Coup de projecteur ! Entretien(s) avec CLAIRE SIMON

A VOIR / A ENREGISTRER SUR TV5MONDE EUROPE ET TV5MONDE FRANCE :

LE VILLAGE
Claire Simon
Série documentaire de 10 épisodes (52 min)

Diffusion mardi 5 mai, sur TV5MONDE EUROPE des deux derniers épisodes 9 & 10
– A partir de 00.35 (heure finlandaise)

Une série documentaire qui raconte l’aventure surprenante d’un petit village de l’Ardèche, Lussas, où se déroule chaque été, depuis près de 30 ans, « Les Etats généraux du film documentaire ». Pendant quatre ans, Claire Simon a posé sa caméra à Lussas et filmé la naissance de la plateforme TËNK dédiée aux documentaires d’auteur.
Claire Simon filme cette entreprise collective, celle d’un village ancré dans notre temps.

Abonnez-vous à la plateforme TËNK pour 6€/mois (le premier mois à 1€) :
https://www.tenk.fr/

Lire ci-dessous deux entretiens de CLAIRE SIMON :
– invitée de DOCPOINT 2019 pour son précédent film « Premières solitudes »
– invitée de ESPOO CINÉ 2014 « Gare du Nord »
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ENTRETIEN AVEC CLAIRE SIMON
DOCPOINT 2019
CLAIRE SIMON - Copy
Claire Simon, réalisatrice française, était l’invitée cette année de la XVIIIe édition du Festival du film documentaire de Helsinki – DocPoint, qui s’est déroulé du 28 janvier au 3 février 2019. L’oeuvre de Claire Simon est partagée entre la fiction et le documentaire, et que ce soit ses longs métrages de fiction comme les nombreux documentaires qu’elle a réalisés, ses films ont souvent été primés dans les festivals. Claire Simon est venue présenter au Festival DocPoint son dernier film « Premières solitudes » (2018)  dans lequel elle saisit avec une liberté rare l’intimité des échanges entre adolescents.

Depuis « Gare du Nord » (2013), film que vous étiez venue présenter en Finlande en août 2014 (voir interview sur CinéFinn’), vous avez réalisé le documentaire très remarqué « Le bois dont les rêves sont faits » (2015) ainsi que « Le concours » (2016), primé à la Biennale de Venise comme Meilleur documentaire cinéma. Vous revenez à Helsinki avec votre tout dernier film « Premières solitudes » (2018) qui fait montre, une fois encore, de votre grande capacité d’écoute des adolescents. Qu’est-ce qui vous a cette fois amenée à les filmer sur cette thématique de la solitude ?
C’est un peu le hasard car j’avais, en fait, le projet de faire une fiction au bois de Vincennes où cela aurait été l’histoire d’un jeune qui quittait sa famille. Donc, c’est totalement par hasard qu’on m’a proposé de faire un travail avec des lycéens à Ivry et, comme ça venait du cinéma et d’une prof et que, par ailleurs, je suis curieuse, j’y suis allée volontiers. Et puis, c’est très excitant de rencontrer des jeunes gens. Je me dis toujours qu’ils en savent plus que moi, et ça m’intéresse. Il se trouve que je devais faire un court métrage de fiction dans lequel ils auraient joué et m’auraient un peu aidée. Comme je ne me sentais pas d’écrire de but en blanc quelque chose sans les connaître, j’ai fait des entretiens avec eux pendant une journée. Je leur ai proposé le mot « solitude », en leur disant que même si on n’avait pas le même âge, c’était une expérience qui nous était commune et qu’on allait peut-être se retrouver sur ce mot-là. Et ce mot a eu un effet extrêmement fort, en ce sens qu’ils ont parlé de leurs parents dans ce premier entretien, de leurs familles brisées et de la difficulté pour eux de supporter cette absence de place qui leur était réservée. Et moi, j’ai reçu de plein fouet ces confessions. J’ai compris qu’ils avaient vraiment quelque chose à dire qui n’avait pas été entendu. Je leur ai donc proposé cette forme, très hybride, qui était une forme de fiction en apparence mais dont le contenu était entièrement improvisé et documentaire. Et c’est ce qu’ils voulaient. Ils ne voulaient pas faire un documentaire où je les aurais interrogés, et ce n’est pas ce que je souhaitais non plus. On a alors choisi délibérément ensemble de montrer le lycée comme un lieu où on parle beaucoup à l’adolescence, où on se confie ses histoires. Et j’ai trouvé que c’était quand même très fort ce qu’ils avaient à dire. Je les admirais pour leur style de parole, leur façon de dire les choses avec distance, avec pudeur.

Vous filmez 10 filles et garçons, avec une majorité de filles toutefois. Comment se sont formés à deux ou trois les groupes de discussion et comment ont été attribués les rôles ?
C’est moi qui décidais de la composition des groupes, mais selon les affinités que je percevais et selon certaines choses que je devinais. C’était totalement intuitif de ma part. J’ai toutefois eu des entretiens auparavant avec eux, entretiens que j’ai montés ce qui m’a permis de les connaître mieux qu’ils ne pouvaient le soupçonner.

Ne craigniez-vous pas au départ que la présence de la caméra n’altère la spontanéité de leurs propos ?
Non, parce qu’ils se voyaient une fois par semaine en option cinéma. Et, de ce fait, ils se connaissaient peu mais ils avaient un désir très fort de faire un film et de dire ce qu’ils avaient à dire. Donc, ils avaient de leur côté une exigence et la volonté d’être juste. C’était ça leur défi. Et de mon côté, j’étais très sensible à cette volonté qu’ils avaient et je l’ai reçue à cent pour cent.

Leur avez-vous donné au préalable des thèmes de discussion ou bien étiez-vous dans l’improvisation ? Le dialogue s’est-il établi dès les premières prises ?
On partait de l’idée : c’est quoi votre expérience de la solitude ? Est-ce que c’est bien ou pas bien ? Et comment ça arrive ? Donc, quand il s’agit d’adolescents qui vont quitter leur famille forcément un jour ou l’autre, il y a ce moment où, à la fois, on est content d’être autonome et puis, par ailleurs, on ressent une angoisse par rapport à l’avenir, aux liens familiaux. Le mot « solitude » a vraiment déclenché systématiquement une représentation pour eux de la famille.

Avez-vous été surprise, comme du reste certains des interlocuteurs et sans doute la plupart des spectateurs, par ce que plusieurs d’entre eux livrent de leur solitude ?
J’avoue que j’ai été plutôt surprise. Je peux dire que c’est une image totalement contradictoire avec l’image classique des adolescents. C’est-à-dire qu’on pense qu’ils sont murés dans le silence, qu’ils sont agressifs, etc. En fait, cette classe que j’ai filmée dans son intégralité – ils étaient dix – était tout le contraire. Ils étaient extrêmement précis dans leurs conversations, parlaient et réfléchissaient très bien. Pour moi, c’était ça qui était extraordinaire.

Dans ce film, quasiment tous les adolescents présentés ont des parents séparés (7 sur 10) et entretiennent avec eux des rapports plus ou moins proches, voire inexistants. Les pères en prennent, du reste, pour leur grade. Cela reflète-t-il, selon vous, une certaine réalité sociale ?
Non seulement je pense que ça reflète une réalité sociale mais j’ai quand même l’impression que 80 pour cent des films de fiction parlent de ça : l’absence du père, son vacillement, la statue qui s’effondre. J’irai même plus loin en disant que tout le mouvement d’extrême-droite est une réponse à cette vision qu’ont les femmes et les jeunes des pères défaillants. Le plus évident, c’est le Brésil et Bolsonaro. Qui agresse-t-on dans la rue ? Ce sont les femmes, les homosexuels, et c’est tout le temps pour redresser une figure virile mise à mal. Et là on voit que la question du père doit être réinventée. En France, le film « Amanda » de Mikhaël Hers qui vient de sortir raconte exactement comment un jeune homme décide d’être père. Le film turc « Le poirier sauvage » de Nuri Bilge Ceylan (Cannes 2018) raconte ce qu’est un père défaillant et quel regard porte sur lui son fils. Donc, cette question du père, à mon avis, elle est mondiale et est extrêmement actuelle. Alors, j’ai entendu ce que ces adolescents disaient et j’ai été très surprise que ce soit aussi pensé de leur part. En fait, ils réfléchissent en parlant tout le temps de leur vie, de leurs histoires. C’est une parole qui permet de réfléchir. Et c’est ça qu’ils m’ont donné, ils ont ouvert la porte. Normalement, dans les films où des adultes sont présents, ils ferment souvent la porte. On avait même l’impression que c’étaient eux les adultes qui réfléchissaient sur leurs parents, en essayant de les comprendre. Ils ont, par exemple, une certaine compréhension du père qui déjeune tout seul dans son bureau, des parents qui ne communiquent pas, etc. Ça ne veut pas dire qu’ils trouvent ça bien mais, en tout cas, ils le comprennent. Et je trouve ça assez juste.

Est-ce que l’expérience partagée avec ces adolescents, à travers le tournage de ce film, est venue bousculer l’idée que vous aviez des jeunes ? Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté et leur a apporté ?
Cela leur a apporté l’expérience que j’ai moi comme cinéaste, à savoir qu’ils se croisaient dans la classe et qu’ils avaient des idées sur les uns et sur les autres qui se sont avérées fausses. Ils étaient les premiers à être sidérés que toutes les familles soient cassées, de ce qu’ils apprenaient les uns des autres. Donc, je dirais que cette expérience a été extrêmement belle sur le plan démocratique. C’est-à-dire que tout le monde a vu ce que ça pouvait être de vivre ensemble, de connaître l’histoire de l’autre, de savoir ce qu’il y a derrière son visage, de se parler, ce qui est quand même une belle chose – tout comme le fait que chacun surmonte la honte de dire son histoire et de se considérer aussi comme un martyre unique alors qu’ils découvrent l’histoire des autres qui ne sont pas mieux lotis qu’eux. Tous pareils, finalement. Et donc, tout ça m’a bouleversée et eux aussi ; ils pleuraient, du reste, tout le temps quand on tournait.

Au montage, avez-vous eu des demandes de certains adolescents de ne pas garder certaines scènes livrant des secrets trop intimes ?
Il y a eu une fille qui m’a dit qu’elle ne voulait pas que sa mère entende une certaine chose. Elle avait peur de la vexer, alors on a enlevé ce qu’elle demandait.

Est-ce que la parole de jeunes de 16-17 ans est entièrement libre ? Et, à partir du moment où ils mettent en cause voire en scène leurs parents, ne vous a-t-il pas fallu obtenir le consentement de ces derniers ?
Bien sûr que j’ai dû l’avoir, mais les parents ne sont même pas venus assister au montage. Ils ont fini par voir le film pour la plupart, mais ils avaient déjà signé deux fois. Tous avaient la possibilité de venir au montage, mais ils ne sont pas venus. Et je pense qu’il y a quelque chose qui est sacré dans le cinéma, enfin dans le documentaire, c’est qu’à partir du moment où on fait un film ensemble, où c’est montré au public, on s’en débarrasse d’une certaine manière. C’est-à-dire qu’on rend la chose – et ce n’est pas anecdotique –, on rend la chose au monde, et donc, en quelque sorte, on en a fini avec. C’est comme quelque chose de symbolique, de très fort. Par exemple, celui qui avait le plus de raisons de craindre la sortie du film, c’était Hugo parce qu’il pleure dans une séquence. Il m’a demandé une fois quand on a projeté le travail en cours au cinéma, bien avant la fin du montage : « Il va y avoir les lycéens de la classe supérieure et je préfère que tu ne mettes pas la séquence parce que je vais les voir en classe, et ça m’embête. » Donc, je ne l’ai pas mise. Et puis, on a fait un débat et il a dit : « J’ai eu tort. J’ai dit à Claire d’enlever la scène où je pleure, et j’ai eu tort. Il faut qu’elle remette la scène. » Donc, ça veut dire à quel point ils assumaient et essayaient d’être vrais par rapport à ce qu’ils pensaient. Et du fait que ce soit un film, que le public le voie et qu’on ne connaisse pas ce public, ça nous libère de notre histoire. On peut vivre autre chose maintenant. Et puis j’ai fait ce que je n’avais pas pu faire avec ma fille des années auparavant. En fait, j’avais fait un film avec ma fille quand elle avait quinze ans (« 800 km de différence » – 2001) et, à l’époque, n’étant pas du tout au fait d’Internet comme maintenant, j’avais mis son nom et le nom du garçon – c’était leur première histoire d’amour –, et ça les a poursuivis, du moins ma fille. Donc, cette fois-ci, j’ai dit aux adolescents que je ne mettrai pas leurs noms de famille et qu’on ne pourra pas les retrouver sur Internet. Je n’ai mis que leurs prénoms et, comme ça, ils pouvaient être tranquilles.

Devant cette jeunesse déstabilisée, en souffrance – on y aborde en filigrane tout de même des sujets sérieux voire graves, comme les violences conjugales, l’abandon, l’adoption, la précarité, les inégalités sociales, les barrières linguistiques, la précarité, la maternité, la santé mentale – doit-on être préoccupé pour son avenir ? Toutefois, la scène finale, en surplomb, avec les « lumières de la ville » qui rappellent l’extrait du film de Chaplin diffusé préalablement, n’est-elle pas aussi un message d’espoir malgré une vie accablante ?
Oui, mais je pense que l’espoir c’est quand même ce qu’on entend de temps en temps à travers leurs paroles. Il y a des filles qui veulent avoir des enfants. Ils disent vouloir vivre même si l’avenir leur fait peur. J’ai quand même été sidérée d’entendre plusieurs fois de suite qu’ils avaient peur de l’avenir. Je trouvais ça dingue que des jeunes disent ça. Mais ce qui m’a beaucoup touchée, c’est Judith, la jeune fille du Nigeria, qui m’a dit : « Tu voulais nous filmer la nuit, et arrive ce moment où on regarde les étoiles et on se demande s’il y a d’autres mondes ailleurs. » Comme elle a toute sa famille au Nigeria et qu’elle dit que ce n’est pas possible qu’on soit tout seuls dans l’univers, je l’ai entendu vraiment comme sa façon à elle de dire qu’elle ne peut pas être qu’ici, qu’elle est aussi là-bas. Je trouvais ça hyper beau et que ça vienne d’elle.

Est-ce que cette expérience partagée aussi techniquement a donné naissance, pour certains, à des vocations cinématographiques ?
Oui. Ils étaient en classe option cinéma et il y en a quatre qui se sont dirigés vers le cinéma, dont Manon qui est à Los Angeles, Hugo qui apprend le son dans une école, Catia qui est dans une prépa pour présenter La Fémis, et puis il y a aussi Clément qui est en musicologie mais il veut faire de la musique de film.

Hormis sa sortie en salles et sa présentation dans les festivals, « Premières solitudes » sera-t-il diffusé à la télévision afin de toucher un plus large public ?
Ce serait bien. Mais, apparemment, la télévision ne m’aime pas beaucoup. Comment se fait-il, par exemple, que « Le concours » n’ait pas été diffusé ? C’est quand même un film citoyen qui montre comment se passent les concours dans les grandes écoles. Tout le monde a envie de le savoir et ça ne peut pas manquer d’avoir un effet positif sur les gens qui le voient. C’est un récit de ce qu’est cet examen. Le film a très bien marché en salles, du moins il a eu du succès, et ce n’était pas que pour le cinéma, c’étaient pour tous les gens qui préparaient le CAPES, Normale Sup’ (Ecole normale supérieure – NDLR), etc. Je suis, du reste, allée faire des conférences à Normale sup’. Et on est quand même à une époque où les jeunes gens qui s’en vont en classe rêvent tous de faire des grandes écoles où la sélection est très importante. D’où l’intérêt de toucher un plus large public via le canal de la télévision. Le film vient de sortir aux Etats-Unis. Pendant un mois, il va être présenté dans des salles aux Etats-Unis, et c’est super. Mais, en France, la télévision me boude. Pour moi, c’est évident, « Premières solitudes » aurait vraiment été un film de télé. Il n’y a actuellement que deux chaînes qui aiment le cinéma à la télévision française, c’est Ciné + (la branche de Canal +) qui coproduit énormément de films de fiction et qui a, par exemple, coproduit et diffusé « Le concours », et il y a TV5 Monde. Ce sont les deux seules chaînes qui aiment vraiment les auteurs de cinéma.

Il y a dans votre univers cinématographique ces deux espaces que vous filmez en parallèle ou plutôt en alternance : les grands espaces, des lieux de passage ouverts, comme une gare, un bois et les espaces plus cloisonnés, comme une cour de récréation, une école de cinéma, un lycée. Mais, à chaque fois, il semblerait que ce soit le brassage social, humain qui vous intéresse.
Oui, c’est vrai. C’est-à-dire que les lieux, qu’ils soient petits ou grands, comme des cavernes d’histoires qu’étaient la gare ou le bois [la Gare du Nord ou le Bois de Vincennes – NDLR), c’est aussi le lieu qui permet d’avoir un accès à l’histoire de la personne. C’est vrai que, par exemple, dans le bois on ne savait pas forcément le travail que faisaient les gens. C’était leur pratique du bois qui donnait leur rêve, puisqu’on vient au bois pour ce qui vaut la peine dans la vie. Et là, j’avais vraiment l’envie de faire une espèce de vision abstraite du lycée comme d’un forum, d’un lieu où on parle. Et ce que je trouve très beau et une réussite humaine, c’est l’école. Toutes ces vies qui arrivent à se raconter les unes aux autres, c’est une réussite de l’école quand même. Moi, je me sens mandatée par les Martiens pour faire un état du monde. Le jour où ils arriveront, ils pourront se rendre compte de comment on vit. Voilà. Ce sont des films pour les Martiens, finalement (!)

En fait, que ce soit entre les murs ou hors les murs, vous réussissez à chaque fois à vous immiscer dans un lieu, à débusquer des individus (porteurs d’une histoire) et, tour de force, à recueillir leurs secrets de vie. Quelle est, selon vous, la qualité première pour bien réussir cet exercice ?
Je suis extrêmement curieuse et je crois profondément que, sans aucun doute, les gens sont des héros de leur vie au même titre que des stars. Je crois beaucoup au côté héroïque des gens et je suis fascinée sans doute par les histoires, les mystères des histoires racontées, la manière dont les gens parviennent à raconter leur propre histoire, non pas du tout idéologiquement, thématiquement mais beaucoup plus précisément que ça. Dans le bois, j’ai eu ça tout le temps, et avec ces jeunes aussi dans « Premières solitudes », j’étais en admiration devant leur parole, les mots qu’ils utilisaient. Par exemple, la manière de s’exprimer de cette jeune fille dont la mère est schizophrène, sa distance, m’a tout le temps sidérée. Je la trouve extraordinaire.

Sur quel(s) projet(s) travaillez-vous actuellement ?
Je suis en train de terminer une série qui s’intitulera « Le village ». On a fait 18 épisodes de 30 minutes, et il y en aura 10 de 52 min sur un village qui s’appelle Lussas en Ardèche où se déroule chaque année un festival (« Les Etats généraux du film documentaire ») et où il y a 40 personnes qui vivent du documentaire. Et dernièrement, ils ont créé justement une alternative à la télévision qui est une plateforme Internet de documentaires d’auteur (TËNK). Et moi j’ai suivi, disons, le problème d’entreprise. Comment ils montent cette plateforme Internet et, en même temps, comment ils réussissent, alors qu’ils étaient disséminés dans le village, à faire construire par la Communauté de communes un immense bâtiment dédié au documentaire. L’histoire de ces quatre ans de tournage se situe entre la création de cette plateforme, les problèmes d’argent qu’ils rencontrent jusqu’à ce qu’ils rentrent dans ce bâtiment. Et, en même temps, en face d’eux il y a les agriculteurs producteurs de fruits, les vignerons et leurs problèmes économiques aussi. Donc, c’est un film qui pourrait avoir pour thème « A la recherche du modèle économique », car tout le monde est à la recherche d’un modèle économique viable. En fait, on a toujours l’impression qu’ils vont se casser la figure, et puis finalement ça repart. Quant aux agriculteurs, ils ont le gel ou la grêle et les conflits qu’il y a entre tout ce qui est très traditionnel, comme les vendanges, et industriel, et puis les autres qui font du vin nature et qui s’en sortent super bien. Il y a donc dans ce village une vision du travail actuel, et ce n’est pas du tout un film où on ferait la promotion du documentaire mais qui porterait plutôt sur les ressources de ce village de 1 000 habitants où on peut dire qu’il n’y a pas du tout de chômeurs. C’est le plein emploi à Lussas. C’est un village moderne, une sorte de microcosme de notre société. C’est le contraire des villages qui sont dédiés au tourisme. Et ses habitants cherchent vraiment à trouver plutôt de quoi vivre sur place. Voilà. C’est assez drôle.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 31 janvier 2019

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ENTRETIEN AVEC CLAIRE SIMON
ESPOO CINÉ 2014

Claire Simon, réalisatrice française, était l’invitée cette année de la XXVe édition du Festival international du film Espoo Ciné, qui s’est déroulé du 22 au 31 août 2014. L’oeuvre de Claire Simon est partagée entre la fiction et le documentaire, ce qu’illustent parfaitement les deux films qu’elle est venue présenter en Finlande : « Gare du Nord », long métrage de fiction ainsi que le long métrage documentaire « Géographie humaine ». Ces deux films ont pour même thème la Gare du Nord à Paris, carrefour où l’on passe et disparaît… en quelque sorte, une métaphore de la vie.

Pourquoi avoir choisi la Gare du Nord ?
D’abord, on pourrait dire pourquoi le choix d’une gare. Une des premières raisons est que les lieux m’intéressent. Par ailleurs, je pense qu’une gare est à la fois une place publique et, en même temps, un endroit – dès qu’on rentre dans la gare – où on n’est plus dans la ville. C’est un sas… la porte de la ville, en quelque sorte. La Gare du Nord est à Paris une gare très réputée pour sa mixité sociale, pour le fait qu’il y a six gares enchâssées les unes sur les autres, du RER E jusqu’à l’Eurostar, en passant par les autres RER, le grand couloir du RER, les trains de banlieue, les trains d’Ile-de-France, les trains grandes lignes, le Thalys, et puis l’Eurostar. Et tout le monde dit toujours que ce qui est extraordinaire à la Gare du Nord, c’est le brassage social : des hommes d’affaires étrangers qui viennent via le Thalys ou l’Eurostar aux gens qui prennent l’avion à Roissy, aux gens qui, à cinq heures et demie du matin – surtout des émigrés ou des enfants d’émigrés –, sont dans la gare. Donc, cette gare montre quelque chose qui est plus diffus sur la France. Mon projet, c’était quand même de me dire que, en filmant la Gare du Nord, je filmerai la France d’aujourd’hui, non pas en allant dans chaque spécificité, mais au contraire en montrant là où ça croise. Donc, ce qui m’intéressait, c’était cette immobilité dans un lieu de grande mobilité. Ce que je voulais dire quand je dis que quand on rentre dans la gare on n’est plus dans Paris, c’est que tout le monde est transformé pendant le temps où on traverse la gare ; on quitte sa vie pendant cinq minutes, dix minutes, une demi-heure… Tout d’un coup, on participe à l’aventure de tous et on a un rapport à sa propre vie qui est plus dégagé, même quand ça dure très peu de temps. On se voit dans la foule, on se voit dans la perspective de la vie générale des humains. Il y a des gens qui ne lâchent pas leur téléphone, mais à part ceux-là, tout le monde éprouve quand même ce sentiment d’être un humain parmi d’autres humains dans la gare, ce qui n’est pas du tout le cas dès qu’on sort et qu’on traverse la rue. Par ailleurs, ce que j’aimais beaucoup à la Gare du Nord aussi, c’est que c’est une gare qui a été martyrisée au départ dans la façon dont les marchés se la sont attribuée au XIXe siècle, et il a été dit qu’en punition, cette gare n’aurait pas de parvis, qu’elle n’aurait pas d’esplanade devant. Et, du coup, ça lui donne quelque chose qui est complètement enferré dans la ville et qui est très moyenâgeux, c’est-à-dire qu’on est dans la ville sans le biais des voitures, sans le biais d’un protocole – qui est lié aux voitures, du reste –, et qui fait que, dans ce cas-là, c’est juste la relation entre les gens qui apparaît. Auparavant, j’ai été directrice du Département Réalisation à la Fémis pendant dix ans et, en 2007, j’avais emmené les étudiants en scénario à la Gare du Nord, parce que je me disais qu’il suffirait que chacun prenne une gare et qu’ils trouveraient des sujets pour la fiction, le documentaire. Mais les étudiants ont vraiment été rebutés ; ils n’arrivaient pas à rentrer en contact avec les gens. Je leur avais demandé d’écouter, de noter ce qu’ils entendaient, de partir de ce qu’ils entendaient. Et, en fait, moi, j’ai rencontré le chef des vigiles de la gare, un Guadeloupéen, qui avait beaucoup d’histoires à raconter. C’était très intéressant. Disons que la gare, c’est comme une caverne à histoires, des histoires d’aujourd’hui. Moi, je n’ai pas grandi dans une cité, je n’ai pas de connaissance des bandes, etc. mais ce qui était intéressant pour moi, c’était justement le fait que c’était un territoire public et que tous les gens d’endroits différents, de milieux différents réinventent une sociabilité… Ce couloir du RER, qui est au-dessus du RER, il était donné comme vraiment sinistre. Or, les Congolais en ont fait quelque chose, les jeunes de banlieue ou les vieux qui aiment le foot en ont fait autre chose. Donc, il y a vraiment une réappropriation comme ça de l’usage social. On voit bien que, dès qu’il y a des humains et que les bagnoles n’empêchent pas que les gens se parlent, tout d’un coup il y a une sociabilité, villageoise presque, par affinités, et que ce sont plein de villages qui se croisent. Et moi, j’ai trouvé ça extrêmement beau. J’ai grandi dans un village, enfin pas très loin, et, au début, quand je faisais mes enquêtes il y avait la Française des jeux (aujourd’hui, ça n’existe plus) dans le couloir du RER. Il y avait la queue tous les jours et, moi, j’écoutais. La fille qui donnait les tickets, une jeune fille qui était étudiante en droit et qui avait réussi son Master 2 – tout le monde la félicitait, du reste –, disait aux gens : « Ah, mais je ne vous ai pas vu hier ! Qu’est-ce que vous faisiez ? » Un truc de dingue ! Il y a 500 000 personnes qui passent tous les jours, et elle, elle demandait pourquoi elle n’avait pas vu telle ou telle personne hier ! C’est hyper beau, je trouve. Donc, il y a cette puissance de l’humanité dans la façon dont chacun a envie de refabriquer un espace commun, social, collectif. Alors, c’est communautaire ou pas… (?) En tout cas, les jeunes qui étaient là – et justement ce qui était intéressant, c’est que ce n’était pas comme être au pied de la cité où on ne sort pas –, ils rencontraient d’autres gens. Ils avaient fabriqué eux aussi une place publique pour eux, une place où draguer, etc. Donc, j’ai l’impression qu’on pouvait voir la France là, et montrer ce qui appartenait à tout le monde.

Le tournage a-t-il été long ? Tourner dans une gare n’a-t-il pas été difficile ?
C’est une expérience qui n’est arrivée qu’une fois. Ils ont beaucoup de tournages dans la gare, mais jamais de cette ampleur-là, même s’il y a eu plusieurs films cette même année, dont le film de Jérôme Bonnell « Le temps de l’aventure ». Donc, c’était complexe, certes, mais on l’a fait avec eux. Moi, je n’ai même pas enquêté sans leur dire que j’enquêtais. La Communication de la SNCF était au courant de tout. Ils ont été à la fois arrangeants et difficiles. Après, il y a des cinéastes qui croient qu’ils font mieux en contrôlant ; moi, je contrôlais très bien, mais au milieu de la foule.

Comment avez-vous choisi les acteurs ? Est-ce qu’il vous a été facile de les convaincre ?
Nicole Garcia, je la connaissais parce que j’avais fait un film auparavant « Les bureaux de Dieu » sur le planning familial, avec de grandes actrices, et elle avait joué dedans. Et, ensuite, on s’est très bien entendues. Je l’aime beaucoup, et je trouve que c’est une actrice extraordinaire. Quant à Reda Kateb, je l’ai rencontré et je me suis servie de ce qu’il est sans doute réellement, c’est-à dire un jeune homme issu de l’immigration de ses parents mais, en même temps, son père était acteur au Théâtre du soleil, et sa mère, infirmière. Donc, il connaît les deux côtés, et disons que, moi, je lui ai donné le rôle… je voulais qu’il joue un intellectuel, ce qui me paraissait correspondre à ce qu’il était – de toute façon, c’était le rôle qui était écrit. Donc, voilà, ça c’était très intéressant, parce que tout le monde était assez proche de ce qu’il était dans la vie. Y compris Monia Chokri, qui est l’actrice canadienne qui joue cette working girl stressée, tiraillée entre son travail et sa famille, toujours en transit, et qui n’aimait pas la foule au départ.

Vous décrivez la foule, vous traquez les histoires derrière les individus, mais comment ont surgi les personnages de la gare ?
La foule, ce n’est pas une abstraction, en fait. Ce sont des gens, des histoires, et le film doit donner cette impression qu’on ne sait jamais sur qui on va tomber, que tout le monde est tout le temps porteur d’une histoire. Le temps que l’on vit dans la gare, on vit au dehors. En fait, on est dans le dehors, dans l’extérieur de sa propre vie.

Qu’est-ce qui vous a poussée à faire le documentaire « Géographie humaine » après avoir fait « Gare du Nord » ?
C’était plutôt sur le plan de la forme, c’est-à-dire que comme je savais que j’allais utiliser des choses que j’avais vues et que j’allais les remettre en scène avec des gens qui allaient jouer le rôle d’autres personnes, je voulais aussi faire un film où les gens parlaient directement eux-mêmes. Et donc, pour les gens que ça intéresse, qu’il y ait une possibilité de voir les deux films, de voir le parcours de Mathilde ou d’Ismaël. Il y a un personnage dans le documentaire qui est cet ami, Simon, qui rencontre avec moi les gens. Un acteur documentaire, c’est une chose, bien sûr, qui n’existe pas, mais il réagit avec sa vie, sa vérité personnelle. On rencontre des gens, moi derrière la caméra et lui devant. Evidemment, le contenu est plus purement politique ; il n’y a pas de contenu amoureux, romanesque ou autre, mais il y a quand même beaucoup de similarités. Et ça m’intéressait de montrer que ce qu’on croit être du documentaire, ce n’est pas ça. C’est une forme. Soit on fait un film complètement improvisé à partir des rencontres qu’on fait, d’un dispositif qui est mis en place – qui est le principe du documentaire – et où les gens parlent pour eux-mêmes et laissent une trace. Et donc, là, pour le coup, dans la gare, ils essayaient, chaque fois qu’ils parlaient, de ne pas disparaître, c’est-à-dire de laisser une trace. C’est une discussion qu’on a dans le film avec Simon où il dit que c’est difficile d’attraper les gens alors qu’ils vont prendre le train et qu’ils vont disparaître. Et je lui réponds que c’est justement ça l’objet du film : laisser une trace au moment où on va disparaître. Alors que dans la fiction, c’est après leur disparition que je les fais réapparaître par le biais de la fiction et aussi à travers les personnages principaux. Parce que l’idée des personnages de la fiction, c’était pourquoi on a besoin du monde, en quoi le monde est une chambre d’écho à nos sentiments intimes, personnels, amoureux, et comment est-ce que le mélange de l’intime et du public dans la gare est évidemment très intéressant. Mais ça existe aussi, par exemple, dans le documentaire. Il y a des jeunes de banlieue qui disent à un moment : « On vient parce que c’est sinistre dans nos cités. On vient pour baiser. On vient ici, et on baise ici. » Donc, il y a quand même bien cette idée de l’intime et du public au même endroit. Et j’ai trouvé que dans la fiction on pouvait vraiment montrer le rapport entre l’intime et, disons, le très large dans le lieu, et que dans le documentaire, c’était plus secret, mais on était plus politique parce que ça parlait plus clairement de l’immigration ou, en tout cas, du fait que le voyage transformait une vie, et de la différence surtout entre les immigrés, les voyageurs et les enfants d’immigrés qui est énorme. C’est cette chose qui n’a pas été très bien comprise par les autorités, c’est que les enfants des gens qui ont fait le voyage, eux ils ne l’ont pas fait ; ils héritent d’un voyage qu’ils n’ont pas choisi, et il y a intérêt à bien les accueillir car c’est pour eux que c’est le plus dur, en fait. Parce que celui qui voyage, il sait qu’il doit se battre pour une vie qu’il a rêvée, qu’il a imaginée, mais celui qui naît dans un autre pays ou qui grandit dans un autre pays, il est héritier d’un voyage qu’il n’a pas pu choisir. Et j’en ai pris conscience de manière très forte à la gare, à quel point tout le monde mélangeait tout, personne ne se rendait compte de la différence entre les gens qui étaient venus ici, les gens qui faisaient le voyage, qui le faisaient pour trente ans, pour deux ans, etc. C’est vrai que j’ai ressenti très fort cette contradiction entre des Français qui sont tournés plutôt vers le passé, et d’autres gens qui inventent de nouveaux pays dont ils ont rêvé ou dont leurs parents ont rêvé. Et eux, ils projettent, ils espèrent quelque chose de ce qui va arriver ; ils ne sont pas tout le temps en train de courir derrière quelque chose qui n’est déjà plus là. Mais, si vous voulez, les deux films dans leur forme m’ont amenée à être exactement à ce même endroit, c’est-à-dire à saisir dans la fiction ce que j’avais vu et qui était du passé, et dans le documentaire à saisir ce qui allait être l’avenir.

Ainsi vous n’êtes plus directrice du département Réalisation à la Fémis ?
Non, j’y suis restée dix ans, et j’en avais un peu marre. C’est vraiment le maximum. Je viens d’y faire un film, en fait. J’ai tourné un film sur le concours d’entrée, sur tout le processus du concours.
C’est le film qui vient après « Gare du Nord » et « Géographie humaine » ?
Non, j’ai fait un autre film aussi cette année… sur le Bois de Vincennes… le pendant de la Gare du Nord. Après l’enfer, le paradis.
Donc, après le Bois de Vincennes, vous avez filmé à la Fémis ? Un documentaire, avec interviews…
Non, non, non… totalement wisemanien ! J’ai filmé tout le processus, et on voit ce que c’est que la sélection, en fait. Pas tellement pour la Fémis, mais plutôt ce qu’est un concours, l’idée du concours. C’est quelque chose qui montre l’idée que les jeunes veulent avoir de l’excellence. La question ce n’est pas de dire si c’est bien ou si ce n’est pas bien, la question c’est de faire un portrait de notre civilisation. Je pense que les concours, c’est quelque chose qui se multiplie beaucoup. Ici, en Finlande, il y a moins de monde, donc les gens ont peut-être moins cette pression de la quantité, mais, en France, des concours, il y en a partout, tout le temps, et c’est la même chose dans plein de pays. Là, ce qui est intéressant, c’est que c’est un principe républicain, donc il faut absolument que l’égalité des chances soit tout le temps maintenue. Tous les gens qui sont appelés pour la sélection des candidats sont des professionnels – il n’y a aucun permanent de la Fémis qui juge –, et donc, dans le même temps, on voit comment une génération élit une autre promotion. Pourquoi ? Qu’est-ce qui leur plaît et qu’est-ce qui ne leur plaît pas ? Et on va surtout voir le rapport entre deux générations… mais, pour l’heure, j’ai une quantité astronomique de rushes et un très long montage à faire. 150 heures de rushes… Je n’ai jamais eu ça avant, mais c’est très intéressant sur la jeunesse… sur l’élite, la constitution de l’élite. Comme dirait Pierre Bourdieu : les héritiers.
Et votre autre projet du moment ?
Hormis donc le film sur la Fémis, j’ai aussi fait, comme je le mentionnais précédemment, un autre documentaire sur le Bois de Vincennes. Le film sur le Bois s’appelle « Le bien », c’est sur l’idée du bien. Le Bois comme un monde très grand, dans lequel il y a aussi beaucoup de gens, comme à la gare… Il y a plein de bois dans le Bois : il y a le bois des putes, le bois des homos, le bois des SDF, le bois des cyclistes, le bois des joggeurs, le bois des pêcheurs, le bois des mères seules, le bois des footballeurs, le bois des gens qui s’occupent de mettre en scène le bois… Donc, c’est sur toute notre idée de la nature et de son artificialité, en fait qu’on ignore, qu’on préfère faire semblant de voir comme une réalité.

D’où vous vient votre curiosité pour cette géographie humaine en milieu urbain ?
Je ne sais pas. J’ai l’impression que c’est une autre façon de prendre les choses… En fait, c’est une grande tradition documentariste de prendre des lieux. Maintenant, je pense à ce qui est complexe chez un homme comme Frederick Wiseman qui a pris des institutions qu’on prend pour des lieux mais, en fait, c’est plutôt des institutions qu’il a filmées. Moi, ce qui m’intéresse, c’est justement le côté très physique du lieu. Or à la Gare comme au Bois, il n’y a pas d’institution ; c’est l’idée vraiment du lieu public, et l’institution, ce serait… je ne sais pas… la République.

Comment vous viennent vos idées de films ? Quelle est votre motivation ?
Les thèmes, les sujets me tombent dessus. Là, je voulais vraiment faire deux films sur le Bois de Vincennes. Mais, maintenant, je ne suis pas sûre parce que l’expérience sur la Gare du Nord a été intéressante sur le plan artistique, mais catastrophique sur le plan de la production. Les deux films sur le même sujet, sur le même lieu, j’étais partie pour faire ça sur le Bois. Et j’ai plusieurs pistes. J’ai voulu faire d’abord le documentaire, parce que le documentaire sur la Gare du Nord a été très mal produit, pas distribué, et j’étais très fâchée contre ça. Mais je pense que je ferai une fiction ensuite. De toute façon, j’ai plusieurs embryons de projets de fiction, parce que les documentaires c’est super intéressant, mais c’est suicidaire de faire un documentaire.

Vous est-il facile d’obtenir des soutiens financiers ?
J’ai des producteurs qui se battent, mais c’est très difficile parce que je ne fais pas des films qui sont suffisamment clairement politiques et ce ne sont pas des films à base d’archives. Je réagis parce que ce sont des films qui ont la prétention, à mes yeux, d’être les égaux des films de fiction. En tout cas, ils racontent des choses fort humainement et de façon cinématographique ; ce ne sont pas des reportages dans le sens où, parfois, dans certains reportages – pas toujours d’ailleurs –, on a quand même l’impression que c’est un film annonce pour un film qu’on ne verra pas. On nous documente, mais on ne voit pas le film. Moi, j’essaie de faire en sorte qu’on voie le film. Evidemment, je suis dans une position très inconfortable, car je suis d’un côté et de l’autre : la fiction et le documentaire. Même s’il y a beaucoup de gens qui travaillent entre le documentaire et la fiction, il y a aussi beaucoup de gens qui se servent de beaucoup de malentendus que j’ai voulu lever un peu en faisant « Gare du Nord ». Moi, je ne fais pas de l’information. On fabrique un film avec des choses que l’on a choisies, selon un thème narratif très précis, qui n’est pas celui d’essayer d’avoir une information globale sur l’endroit ou sur le sujet qu’on a choisi. Il s’agit d’autre chose. L’idée n’est pas d’apporter à quelqu’un des infos. L’idée est de faire un film dont le récit ne serait pas entièrement interprété par des acteurs. Mais c’est aussi parce que c’est un projet de cinéma.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 31.08.2014