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Mahamat-Saleh Haroun, cinéaste tchadien, était l’invité d’honneur du Festival du film du soleil de minuit qui s’est déroulé du 13 au 17 juin 2018, en plein solstice d’été à Sodankylä (Laponie finlandaise), à 120 km au-delà du Cercle polaire. Mahamat-Saleh Haroun est né en 1961 à Abéché et vit en France depuis 1982 après avoir fui la guerre civile dans  son pays. Il réalise son premier long métrage « Bye-Bye Africa » en 1999 (Prix du Meilleur premier film à La Mostra de Venise) et devient ainsi le premier réalisateur tchadien de l’histoire. Suivront six longs métrages : « Abouna » (sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs – Cannes 2002), « Daratt » (Prix spécial du jury – Mostra de Venise 2006), le téléfilm « Sexe, Gombo et beurre salé » (2008), « Un homme qui crie » (Prix du jury – Cannes 2010), « Grigris » (Sélection officielle – Cannes 2013) et « Une saison en France » (2017). Tous ses films traitent de la tolérance et de l’amour. Mahamat-Saleh Haroun est un cinéaste humaniste, un conteur du réel de son pays. Il s’inscrit dans la lignée de ses pairs africains et son talent internationalement reconnu le place aujourd’hui en vaillant combattant solitaire qui porte – peut-être un peu malgré lui – toutes les promesses d’un continent.

Vous êtes pour la première fois en Finlande au Festival du soleil de minuit, quel regard portez-vous sur ce festival ?
Je ne connaissais rien de ce festival, mais j’en avais entendu parler. Je ne connaissais pas non plus la Finlande, sauf par les films d’Aki Kaurismäki. Donc, je dirais que c’est une surprise mais je retrouve un peu la Finlande des films de Kaurismäki dans ce village de Sodankylä. Et je suis ravi parce que j’ai l’impression qu’il y a un public assez bienveillant et ouvert. Donc, c’est pour moi un festival et un lieu de rencontre formidables.

 Que connaissez-vous du cinéma d’Aki Kaurismäki auquel on a parfois comparé vos films du moins pour leur épure narrative et formelle et en ce qu’ils sont souvent des fables humanistes ?
Je connais quelques films d’Aki Kaurismäki mais pas toute sa filmographie, bien entendu, et il m’est un peu compliqué de citer des titres mais le plus récent que j’aie vu, en fait,  est « Le Havre » (2011). Je n’ai pas vu son dernier film, « L’autre côté de l’espoir », qui porte également sur un réfugié. Il semblerait que nous ayons, en effet, des points communs. Pour ma part, j’aime bien son cinéma parce qu’il y a quelque chose d’humain et il y a quelque chose de subversif dans ses films. Et je crois que c’est quelqu’un qui profondément doit penser que le cinéma possède dans son accouchement même quelque chose qui est injuste par rapport à la représentation, notamment des femmes. Le cinéma nous a, en effet, convaincus et nous a imposé le fait qu’on ne filme, en fait, que des jeunes, des corps jeunes, et notamment des corps jeunes de femmes. Et Aki Kaurismäki est l’un des rares Européens à nous proposer des films où on voit encore des femmes d’un certain âge, au-delà de cinquante ans, qui sont représentées. Et cette espèce de conscience qu’il y a toute une partie du monde qui n’est pas représentée, c’est ça peut-être notre lien : ce monde de gens à la marge et qu’on essaie, en fait, de remettre tout simplement dans cette humanité à laquelle ils appartiennent.
Vous n’êtes pas sans savoir qu’Aki Kaurismäki vous a rendu un petit hommage en donnant votre prénom à un des personnages de son avant-dernier film « Le Havre ».
J’ai été très touché en l’apprenant. On ne se connaissait pas et quand j’ai rencontré André Wilms par la suite, ce dernier me l’a confirmé. Je dirais que c’est étonnant comment des ponts entre deux cinéastes peuvent s’établir sans qu’on soit, en fait, des voisins, sans qu’on parle la même langue, sans se connaître, tout simplement parce qu’il y a ce désir. Et puis, il y a autre chose qui nous lie sans doute, c’est aussi cette espèce de mélancolie qui est pour moi cette conscience, peut-être, du temps qui passe et contre lequel on ne peut rien. Et tout le monde ne filme pas ça en réalité. Donc, voilà deux choses qui nous unissent peut-être.

Comment avez-vous été amené à vous intéresser de très près au cinéma ? Et quels sont les films, les cinéastes qui ont compté pour vous ? Quel a été votre parcours ?
Les premiers films que j’ai vus enfant et qui tout de suite m’ont marqué, ce sont, bien entendu, les films de Chaplin qui reste pour moi un grand cinéaste. Après ça, j’ai beaucoup d’admiration, de respect pour Rossellini, pour Bresson dont j’aime l’épure aussi, De Sica, Kiarostami, qui sont donc les cinéastes qui, à un moment donné, m’ont vraiment marqué. Je pourrais ajouter Kitano, Jarmusch, Wim Wenders qui m’ont également inspiré… voilà, donc, tous ces cinéastes-là. Et parmi les westerns, tous les films de John Ford que j’adore. J’ai un faible, par ailleurs, pour le cinéma asiatique notamment japonais, donc Kurosawa, Kitano qui sont des gens qui m’intéressent beaucoup. Voilà, donc, pour les influences.
Ousmane Sembène, le père du cinéma africain, « L’aîné des Anciens » comme on le surnommait, était aussi un conteur et a beaucoup fait, jusqu’à la fin de sa vie, pour l’émancipation des femmes. Sur le continent africain, le citeriez-vous comme un de vos modèles ?
Sur le continent africain, en réalité, le problème des films, par exemple, de quelqu’un comme Sembène, c’est que nous, jeunes adolescents, on n’avait pas accès à ses films. Et, donc, ce qui se passe c’est que vous arrivez à voir les films de Sembène à un moment où vous avez déjà fait d’autres rencontres, et son cinéma ne vient pas totalement bouleverser, en fait, ce que vous avez ressenti, même s’il parle de gens que vous connaissez. Par ailleurs, on est beaucoup plus critiques aussi quand on voit des gens donner une représentation d’une société que vous connaissez parce que vous avez le regard beaucoup plus aiguisé. Donc, s’il fallait citer quelqu’un sur le continent africain, ce serait plutôt Souleymane Cissé, Idrissa Ouedraogo qui sont pour moi des personnalités remarquables.

Pourquoi vous êtes-vous dirigé vers la réalisation ? Et pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que le documentaire pour rendre compte de la situation politique au Tchad ?
C’est juste que, d’une certaine façon, le documentaire, c’est aussi filmer la réalité des gens et que donner à voir sa propre vie pose, à un moment donné, des problèmes aux personnes mêmes qui doivent témoigner. Et donc, on est toujours face à ce problème-là et la fiction est l’autre moyen, en fait, pour parler de choses qu’on ne peut pas frontalement évoquer.

Dans votre cinéma, le père occupe une place importante, du moins le lien père-fils – que ce soit dans « Abouna », « Daratt », « Grigris », « Un homme qui crie », mais aussi dans « Bye-Bye Africa » ou « Une saison en France » où la mère n’est plus et le père est seul en charge. Y a-t-il une raison à ce constat ?
Consciemment, je ne pourrais pas dire qu’il y a une raison mais il me semble que – et cela a à voir avec mon propre parcours en tant qu’être humain, en tant qu’homme tout simplement et en tant que fils aussi – sans doute, à mon âge, on se déleste un peu, on perd aussi ses parents, et c’est peut-être inconsciemment ça qui resurgit un peu dans mon histoire, mais ce n’est pas posé consciemment. J’ai, par ailleurs, fait le film juste après le décès de mon père et, donc, cela a peut-être quelque chose à voir. Je n’en sais absolument rien ; je ne saurais l’expliquer.

On sait les conditions de guerre civile qui vous ont obligé à fuir votre pays à l’époque, au début des années 80. Concrètement, comment se sont déroulées ces années en France ? N’avez-vous jamais eu l’intention de revenir vivre au Tchad ? Et diriez-vous avec Etienne, un des personnages d’« Une saison en France », que toute l’Afrique est une fiction ?
En fait, les choses se sont plutôt bien déroulées pour moi en France et l’idée de revenir vivre au Tchad a toujours été présente jusqu’au jour où j’ai, pour ainsi dire, posé ma tente… On est un peu dans une forme de nomadisme, de vie qui commence ailleurs où on est chassé, en fait, de chez soi. On est, en quelque sorte, comme les nomades ; on essaie de poser sa tente là où on estime qu’à un moment donné il y a un environnement qui est un peu paisible. Et il se trouve que des relations se créent, on rencontre l’amour et, du coup, on entre dans une autre vie. Mais ce n’est pas un projet, je n’ai jamais eu le projet de venir m’installer en France. Ce n’est que petit à petit, en fait, qu’on s’attache à des endroits. On se crée des rituels dans un espace et on fait partie de cet espace-là. Mais ce n’est pas un choix voulu de venir m’installer en France. Cela n’a jamais été le cas. D’où, d’ailleurs, ce rapport que je n’ai jamais cessé de garder avec la terre d’origine où je suis toujours allé raconter mes histoires. C’est une façon, en fait, de ne pas couper totalement le contact.
Quant à la phrase d’Etienne qui dit que la République centrafricaine est une fiction, toute l’Afrique est une fiction, il le dit non pas à propos de l’Afrique en tant que continent mais par rapport à la fabrication de l’Afrique, aux Etats tels qu’ils existent mais fabriqués par l’extérieur, à l’histoire de l’Afrique telle qu’elle est écrite mais pas par ses habitants. Une fiction dans le sens où on l’a écrite, une fiction qui existe puisqu’elle a été fabriquée : ce sont des pays dont on a tracé les frontières, des territoires qu’on a partagés, et auxquels, à un moment, on a donné des noms. Il y en a qui s’appellent Côte d’Ivoire, comme beaucoup d’autres pays africains se sont vu attribuer des noms qui ne sont pas dans la langue du territoire. C’est ça la fiction, c’est-à-dire une langue qui n’appartient pas à l’Afrique, une monnaie qui ne lui appartient pas, des systèmes politiques qui ont été copiés… Enfin, voilà, toutes ces choses-là font que c’est une sorte de création et que tout cela participe d’une pensée qui vient d’ailleurs.

En 1999, vous réalisez votre premier long métrage « Bye-Bye Africa », et vous devenez le premier réalisateur tchadien de l’histoire. Votre premier film dressait à l’époque l’état des lieux du cinéma africain. Depuis, vous avez connu le succès, notamment avec « Un homme qui crie » à Cannes (Prix du jury – 2010), et vous avez été ministre de la Culture du Tchad de février 2017 à février 2018. Avez-vous eu le temps et les moyens de prendre des initiatives et d’oeuvrer pour la promotion du cinéma au Tchad ?
En fait, quand on est ministre de la Culture, on est ministre de pas mal de choses, et pas seulement du cinéma. J’ai quand même instauré une Fête du cinéma qui a eu lieu, cette année, au mois de mai où on a célébré les quelques comédiens, techniciens qui travaillent dans la production audiovisuelle au Tchad. Cette journée est désormais pérennisée normalement, puisqu’elle a eu lieu aussi cette année, journée au cours de laquelle on projette des films tchadiens pour essayer de créer une sorte de communauté. La seconde chose, c’est la bibliothèque nationale. En tant que ministre, je dois dire que j’ai plutôt travaillé sur des questions qui me paraissaient urgentes. Ainsi, quand je suis arrivé, la bibliothèque nationale était, certes, un beau bâtiment, mais avec des rayons vides qui ne comportaient aucun ouvrage. Et comme j’avais, pour ma part, publié un roman chez Gallimard, je suis entré en contact avec eux et ils ont bien voulu mettre à notre disposition 4 000 ouvrages qu’on a donc fait venir. Et aujourd’hui, la bibliothèque fonctionne avec ce petit nombre d’ouvrages à disposition des lecteurs et on espère bien, dans les années futures, pouvoir de la même façon faire venir, chaque année, quelques milliers de livres pour que cette bibliothèque soit garnie comme il le faut. Il y a, par ailleurs, la création d’une école de cinéma de haut niveau qui me tient à coeur pour les réalisateurs et scénaristes, mais aussi pour les monteurs et les cameramen. Un projet qui existe depuis plusieurs années, depuis que mon film « Un homme qui crie » a été primé à Cannes en 2010. On a le terrain pour faire sortir de terre le bâtiment, mais le projet est pour l’instant en panne. Par contre, le Prix du jury obtenu à Cannes a permis la réouverture de la salle « Le Normandie » à N’Djamena en 2011 et, ainsi, la renaissance du Septième art au Tchad .

Avec votre dernier film « Une saison en France » sorti cette année et qui traite de la situation des réfugiés dans leur quotidien en France, vous interrompez le cycle du drame tchadien en Afrique en choisissant de tourner pour la première fois en France – hormis le téléfilm « Sexe, gombo et beurre salé » (2008) sur la communauté africaine à Bordeaux, un OVNI tout de même dans votre filmographie. Pourquoi ce choix ?
Ce choix, parce que je me disais que quand même, depuis quelques années, on voit la figure de l’étranger – et il me faut rappeler là que je m’inscris dans le cinéma français –, toujours caricaturée par le cinéma français, que ce soit les étrangers comme les pauvres, du reste, que l’on représente forcément avec des dents pourries, noires, des verres à double foyer… Et je dois dire que ce n’est pas quelque chose que je vois, par exemple, dans les autres cinémas. J’ai l’impression qu’il y a un certain type de cinéma qui donne une représentation faussée des étrangers qui me paraît assez injuste et je voulais un peu faire ce film-là aussi pour redonner aux étrangers, parce que quand on parle des réfugiés on parle forcément d’étrangers, leur place au sein de la société. Il ne s’agit pas de raconter les réfugiés quand ils sont dans leur odyssée qui est spectaculaire et où on les voit comme des êtres étrangers, en effet, qui se déplacent en mer, qui risquent leur vie, mais toujours dans un anonymat total. Là, dans mon film « Une saison en France », ce qui m’intéressait c’était qu’une fois qu’ils sont dans le même espace, qu’ils partagent le même espace, quel est le regard que l’on porte sur eux ? Et il me semblait qu’il n’y avait pas de film en France, – en tout cas, sur ce sujet-là –, assez juste, assez puissant, et je m’étais dit qu’il fallait que je raconte ça. Voilà, c’est parti un peu de ce constat.

Paradoxalement, alors que dans votre dernier film « Une saison en France » vous donnez plus d’ampleur, de fluidité à la caméra, l’image semble se rétrécir à l’échelle de la réalité parisienne ambiante et les personnages, aussi grands et dignes soient-ils, n’arrivent pas à déborder de ce cadre trop étriqué. Par contre, dans les films de votre précédent cycle du drame tchadien, même si vous vous cantonniez souvent à un espace plus restreint – une petite cour dans « Daratt », la piscine d’un hôtel dans « Un homme qui crie »  –, le décor était à l’échelle de l’Afrique, c’est-à-dire grandiose, et les personnages immenses, sans parler de la beauté des images baignées de cette lumière si particulière.
Mais on ne filme, à un moment donné aussi, que sa réalité. Cela veut dire que la réalité de Paris, elle est quand même ce Paris invisible que l’on voit très rarement au cinéma. L’espace de la marge où ces gens sont relégués. Et j’ai voulu parler de ce Paris qu’on ne voit pas toujours, car il existe, il est bien réel.

Vous tournez, semble-t-il, pour la première fois avec des comédiens professionnels. Pourquoi votre choix s’est porté sur Sandrine Bonnaire ? Cette dernière a-t-elle accepté aussitôt ?
Sandrine Bonnaire, c’est le plus beau sourire de France qui m’accompagne, je crois, depuis mon arrivée en France en 1982. Et donc cela fait des années que je rêve de tourner avec elle. J’avais envie, depuis longtemps, de travailler avec elle, et elle devait le sentir, mais, en fait, on ne se connaissait pas. J’ai envoyé le scénario à son agent qui m’a dit que Sandrine Bonnaire lisait elle-même les scénarios et qu’il me faudrait donc attendre qu’elle me réponde. Et trois jours après, on m’a appelé pour me dire qu’elle voulait me voir, et quand on s’est vus, naturellement, c’était comme si on s’était toujours connus.

Que souhaitiez-vous avant tout dénoncer avec ce film, d’autant plus aujourd’hui avec la brûlante actualité du drame des 600 migrants de l’Aquarius que l’Europe refuse d’accueillir ?
En fait, il ne s’agit pas de dénoncer parce que l’acte de dénoncer est un acte qui est assez facile. C’est plutôt comment, en fait, amener les gens à repenser les choses et à se dire que, vis-à-vis des réfugiés – dont j’ai fait partie – qui fuient la guerre, qui fuient la mort, on a tout simplement un devoir de protection à leur égard. C’est ça, en fait. Il s’agit juste de solidarité humaine, et c’est cette question-là qu’il faut se poser en premier. Maintenant, pour ce qui est des solutions ou des questions politiques – comment gérer tous ces flux, comment leur donner la place qui leur revient ? –, c’est précisément aux politiques de travailler sur ces questions-là. Ils veulent le pouvoir, ils veulent qu’on vote pour eux, c’est donc à eux de répondre à ces questions, me semble-t-il. Pour ma part, en tant que cinéaste, je ne voulais pas dénoncer, je voulais juste rappeler les liens qui nous unissent et un peu déconstruire aussi l’image qu’on se fait des étrangers. Il y a, en effet, une certaine représentation de ces étrangers comme des gens analphabètes, comme des gens qui sont dans la misère, et dès que vous les sortez de ce cadre-là, les gens ne s’y retrouvent pas et refusent de leur accorder, en fait, cette possibilité d’être ailleurs. Ainsi, moi, rien ne prouve dans la rue que je ne suis pas quelqu’un qui n’a pas de papiers. Avec un Somalien qui vient d’arriver hier et qui a traversé la Méditerranée, quelle est la différence ? On est juste de la même couleur. Il n’est nulle part inscrit sur un visage qui est clandestin ou réfugié. On est tous égaux dans l’espace public. C’est petit à petit dans le film qu’on découvre les drames de ces personnages, en entrant dans leur intimité. Et mon rôle est de sensibiliser sur la réalité de ces personnes et de donner une autre représentation de la figure de l’étranger.

Etes-vous pessimiste au vu de l’évolution de la situation ?
Je suis assez inquiet, en fait, par ces discours xénophobes qui sont exclusifs et qui, à un moment donné, mènent toujours à la haine, vers de la violence. Cela a commencé comme ça en 1939. On pointait du doigt. Les gens ont pointé du doigt les juifs et puis après, il a fallu l’étoile jaune, et ainsi de suite. Et donc, il y a toujours cette réminiscence parce que, pour certains, il y a la nostalgie de cette époque-là, où il n’y avait pas autant d’étrangers. Il y a un discours qui nourrit des mentalités.  Et ce discours-là, franchement, me fait peur. La seule chose qui pourrait me rendre optimiste, c’est de me dire qu’il y a des gens qui seront aussi nostalgiques de la démocratie. C’est-à-dire que s’ils arrivaient au pouvoir, la résistance viendrait du fait que des gens nostalgiques de l’époque démocratique se mobiliseraient pour mettre fin à ça. Sinon, je n’irais pas jusqu’à dire que je suis pessimiste, mais je suis assez inquiet.

Quels sont vos projets voire votre actualité cinématographique ?
Je retourne au Tchad, en fait. Je vais tourner mon prochain film là-bas. Alors, je n’en parle pas. Le sujet concerne une histoire de femmes parce que j’ai pris conscience de manière beaucoup plus pointue, peut-être depuis que j’ai été ministre, de la réalité de l’injustice faite aux femmes. Et je voudrais faire un film comme une ode, en fait, aux femmes qui se battent dans des conditions pas faciles. Et ce film sera une ode à mes soeurs, à ma mère, mes grands-mères, mes tantes parce qu’on a toujours été entourés, nourris, portés dans le dos par des femmes. C’est de là que viennent, en fait, la douceur et la tendresse en Afrique, et donc il est temps peut-être de leur rendre cet hommage-là.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Sodankylä, le 14 juin 2018