Paroles intemporelles – Entretien avec FRÉDÉRIC STRAUSS


Frédéric Strauss, critique et historien du cinéma français, spécialiste de Pedro Almodóvar, mais aussi scénariste et réalisateur, était l’invité de la 31e édition du Festival du film du soleil de minuit de Sodankylä (Laponie finlandaise), qui s’est déroulé du 15 au 19 juin 2016. A cette occasion, il a animé une Master class sur le film de Pedro Almodóvar « Julieta ». Ancien rédacteur en chef adjoint des Cahiers du cinéma (1988-1998), on lui doit deux ouvrages, notamment sur Pedro Almodóvar dont il est l’interlocuteur privilégié, « Conversations avec Pedro Almodóvar » (2007), ainsi que « Faire un film » (2006), co-écrit avec Anne Huet. Il a également réalisé son premier court métrage « Rouge Maman » en 2002. Il est actuellement rédacteur au magazine Télérama.

Vous qui êtes un habitué des festivals du cinéma, quel regard portez-vous sur ce Festival du film du soleil de minuit où vous venez conduire une Master class sur « Julieta » de Pedro Almodóvar et dont le maître d’oeuvre Peter von Bagh – que vous avez connu, je crois – nous a quittés en 2014 ?
C’est un festival dont j’ai entendu parler depuis longtemps parce que j’ai rencontré aussi depuis assez longtemps les Frères Kaurismäki quand ils présentaient leurs films à Berlin. Donc, toute une époque où ils arrivaient vraiment dans le cinéma contemporain et où on les découvrait en France. Et le Festival a toujours été une sorte d’idée, comme ça, assez fabuleuse : aller dans cet endroit si éloigné, sans noir, avec que de la lumière. Et, finalement, j’y viens très tard par rapport à toutes ces années, qui se situent plutôt fin des années 80-début des années 90. Et, bien qu’ayant beaucoup fantasmé sur ce rendez-vous, je trouve que la réalité est encore plus forte que le rêve dans ce cas-là parce qu’il y a une atmosphère particulière, effectivement à cause de cette lumière qui n’en finit pas, et puis une atmosphère de proximité avec les gens, de bande ; se sentir tous emmenés comme ça par l’équipe du festival, c’est assez unique… et au nom de la passion du cinéma. Je trouve ça formidable.
Quant à Peter von Bagh, je l’ai rencontré plusieurs fois, et c’est vrai que c’était un homme brillant qui avait, en plus, beaucoup d’humour et peut-être que, étant Français, je n’ai pas tout de suite pris la mesure du personnage. Et comme, par ailleurs, il avait un certain sens de la dérision, je n’ai pas pu le deviner tout de suite. Après, j’ai compris qu’il était vraiment une encyclopédie et puis quelqu’un qui donnait aussi l’envie de s’intéresser au cinéma du passé. Parce que c’est vrai que le cinéma du passé a parfois des ambassadeurs qui sont un peu austères, et là c’était bien d’avoir des gens comme Peter von Bagh, et aujourd’hui les Kaurismäki ou l’équipe du festival ici ; c’est la meilleure façon d’aborder le cinéma du passé.

Vous êtes, semble-t-il, non seulement un habitué de la Finlande (plusieurs passages dont un, tout du moins, à la Cinémathèque Orion en 1999), mais aussi un spécialiste du cinéma finlandais, et plus particulièrement des films d’Aki Kaurismäki. D’où vous est venue cette attirance pour ce cinéma souvent burlesque, voire déjanté, à l’humour décalé ? On verra, du reste, que c’est un dénominateur commun avec les comédies burlesques et déjantées d’Almodóvar qui mêlent aussi drame et comédie.
Alors le goût du cinéma de Kaurismäki, c’est vraiment venu avec une sorte de conjonction historique. En fait, le moment où moi je commence aux Cahiers du cinéma, c’est le moment où on commence à le découvrir et, quand on est jeune journaliste aux Cahiers du cinéma, on se tourne tout naturellement vers les nouveaux cinéastes, parce que les anciens, les grands cinéastes ils ont déjà toutes sortes de rédacteurs qui les connaissent, qui ont écrit sur eux, et donc, les nouveaux venus il faut qu’ils « se fassent la main » en découvrant des choses ; ils sont là aussi pour défricher à leur tour. Et donc, quand j’ai vu les films de Kaurismäki, j’ai eu l’occasion d’écrire sur ces films-là, et puis il faut dire que le cinéma d’Aki Kaurismäki est un cinéma très séduisant parce que c’est un cinéma de cinéphile. Donc, quand on est jeune, porté vraiment par la passion de voir des films et d’être guidé par le cinéma, on tombe sur les films d’Aki Kaurismäki, et on se sent en plein accord avec lui parce qu’il pense au cinéma avec des références, il entretient comme ça un rapport au-delà de son propre univers avec le cinéma du passé, avec le grand cinéma. Et puis, on est aussi vraiment fasciné par l’étrangeté quand même de cet univers où les personnages sont incroyables, et les acteurs aussi, du reste… comme on n’en a jamais vu ! Enfin, tout porte vraiment à s’étonner et à s’enthousiasmer pour le cinéma d’Aki Kaurismäki. Donc, ça a été une belle histoire. Après, c’est vrai que c’est un cinéma qui, finalement, quand on l’a découvert à la fin des années 80-début des années 90, correspondait à la période où Kaurismäki tournait le plus. Il faisait quasiment un film par an. Ainsi, on allait à Berlin chaque année et on voyait un nouveau film de Kaurismäki. Et après, c’est devenu un cinéaste différent puisqu’il fait maintenant un film tous les cinq ans peut-être. Donc, ça a totalement changé. Mais j’ai beaucoup aimé cette période où il faisait des films tous les ans… des films un peu plus inégaux parfois, mais la productivité, c’était quelque chose aussi de formidable chez lui. Lire la suite « Paroles intemporelles – Entretien avec FRÉDÉRIC STRAUSS »