SEASON FILM FESTIVAL 2019

Season Film Festival Affiche 2019
La 7e édition de SEASON FILM FESTIVAL, qui se déroulera du 28 au 31 mars 2019 à Helsinki, a sélectionné une vingtaine de longs métrages, des œuvres pour la plupart originales dont les talents ont souvent été sinon récompensés, du moins remarqués et sélectionnés dans les festivals les plus prestigieux.
Entre autres, une sélection des meilleurs films français et francophones dernièrement sortis :

LES INVISIBLES
Louis-Julien Petit
France (2018), 102 min
Le 31.03. à 16 h 30 – BIO REX

THE SISTERS BROTHERS/SISTERSIN VELJEKSET
Jacques Audiard
US/FR/RO/ES/BE (2018), 122 min
Le 28.03. à 20 h 45 – BIO REX
César 2019 de la Meilleure réalisation
En anglais, sous-titré en finnois & suédois
Sortie en salles le 29.03.2019

L’ECHANGE DES PRINCESSES/THE ROYAL EXCHANGE
Marc Dugain
Belgique/France (2018), 100 min
Le 29.03. à 20 h 30 – MAXIM 2
Le 30.03. à 16 h 00 – MAXIM 2
Le 31.03. à 12 h 00 – BIO REX

Pour plus d’informations, consulter :
http://www.seasonfilmfestival.fi

Paroles intemporelles – Entretien avec SERGE BROMBERG

SERGE BROMBERGA l’occasion de la semaine d’ouverture, mi-janvier, de la nouvelle salle d’art et d’essai de la bibliothèque Oodi à Helsinki, KINO REGINA a reçu comme invité d’honneur SERGE BROMBERG, producteur, programmateur, réalisateur, animateur français.
Chercheur cinéphile infatigable, il a lancé en 1985 la société de production Lobster Films à qui l’on doit la restauration de trésors du 7e art, tels des chefs-d’oeuvre de Buster Keaton ou encore de Charlie Chaplin. La collection Lobster Films regroupe aujourd’hui près de 50 000 films rares et quelque 210 000 bobines.
Serge Bromberg, l’une des figures incontournables du cinéma des premiers temps, est donc venu au Kino Regina présenter son spectacle « Retour de flamme » et accompagner au piano deux cycles (voir liste ci-après) consacrés à des trésors perdus, retrouvés et restaurés du patrimoine cinématographique français et mondial.
Un conteur d’histoires de cinéma intarissable. Moteur !

Comment se fait-il qu’occupé à sillonner le monde dans votre quête de films perdus, pris par leur restauration et sollicité par les grands festivals pour leur présentation, vous ayez trouvé le temps de venir en Finlande… à moins d’un enjeu professionnel ? Et est-ce, au demeurant, votre première visite dans le pays ?
Aucun enjeu professionnel. Simplement une histoire d’amitié et de confiance. Depuis 20 ou 25 ans, je croise Antti Alanen (Archives finlandaises/KAVI – NDLR) dans tous les festivals du monde et à Paris, où il vient régulièrement. Et quand il me dit qu’on ouvre le Kino Regina et me demande si ça me dirait d’être le premier invité étranger de cette salle, j’ai accepté tout de suite l’invitation. Par ailleurs, ce n’est pas ma première visite dans le pays. Je suis déjà venu à un festival à Tampere il y a quelques années.

Comment, tout d’abord, est né cet amour du cinéma jusqu’à fonder ensuite, après des études de commerce, la société de production Lobster Films ?
C’est drôle parce qu’en fait on ne sait jamais vers où va sa vie. Ma rencontre avec le cinéma, elle date de quand j’étais tout jeune. On a tous les petits trains dont on rêve. Moi, mon rêve, c’était de pouvoir partager des films avec des amis. J’ai donc fait des films en Super 8 avec mes amis et puis, au moment où j’ai passé mon bac, mes parents, sachant que je voulais faire du cinéma, m’ont demandé de passer un diplôme d’abord, d’apprendre un métier, comme on dit, et qu’en échange ils me donneraient 20 000 francs, soit l’équivalent d’à peu près 3 000 euros, pour que je fasse mon film. Voilà. Sur la liste des formations possibles, j’ai pris celle qui était la plus courte, soit une école de commerce. J’ai donc fait trois ans d’école de commerce. Et à la sortie, je me suis dit qu’il fallait que je monte une société de cinéma. Je ne savais pas quoi faire, je ne connaissais personne dans le métier. J’ai alors eu une idée géniale. A l’époque, il y avait les premiers IBM PC, et mon idée c’était de faire des cassettes VHS pour expliquer aux gens comment on utilise un PC. En gros, faire des tutoriels. Mais avant d’aller voir IBM pour le leur proposer – ils avaient, du reste, probablement eu déjà l’idée –, je me suis dit que j’allais monter une société. J’ai donc monté Lobster Films avec des amis mais, en sortant du Registre du commerce, je me suis rendu compte qu’en fait, je ne voulais pas faire ça, que ce n’était pas du tout ma vie. Mais, trop tard. Lobster était créée. C’était en juin 1985, il y a donc 34 ans. Lobster n’a, en fait, commencé à exister que lorsqu’elle a rencontré ma passion première pour le cinéma et que j’ai commencé à restaurer des films ou utiliser des films anciens pour faire des productions. C’est comme ça que tout a commencé. Alors, accessoirement, je dois dire qu’avec les 3 000 euros j’ai effectivement produit un film de 52 minutes avec une dizaine d’acteurs, dont le tournage a duré trois semaines et le montage deux ans. Et je me suis toujours dit qu’avec ce film soit je suis Orson Welles et je ferai du cinéma en tant que réalisateur, soit je ne suis pas Orson Welles et je ferai autre chose que de réaliser des films parce qu’il y a déjà tellement de réalisateurs sans aucun talent que ce n’est pas la peine de me rajouter à la collection. Et donc, je n’ai pas refait de film pendant très longtemps même si c’était un film sonore de 52 minutes en 16 mm négatif et que c’était le résultat d’un vrai travail.

Vous dites avoir commencé avec Lobster par la restauration sonore des films. Comment acquiert-on tout d’un coup une expertise assez pointue dans ce domaine ? De même, ensuite, avec la restauration des images ?
C’est très simple. En fait, la restauration sonore est un métier qui n’existait pas et, donc, il n’y avait pas d’expertise à avoir puisque, de toute façon, personne ne connaissait. Je me suis retrouvé un jour – je faisais des petites productions – dans un studio de mixage qui s’appelait Ramsès, à Paris, et il y avait là un ingénieur du son particulièrement doué, Jean-Paul Darras, avec lequel je faisais tous mes mixages. Et puis, un jour, les éditions Montparnasse qui ressortaient en vidéo « Le crime de Monsieur Lange » m’ont demandé si je serais d’accord pour en restaurer le son. A l’époque, le son était notoirement horrible et étaient en train d’arriver, pas encore mais presque, les systèmes de son sur disque dur. C’était le passage de l’âge de pierre à l’ère du feu en matière de restauration. Et du coup, on a essayé avec Jean-Paul de faire plein de choses ensemble. Lui était l’ingénieur du son et moi, un peu le cinglé du cinéma. Le résultat de cette première restauration n’a pas été extraordinaire, du fait qu’on n’avait pas vraiment les outils, mais ça nous a donné tellement de publicité – on était, en fait, les premiers à le faire –, que juste après Gaumont nous a confié « L’Atalante » et tout de suite après c’était au tour de Pathé avec « Les enfants du paradis ». C’est-à-dire que notre premier tiercé était particulièrement spectaculaire, et c’est ce qui nous a lancés dans cette activité. A l’époque, je faisais tous mes travaux tout seul dans ce laboratoire Ramsès. Et un jour, je leur ai dit que j’aimerais m’associer avec eux, ne pas être seulement un client qui occupait leurs machines, mais faire partie de la famille. Ils n’ont pas voulu. Jean-Paul Darras m’a alors dit de ne pas m’inquiéter, qu’il allait quitter Ramsès et qu’on allait monter le meilleur studio de restauration sonore. C’est ce qu’on a fait, et j’ai la fierté de dire qu’en 2019 nous sommes toujours le meilleur laboratoire de restauration sonore au monde.

Comment procède-t-on pour retrouver des trésors perdus éparpillés dans le monde ? Quelles sont les pistes, les principales difficultés ?
En fait, il faut comprendre que les films qui ont échoué dans un endroit y échouent parfois par hasard et souvent pour des raisons logiques. Ainsi, il en va des enfants de réalisateurs ou de personnalités de laboratoires, des lieux qui servaient de stockage pour un cinéma, etc. Il faut savoir que toutes les pistes logiques ont été systématiquement vidées et nettoyées par Henri Langlois et les Archives du film depuis le milieu des années 30. C’est-à-dire qu’on arrive aujourd’hui au moment où les gens qui ont des films soit ne savent pas qu’ils les ont, soit ne savent pas ce que c’est, soit ce sont des collections qui ont été faites par leurs ancêtres ou leurs aïeux et ils ne savent pas quoi en faire. Toute la difficulté est d’essayer de trouver des films de manière illogique. Et donc, ma technique est relativement simple. Elle consiste à faire une sorte de criblage horizontal de tous les endroits où je vais en disant : Il y a peut-être des films (!?) D’ailleurs, quand je rencontre des gens je leur demande toujours s’ils ont des films, que ce soit lors de séances de cinéma, à la fin d’émissions de télévision, lors d’interviews, toujours la même question. Je dois dire que ça pourrit un peu les relations sociales, mais c’est comme ça que je trouve des films. Et puis, accessoirement, de temps en temps, il y a l’effet prescripteur, c’est-à-dire que ce n’est plus moi qui trouve les films mais quelqu’un d’autre qui se dit que ça pourrait m’intéresser et qui donc va m’appeler. Donc, en gros, c’est une sorte de criblage horizontal et systématique parce que les autres pistes ont déjà été explorées et exploitées.

Quelles auront été vos plus belles découvertes ? Et pourriez-vous raconter une ou deux anecdotes marquantes ?
Ma plus belle découverte, c’est la prochaine… Quant aux anecdotes, il n’en y a pas de plus marquantes que d’autres. Toutefois, il y a quelque chose de très étonnant que je ne me suis, en fait, toujours pas expliqué. Au tout début de Lobster, ce devait être en 1988 ou 1989, un type m’appelle de Villiers-sur-Marne, en banlieue-est parisienne. Il me dit qu’il a deux films, deux bobines de nitrate. L’une était « Cunégonde ramoneur » (1912) et l’autre, je ne me souviens plus. Mais il y avait un petit morceau de film à côté qui devait faire 3 mètres et qui était en vrac. J’ai donc récupéré le tout. Mais ce qui était surtout intéressant dans ce petit morceau de trois mètres, c’est qu’on y voyait un acteur, aujourd’hui très connu, Stan Laurel (d’évidence avant l’association avec Hardy). Je ne savais pas de quel film il s’agissait, mais j’ai essayé de le savoir. J’ai traversé les Etats-Unis et suis allé voir un certain William Everson, le grand spécialiste, qui n’avait jamais vu ce film et se demandait ce que ça pouvait être. Et puis, au moment où on a fait l’intégrale de Stan Laurel il y a une quinzaine d’années, je me suis mis à chercher des films partout et j’ai découvert qu’il y avait un film qui s’appelait « Somewhere in Wrong » qui devait dater de 1925 et qui était au British Film Institute. J’ai donc fait venir la copie et je me suis aperçu qu’il y avait un collage et, à l’endroit du collage, c’était exactement le bout que j’avais trouvé à Villiers-sur-Marne. Il n’y avait pas une image de plus, pas une image de moins. Pourquoi ? Comment ? Je ne sais pas. Mais je trouve que ce genre de miracle est absolument dingue.

A combien chiffreriez-vous le nombre de films retrouvés et le pourcentage de films restaurés ?
Il y a une étude qui a été faite aux Etats-Unis uniquement. Sur les films américains de long métrage muets – et il y en a eu des milliers – il y en a 10% qui ont survécu et 8 % qui ont survécu soit incomplets, soit dans des versions abrégées, soit dans des formats réduits, genre 16 mm, et donc de qualité moindre. Ce qui revient à dire que plus de 80% ont disparu. Evidemment, les grands films sont ceux qui, en général, ont le plus survécu. Mais il y avait des milliers de films du quotidien, des comédies, des petits drames faciles… des petites sociétés dont les films ont été intégralement détruits, soit détruits parce qu’on les a laissé croupir, soit le plus souvent, et il suffit de regarder l’histoire du cinéma américain, détruits par les incendies. Les réserves des grands studios ont toutes brûlé. Il y a même une histoire assez drôle… disons, plutôt, une drôle d’histoire : en 1947, le patron de la Universal veut tirer une copie du « Bossu de Notre-Dame »/« The Hunchback of Notre Dame » (1922) avec Lon Chaney, un film de Wallace Worsley. Ils sortent le négatif, le mettent sur une tireuse mais, malheureusement, le film avait réduit. Et donc, l’image était instable. On lui dit alors que le film a rétréci et qu’on ne peut plus le tirer. Et lui, de se demander à quoi ça sert de le stocker si on ne peut plus le tirer. De plus, ça coûte cher à stocker, etc. Donc, il désigne une quinzaine de films muets qu’il veut conserver et ordonne que tout le reste, c’est-à-dire 20 ans de production, soit détruit. Et c’est dans le hall de l’Academy of Motion Picture (l’Académie des Oscars) que l’on retrouve cette liste avec tous les grands titres de la Universal où il est marqué dessus à la main « Détruit », « Brûlé », « Détruit »… C’est terrible. A côté de ça, les cinémathèques comptent très peu. L’une des plus grandes richesses de la cinémathèque – et c’est une histoire peu connue –, c’est qu’en 1934 quand Gaumont, qui s’appelait à l’époque Gaumont-Franco-Film-Aubert (GFFA), fait faillite et devient la Société nouvelle des établissements Gaumont (SNEG), vont être transmis de GFFA à la SNEG tous les films intéressants, c’est-à-dire les films sonores. Donc, les films muets tombent en déshérence complète. Mais, quelques années plus tard, c’est une aubaine pour Henri Langlois car ce sont tous les négatifs originaux de Gaumont qu’il va acheter parce qu’il est fou de cinéma. A l’époque, quand il achète les négatifs, tout le monde le prend pour un joyeux hurluberlu. Donc, ce sont des moments comme ça dans le cinéma ; il y a des gens qui ont une lueur. Aux Etats-Unis – et on racontera cette histoire d’ici quelques mois –, il y a près de 100 films de Georges Méliès qui ont été sauvé par le producteur de « Bugs Bunny » : Leon Schlesinger. Pourquoi ? Comment ? Une initiative, une folie, une lubie ? Donc, des histoires de sauvegarde, il y en a quelques-unes, mais pour une histoire de sauvegarde, combien d’histoires de disparition (!) Alice Guy, qui est la première femme réalisatrice de cinéma, travaillait chez Gaumont. En 1907, elle part aux Etats-Unis monter une boîte qui s’appelle la Solax et elle va produire des centaines de films. En 1919, il y a un incendie et tous les films d’Alice Guy partent en fumée. Les films sont très inégaux devant la disparition. Les Lumière étaient des gens très avisés ; leurs films ont terminé sous le toit de la préfecture de Lyon et donc, quand on les a retrouvés, ils étaient toujours tous là et on a pratiquement tous les films Lumière sous forme à peu près de négatifs originaux. Mais d’autres sociétés comme Eclipse, Eclair, Lux sont des sociétés pour lesquelles il y a 95% des films qui ont disparu.

Diriez-vous que les bonnes surprises l’emportent malgré tout sur les frustrations, les déceptions ?
J’ai peut-être un côté maso mais je crois qu’à chaque fois que j’ai une mauvaise expérience, je me dis que je paye pour la prochaine belle expérience. Au fond, quand je pense à toutes ces ventes aux enchères où j’adorais aller acheter il y a très longtemps des affiches anciennes de cinéma – aujourd’hui, ça coûte trop cher, c’est trop spéculatif –, je me souviens finalement d’assez peu d’affiches que j’ai achetées. Par contre, celles que j’ai ratées et auxquelles je tenais, je m’en souviens encore comme si c’était hier. Donc, quelque part, c’est que probablement j’ai trouvé plus d’intérêt à cette expérience de frustration qu’au simple plaisir d’avoir finalement ce que je désirais.

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Pour gérer cette quête aux énormes enjeux, vous êtes certainement entouré d’une équipe chevronnée. Quel rôle y jouez-vous ?
En réalité, au départ, il y avait deux personnes qui avaient envie de travailler ensemble, Eric Lange et moi-même – même si Eric m’a rejoint en 1989 –, mais c’est vraiment de notre association et de notre passion pour le cinéma qu’est né tout ça. Mais Eric a un côté très réservé ; il parle très peu, ne se montre pratiquement jamais. Par ailleurs, il se souvient de tout, c’est une encyclopédie vivante. Enfin, bref, nous sommes d’une certaine manière le yin et le yang. Donc, au moment où on a fait « Retour de flamme » et où on a commencé à chercher des films, on s’est dit qu’il nous fallait un homme-sandwich. J’ai donc ce rôle-là et puis, accessoirement, depuis les spectacles je suis un peu la voix et le visage de Lobster. Je présente des émissions de télé dans tous les sens. Peut-être à cause ou grâce à ma formation dans une école de commerce, je sais faire ça. Eric non seulement ne sait pas le faire parce qu’il est discret mais il ne veut pas le faire. En fait, il n’en a absolument rien à faire. Et, quelque part, c’est très bien. En ce sens, nous sommes très complémentaires. Maintenant, au sein de Lobster, nous sommes 30 personnes. Je suis le patron et l’animateur de cette équipe et, comme je dis toujours, le patron c’est celui qui a besoin des autres. Donc, je suis exactement dans cette situation-là.

Quels sont les critères qui prévalent à la restauration d’un film ? Par quel canal passe la diffusion de ces films (TV, salles, DVD…) ?
Déjà, il y a certains noms, certains films ultra-rares, et là on y va tout de suite. Et puis, après, c’est toujours l’envie de montrer, de faire découvrir un film à quelqu’un ou à moi-même parce que je connais tel auteur et que ça m’intéresserait de jeter un coup d’oeil. Mais on revient toujours à cette question : Est-ce qu’il y a un public qui va être intéressé par le film ? Si c’est le cas, on le restaure. Par contre, si à notre avis il n’y en a pas, à ce moment-là on le met sur des étagères et, évidemment, on attend que soit il y ait des gens qui se manifestent – et ça arrive très souvent –, soit on attend qu’un producteur nous demande de lui prêter la copie. Et c’est tant mieux. Parfois, il y a le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée – NDLR) qui s’y est intéressé ou la Cinémathèque française qui a fait une rétrospective autour d’un réalisateur dont on a un film dont on ne sait pas ce que c’est, mais eux ils savent et c’est passionnant. Donc, à ce moment-là, ce sont eux qui prennent l’affaire en main et qui font la restauration. L’important, ce n’est pas que nous restaurions les films, l’important, c’est que les films soient repérés, que les gens soient informés que ce film existe et que si jamais, un jour, il y a un intérêt ou il y a quelqu’un qui est susceptible d’en financer la restauration, il sache qu’il peut venir le prendre. Pour ce qui est de la diffusion, malheureusement le DVD est en train de mourir et le Online/Internet est un modèle qui ne fonctionne pas encore en matière de patrimoine et  qui, économiquement, n’a aucune signification, ne représente rien du tout. En fait, paradoxalement c’est presque comme pour la musique, le seul endroit où on continue à avoir une petite exploitation, ce sont les salles de cinéma et puis, de temps en temps, on a la chance d’avoir une télévision. Par ailleurs, il y a les ventes sous forme d’extraits, les festivals…

Restaurez-vous uniquement en numérique ? Pour des supports argentiques, les conditions de conservation étant délicates et coûteuses, collaborez-vous avec les Archives françaises du film et le Bois d’Arcy ?
Nous collaborons tous les jours avec Bois d’Arcy, avec la Cinémathèque française. Je crois que le dernier endroit où je suis allé avant de venir en Finlande c’était à Bois d’Arcy. D’ailleurs, notre prochain plan autour de Georges Méliès est structuré autour de la Library of Congress et de Bois d’Arcy. Je travaille aussi beaucoup avec la Cinémathèque française. Pour revenir à la question de la pérennité d’une restauration, elle passe, pour le moment – et je pense que ça changera – par le polyester et la pellicule film dont la durée de vie est d’environ 1 000 ans. Il est impossible aujourd’hui de nommer un système numérique qui 25 ans après son invention soit encore lisible. Donc, 1 000 ans, on est sur une autre planète. Mais c’est extrêmement coûteux et je pense que rapidement vont commencer à émerger les solutions de stockage à long terme du data. Pour le moment, c’est vrai que quand on peut le faire, on fait de la pellicule, et c’est parfois même presque économique. On est des gens de la pellicule. Nous trouvons des pellicules, nous les restaurons en général sous forme de pellicule. Je suis, pour ma part, un amoureux de la pellicule et je crois que ça se voit. Ceci dit, c’est vrai que la pellicule est formidable pour la conservation, elle est malheureusement aujourd’hui devenue un boulet pour la distribution. Le 35 mm fait partie de ces choses qui, avec le cinéma muet, le vrai technicolor, etc. sont des paradis perdus. Et c’est formidable qu’il y ait des paradis perdus comme le vinyle et toutes ces choses-là. Il y a toujours des endroits où on peut écouter du vinyle, regarder du 35 – et les cinémathèques sont là pour ça –, mais pour la diffusion de l’image, aujourd’hui le numérique est quelque chose d’absolument inimaginable.

Que pensez-vous de la pérennité du numérique ? Et diriez-vous, comme d’aucuns le prétendent, que la sauvegarde du patrimoine cinématographique est en péril ?
Aujourd’hui, on a l’impression qu’on est dans une société qui privilégie tellement le quotidien qu’elle néglige même le fait de se souvenir de ce qu’elle a été. Et, bientôt, on ne souviendra même plus de ce qu’on a fait. J’en donnerai un exemple très caractéristique. Dans les années 60, il y avait les actualités cinématographiques et tout était tourné en 35 mm. Aujourd’hui, l’image de ces actualités, elle est là, en 35 mm ; elle est formidable quand vous voyez les images du Général de Gaulle pendant la guerre, les images de la Première Guerre mondiale, etc. Et puis, on se met à filmer les actualités en vidéo et là, tout d’un coup, plus rien. L’image est très mauvaise, c’est flou, les couleurs – quand il y en a encore – bavent dans tous les sens. C’est bien simple, la moitié des films n‘existent plus. Mitterrand qui rentre au Panthéon avec sa rose en 1981. Perdu ! Ça a été retrouvé par accident en Angleterre. La bande était perdue. Voilà. Il y a déjà eu dans le passé des vagues de désastres et de disparitions massives d’images. On en vit une actuellement, mais les gens qui veulent se souvenir savent qu’il faut mettre au point des procédés spécifiques. Pour ce qui est du film pour le cinéma en numérique, il va falloir sans aucun doute trouver autre chose.

Recevez-vous des aides de l’Etat ? Des fonds privés ? Des collaborations avec, par exemple, The Film Foundation de Martin Scorsese ?
Nous collaborons avec absolument tout le monde sans aucune espèce d’interdit. La seule chose qui compte, c’est le résultat et que les films soient vus. Nous recevons des aides du CNC, comme tous les gens qui restaurent des films en France, y compris les propriétaires de films – les Gaumont, Pathé, TF1, Canal+ –, il y a des aides pour tout le monde parce que c’est notre patrimoine et, donc, le Ministère de la culture nous soutient. Mais c’est uniquement sur certains titres et dans le cadre de la restauration de ces titres-là. Sinon, pour le travail qu’on fait de retrouver les films, d’aller les chercher, de les stocker, de les numériser, de les vendre quand on le peut, pour ça on ne reçoit pas d’aides. Ça, c’est notre passion et on en vit d’une certaine manière, pas forcément très bien.

Lors de vos ciné-concerts « Retour de flamme » et présentations de films rares, somme toute muets et anciens, le public – et surtout les jeunes – est-il au rendez-vous ?
Toujours. Même loin, d’ailleurs. Je suis toujours étonné car il y a toujours plein de gens. A vrai dire, j’ai une petite réputation. Les gens disent que c’est toujours drôle ou insolite ce que je fais. Je me souviens d’une anecdote vraiment magnifique. C’était à Cornell University, il y a douze ou treize ans. Je faisais deux spectacles, deux soirs de suite. Donc, un soir, je fais le spectacle et je dis aux personnes présentes que s’ils ont des films, qu’ils viennent me voir car il n’y a pas d’archives par là-bas. Et le lendemain, à la fin du spectacle, il y a une dame qui vient me voir et me dit qu’elle a cette bobine du film « Le baiser », qui est le dernier film muet de la MGM et qui est un film de Jacques Feyder, avec Greta Garbo. Et elle me demande si cette copie a une quelconque valeur. Alors, j’ouvre la bobine qui, en fait, présentait une décomposition très particulière. Elle me dit que son père adorait ce film-là. Le 16 mm, qui est non pas du nitrate mais du triacétate de cellulose, se décompose et dégage un gaz acétique. Il y a donc une odeur de vinaigre extrêmement forte, et cette décomposition-là est totalement inéluctable, très rapide. Je lui explique donc que cette bobine/boîte ne vaut rien, que le film par ailleurs existe, qu’il a été sauvegardé par la Metro, et que la bobine est dans un tel état de décomposition que ce serait une escroquerie de la vendre… Et elle me dit alors : « Mais non, vous ne comprenez pas. En fait, mon père est mort avant-hier et il va être enterré après-demain. Je voudrais qu’il soit enterré avec cette bobine parce que c’était son film préféré et je voudrais que son dernier baiser ce soit avec Greta Garbo. » Voilà. Ce genre de petite histoire fait partie des moments dont on se souvient.

Sur quel(s) projet(s) travaillez-vous actuellement ?
On travaille donc sur une collection de films américains de Georges Méliès, avec probablement la Film Foundation, l’Académie des Oscar, US Film Archive, la Library of Congress, le CNC et la Cinémathèque française pour le moment, mais il y aura d’autres partenaires. Cela va être un énorme projet qui sera prêt en 2020 et qui sera très spectaculaire. Par ailleurs, nous travaillons sur la reconstitution du dernier film de Max Linder qui s’appelle « Le roi du cirque », un film franco-autrichien qui a eu tous les malheurs possibles et inimaginables à commencer par le fait que, pendant le tournage, Max Linder a essayé de tuer sa femme et de se suicider. En fait, le film va se terminer, il va sortir et juste après sa sortie, Linder va effectivement tuer sa femme et effectivement se suicider en 1925. Donc, c’est un film qui n’existait plus, qu’on restaure à partir de 11 copies différentes venant d’Angleterre, d’Argentine, des Pays-Bas, d’Australie, de France, de Berlin… il en vient de partout. On est très fiers de cette restauration-là et elle sera très compliquée, mais très bien. A cela, s’ajoutent dix films de Julien Duvivier, les films muets. On a racheté les droits de 10 Julien Duvivier. Aucun d’entre eux n’était restauré. Donc, pour chaque film, nous récupérons tous les éléments qui existent dans le monde. Nous les restaurons image par image. Nous composons des musiques, nous faisons des négatifs 35 mm pour la préservation à long terme, et à terme nous ferons un coffret DVD et une mise en circulation dans les festivals du cinéma muet de Julien Duvivier. Récemment, nous avons restauré « House by the River » de Fritz Lang (1950). Nous venons également de terminer « It Happened Tomorrow » (1944) de René Clair et nous avons en prévision « Gardiens de phare » de Jean Grémillon, « Pêcheur d’Islande » de Jacques de Baroncelli (1924) ainsi qu’un film extraordinaire qui ne dit rien à personne – et ça va être soit une victoire extraordinaire soit un désastre absolu –, mais le film est tellement beau : ce film, que je considère comme « L’Atalante » du cinéma anglo-autrichien, s’appelle « The Robber Symphony »/« La symphonie des brigands » (1937). C’est un film de Friedrich Feher qui était l’acteur du « Cabinet du docteur Caligari » (1919) mais qui, à la fin de sa vie, a terminé comme vendeur dans un delicatessen à New York. Donc, retenez « La symphonie des brigands »/« The Robber Symphony » (1937) – un chef-d’oeuvre absolu !

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 18 janvier 2019

Films présentés par Serge Bromberg au KINO REGINA, les 18 et 19 janvier 2019

UN VOYAGE À TRAVERS LE TEMPS ET L’ESPACE – FILMS REDÉCOUVERTS EN FRANCE

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A Trip Down Market Street (1906), Miles Brothers, 11 min
San Francisco après la catastrophe (1906), Pathé, 4 min
Métamorphoses du papillon (1904), Pathé, 1 min
The Acrobatic Fly (1908), Charles Urban, 2 min
La peine du talion (1906), Pathé, 4 min
Flirt en chemin de fer (1902), Pathé, 1 min
Après le bal (1897), Georges Méliès, 1 min
Gwalior (1907), Pathé, 4 min
Les Kiriki (1907), Segundo de Chomón, Pathé, 3 min
La donna è mobile / Ach wie so trügerisch (1907), 3 min
Les hallucinations d’un pompier (1927), Folies Bergères, Joséphine Baker, 5 min
The Love Nest (1923), Buster Keaton, 22 min
Jazz Hot (1938), Django Reinhardt, Stéphane Grappelli, 5 min
+ encore des surprises
Durée 80 min.

INCROYABLES DÉCOUVERTES

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Those Awful Hats (1909), D. W. Griffith, 3 min
La poule merveilleuse (1902), Pathé, Ferdinand Zecca, 2 min
Élevage d’autruches et de crocodiles (1910), Lubin Documentaire, 6 min
Duello al shrapnel (1912), Itala Films, 7 min
Sinking of the Lusitania (1918), Winsor McCay, 8 min
The Masquerader (1914), Charles Chaplin, 12 min
Ma He’s Making Eyes at Me (1922), Gus Visser, 3 min
Male Order (1941), Zarek et Zarina, 3 min
Laurel and Hardy Convention (1930), 2 min
Musical Memories (1935), Fleischer 3D, 7 min
The Battle of the Century (1928) 18 min
+ encore des surprises
Durée: 80 min.

COUP DE PROJECTEUR ! Entretien avec GUILLAUME MAIDATCHEVSKY

Dans le cadre du Festival international du film de Helsinki – Amour & Anarchie (19-29.09. 2019), ne pas manquer de voir AILO – PIENEN PORON SUURI SEIKKAILU / AÏLO, UNE ODYSSÉE EN LAPONIE (85 min) mercredi 25 septembre à 13 h 00, au Savoy-teatteri.

Un conte animalier pour petits et grands de Guillaume Maidatchevsky, réalisateur français, qui raconte le combat pour la survie d’un petit renne sauvage, depuis sa naissance jusqu’à sa première année. L’histoire vraie d’Aïlo dans sa migration à travers les paysages grandioses de Laponie.
Co-production franco-finlandaise
(narration en finnois : Peter Franzén)

Guillaume M.

Guillaume Maidatchevsky est un réalisateur français spécialisé dans les documentaires animaliers mais il préfère se définir comme un conteur d’histoire… animalière, en l’occurrence. Après avoir réalisé cinq films, il signe en cette fin d’année 2018 son dernier opus « Aïlo, une odyssée en Laponie », un conte animalier qui suit les aventures d’un petit renne, de la naissance à l’âge adulte, dans ses pérégrinations à travers les paysages grandioses de Laponie. Dans ce film, les animaux ne sont pas perçus comme les membres d’une espèce mais comme des personnages à part entière, des individus avec leur caractère propre, différents les uns des autres.
[« Ailo – pienen poron suuri seikkailu » – sortie en Finlande le 21 décembre 2018
« Aïlo, une odyssée en Laponie » – sortie en France le 13 mars 2019]

Vous avez réalisé à ce jour six longs métrages – y compris « Aïlo » –, tous des films documentaires animaliers, d’évidence votre spécialité. Quel a été votre parcours qui vous a orienté vers le genre documentaire, et plus spécifiquement le film animalier ?
J’ai fait beaucoup de documentaires animaliers – je ne filme, du reste, que de l’animalier – et, surtout, j’ai cherché à trouver un autre moyen d’intéresser un public plus large. Vu que le public de documentaires animaliers est déjà intéressé par le genre et ira donc voir le film, ce qui m’intéressait c’était de toucher une audience beaucoup plus large et, en ça, utiliser les codes de la fiction. Cela m’a paru intéressant pour toucher le plus de gens possible et sensibiliser le plus de gens possible à l’environnement et à la protection de la nature. Et donc, je pense et j’espère que le fait d’utiliser les codes du conte va attirer beaucoup plus de gens.

Quel est, dans la vie, votre rapport à la nature, aux animaux ?
Il est au quotidien. En tout cas, mon rôle dans la vie par rapport aux animaux, il est au jour le jour. Je vis à la campagne, entouré de moutons, de coqs, de chiens et de petits chevaux. Et donc, pour moi, le fait d’être entouré d’animaux est quelque chose de tout à fait naturel.

D’où vous est venue l’idée de « Aïlo, une odyssée en Laponie », de filmer un petit renne, de la naissance à l’âge adulte ?
L’idée de filmer « Aïlo » est une commande de mes enfants, leur commande au Père Noël. En fait, j’ai réalisé qu’ils connaissaient mieux la nature de l’Afrique, mieux les lions et les éléphants que, finalement, les animaux proches de chez eux. Les rennes, ce n’est pas si loin que ça de Paris. Toutefois, ils avaient des idées préconçues ou, du moins, ils ne connaissaient pas grand-chose sur les rennes. Donc, c’est pour cela aussi que j’ai voulu leur en apprendre plus par rapport à la vie sauvage tout près de chez nous, en utilisant les codes de la fiction.

Tournage Aïlo

Connaissiez-vous la Laponie, le Grand Nord, et était-ce la première fois que vous filmiez dans des conditions extrêmes ?
C’était la première fois que je filmais dans des conditions aussi extrêmes. J’ai beaucoup filmé en Afrique, par des températures très positives, très chaudes et passer, tout d’un coup, de l’Afrique à + 40° à la Laponie à – 40°, cela a été un vrai gap pour moi. Après, mes origines nordiques font que je préfère le froid au chaud, mais ça a été plus compliqué pour le matériel. De plus, je trouve que filmer dans des conditions extrêmes, ça apporte à l’image une émotion encore plus forte.

Le scénario – que vous avez écrit – a-t-il nécessité beaucoup de recherche, un séjour préalable sur place, une mise en condition ?
En fait, pour le scénario, je me suis beaucoup documenté avant, beaucoup informé sur les rennes, sur la façon dont ils vivent, sur le décor, sur la Laponie en général. Et, ensuite, j’ai écrit le scénario. Toutes ces recherches m’ont amené à écrire quelque 80 pages avant de tourner. Après, le maître-mot, c’est s’adapter. On s’adapte à la nature. J’ai beau avoir écrit le plus précisément possible, l’animal fait ce qu’il veut au final. Il vit sa vie, et c’était très important pour moi que l’animal vive sa vie. Je ne le contrains à aucun moment. Il vit dans son environnement et c’est lui qui m’invite dans cet environnement-là. Moi, je suis là pour capter sa vie.

Un conte animalier, un film familial, certes, mais ne compte-t-il pas, comme « Bambi », des scènes dures à voir ? Par ailleurs, le texte – qui évite l’écueil du commentaire anthropomorphique – est, par endroits, poétique, avec des réflexions philosophiques, et ne s’adresse pas forcément à un tout jeune public. Pourquoi ce choix ?
Comme c’est aussi le cas dans beaucoup de films d’animation, il y a, en fait, deux niveaux de lecture. En tant que parent, qu’est-ce que j’ai envie d’aller voir avec mes enfants ? Si c’est uniquement un film enfantin, je vais m’ennuyer pendant 1 heure 20. Donc, il fallait que je trouve des codes qui puissent intéresser à la fois les enfants, par la narration, par la façon de filmer, par le jeu des animaux et également intéresser les adultes par un texte peut-être plus philosophique, par plus de réflexions sur la nature. Mais les enfants ne sont pas stupides. Je pense que c’est important de leur montrer la nature telle qu’elle est, même si parfois elle est cruelle. Si on prend des Walt Disney, ils sont parfois très durs. L’enfant les voit à son niveau à lui, quand il a 4 ou 5 ans. Bien souvent, un enfant de cet âge-là ne perçoit pas forcément la cruauté. C’est plus tard qu’il va comprendre en fonction de ce qu’il a vu. C’est à mes enfants, d’abord, que je ne voulais pas mentir. Je voulais leur montrer que la nature, elle peut être cruelle, difficile, mais elle peut aussi être drôle, émouvante.

Le texte est lu par un narrateur – unique voix humaine du film – qui n’est autre que le chanteur Aldebert. Est-ce que ce choix s’est imposé dès le départ ? Et pourquoi ce choix ?
Non, il ne s’est pas imposé dès le départ. Mes enfants – toujours mes enfants – sont fans d’Aldebert. On connaît tous par coeur ses chansons, en tout cas à la maison, mais il ne s’est pas forcément imposé au départ. A vrai dire, c’est une commande de ma femme. Que des commandes, ce film ! C’est mon cadeau de Noël à la Laponie. Par contre, ce que j’ai aimé, c’est qu’Aldebert a aussi ce double niveau de lecture dans ses chansons. Je suis allé plusieurs fois à ses concerts et les parents ne s’ennuient pas. Ils ne sont pas assis en train d’attendre. Les parents dansent, chantent, car les parents connaissent aussi les paroles. J’aimais bien ce double langage. Il parle aux enfants, il parle aussi aux parents. Et je trouvais que c’était assez raccord avec le film.

La musique semble jouer un rôle important dans tous vos films. Dans « Aïlo », la musique est quasi omniprésente et fait partie intégrante du récit.
La musique, c’est un personnage. Elle n’est pas là pour appuyer, c’est vraiment un personnage de l’histoire. J’ai l’habitude de dire que le sound design, c’est-à-dire tout ce qui est bruitage, amène l’immersion dans le film, mais la musique amène l’émotion. C’est un personnage à part entière, comme l’est la narration, comme le sont les images, la façon de filmer. Je tenais vraiment à ce que la musique prenne cette place-là.

Aïlo + sa mère

Comment avez-vous fait pour apprivoiser tout d’abord la mère d’Aïlo – jusqu’à filmer au plus près la naissance du petit renne – et approcher d’aussi près tous ces animaux sauvages ?
Ce qui s’est passé pour la mère d’Aïlo, c’est qu’on essayait de filmer des naissances, ce qui est très compliqué parce que les femelles veulent garder leur intimité – ce que je respecte totalement –, mais on n’y arrivait pas. Elles mettaient bas assez loin de nous et je tenais à respecter cette distance parce qu’on appelle ça le cercle de confiance. On fait en sorte qu’il n’y ait pas de stress à la naissance pour la mère. Ethiquement parlant, c’est important pour moi et aussi, artistiquement parlant, si je filme un animal qui est stressé, ce n’est bon ni pour lui ni pour moi. Mais, tout d’un coup, une femelle qui depuis 6 jours nous suivait partout – limite elle dormait collée à la caméra ! – a décidé de s’éloigner de nous et est allée mettre bas à 20 mètres de la caméra. Ce qui est super, c’est qu’elle a transmis la confiance qu’elle avait en nous à son petit, à Aïlo, et ça m’a permis de filmer les scènes de naissance de façon très respectueuse. Elle n’avait pas de stress et le petit n’était pas stressé. Une confiance s’était vraiment instaurée à la naissance, parce que si la mère est stressée, le petit sera stressé, c’est sûr. Je ne sais pas si c’est pareil chez les humains, mais chez les animaux, c’est très présent. Et voilà, ça a été pour nous un moment de grâce, cette naissance, parce qu’elle a mis bas tout près de nous. Elle aurait pu mettre bas très loin, mais son choix était de mettre bas tout près, et on a pu filmer cette scène.

Certaines scènes sont assez incroyables, notamment lorsqu’Aïlo est poursuivi par des loups. Comment avez-vous fait, tout en vous attachant à ne pas déformer « la réalité naturelle », pour filmer cette course-poursuite dans la forêt ? Avez-vous du matériel très sophistiqué, des techniques spécifiques ?
On a des techniques spécifiques pour filmer ce genre de scène, tout en assurant la sécurité pour les animaux, pour les deux espèces – surtout pour Aïlo, parce qu’on n’a filmé qu’avec Aïlo. On tenait vraiment à ce qu’Aïlo soit le plus en sécurité possible. Donc, il y a des techniques, mais je ne vais pas tout dévoiler. On a un côté magicien, et je garderai mes « tricks » pour moi. En tout cas, Aïlo n’avait rien à craindre des loups par rapport à la scène que vous rapportez.

AÏLO tournage

De combien de personnes, de nationalités se composait votre équipe de tournage, que l’on imagine réduite et aguerrie aux conditions extrêmes ?
On était une équipe de cinq sur le terrain, cinq Français. Et, au quotidien, tous les jours, il y avait deux ou trois Finlandais, des techniciens, soit un assistant-caméraman finlandais, et Tuire qui était là pour nous aider, pour assurer la sécurité aussi des animaux quand on avait besoin d’elle. Du fait de son expérience de la nature, du comportement animalier, elle pouvait aussi nous prévenir si elle sentait quelque chose d’un peu angoissant pour l’animal. Donc, Tuire a été une vraie aide pour nous à ce niveau-là, parce que quand on se met à filmer – j’étais souvent à la caméra aussi – parfois on oublie qu’il y a peut-être quelque chose de dangereux pour l’animal, et donc Tuire était là pour s’assurer que l’animal n’avait pas de stress, était bien. Donc, en général, on était cinq, au mieux huit et au pire deux.

Combien de temps a duré le tournage ? Et quelles en ont été les principales difficultés comme les bonnes surprises ?
On a tourné plus de 125 jours, ce qui veut dire beaucoup plus si on compte le temps en transport et autres, comme les repérages. Les bonnes surprises, c’est l’animal, son comportement. Il faut dire que quand je suis parti tourner, il y avait quand même ce côté aléatoire. Qu’est-ce qu’on va voir ? J’avais beau avoir écrit un scénario de 80 pages, tout aurait pu exploser très vite. Et c’est là que l’on se rend compte, comme je l’ai déjà mentionné, que l’adaptabilité est primordiale. Je m’adapte à l’animal, comme un réalisateur de fiction s’adapterait à son acteur. Le comédien, il a un rôle et il est là pour ça ; il a une façon de jouer et le réalisateur ne va pas forcer le comédien à la changer. Je pense que c’est pareil pour un animal. L’animal, on le prend parce qu’il a son caractère, qu’il se différencie des autres. Je suis là pour capter. Je suis un grand voleur d’idées. Et un réalisateur a, selon moi, un peu ce côté-là.

Vous êtes-vous jamais senti en danger ?
Une seule fois. Alors que nous dormions sous la tente, j’ai entendu et senti le souffle de la mère ourse, tout près, sur la toile de la tente. Il aurait suffi d’un coup de patte, de griffe…

Comment, par exemple, survit-on pendant des mois sans sanitaires ? Comment se passent les nuits en hiver, l’approvisionnement en nourriture ? A partir de combien de degrés la technique commence à faillir ?
Les sanitaires, c’est important. Même si on est une équipe de garçons, à part mon assistante, c’est un problème au quotidien, surtout quand il fait très froid. C’est vrai que lorsqu’il fait – 30°/- 40°, la moindre petite envie devient cruciale, ça devient un gros problème. Il faut s’astreindre à ne pas boire de café et apprendre à se retenir. Pour la nourriture, on nous approvisionnait. Quant au matériel, des batteries qui tiennent normalement 1 heure, là, sous ces températures extrêmes, au bout de 10 minutes, il n’y avait plus de batterie. Il faut donc avoir de gros chargeurs et beaucoup de batteries. Pour ce qui est des écrans, on les a climatisés, c’est-à-dire qu’ils ont été mis d’abord en chambre froide pour les préparer. Je ne vous en dirai pas plus car je ne maîtrise pas bien cette partie technique.

Avez-vous filmé le même renne dans le rôle d’Aïlo du début jusqu’à la fin ? Vous dites dans le film que la moitié des rennes ne survivent pas à leur premier anniversaire. Avec tous ces prédateurs naturels, n’y avait-il pas un risque à parier au départ sur un seul renne ? Ou bien avez-vous joué un rôle de protecteur dans le processus du film ?
C’est un conte. Donc, on a eu des façons de travailler différentes de celles utilisées pour un documentaire. Dans le cas de figure d’un documentaire, je n’aurais pas pu faire ce film parce que j’aurais été obligé de filmer un grand nombre de rennes. C’est vrai qu’Aïlo aurait pu mourir très tôt, c’est pourquoi on a été obligés, du moins au départ, de filmer plusieurs petits rennes. C’était une obligation. Mais très vite, le choix d’Aïlo, notre petit renne, s’est imposé parce que, comme je le disais, il a un vrai caractère, il est tout de suite sorti du lot. Au départ, je voulais un renne tout blanc – une sorte d’idéal dans ma tête de Français – mais, en fait, il y a très peu de rennes blancs. Donc, par rapport à la couleur du pelage, on s’est retranchés sur des rennes marron. C’était tout aussi bien, car ils sont vraiment mignons, on dirait des petites peluches. Mais, au départ, forcément, on était obligés de filmer plusieurs rennes.

Aïlo4

Pour ce qui est des partenaires coproducteurs du film, comment convainc-t-on Gaumont de s’embarquer dans l’aventure et comment un producteur finlandais, Marko Röhr (MRP Mätila Röhr Prod.) s’est retrouvé associé au projet ?
On convainc Gaumont parce qu’il y a une histoire. Ils avaient vu mes précédents films qui étaient quand même assez mis en scène eux aussi, même si c’était étiqueté « documentaire ». Donc, on arrive avec une histoire. Je ne sais plus qui a dit ça, mais « un bon film, c’est une bonne histoire, une bonne histoire et encore une bonne histoire ». Si on avait dit à Gaumont qu’on allait faire un film sur les animaux en Laponie, ça n’aurait intéressé personne. Par contre, quand on leur dit qu’on va faire un film sur l’aventure d’un petit renne confronté aux épreuves de sa première année de vie, ils ont vu, tout d’un coup, que c’était une histoire avec un début, une fin, une narration particulière. J’ai vraiment construit ce film comme une fiction. C’est en ça qu’ils étaient intéressés. Quant à Marko Röhr, c’était parce qu’il avait fait « Tale of a Lake » et comme on cherchait un coproducteur nordique, c’est lui qui s’est imposé par rapport à son parcours et par rapport à sa sensibilité aussi. Je ne tenais pas à avoir un producteur juste pour les fonds qu’il pouvait apporter, je tenais à quelqu’un qui soit vraiment impliqué dans l’environnement, dans la nature, et il n’y en a pas beaucoup. Donc, Marko s’est imposé.

Combien avez-vous d’heures de rushes et comment s’est opérée la sélection ?
On a eu 600 heures de rushes. La sélection a été extrêmement compliquée. Pourquoi y a-t-il eu 600 heures de rushes ? Tout simplement parce que, quand je filme, je veux sentir le petit détail à l’image. Je veux me dire que ce regard-là m’intéresse, que cette attitude-là, ce petit mouvement de patte, il m’intéresse. Et tout ça implique qu’il faut beaucoup filmer. Je ne me suis pas contenté de faire un plan large, un plan serré, et puis de me dire que ça suffisait. Non. On a beaucoup filmé, de plein de façons différentes pour avoir justement ce petit détail qui fait qu’on rentre dans l’intimité de l’animal. Et le montage a été un moment à la fois jouissif et hyper compliqué parce qu’il faut passer 600 heures de rushes vraiment en un temps record par rapport au film, par rapport au temps qu’on a eu de tournage et de production. Mais je pense qu’on peut être hyper fiers – et c’est peut-être très prétentieux ce que je dis – mais, comparé à des documentaires plus classiques, je pense qu’ « Aïlo » est une sorte d’OVNI et moi, j’aime bien les OVNIs.

Le film est-il déjà vendu à l’étranger ? La sortie du film en Finlande est prévue le 21 décembre. Pourquoi le choix du mois de mars pour sa sortie en France ?
Le film est déjà vendu dans plus de trente pays. Quant à sa sortie en mars en France, je dirais qu’un conte, c’est universel, intemporel. Et on n’a pas filmé qu’à Noël, en hiver, on a filmé pendant toutes les saisons. La vérité aussi, c’est que, pour la période des fêtes, il y avait du lourd en face, de la concurrence, des gros blockbusters, et si on voulait se différencier et ne pas disparaître au bout de 15 jours, il fallait être stratège. Mais, en même temps, j’aurais aimé que « Aïlo » se confronte à « Superman ».

Hormis la promotion de « Aïlo, une odyssée en Laponie » en France et à l’étranger, travaillez-vous déjà à un autre projet de film ?
Oui, mais je ne peux pas en parler. Disons qu’il y aurait un projet de film potentiellement en Chine.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 3 décembre 2018

FILMOGRAPHIE
J’ai marché sur la terre – Costa Rica (2014)
J’ai marché sur la terre – Inde (2015)
Le babouin qui voulait être roi (2015)
Une ferme sauvage (2016) – Green Award d’Or/Deauville (2016)
Vivre avec les loups (2016) – remporte le Prix de la protection des espèces animales ainsi que le Prix du meilleur montage au FIFA 2017 (Festival international du film animalier)
La bande originale du film, composée et interprétée par Julien Jaouen, est élue Meilleure bande originale de documentaire au Prix de la création musicale CSDEM (2017)
Aïlo, une odyssée en Laponie (2018)

Entretien avec CLAIRE SIMON

CLAIRE SIMON - Copy
Claire Simon, réalisatrice française, était l’invitée cette année de la XVIIIe édition du Festival du film documentaire de Helsinki – DocPoint, qui s’est déroulé du 28 janvier au 3 février 2019. L’oeuvre de Claire Simon est partagée entre la fiction et le documentaire, et que ce soit ses longs métrages de fiction comme les nombreux documentaires qu’elle a réalisés, ses films ont souvent été primés dans les festivals. Claire Simon est venue présenter au Festival DocPoint son dernier film « Premières solitudes » (2018)  dans lequel elle saisit avec une liberté rare l’intimité des échanges entre adolescents.

Depuis « Gare du Nord » (2013), film que vous étiez venue présenter en Finlande en août 2014 (voir interview sur CinéFinn’), vous avez réalisé le documentaire très remarqué « Le bois dont les rêves sont faits » (2015) ainsi que « Le concours » (2016), primé à la Biennale de Venise comme Meilleur documentaire cinéma. Vous revenez à Helsinki avec votre tout dernier film « Premières solitudes » (2018) qui fait montre, une fois encore, de votre grande capacité d’écoute des adolescents. Qu’est-ce qui vous a cette fois amenée à les filmer sur cette thématique de la solitude ?
C’est un peu le hasard car j’avais, en fait, le projet de faire une fiction au bois de Vincennes où cela aurait été l’histoire d’un jeune qui quittait sa famille. Donc, c’est totalement par hasard qu’on m’a proposé de faire un travail avec des lycéens à Ivry et, comme ça venait du cinéma et d’une prof et que, par ailleurs, je suis curieuse, j’y suis allée volontiers. Et puis, c’est très excitant de rencontrer des jeunes gens. Je me dis toujours qu’ils en savent plus que moi, et ça m’intéresse. Il se trouve que je devais faire un court métrage de fiction dans lequel ils auraient joué et m’auraient un peu aidée. Comme je ne me sentais pas d’écrire de but en blanc quelque chose sans les connaître, j’ai fait des entretiens avec eux pendant une journée. Je leur ai proposé le mot « solitude », en leur disant que même si on n’avait pas le même âge, c’était une expérience qui nous était commune et qu’on allait peut-être se retrouver sur ce mot-là. Et ce mot a eu un effet extrêmement fort, en ce sens qu’ils ont parlé de leurs parents dans ce premier entretien, de leurs familles brisées et de la difficulté pour eux de supporter cette absence de place qui leur était réservée. Et moi, j’ai reçu de plein fouet ces confessions. J’ai compris qu’ils avaient vraiment quelque chose à dire qui n’avait pas été entendu. Je leur ai donc proposé cette forme, très hybride, qui était une forme de fiction en apparence mais dont le contenu était entièrement improvisé et documentaire. Et c’est ce qu’ils voulaient. Ils ne voulaient pas faire un documentaire où je les aurais interrogés, et ce n’est pas ce que je souhaitais non plus. On a alors choisi délibérément ensemble de montrer le lycée comme un lieu où on parle beaucoup à l’adolescence, où on se confie ses histoires. Et j’ai trouvé que c’était quand même très fort ce qu’ils avaient à dire. Je les admirais pour leur style de parole, leur façon de dire les choses avec distance, avec pudeur.

Vous filmez 10 filles et garçons, avec une majorité de filles toutefois. Comment se sont formés à deux ou trois les groupes de discussion et comment ont été attribués les rôles ?
C’est moi qui décidais de la composition des groupes, mais selon les affinités que je percevais et selon certaines choses que je devinais. C’était totalement intuitif de ma part. J’ai toutefois eu des entretiens auparavant avec eux, entretiens que j’ai montés ce qui m’a permis de les connaître mieux qu’ils ne pouvaient le soupçonner.

Ne craigniez-vous pas au départ que la présence de la caméra n’altère la spontanéité de leurs propos ?
Non, parce qu’ils se voyaient une fois par semaine en option cinéma. Et, de ce fait, ils se connaissaient peu mais ils avaient un désir très fort de faire un film et de dire ce qu’ils avaient à dire. Donc, ils avaient de leur côté une exigence et la volonté d’être juste. C’était ça leur défi. Et de mon côté, j’étais très sensible à cette volonté qu’ils avaient et je l’ai reçue à cent pour cent.

Leur avez-vous donné au préalable des thèmes de discussion ou bien étiez-vous dans l’improvisation ? Le dialogue s’est-il établi dès les premières prises ?
On partait de l’idée : c’est quoi votre expérience de la solitude ? Est-ce que c’est bien ou pas bien ? Et comment ça arrive ? Donc, quand il s’agit d’adolescents qui vont quitter leur famille forcément un jour ou l’autre, il y a ce moment où, à la fois, on est content d’être autonome et puis, par ailleurs, on ressent une angoisse par rapport à l’avenir, aux liens familiaux. Le mot « solitude » a vraiment déclenché systématiquement une représentation pour eux de la famille.

Avez-vous été surprise, comme du reste certains des interlocuteurs et sans doute la plupart des spectateurs, par ce que plusieurs d’entre eux livrent de leur solitude ?
J’avoue que j’ai été plutôt surprise. Je peux dire que c’est une image totalement contradictoire avec l’image classique des adolescents. C’est-à-dire qu’on pense qu’ils sont murés dans le silence, qu’ils sont agressifs, etc. En fait, cette classe que j’ai filmée dans son intégralité – ils étaient dix – était tout le contraire. Ils étaient extrêmement précis dans leurs conversations, parlaient et réfléchissaient très bien. Pour moi, c’était ça qui était extraordinaire.

Dans ce film, quasiment tous les adolescents présentés ont des parents séparés (7 sur 10) et entretiennent avec eux des rapports plus ou moins proches, voire inexistants. Les pères en prennent, du reste, pour leur grade. Cela reflète-t-il, selon vous, une certaine réalité sociale ?
Non seulement je pense que ça reflète une réalité sociale mais j’ai quand même l’impression que 80 pour cent des films de fiction parlent de ça : l’absence du père, son vacillement, la statue qui s’effondre. J’irai même plus loin en disant que tout le mouvement d’extrême-droite est une réponse à cette vision qu’ont les femmes et les jeunes des pères défaillants. Le plus évident, c’est le Brésil et Bolsonaro. Qui agresse-t-on dans la rue ? Ce sont les femmes, les homosexuels, et c’est tout le temps pour redresser une figure virile mise à mal. Et là on voit que la question du père doit être réinventée. En France, le film « Amanda » de Mikhaël Hers qui vient de sortir raconte exactement comment un jeune homme décide d’être père. Le film turc « Le poirier sauvage » de Nuri Bilge Ceylan (Cannes 2018) raconte ce qu’est un père défaillant et quel regard porte sur lui son fils. Donc, cette question du père, à mon avis, elle est mondiale et est extrêmement actuelle. Alors, j’ai entendu ce que ces adolescents disaient et j’ai été très surprise que ce soit aussi pensé de leur part. En fait, ils réfléchissent en parlant tout le temps de leur vie, de leurs histoires. C’est une parole qui permet de réfléchir. Et c’est ça qu’ils m’ont donné, ils ont ouvert la porte. Normalement, dans les films où des adultes sont présents, ils ferment souvent la porte. On avait même l’impression que c’étaient eux les adultes qui réfléchissaient sur leurs parents, en essayant de les comprendre. Ils ont, par exemple, une certaine compréhension du père qui déjeune tout seul dans son bureau, des parents qui ne communiquent pas, etc. Ça ne veut pas dire qu’ils trouvent ça bien mais, en tout cas, ils le comprennent. Et je trouve ça assez juste.

Est-ce que l’expérience partagée avec ces adolescents, à travers le tournage de ce film, est venue bousculer l’idée que vous aviez des jeunes ? Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté et leur a apporté ?
Cela leur a apporté l’expérience que j’ai moi comme cinéaste, à savoir qu’ils se croisaient dans la classe et qu’ils avaient des idées sur les uns et sur les autres qui se sont avérées fausses. Ils étaient les premiers à être sidérés que toutes les familles soient cassées, de ce qu’ils apprenaient les uns des autres. Donc, je dirais que cette expérience a été extrêmement belle sur le plan démocratique. C’est-à-dire que tout le monde a vu ce que ça pouvait être de vivre ensemble, de connaître l’histoire de l’autre, de savoir ce qu’il y a derrière son visage, de se parler, ce qui est quand même une belle chose – tout comme le fait que chacun surmonte la honte de dire son histoire et de se considérer aussi comme un martyre unique alors qu’ils découvrent l’histoire des autres qui ne sont pas mieux lotis qu’eux. Tous pareils, finalement. Et donc, tout ça m’a bouleversée et eux aussi ; ils pleuraient, du reste, tout le temps quand on tournait.

Au montage, avez-vous eu des demandes de certains adolescents de ne pas garder certaines scènes livrant des secrets trop intimes ?
Il y a eu une fille qui m’a dit qu’elle ne voulait pas que sa mère entende une certaine chose. Elle avait peur de la vexer, alors on a enlevé ce qu’elle demandait.

Est-ce que la parole de jeunes de 16-17 ans est entièrement libre ? Et, à partir du moment où ils mettent en cause voire en scène leurs parents, ne vous a-t-il pas fallu obtenir le consentement de ces derniers ?
Bien sûr que j’ai dû l’avoir, mais les parents ne sont même pas venus assister au montage. Ils ont fini par voir le film pour la plupart, mais ils avaient déjà signé deux fois. Tous avaient la possibilité de venir au montage, mais ils ne sont pas venus. Et je pense qu’il y a quelque chose qui est sacré dans le cinéma, enfin dans le documentaire, c’est qu’à partir du moment où on fait un film ensemble, où c’est montré au public, on s’en débarrasse d’une certaine manière. C’est-à-dire qu’on rend la chose – et ce n’est pas anecdotique –, on rend la chose au monde, et donc, en quelque sorte, on en a fini avec. C’est comme quelque chose de symbolique, de très fort. Par exemple, celui qui avait le plus de raisons de craindre la sortie du film, c’était Hugo parce qu’il pleure dans une séquence. Il m’a demandé une fois quand on a projeté le travail en cours au cinéma, bien avant la fin du montage : « Il va y avoir les lycéens de la classe supérieure et je préfère que tu ne mettes pas la séquence parce que je vais les voir en classe, et ça m’embête. » Donc, je ne l’ai pas mise. Et puis, on a fait un débat et il a dit : « J’ai eu tort. J’ai dit à Claire d’enlever la scène où je pleure, et j’ai eu tort. Il faut qu’elle remette la scène. » Donc, ça veut dire à quel point ils assumaient et essayaient d’être vrais par rapport à ce qu’ils pensaient. Et du fait que ce soit un film, que le public le voie et qu’on ne connaisse pas ce public, ça nous libère de notre histoire. On peut vivre autre chose maintenant. Et puis j’ai fait ce que je n’avais pas pu faire avec ma fille des années auparavant. En fait, j’avais fait un film avec ma fille quand elle avait quinze ans (« 800 km de différence » – 2001) et, à l’époque, n’étant pas du tout au fait d’Internet comme maintenant, j’avais mis son nom et le nom du garçon – c’était leur première histoire d’amour –, et ça les a poursuivis, du moins ma fille. Donc, cette fois-ci, j’ai dit aux adolescents que je ne mettrai pas leurs noms de famille et qu’on ne pourra pas les retrouver sur Internet. Je n’ai mis que leurs prénoms et, comme ça, ils pouvaient être tranquilles.

Devant cette jeunesse déstabilisée, en souffrance – on y aborde en filigrane tout de même des sujets sérieux voire graves, comme les violences conjugales, l’abandon, l’adoption, la précarité, les inégalités sociales, les barrières linguistiques, la précarité, la maternité, la santé mentale – doit-on être préoccupé pour son avenir ? Toutefois, la scène finale, en surplomb, avec les « lumières de la ville » qui rappellent l’extrait du film de Chaplin diffusé préalablement, n’est-elle pas aussi un message d’espoir malgré une vie accablante ?
Oui, mais je pense que l’espoir c’est quand même ce qu’on entend de temps en temps à travers leurs paroles. Il y a des filles qui veulent avoir des enfants. Ils disent vouloir vivre même si l’avenir leur fait peur. J’ai quand même été sidérée d’entendre plusieurs fois de suite qu’ils avaient peur de l’avenir. Je trouvais ça dingue que des jeunes disent ça. Mais ce qui m’a beaucoup touchée, c’est Judith, la jeune fille du Nigeria, qui m’a dit : « Tu voulais nous filmer la nuit, et arrive ce moment où on regarde les étoiles et on se demande s’il y a d’autres mondes ailleurs. » Comme elle a toute sa famille au Nigeria et qu’elle dit que ce n’est pas possible qu’on soit tout seuls dans l’univers, je l’ai entendu vraiment comme sa façon à elle de dire qu’elle ne peut pas être qu’ici, qu’elle est aussi là-bas. Je trouvais ça hyper beau et que ça vienne d’elle.

Est-ce que cette expérience partagée aussi techniquement a donné naissance, pour certains, à des vocations cinématographiques ?
Oui. Ils étaient en classe option cinéma et il y en a quatre qui se sont dirigés vers le cinéma, dont Manon qui est à Los Angeles, Hugo qui apprend le son dans une école, Catia qui est dans une prépa pour présenter La Fémis, et puis il y a aussi Clément qui est en musicologie mais il veut faire de la musique de film.

Hormis sa sortie en salles et sa présentation dans les festivals, « Premières solitudes » sera-t-il diffusé à la télévision afin de toucher un plus large public ?
Ce serait bien. Mais, apparemment, la télévision ne m’aime pas beaucoup. Comment se fait-il, par exemple, que « Le concours » n’ait pas été diffusé ? C’est quand même un film citoyen qui montre comment se passent les concours dans les grandes écoles. Tout le monde a envie de le savoir et ça ne peut pas manquer d’avoir un effet positif sur les gens qui le voient. C’est un récit de ce qu’est cet examen. Le film a très bien marché en salles, du moins il a eu du succès, et ce n’était pas que pour le cinéma, c’étaient pour tous les gens qui préparaient le CAPES, Normale Sup’ (Ecole normale supérieure – NDLR), etc. Je suis, du reste, allée faire des conférences à Normale sup’. Et on est quand même à une époque où les jeunes gens qui s’en vont en classe rêvent tous de faire des grandes écoles où la sélection est très importante. D’où l’intérêt de toucher un plus large public via le canal de la télévision. Le film vient de sortir aux Etats-Unis. Pendant un mois, il va être présenté dans des salles aux Etats-Unis, et c’est super. Mais, en France, la télévision me boude. Pour moi, c’est évident, « Premières solitudes » aurait vraiment été un film de télé. Il n’y a actuellement que deux chaînes qui aiment le cinéma à la télévision française, c’est Ciné + (la branche de Canal +) qui coproduit énormément de films de fiction et qui a, par exemple, coproduit et diffusé « Le concours », et il y a TV5 Monde. Ce sont les deux seules chaînes qui aiment vraiment les auteurs de cinéma.

Il y a dans votre univers cinématographique ces deux espaces que vous filmez en parallèle ou plutôt en alternance : les grands espaces, des lieux de passage ouverts, comme une gare, un bois et les espaces plus cloisonnés, comme une cour de récréation, une école de cinéma, un lycée. Mais, à chaque fois, il semblerait que ce soit le brassage social, humain qui vous intéresse.
Oui, c’est vrai. C’est-à-dire que les lieux, qu’ils soient petits ou grands, comme des cavernes d’histoires qu’étaient la gare ou le bois [la Gare du Nord ou le Bois de Vincennes – NDLR), c’est aussi le lieu qui permet d’avoir un accès à l’histoire de la personne. C’est vrai que, par exemple, dans le bois on ne savait pas forcément le travail que faisaient les gens. C’était leur pratique du bois qui donnait leur rêve, puisqu’on vient au bois pour ce qui vaut la peine dans la vie. Et là, j’avais vraiment l’envie de faire une espèce de vision abstraite du lycée comme d’un forum, d’un lieu où on parle. Et ce que je trouve très beau et une réussite humaine, c’est l’école. Toutes ces vies qui arrivent à se raconter les unes aux autres, c’est une réussite de l’école quand même. Moi, je me sens mandatée par les Martiens pour faire un état du monde. Le jour où ils arriveront, ils pourront se rendre compte de comment on vit. Voilà. Ce sont des films pour les Martiens, finalement (!)

En fait, que ce soit entre les murs ou hors les murs, vous réussissez à chaque fois à vous immiscer dans un lieu, à débusquer des individus (porteurs d’une histoire) et, tour de force, à recueillir leurs secrets de vie. Quelle est, selon vous, la qualité première pour bien réussir cet exercice ?
Je suis extrêmement curieuse et je crois profondément que, sans aucun doute, les gens sont des héros de leur vie au même titre que des stars. Je crois beaucoup au côté héroïque des gens et je suis fascinée sans doute par les histoires, les mystères des histoires racontées, la manière dont les gens parviennent à raconter leur propre histoire, non pas du tout idéologiquement, thématiquement mais beaucoup plus précisément que ça. Dans le bois, j’ai eu ça tout le temps, et avec ces jeunes aussi dans « Premières solitudes », j’étais en admiration devant leur parole, les mots qu’ils utilisaient. Par exemple, la manière de s’exprimer de cette jeune fille dont la mère est schizophrène, sa distance, m’a tout le temps sidérée. Je la trouve extraordinaire.

Sur quel(s) projet(s) travaillez-vous actuellement ?
Je suis en train de terminer une série qui s’intitulera « Le village ». On a fait 18 épisodes de 30 minutes, et il y en aura 10 de 52 min sur un village qui s’appelle Lussas en Ardèche où se déroule chaque année un festival (« Les Etats généraux du film documentaire ») et où il y a une cinquantaine de personnes qui vivent du documentaire. Et dernièrement, ils ont créé justement une alternative à la télévision qui est une plateforme Internet de documentaires d’auteur (TËNK). Et moi j’ai suivi, disons, le problème d’entreprise. Comment ils montent cette plateforme Internet et, en même temps, comment ils réussissent, alors qu’ils étaient disséminés dans le village, à faire construire par la Communauté de communes un immense bâtiment dédié au documentaire. L’histoire de ces quatre ans de tournage se situe entre la création de cette plateforme, les problèmes d’argent qu’ils rencontrent jusqu’à ce qu’ils rentrent dans ce bâtiment. Et, en même temps, en face d’eux il y a les agriculteurs producteurs de fruits, les vignerons et leurs problèmes économiques aussi. Donc, c’est un film qui pourrait avoir pour thème « A la recherche du modèle économique », car tout le monde est à la recherche d’un modèle économique viable. En fait, on a toujours l’impression qu’ils vont se casser la figure, et puis finalement ça repart. Quant aux agriculteurs, ils ont le gel ou la grêle et les conflits qu’il y a entre tout ce qui est très traditionnel, comme les vendanges, et industriel, et puis les autres qui font du vin nature et qui s’en sortent super bien. Il y a donc dans ce village une vision du travail actuel, et ce n’est pas du tout un film où on ferait la promotion du documentaire mais qui porterait plutôt sur les ressources de ce village de 1 000 habitants où on peut dire qu’il n’y a pas du tout de chômeurs. C’est le plein emploi à Lussas. C’est un village moderne, une sorte de microcosme de notre société. C’est le contraire des villages qui sont dédiés au tourisme. Et ses habitants cherchent vraiment à trouver plutôt de quoi vivre sur place. Voilà. C’est assez drôle.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 31 janvier 2019

Retrouvez la plateforme TËNK :
Le documentaire d’auteur sur abonnement
https://www.tenk.fr/

Entretien avec FRANÇOIS-XAVIER DROUET

FRANCOIS-XAVIER DROUET - Copy
François-Xavier Drouet, réalisateur et scénariste français, était l’invité cette année de la XVIIIe édition du Festival du film documentaire de Helsinki – DocPoint, qui s’est déroulé du 28 janvier au 3 février 2019. Auteur de sept documentaires, François-Xavier Drouet est venu présenter au Festival DocPoint son dernier film « Le temps des forêts » (2018) – lauréat de nombreux prix – qui dénonce la malforestation et la monoculture forestière résultant d’une sylviculture industrielle.

Quel est votre parcours ? Qu’est-ce qui vous a amené tout d’abord au cinéma et, dans ce cas précis, à vous intéresser aux forêts ?
D’abord, j’ai fait des études de sciences sociales, anthropologie. Je raconte souvent que j’étais parti au Pérou pour faire un projet de thèse et que je suis revenu avec un projet de film. Puis j’ai suivi le master de réalisation documentaire à Lussas, en Ardèche. Et voilà 15 ans que je fais des films. J’ai commencé à travailler sur le thème de la forêt il y a quatre ou cinq ans. J’habite, quant à moi, sur le Plateau de Millevaches, donc sur les premiers contreforts du Massif central, depuis une dizaine d’années, et j’avais envie, comme ça faisait trois films que j’avais faits à l’étranger, de faire un sujet local, de bouger pas trop loin de chez moi. En fait, c’est raté parce que, finalement, j’ai sillonné toute la France ! C’est vrai que quand je suis arrivé dans cette région, il y avait cette forêt qui, dans mon idée, était quelque chose d’absolument naturel, l’incarnation de la nature alors qu’on s’aperçoit, en fait, que c’est complètement artificiel – comme, du reste, la plupart des paysages en France. Et en creusant un peu, en discutant surtout avec les forestiers, donc des gens qui travaillent vraiment dans la forêt, je me suis rendu compte que dans le monde forestier il y avait des bouleversements en cours qui rappelaient ceux qu’avait connus l’agriculture dans les années 60/70. Je me suis dit, alors, que c’était quelque chose de complètement méconnu. C’est, par ailleurs, très complexe et ça m’a pris beaucoup de temps à décrypter tout ça, mais je me suis dit qu’il fallait en faire un film.

Tout d’abord, pouvez-vous donner quelques chiffres essentiels concernant les forêts françaises ? Et quel est le pourcentage de la superficie boisée appartenant respectivement au secteur privé et à l’Etat ?
La forêt, c’est presqu’un tiers du territoire français. Contrairement à ce que l’on croit, c’est une surface qui a augmenté depuis le XIXe siècle, même si elle stagne depuis quelques années, voire même qu’elle commence à diminuer. Mais il n’y a pas de problème de déforestation en France. Donc, on entend souvent qu’il n’y a jamais eu autant de forêts en France et que, par conséquent, tout va bien. Toutefois, il faut regarder ce que sont ces forêts. En fait, si on regarde bien, il y a la moitié de ces forêts-là qui sont composées d’une seule essence. Il y a 80% de ces forêts dont les arbres ont moins de cent ans. Donc, ce sont des forêts qui sont très jeunes. Par ailleurs, il y a moins de 1% qui sont des réserves intégrales. Donc, ce sont des espaces qui sont, pour une partie, très superficialisés et, en tout cas, ce sont des forêts qui sont très jeunes et qui mériteraient de prendre de l’âge. Par ailleurs, les trois-quarts de la forêt française sont privés. Pour une bonne partie, ce sont des terres issues de la déprise agricole, notamment dans les zones de montagnes, soit qui ont été plantées, soit qui sont enfrichées. Et donc il reste un quart qui est la forêt publique, en grande partie dans l’est de la France – avec des gros contrastes selon les régions. En Alsace, on peut avoir 75% de forêts publiques et dans le Limousin, c’est moins de 5%.

Combien d’hectares de forêts sont détruits chaque année en France ? En Finlande, c’est plus de 100 000 hectares/an avec, toutefois, 71% du territoire recouverts de forêts, soit 26 millions d’hectares. [En France les forêts représentent 30% du territoire, soit 17 millions d’hectares] [Forêts françaises : 10% de la superficie boisée européenne, 4e position après la Suède 27 mha, la Finlande 26 mha et l’Espagne 18 mha]
Cela dépend de ce qu’on appelle « détruits ». Si on parle de déforestation, le drame c’est que vous pouvez raser, par exemple, une forêt primaire  – imaginons en Indonésie ou en Amazonie – et si vous replantez de l’eucalyptus derrière, on va considérer qu’il n’y a pas de déforestation. Sauf que vous avez rasé un écosystème unique pour le remplacer par une plantation de type agricole. Ça n’a rien à voir. En tout cas, ce qui est sûr c’est qu’en France il y a des régions où l’exploitation forestière est extrêmement brutale. Et sur des modèles sylvicoles extrêmement simplifiés – l’exemple type, ce sont les Landes de Gascogne, mais aussi le Limousin, une bonne partie du Massif central de manière générale, le Morvan –, le modèle, c’est coupe rase-replantation-monoculture. Et dans le sud-est, c’est pareil. Le système de la coupe à blanc de taillis (des chênes qu’on coupe à blanc, qui rejettent), ça fait longtemps que ça existe mais, en tout cas, ce sont des modes d’exploitation qui sont très gloutons.

A quels secteurs sont destinés les bois coupés et dans quelles proportions ?
Je ne peux pas vous donner de chiffres au niveau des proportions mais, en gros, il y a ce qu’on appelle la hiérarchie des usages. Historiquement, la priorité va aux usages nobles du bois, soit la menuiserie, l’ébénisterie, les tonneaux pour le vin ; après vient le bois d’oeuvre pour faire les maisons, les charpentes, etc. ; ensuite, en dessous, on a la caisserie, l’emballage, les palettes et puis tout ce qu’on appelle le bois de trituration, c’est-à-dire du bois qu’on va broyer pour faire de la papeterie, des panneaux de particules, des bois agglomérés et, au bout du bout, on a le bois énergie. En tout cas, ce sont là tous les usages et, normalement, il y en a pour tout le monde. Ce qui est en train de se passer aujourd’hui, c’est que cette hiérarchie des usages est en train de se renverser. Cela n’a pas vraiment de sens de donner des chiffres, c’est variable selon les régions. Ainsi, la forêt landaise sert essentiellement à approvisionner de grosses papeteries, mais si vous prenez les chênes de Bourgogne, c’est autre chose. Donc, c’est très contrasté et c’est difficile de donner des tendances mais, en tout cas, cette hiérarchie des usages est mise à mal.

La France exporte-t-elle son bois ? La transformation en produits finis est-elle réalisée en France ou à l’étranger ?
Et c’est bien là le problème. En fait, la première transformation va servir à faire des produits finis, qu’on appelle la seconde transformation et qu’on n’a plus en France, il faut se rendre à l’évidence. Les parquets, les meubles ne sont pas faits en France. La France exporte des bois ronds, c’est-à-dire coupés, ou des bois sciés. En fait, ce qui fait le plus de valeur ajoutée, ce n’est pas en France que ça se passe. Et c’est ce qui crée un déficit de la balance commerciale, c’est-à-dire qu’on a un paradoxe avec cette forêt qui couvre 1/3 du territoire et on importe plus de produits de la forêt qu’on en exporte. C’est le deuxième poste après le pétrole et c’est complètement ahurissant. Et la réponse des politiques publiques par rapport à ça, c’est de dire qu’il faut couper plus de bois. Ce qui est absurde. La question, ce ne sont pas les volumes de bois qu’on va récolter mais comment on le valorise. En France, on valorise mal le bois parce qu’on a tué tout un tissu industriel qui n’a pas su ou qui n’a pas pu s’adapter à la mondialisation et à la concurrence internationale – avec de gros dégâts sur les hommes et sur les écosystèmes.

Qu’entendez-vous par ce que vous appelez « malforestation » ?
Cette formule revient à Marc Lajara, un forestier qui intervient dans mon film et qui a été l’un des premiers lanceurs d’alerte sur le Plateau de Millevaches. Il dit qu’en France on a souvent en tête le problème de la déforestation, mais ce n’est pas là que ça se situe. C’est plutôt le problème de la malforestation qui revient, en gros, à adapter la forêt à l’industrie ou, en tout cas, à adapter la foresterie au modèle agricole intensif productiviste.

Que sont exactement ces forêts de « Douglas » (pins, sapins) et pourquoi les oiseaux n’y chantent pas ?
Le « Douglas » n’est ni un pin ni un sapin, c’est un Douglas qui, il est vrai, ressemble à un sapin. C’est un arbre un peu particulier, un résineux qui est un peu entre le pin et le sapin. C’est un arbre qui vient des Etats-Unis, des Montagnes rocheuses. On en plante en France depuis les années 70 et on peut dire qu’il n’y a que ça dans le Massif central, mais aussi en Bourgogne et dans l’est de la France. C’est un arbre qui est très intéressant parce que c’est vraiment un super arbre. On peut faire du bois de très bonne qualité, et il a également d’autres usages. C’est vraiment un arbre intéressant d’un point de vue technologique aussi parce que son bois de coeur est imputrescible. Le problème, c’est qu’on ne plante que ça. Dans le Limousin, on va raser des forêts mélangées pour mettre du Douglas. En termes écologiques, cela a de graves conséquences et, d’autre part, on les coupe trop jeunes. On les coupe à 40/45 ans, alors qu’en fait ils donnent leur optimum technologique, écologique et économique à 80 ans. C’est pour répondre aux critères de l’industrie et accroître ainsi les rendements. Quant aux oiseaux, ils ont besoin de bois mort. Dans une monoculture, l’écosystème est tellement pauvre que, d’une part, il n’y a rien à manger pour les oiseaux – pas de vers, pas d’insectes – et, d’autre part, il n’y a pas de bois où nicher souvent. Donc, parfois, on peut entendre des oiseaux mais, en général, c’est qu’ils viennent de la coupe rase d’à côté. Mais si on veut des oiseaux, il faut du mélange, du bois mort. Il y a plein d’oiseaux qui sont inféodés aux bois morts.

Dans le titre, relativement ambigu, on sent comme un constat sinon défaitiste/fataliste du moins alarmiste. Qu’entendez-vous par « Le temps des forêts » qui sonne comme un temps révolu ?
Un temps révolu… ou un temps à advenir. Pour moi, c’est ouvert. Je comprends que le film, quand on le voit, mette un peu un coup de bambou sur la tête mais, moi, je montre des gens qui résistent. Il y a la question du temps, évidemment, l’époque, et le temps des cycles, c’est-à-dire que la temporalité des forêts n’est pas celle de l’homme. Or, aujourd’hui, on essaie d’adapter le temps de la forêt à celui du marché. Ainsi, je montre dans mon film qu’on raccourcit de plus en plus les cycles – qu’on appelle des révolutions –, entre deux coupes. Avant, les pins maritimes c’était 60 ans, maintenant c’est 25 ans ; les Douglas, ça devrait être 80 et, dans les faits, c’est 40. C’est partout pareil. Donc, ce temps de la forêt qui était nécessaire, qui est du temps long, qui est censé être à l’échelle du siècle, qui surpasse les générations, il est nié par ce système qui se met en place sur le modèle intensif agricole.

Quels sont les bouleversements économiques, sociaux, les conséquences environnementales qu’entraîne l’industrialisation des forêts ?
En termes écologiques, c’est quand même la destruction des sols, l’appauvrissement voire la destruction des sols dans certains endroits, d’une part par la monoculture qui appauvrit énormément le sol, d’autre part par le mésusage des machines qui ne sont pas utilisées à bon escient. D’autre part, encore, par le système de la coupe rase qui est catastrophique pour le sol puisqu’on laisse la terre à nu, ce qui provoque une érosion énorme et une libération de la matière organique. Après, il y a plein d’autres conséquences mais pour moi, en fait, la première c’est quand même d’abord sur le sol. Après, il y a l’impact sur l’eau. Il n’y en a pas sur la biodiversité car dans les monocultures on extermine la biodiversité. Humainement, cette industrialisation s’accompagne d’une accélération des pratiques, d’une accélération du rythme, d’une pression énorme sur les travailleurs de la coupe à tous les niveaux depuis le conducteur d’abatteuse jusqu’au scieur, parce que c’est le temps de la grande guerre économique de la mondialisation. Il faut approvisionner la machine. Et ça a déjà des conséquences terribles, en termes de pression, pour les humains et particulièrement pour ceux qui ont fait ce métier avec une autre idée de la forêt. Ceux qui ont fait ce métier parce qu’ils aimaient la nature, parce qu’ils ont une autre idée de ce que doit être la sylviculture et la foresterie, pour qui la forêt, c’est produire du bois mais pas que ça. Ces gens-là ils sont ramenés au rang de ramasse-bois, de mobilisateurs de bois. Le forestier n’est plus qu’un gérant de stocks, et ça c’est une grande souffrance pour eux. C’est, du reste, un des facteurs qui explique la vague de suicides à l’ONF où on compte une cinquantaine de suicides depuis 2002 !

L’ONF ?
L’Office national des forêts. C’est un établissement public qui est chargé de gérer la forêt française, c’est-à-dire la forêt d’Etat et les forêts communales. L’ONF a des agents qui s’occupent de la conduite de ces forêts jusqu’à la vente des bois et qui ont le statut de fonctionnaire. Dans le secteur privé, c’est vrai que des bûcherons, il n’y en a pratiquement plus mais on en a encore besoin parce que, d’une part, les machines ne peuvent pas aller partout. Ainsi, il y a des endroits où il y a trop de pente et les machines n’y vont pas ; il y a des endroits où il n’y a pas les voies d’accès, donc les machines ne rentrent pas ; il y a des arbres qui sont trop gros et au-delà d’un certain diamètre, ces machines-là ça ne marche plus. Par ailleurs, si l’abatteuse est devenue incontournable pour l’exploitation des résineux, en feuillus on utilise encore des bûcherons.

Y a-t-il un puissant lobby dans le secteur forestier ?
C’est assez complexe. D’une part, en tout cas, il y a les coopératives forestières qui, comme les coopératives agricoles, sont des organismes qui ont été créés pour mutualiser du matériel et unir les propriétaires  afin d’obtenir les meilleurs prix sur le marché. Ces coopératives sont devenues le bras armé de l’industrie. Donc, c’est un acteur très important au niveau de la forêt et elles demandent clairement que la France ne soit plus qu’une forêt de plantation. Du reste, la plus grosse coopérative a écrit un « Manifeste en faveur des forêts de plantation ». Ce sont des gens qui défendent, par exemple, le glyphosate. D’autre part, il se trouve que toutes les politiques publiques en forêts vont, depuis des années, dans le même sens : financer les gros investissements, mettre des usines énormes plutôt que défendre les petites ou moyennes unités, encourager à fond la mécanisation quitte à supprimer des tas d’emplois par ailleurs, et puis c’est toujours mobiliser plus de bois au lieu de mieux valoriser le bois. Ainsi, la filière est assez éclatée et ça reste diffus, mais elle n’en est pas moins bien implantée dans les cercles du pouvoir.

Est-ce que seule la France est confrontée à ces problèmes, ou bien cela touche-t-il aussi d’autres pays européens très boisés, hormis, bien évidemment, les pays nordiques ?
C’est très contrasté. En tout cas, par exemple, en Suisse la coupe rase est interdite. En Allemagne, elle est très limitée en surface, ce qui n’est pas du tout le cas en France. En Belgique, il existe une surface maximale à la coupe rase et elle est plus encadrée qu’en France. Par contre, il y a des pays où il y a de véritables pillages. Je pense à la Roumanie où il y a des mafias qui sont impliquées. D’ailleurs, il y a IKEA qui se fournit de bois dont on ne peut pas garantir qu’il ne soit pas issu de bois volé. L’Ukraine, également. Aujourd’hui, la Pologne procède à des plantations à très grande échelle et menace la dernière forêt primaire d’Europe. En Espagne et au Portugal, on a l’invasion de la monoculture d’eucalyptus. Il y a deux ans, il y a eu des incendies énormes au Portugal dont l’ampleur s’explique par la monoculture d’eucalyptus. Donc, la tendance, elle est mondiale, en tout cas, européenne. Elle prend des formes différentes selon les pays, mais il y une vraie tendance.

Diriez-vous que se joue une guerre économique entre les Scandinaves et le reste de l’Europe ? Par ailleurs, la Russie présente-t-elle une menace, un problème particulier ?
Il y a une guerre, bien sûr, parce qu’il y a le marché des résineux de petit et moyen diamètre qui est très porteur pour le bois de construction et, donc, il y a une concurrence féroce entre ces pays-là. Evidemment, la Scandinavie, comme c’est expliqué dans mon film, a des avantages parce que, de fait, ce sont naturellement des monocultures compte tenu qu’il y a très peu d’essences et que le sol est plat. Chez nous, en France, on a une très grande diversité d’essences, on a des plaines, des montagnes, donc une très grande diversité, et au lieu de valoriser cette diversité on essaie de faire la course avec des pays qui ont déjà des années d’avance et qui, en plus, réunissent toutes les conditions favorables à cette production. Quant à la Russie, c’est encore pire sur un plan environnemental car l’exploitation sauvage des forêts constitue une réelle menace pour les pratiques de gestion forestière durable.

Quelles sont les alternatives, les solutions à ces politiques dévastatrices de gestion forestière ?
C’est un problème politique. Toutefois, il y a des alternatives, des manières, en tout cas, de produire et de récolter du bois en s’appuyant sur les écosystèmes plutôt qu’en les niant. Ces alternatives, on les connaît et elles sont très efficaces également. Mais ce qui prime, ce sont les choix politiques, le contexte mondial, la guerre économique mondiale généralisée dans tous les pays dont on a cru qu’on allait sortir vainqueur. En fait, au bout du compte, tout le monde est perdant, sauf une minorité, bien sûr, qui profite de la mondialisation. En tout cas, c’est une catastrophe pour l’écosystème et pour les gens. Ce sont des choix politiques et, pour moi, tant qu’on ne reviendra pas sur ces choix, ce n’est pas la peine. Mais il faut aussi qu’une prise de conscience se fasse plus largement, car ces enjeux sont pour l’instant trop méconnus. Et c’est l’objectif de mon film. Nous devons construire un rapport de force politique, aux côtés des forestiers résistants.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 1er février 2019

« Le temps des forêts » (2018), 1 h 44
https://www.youtube.com/watch?v=2deNZ4o2L30 (film complet)