, mais l’esprit est le même… à peu près. Et puis, il y a encore les bobines. C’est vrai que Peter est un peu bloqué sur ça, mais j’avoue que de revoir « Voyage en Italie » de Rossellini en 35mm, c’est mieux, objectivement, que de le voir même dans une copie parfaite numérique et, hier soir aussi, le film russe de Gleb Panfilov « Le début », c’était très beau.

[Lire l’intégralité de l’interview sur ce site]
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A lire ci-dessous l’entretien réalisé en mai 2004 à l’occasion de la nomination de Peter von Bagh comme membre du jury à la 57e édition du Festival de Cannes.
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PETER VON BAGH, MEMBRE DU JURY DU 57e FESTIVAL DE CANNES (2004)

Membre du jury cannois pour la Caméra d’or en 1999, Peter von Bagh récidive en 2004 en intégrant, cette fois, le jury officiel du 57e Festival de Cannes. Est-il besoin de présenter cet artiste aux multiples talents : réalisateur, scénariste, critique, acteur occasionnel pour son complice de toujours Aki Kaurismäki, écrivain, historien du cinéma, directeur du Festival de Bologne, il est encore – comme s’il lui était besoin d’ajouter une autre corde à son arc – directeur artistique du Festival du Soleil de minuit organisé chaque été dans la petite ville de Sodankylä, en Laponie.

Félicitations pour votre nomination au jury du Festival de Cannes. Quelle a été votre réaction à l’annonce de cette nouvelle ?
Naturellement cela a été une surprise, car je m’attendais à être membre, une fois de plus, du jury de la Caméra d’Or ou d’Un Certain Regard. A vrai dire, je n’ai jamais même rêvé de faire partie, un jour, du “grand jury”. Il n’est tout simplement pas habituel que quelqu’un de ma profession, que ce soit comme critique ou historien (même si j’ai plusieurs autres professions), soit choisi. En l’occurrence, c’est comme critique que je serai à Cannes. D’après les organisateurs, on a besoin de gens qui ont de solides connaissances du cinéma. Je dois dire que, pour moi, le Festival de Cannes est avant tout une affaire très sérieuse. Cela peut effectivement surprendre parce qu’on pense toujours, mécaniquement, que Cannes est le symbole du cinéma commercial. Même moi, avant cette expérience de Caméra d’Or il y a cinq ans, j’avais tendance à penser cela. Mais en voyant le système cannois de l’intérieur, on comprend qu’il y a des gens extrêmement sérieux qui n’ont d’autre objectif que l’excellence du cinéma mondial. Ils ont beaucoup de pouvoir, et c’est bien de l’utiliser pour donner une chance aux dizaines et dizaines de réalisateurs les plus importants du monde. Les Américains ont du reste constamment attaqué le système des organisateurs de Cannes, car ils pensent que des réalisateurs comme Kaurismäki, Chahine, Straub ou Akerman n’ont pas le droit de vivre, tout simplement parce qu’ils ne sont pas commerciaux. Il y a cette loi darwinienne qui est celle de Hollywood qui veut que le plus fort économiquement soit capable de laminer le plus créatif culturellement, et Cannes est vraiment contre ça.

Que pensez-vous de Quentin Tarantino comme Président du jury ?
C’est extrêmement prometteur, car c’est un grand cinéphile. Un cas très curieux, d’une cinéphilie dévorante. Mais, en l’occurrence, c’est plutôt le côté label « kiosque » qui m’interpelle : comme on sait, ce sont les films de séries B qui ont surtout intéressé Tarantino – grand maître du collage, du quotidien et du trash. Et c’est précisément cet aspect-là qui est intéressant : c’est, à mon avis, un point de vue très original dans le contexte de Cannes. En fait, je me réjouis que le président du jury soit Tarantino que je n’ai, au demeurant, jamais rencontré auparavant.

Pour ce qui est de la sélection officielle, estimez-vous que la cuvée 2004 est une bonne cuvée ?
C’est une bonne sélection mais, pour moi, les plus grands noms du cinéma d’aujourd’hui sont absents cette année. Par contre, je dirai qu’il est justifié que le cinéma asiatique soit bien représenté, car il est souvent supérieur. En Asie, on peut encore faire avec fraîcheur, avec force des films que pas même le cinéma de Hollywood ne peut faire aujourd’hui. Les Asiatiques peuvent réinventer les genres traditionnels, c’est pourquoi, en termes de compétition, c’est assez prometteur. Il est fort possible qu’avec Tarantino, qui est un grand fan du cinéma asiatique, et Sui Hark, qui fait également partie du jury, un des grands prix aille à la Chine.

Vous êtes l’inventeur du concept des films “Bigger than Life”, n’est-ce pas ? Croyez-vous qu’on puisse encore voir ce genre de chefs-d’oeuvre au XXIe siècle, à Cannes notamment ?
Oui, j’ai effectivement appliqué le concept « Bigger than Life » aux films. A l’époque, c’était une série de cent émissions de radio de 50 minutes chacune dédiées à un film très important qui a vraiment marqué le cinéma. Je pense qu’on verra probablement encore des chefs-d’oeuvre, mais beaucoup plus rarement qu’il y a, disons, quarante ans. Mais si on fait des films de grande classe, il est plus que probable de les voir justement à Cannes, car Cannes est supérieur aux autres grands festivals. Le rêve de tout producteur est que son film soit présenté à Cannes. Outre la reconnaissance, une sélection à Cannes est un véritable accélérateur de notoriété. Les autres grands festivals comme Venise ou Berlin sont secondaires.

Comment se fait-il que des films largement appréciés par le public finlandais, comme « Koirankynnen leikkaaja » de Pölönen, n’aient pas encore trouvé leur place au Festival de Cannes ?
Je peux répondre en me référant à une discussion que j’ai eue avec le directeur du Festival il y a cinq ans lorsque j’étais membre du jury de la Caméra d’Or. Je l’avais alors questionné sur quelques films qui avaient un succès considérable ici en Finlande, et la réponse était qu’on n’avait pas vraiment compris le langage narratif. Sans vouloir généraliser, j’ai bien peur que le cinéma finlandais ne soit devenu, d’une certaine façon, provincial, que les nouveaux cinéastes n’aient aucune connaissance du cinéma classique. Aki Kaurismäki est le tout dernier qui connaît vraiment le cinéma.
C’est pour lui une langue universelle, il peut raconter des histoires. En général, le cinéma finlandais est un peu plus lié maintenant au langage de la télévision, des séries télévisées. Cela signifie que ce n’est pas intéressant comme expression, langage du cinéma. Ce n’est plus inventif. C’est un cinéma très “middle-of-the-road”, et ça ne fonctionne pas avec les étrangers pour qui c’est peu compréhensible. Pölönen est à part parce que c’est un enfant de la nature ; il a une façon de raconter qui est naturelle, et je peux facilement imaginer qu’un jour un film de Pölönen fera son entrée dans les grands festivals.

A peine aurez-vous quitté le feu des projecteurs de Cannes que vous inaugurerez le Festival du Soleil de minuit de Sodankylä dont on a souvent dit, du reste, que c’était “l’anti-Cannes”. Quels sont les invités et les moments forts de ce XIXe Festival ?
Je crois que c’était le Times de Londres qui a une fois écrit que Sodankylä est sans aucun doute le meilleur festival du monde, et développé cet argument en disant que c’est l’anti-Cannes. Naturellement, il n’y a pas de compétition, pas de jury, et encore moins d’honneurs ou de glamour à Sodankylä. Ça fait une grande différence ; ça nous permet de montrer tous les films qu’on veut sans esprit de compétition. Pour ce qui est des quatre invités majeurs du festival, il est encore trop tôt pour se prononcer. Pour l’instant, nous avons seulement un nom qui est sûr : Nanni Moretti. Visages d’enfants de Jacques Feyder est, sans aucun doute, l’un des moments forts du festival. C’est l’un des plus grands films muets que je connais, avec un accompagnement musical interprété par le formidable Octuor de France qui sera dirigé par l’Italien Antonio Coppola.

J’ai toujours plus ou moins été “anti-festival”, et quand on pense au rapport que j’ai avec le cinéma, j’ai très rarement fréquenté les grands festivals. Mais par une curieuse ironie du destin, je me retrouve aujourd’hui directeur de deux festivals, Sodankylä et Bologne, et tous les deux de réputation mondiale.

Propos recueillis en français
par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, mai 2004