ARCHIVES / CRITIQUES FILMS

L’écriture au bout d’un cil

LE SCAPHANDRE ET LE PAPILLON

  • Un film de Julian Schnabel 
  • Avec : Mathieu Amalric, Emmanuelle Seigner, Marie-Josée Croze, Anne Consigny
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 52
  • Sortie : Le 25 février 2008
  • Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2007
  • Meilleur réalisateur et Meilleur film étranger aux Golden Globes 2008
  • Quatre nominations aux Oscars 2008, dont Meilleur réalisateur

En décembre 1995, Jean-Dominique Bauby, rédacteur en chef du magazine féminin « Elle » et père de deux enfants, est victime d’un accident vasculaire cérébral. Il est hospitalisé à l’hôpital maritime de Berck-sur-Mer. Paralysé – atteint de ce qu’on appelle un « locked-in syndrome » –, à 43 ans, sa vie bascule et s’arrête brutalement. Il ne la voit plus que par une petite lucarne, son oeil gauche, seul lien désormais avec le monde extérieur, le monde des vivants. D’un battement de paupière qui correspondra à chaque fois à une lettre de l’alphabet (selon l’astucieux stratagème d’une orthophoniste), il écrira ainsi, jour après jour, « Le scaphandre et le papillon » – récit poignant de son expérience – dont il aura mémorisé les phrases avant de les dicter. Le livre paraîtra en mars 1997 quelques jours avant sa mort.

« Le scaphandre et le papillon », inspiré d’une histoire vraie, est une adaptation cinématographique sobre et très réussie du roman éponyme de Jean-Dominique Bauby. Le réalisateur américain Julian Schnabel, qui est aussi peintre, réussit à restituer l’esprit du livre et à nous conter, sans pathos – et, en cela, il relève un véritable défi –, l’inénarrable expérience intérieure de Jean-Dominique Bauby, entièrement paralysé. Victime du « locked-in syndrome » ou « syndrome d’enfermement », toutes ses fonctions motrices sont en effet détériorées, mais ses facultés cognitives sont demeurées intactes. Il ne lui reste plus pour communiquer qu’un oeil, une paupière, un cil. Cadenassé dans son corps devenu « scaphandre », il est totalement à la merci des autres. Julian Schnabel lui donnera l’espace dont il est privé en l’emmenant sur la plage de Berck, face à la mer, aux vagues, au large… Il lui ouvrira toutes grandes les voies de la mémoire et de l’imaginaire où son esprit virevoltera comme un « papillon » en toute liberté entre souvenirs et fantasmes.

Par une mise en scène pudique tout en subtilité et en intelligence, une mise en image artistique pleine d’ingéniosité, le réalisateur redonne vie et dignité, par delà un corps inerte, au brillant esprit qui habite Jean-Dominique Bauby – soliloque intérieur restitué par une voix off –, plein d’humour et d’autodérision. La caméra subjective devient l’oeil de Bauby et, par voie de conséquence, celui du spectateur qui vit tantôt hors ou tantôt dans le personnage. Notre regard est donc, par moments, cloisonné et se limite aux gros plans des interlocuteurs – soignants, famille ou amis. Pas question de grand angle ou de contre plongée ! Mais la prouesse du réalisateur est de toucher à l’inaccessible, de pénétrer au plus intime de cet être « emmuré vivant » dans son propre corps, et de nous y entraîner. Une expérience pour le moins troublante qui met le spectateur dans l’inconfort et lui fait entrevoir ce qui pourrait bien être une des formes extrêmes de la claustrophobie…

L’histoire est portée par des acteurs de talent, touchants et sensibles. On saluera la performance incroyable de Mathieu Amalric qui, d’un seul battement de paupière, fait vivre avec intensité le personnage de Bauby. On notera la douceur et la tendresse dont sont pétries les femmes qui l’entourent (un peu trop nombreuses et toutes très belles… Est-ce sa punition ?) ainsi que l’extraordinaire prestation de Max von Sydow, dans le rôle du vieux père, bouleversant dans les deux scènes les plus intenses du film. 

Un film plein de vie et d’humanité, où l’humour côtoie l’émotion. 

Bien plus qu’un témoignage poignant, l’expérience vécue et racontée par Jean-Dominique Bauby sur son lit de mort est une leçon de vie.

Aline Vannier-Sihvola

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S’il te plaît… apprivoise-moi !

LE RENARD ET L’ENFANT

  • Un film de Luc Jacquet
  • Avec : Bertille Noël-Bruneau, Isabelle Carré
  • Genre : Aventure
  • Durée : 1 h 32
  • Sortie : Le 8 février 2008 (VO en français / VF en finnois)

L’histoire simple d’une fillette d’une dizaine d’années qui, lors d’une de ses promenades dans les prairies et bois environnants, aperçoit un renard… accroche son regard. Fascinée, elle ose s’approcher et, l’espace d’un instant, les barrières habituelles entre l’homme et l’animal semblent s’effacer. C’est le point de départ d’une aventure passionnante, source de découvertes et d’apprentissages, le commencement  d’une étonnante relation d’amitié entre un enfant et un animal sauvage.

Une fable animalière dans des décors naturels superbes, une nature magnifiée dans laquelle nous prenons plaisir à nous promener aux côtés de la petite Bertille. Nous nous immergeons avec elle dans cette forêt secrète – accueillante le jour, hostile la nuit –, qui nous rappelle l’univers envoûtant de Lewis Carroll. Plus tard, la rencontre imprévisible de la fillette avec le renard sauvage et la relation d’amitié improbable qui s’instaure entre les deux ne manquent pas d’évoquer le Petit Prince de Saint-Exupéry.

Compromis réussi entre le documentaire animalier et la fiction, ce film nous raconte l’histoire d’une amitié entre une petite fille et une renarde. Mais c’est aussi une ode à la nature sauvage où la faune – magnifiquement filmée – et la flore – offerte dans toute sa splendeur – constituent les passages les plus réussis du film. Par contre, la partie « fiction » est beaucoup moins convaincante, cédant, au fur et à mesure du récit, à l’anthropomorphisme et à la mièvrerie. La fin est toutefois intéressante, avec un dénouement assez fort, mais aurait mérité une approche plus approfondie.

C’est à partir de sa propre expérience que Luc Jacquet (« La marche de l’empereur ») a réalisé ce film d’une simplicité touchante. Ce souvenir d’enfance est conté la plupart du temps en voix off (Isabelle Carré), ce qui laisse une très grande place à la musique qui participe, par exemple, de l’ambiance inquiétante de la forêt au début mais qui, au final, devient par trop envahissante et a tendance à plomber le film. La jeune Bertille Noël-Bruneau, quant à elle, est très attachante et suffisamment espiègle pour incarner avec justesse cette petite fille maligne et entreprenante. 

Un émerveillement, à n’en pas douter, pour les petits. Toutefois, la longueur du début et le caractère contemplatif de l’ensemble risquent de rebuter les adolescents. Quant aux adultes, il leur faudra retrouver leur âme d’enfant pour ne pas voir les étrangetés voire les invraisemblances qui émaillent l’histoire – un peu faible, tout de même –  et pouvoir apprécier pleinement le film.

Un joli conte moral qui nous apprend qu’au jeu « Qui apprivoise qui ? » le donneur de leçons n’est pas forcément celui qu’on croit. 

Aline Vannier-Sihvola

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Arrête ton char… Brutus ! 

ASTÉRIX AUX JEUX OLYMPIQUES

  • Un film de Thomas Langmann et Frédéric Forestier
  • Avec : Benoît Poelvoorde, Alain Delon, Gérard Depardieu, Clovis Cornillac
  • Genre : Comédie
  • Durée : 1 h 57
  • Sortie : Le 1er février 2008

Astérix et Obélix se rendent en Olympie afin de participer aux Jeux olympiques. Ils y accompagnent leur ami Alafolix, fou amoureux de la Princesse Irina, dont le père a promis la main au vainqueur de l’épreuve finale, la fameuse course de chars. La concurrence est rude et, cette fois-ci, nos héros devront non seulement remporter les Jeux sans la potion magique, mais surtout faire preuve d’astuce pour déjouer tous les stratagèmes du machiavélique Brutus.

Après « Astérix et Obélix contre César » en 1999 et « Astérix et Obélix : mission Cléopâtre » en 2002, voici le troisième volet de la saga avec « Astérix aux Jeux olympiques ». Obélix n’est plus en tête d’affiche mais, qu’on se rassure, il n’en est pas moins présent dans le paysage… même si on le sent plus effacé que d’habitude (une « figure » de style quand on pense au tour de taille incontournable d’Obélix/Depardieu !) Par contre, Astérix/Cornillac, le petit héros gaulois, est pratiquement écarté de l’intrigue. C’est tout juste si Idéfix, le toutou fidèle d’Obélix, ne lui vole pas la vedette ! 

Les co-réalisateurs Thomas Langmann et Frédéric Forestier ont, cette fois-ci, surtout misé sur un casting cosmopolite impressionnant dans l’objectif avoué de conquérir l’Europe. « Astérix » n’est plus tout à fait gaulois et s’internationalise. Dommage, car être rentable et drôle n’est pas forcément compatible. Une distribution prestigieuse, donc, couronnée par un défilé de guest-stars au final de ces JO décidément pas comme les autres où les effets spéciaux le disputent aux effets visuels… Du grand spectacle, mais tout de même pas à la hauteur des moyens « pharaonix » engagés dans cette superproduction (budget record pour un film français !). Quant aux effets comiques, ils ont plutôt été revus à la baisse par rapport aux premières aventures de nos compères gaulois, même si Benoît Poelvoorde en Brutus en fait des tonnes pour nous faire rire et si Alain Delon, drapé dans la superbe de Jules César, est plus vrai que nature ! A vrai dire, le talent des acteurs n’est pas mis en cause, mais les dialogues ne sont guère percutants et, de ce fait, les répliques ne font pas souvent mouche. Il semblerait que les réalisateurs aient délibérément privilégié la forme plutôt que le fond au point d’en avoir négligé l’écriture. Ainsi l’insertion des duos (gl)amoureux (humain et canin !) n’apporte rien à un scénario quasi inexistant si ce n’est des scènes d’une grande mièvrerie. Il y a tout de même quelques gags visuels inattendus, certaines séquences réussies. C’est que les réalisateurs font preuve d’audace dans la mise en scène en multipliant les clins d’oeil (parfois un peu trop appuyés) et s’autorisent des incrustations aussi surprenantes que délirantes. La course de chars « ébouriffante » vaut tout de même son pesant de sesterces. Il faut, en effet, tous les culots pour faire prendre à l’arène olympique des allures de circuit de Formule 1. A l’arrivée, il n’y a pas photo !

« Astérix aux Jeux olympiques » est un film à la hauteur de ses prétentions : une superproduction qui ne se prend pas au sérieux, un divertissement bon enfant qui s’adresse plutôt à un jeune public. Mais la potion est-elle encore magique ? 

Veni, vidi… vixi !

Aline Vannier-Sihvola

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Un bonheur qu’on n’attendait plus

JE NE SUIS PAS LÀ POUR ÊTRE AIMÉ

  • Un film de Stéphane Brizé
  • Avec : Patrick Chesnais, Anne Consigny, Georges Wilson
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 33
  • Sortie : Le 2 novembre 2007
  • Prix du Meilleur film, Festival de San Sebastián 2005

LUI : 50 ans, huissier de justice, le coeur fatigué, Jean-Claude n’attend plus grand-chose de la vie. Les visites à son vieux père le week-end et le cours de tango – repéré en face de son bureau – sont bien là les seuls divertissements qui ponctuent sa morne et triste vie de divorcé.

ELLE : 36 ans, conseillère d’orientation dans un lycée, Françoise est sur le point de se marier, mais l’enthousiasme du début ne va pas tarder à céder la place à l’incertitude, pour finalement la laisser complètement démunie face à ses propres conflits. Elle est également inscrite au cours de tango.

Deux existences simples, deux destins qui vont se croiser, se mêler et tenter d’aller à la découverte l’un de l’autre.

Tout en finesse, ce magnifique petit film émeut. C’est avant tout l’histoire d’un quinquagénaire désabusé qui reprend petit à petit goût à la vie, qui redécouvre des sentiments qu’il croyait enfouis à jamais. Par petites touches, au rythme d’un tango argentin, d’un pas glissé de côté, une main en effleure une autre, un parfum s’exhale subrepticement, les corps se rapprochent… et au bout de ce pas de deux, tout d’abord hésitant et maladroit, puis plus souple et assuré, des émotions éclosent, des sentiments naissent. Pas de coups de théâtre, pas de mélo dans ce film tout en retenue, mais plutôt des regards, des gestes chargés de sensualité, des silences bien plus évocateurs que des mots.

Il faut dire aussi que le film est remarquablement porté par deux excellents acteurs, Patrick Chesnais et Anne Consigny, qui incarnent avec pudeur et sensibilité deux êtres en  mal de vivre, perturbés dans leurs rapports affectifs.

Retranché derrière une raideur et un fatalisme de circonstance, Jean-Claude va petit à petit se départir de sa tristesse infinie pour se laisser gagner par les sourires enjoués et le charme troublant de Françoise. Bien que parfois d’une joyeuseté sinistre et d’une forte intensité dramatique, les situations décrites sont souvent traitées avec humour et tendresse. 

Le réalisateur Stéphane Brizé, dont « Je ne suis pas là pour être aimé » est le deuxième film (il nous avait déjà régalés en 1999 avec « Le bleu des villes »), démontre aussi avec justesse et subtilité combien il est difficile de communiquer, d’être à l’écoute de l’autre. Il nous dresse, en ce sens, un tableau des relations père-fils sans concession. Les scènes entre le père – un Georges Wilson écrasant –, relégué dans une maison de retraite, et le fils sont chargées de non-dits, denses d’émotions. Dans l’incapacité douloureuse de communiquer normalement avec son père, Jean-Claude finira par lui déclarer son insoumission rebelle en hurlant son ressentiment, toutes les rancoeurs accumulées – une communication violente et radicale qu’il sait au prix d’une rupture définitive. La relation avec son propre fils n’est guère plus reluisante, mais le malaise est traité avec beaucoup plus de légèreté et de drôlerie.

Un film personnel et touchant comme on en voit trop rarement.

Une petite merveille qui, assurément, vaut le détour. 

Aline Vannier-Sihvola

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ENSEMBLE, C’EST TOUT

Un film de Claude Berri

  • Avec : Guillaume Canet, Audrey Tautou, Laurent Stocker, Françoise Bertin
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 37
  • Sortie : Le 12 octobre 2007

La rencontre improbable de quatre écorchés de la vie que le destin va réunir sous un même toit et qui, en dépit de tout ce qui les sépare, vont apprendre à se connaître, se comprendre, s’aimer pour, finalement, découvrir le plaisir de vivre ensemble.

Adaptation cinématographique du roman éponyme d’Anna Gavalda, « Ensemble, c’est tout » est une comédie tendre et jubilatoire. Fidèle au roman et à toute l’humanité dont il est empreint, Claude Berri nous conte l’histoire de quatre personnages attachants, en mal de vivre, avec réalisme et poésie. Car, malgré tous les bons sentiments et sous couvert de bonnes intentions, les thèmes abordés, bien qu’universels, n’en sont pas moins graves.

Les acteurs choisis incarnent parfaitement les personnages et nous émeuvent par la force des sentiments qu’ils expriment avec talent et naturel. Ils nous font compatir à leurs petits malheurs comme ils nous font partager leurs plus grands bonheurs. Le duo Audrey Tautou / Guillaume Canet fonctionne à merveille ; on sent passer entre eux une véritable complicité qui ne rend leur jeu que plus convaincant. Audrey Tautou, se départant cette fois de son sourire béat et de ses airs de sainte nitouche, gagne en tempérament et en repartie, et cela lui sied plutôt bien. Quant à Guillaume Canet, il charme et séduit dans un rôle de mauvais garçon au coeur tendre. Par ailleurs, la prestation de Laurent Stocker, en rejeton bègue d’une vieille famille aristocratique, surprend agréablement et n’a d’égale que la subtile interprétation de Françoise Bertin en vieille dame fragile mais obstinée.

Un film à la gaieté généreuse, qui rend tout simplement heureux.

Aline Vannier-Sihvola

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PERSEPOLIS

Un film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud

  • Avec les voix de Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux… 
  • Genre : Animation
  • Durée : 1 h 35
  • Sortie : Le 5 octobre 2007
  • Prix du Jury au Festival de Cannes 2007

« Persepolis » retrace l’histoire de Marjane à partir de la chute du Chah d’Iran en 1978 (petite fille alors âgée de huit ans) jusqu’au rejet de l’intégrisme et à l’exil en Autriche (devenue adolescente rebelle) six ans plus tard. L’apprentissage de la vie en Europe ne se fait pas non plus sans douleur : choc culturel et déceptions amoureuses conduisent Marjane à la dépression une fois de retour dans le giron familial. Suite à un mariage raté et des études d’arts plastiques « emmaillotées » dans le voile islamique, Marjane quitte définitivement l’Iran pour la France…

La suite de l’histoire, on la connaît. Elle n’est pas dans le film… elle est tout simplement le film. Installée en France, Marjane Satrapi dessine, puis réalise un film, « Persepolis », qui est l’adaptation cinématographique de la bande dessinée éponyme en quatre volumes dont elle est elle-même l’auteur.

Animation en noir et blanc, dont le trait sobre et minimaliste donne à voir tout d’abord, à travers le regard d’une enfant, les bouleversements politiques et sociaux que traversent l’Iran, puis les mutations psychiques d’une adolescente en proie à elle-même, « Persepolis » ne s’embarrasse guère de fioritures et va droit à l’essentiel. Le ton du film – souvent sarcastique – n’en est pas moins, malgré la gravité des événements vécus, empreint d’humour et de tendresse, et ne sombre pas dans le pathos ni même la victimisation. Par ailleurs, le style visuel dépouillé, que Marjane Satrapi qualifie de « réalisme stylisé », permet de se focaliser sur les personnages et leur destin, et d’atteindre à l’universel. Parmi ceux, nombreux, qui gravitent autour de Marjane, il en est un qui retient tout particulièrement l’attention, c’est le personnage de la grand-mère, le plus attachant de tous : garante des valeurs fondamentales et de la liberté d’émancipation des femmes, son franc-parler ne le cède en rien aux propos frondeurs de sa petite-fille. 

Outre la leçon d’histoire que nous offre ce témoignage en clair-obscur, c’est surtout une belle leçon de vie qui nous est contée, portée par des personnages touchants, des dialogues truculents et un humour décapant.

Aline Vannier-Sihvola

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2 DAYS IN PARIS

Un film de Julie Delpy

  • Avec : Julie Delpy, Adam Goldberg
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 37
  • Sortie : Le 12 octobre 2007

Marion (Julie Delpy), Française, est photographe et vit à New York avec son petit ami américain Jack (Adam Goldberg), architecte d’intérieur. A leur retour d’un voyage à Venise qui a tourné court, ils s’arrêtent deux jours à Paris. Logés dans l’ancien appartement de Julie situé au-dessus de celui de ses parents, la promiscuité avec la famille sera incontournable et presque fatale, tout comme la rencontre de Jack avec tous les ex de Julie, quelque peu obsédés sexuels.

Julie Delpy signe un premier film pétillant, une comédie désopilante, cynique et tendre.
Caméra au poing, au plus près de ses personnages – ce qui ne les rend que plus attachants –, elle met en scène un couple (le sien) issu de deux cultures différentes et le filme avec spontanéité aux prises avec son entourage, à tel point que certaines séquences paraissent improvisées comme dans un reportage. Multipliant les situations truculentes et décalées, elle réussit à occasionner des malentendus assez cocasses. Les répliques – savoureuses – s’enchaînent avec une frénésie à peine maîtrisée, une bonne dose d’humour et de cynisme, et on discourt à longueur de scènes sur la vie, le sexe, l’art… On se la joue un peu Woody Allen, mais pas trop « intello ». 

En fait, à l’instar de l’univers allenien, ce film très bavard repose entièrement sur le jeu d’un seul acteur, Adam Goldberg – présent dans toutes les scènes –, sur ses interrogations et sa capacité d’adaptation, et surtout sur ses bons mots et ses reparties sarcastiques face, notamment, aux débordements névrosés de sa compagne. 

Un bémol, toutefois, dans cette partition – au demeurant bien orchestrée : certains des personnages sont assez caricaturaux, notamment les parents post soixante-huitards aux moeurs plus que débridées et aux propos parfois outranciers. Croquignolets ! Pour ce qui est du babillage psycho-érotico-intello-branché de ses ex-petits amis, Julie Delpy ne fait pas non plus dans la dentelle. Le recours aux clichés, par ailleurs, plombe un peu le film qui a tendance à s’essouffler sur la longueur.

Une comédie « politixuellement » incorrecte d’une liberté de ton jubilatoire.

Aline Vannier-Sihvola

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NE LE DIS À PERSONNE

Un film de Guillaume Canet

  • Avec : François Cluzet, André Dussolier, Nathalie Baye, François Berléand, Jean Rochefort…
  • Genre : Thriller
  • Durée : 2 h 05
  • Sortie : Le 28 septembre 2007 
  • Quatre César 2007 (meilleurs réalisateur, acteur, montage, musique)

Alex et Margot s’aiment depuis leur plus tendre enfance. Ils forment un jeune couple amoureux, sans histoire, jusqu’au jour où Margot est assassinée dans des conditions tout aussi tragiques qu’énigmatiques. 

Huit ans se sont écoulés. Alex ne se remet toujours pas de la disparition de Margot. Un jour, il reçoit un étrange courriel codé. Il clique. Une vidéo de surveillance fait apparaître en temps réel  une femme au milieu de la foule… sa femme, Margot… bien vivante (!?)

Une distribution tout aussi brillante qu’impressionnante, que ce soit dans les premiers comme dans les seconds rôles, avec un François Cluzet, très émouvant et toujours juste, qui se surpasse. 

Un rythme haletant, quasiment infernal, que l’on a tout de même un peu de mal à suivre sans s’essouffler, d’autant que l’intrigue – au demeurant bien ficelée – multiplie les retournements de situation. La course poursuite, qui s’achève avec la traversée du périphérique et un carambolage « percutant », est d’un réalisme à vous scotcher au fauteuil. 

Guillaume Canet, avec ce deuxième long métrage, signe une mise en scène sensible mais rigoureuse qui, tout au long de la descente aux enfers de son personnage principal, réussit à opérer un savant équilibre entre émotion et action. Un thriller à la française, filmé d’une manière prenante, dont le suspense vous tient en haleine jusqu’au bout. La musique de Mathieu Chedid, improvisée directement sur les images, participe largement de cette atmosphère inquiétante et envoûtante.

Un polar qui électrise et magnétise, qu’on se le dise !

Aline Vannier-Sihvola

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Une étoile dans la solitude du ciel

LA MÔME

  • Un film de Olivier Dahan
  • Avec : Marion Cotillard, Sylvie Testud, Clotilde Courau, Pascal Greggory, Emmanuelle Seigner, Gérard Depardieu
  • Genre : Drame
  • Durée : 2 h 20
  • Sortie : Le 30.03.2007

De son enfance misérable à la gloire, de Belleville à New York, ce film retrace le parcours époustouflant d’Edith Piaf en bousculant la chronologie de cette vie brève, à la fois magnifique et tragique.

Le réalisateur Olivier Dahan a, de manière habile, choisi de nous conter la vie et la carrière d’Edith Piaf en optant pour une approche désynchronisée de sa biographie. Les va-et-vient perpétuels entre le passé et le présent à tous les stades du récit donnent au film un tempo, une dimension rythmique plus que soutenue en harmonie avec l’enchaînement accéléré (gloire oblige !) des prestations et des concerts de l’artiste. En alternant ainsi les époques, Olivier Dahan apporte à chaque fois un éclairage différent mais toujours intéressant sur Piaf, que ce soit autour des événements dramatiques ou heureux qui ont marqué sa vie. Il nous offre ainsi une sorte de miroir à facettes qui nous renvoie un personnage assez fascinant mais qu’on a du mal à suivre tant les événements défilent et leurs protagonistes se succèdent. Le manège s’emballe, un coup à l’endroit, un coup à l’envers, et nous fait quelque peu « tourner la tête ». Gare à ceux qui ne connaîtraient pas bien la vie de Piaf, ils risquent de ne plus s’y retrouver et de se perdre entre le passé antérieur et le passé immédiat – d’autant qu’à 40 ans elle en paraît 60 ! Par ailleurs, la plupart des hommes exceptionnels qu’Edith Piaf a croisés dans sa vie manquent à l’appel, même si le sac à souvenirs de la fin fait sortir, pêle-mêle, comme d’une pochette surprise, quelques-uns des laissés-pour-compte de la narration. Toutefois, le metteur en scène évite l’écueil du pathos et du misérabilisme, et ne table pas sur le répertoire tire-larmes même si le début de l’enfance, prédestinée à la mouise, s’inscrit dans un certain naturalisme poétique qui n’envie rien à Cosette. Il ne fait pas pour autant de Piaf une icône angélique et n’élude pas, peu s’en faut, les parties les moins auréolées de gloire. Il nous dévoile, avec pudeur, une femme malmenée par le destin, une artiste portée à l’autodestruction, mais le choix de cette chronologie volontairement déconstruite déleste, du coup, sa vie de son poids de tragique. Le film en devient, du reste, étrangement peu émouvant.

On est, par contre, impressionné par l’étonnante prestation de Marion Cotillard qui porte, bien évidemment, le film de bout en bout et incarne Piaf de l’adolescence à la mort. La métamorphose au fil des ans est sidérante. Rien que cela est déjà en soi une performance. Après le choc premier, qui nous fait mesurer aussi l’ampleur et la qualité du travail de maquillage, on s’habitue à la voix et à la démarche au point que, petit à petit, on en oublie l’actrice derrière le masque. Au-delà de l’aspect physique, Marion Cotillard transcende son personnage et compose une Piaf gouailleuse, capricieuse, à l’esprit tourmenté par la passion et la drogue. Il émane d’elle une force tripale bien rendue dans le film, surtout dans la scène où elle apprend la mort de Marcel Cerdan. Un magnifique plan-séquence qui, après déambulation éperdue dans de longs couloirs, débouche sur la scène d’une salle de concert où, dans la lumière des projecteurs, Edith Piaf crie sa douleur dans un « hymne à l’amour » exutoire.

L’interprétation mimétique de Marion Cotillard est, par ailleurs, assez étonnante. Etant donné le montage éclaté, on n’a pas l’impression qu’elle essaie de créer vraiment un personnage qui évoluerait tout au long du film. Elle est plutôt dans l’évocation que l’incarnation. On ne voit pas une actrice qui joue un personnage, mais plutôt quelqu’un qui est dans l’imitation. On pourrait croire qu’elle est même coincée derrière le masque qu’on lui a imposé, qu’elle joue derrière. Ceci dit, la façon dont l’actrice s’est glissée dans le corps fragile d’Edith Piaf à la fin de sa vie est tout simplement remarquable.

A travers un destin glorieux mais douloureux, on aura tout de même un peu pénétré l’âme d’une artiste, le coeur d’une femme.

Une vie, tout compte fait, pas si rose…

Aline Vannier-Sihvola

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A cheval entre fantasme et réalité

LA SCIENCE DES RÊVES / THE SCIENCE OF SLEEP

  • Un film de Michel Gondry
  • Avec : Gael García Bernal, Charlotte Gainsbourg, Alain Chabat, Miou-Miou
  • Genre : Comédie romantique fantastique
  • Langues : anglais, français, espagnol
  • Durée : 1 h 45
  • Sortie : Le 5 janvier 2007

Stéphane, jeune maquettiste venu travailler à Paris, va se retrouver sous-employé dans une petite entreprise spécialisée dans la conception de calendriers. Il y côtoie des collègues de travail pour le moins déjantés, puis il fait la connaissance de sa voisine de palier, Stéphanie, dont il tombe fou amoureux. Naviguant entre fantasme et réalité, ce doux rêveur nous entraîne dans son univers, un monde onirique où se mêlent animation en carton-pâte et décors peints.

Dans « The Science of Sleep », le réalisateur Michel Gondry nous fait partager son imaginaire, un univers magique plein d’inventivité, de poésie et de tendresse. Il nous plonge avec malice et ingéniosité dans un monde bricolé avec des bouts de ficelle, des cartons, du cellophane, des boîtes à oeufs – un matériel, somme toute, bien familier emprunté à notre quotidien. Stéphane (Gael García Bernal) évolue avec une aisance désarçonnante entre rêve et réalité : il invente la machine à remonter le temps d’une seconde, pose devant des caméras en carton et galope sur le dos d’un cheval en peluche. Entre-temps, il tombe amoureux de Stéphanie (Charlotte Gainsbourg), tout d’abord charmée par ses excentricités et ses inventions farfelues.

Le film est porté par des acteurs d’une grande sensibilité qui, bien qu’apparemment décalés les uns par rapport aux autres, s’intègrent parfaitement dans l’univers magique de Gondry. Le côté juvénile et innocent de Gael García Bernal, totalement habité par le personnage extraverti de l’adolescent rêveur qui ne veut pas grandir, donne toute sa fraîcheur et sa légèreté au récit. Charlotte Gainsbourg interprète une jeune fille timide et fragile, plutôt introvertie, et nous enveloppe tout au long du film de sa douceur naturelle. Des scènes touchantes parfois, d’où il se dégage une émotion tendre. Mais l’humour n’est pas en reste, et on se laisse joyeusement chahuter par les blagues quelque peu vaseuses d’un Alain Chabat beauf mais attachant.

Gondry, avec son côté boîte à jouets Méliès, nous donne ici une occasion rare de retrouver notre naïveté enfantine. La tête dans les nuages, on laisse vagabonder son imagination et on flotte complaisamment dans l’univers cotonneux du rêve éveillé. Illusion ou réalité ? Tout cela est parfois un peu brouillon – la multiplication des langues (anglais, français, espagnol) ajoutant à la confusion plus ou moins bien maîtrisée –, mais qu’importe !, on a tellement plaisir à se laisser transporter dans cet autre monde, celui de l’émerveillement et de l’innocence. 

« The Science of Sleep » est un film généreux, d’une inspiration visuelle délirante et d’un charme déboussolant. 

Une petite merveille pleine de fantaisie, de poésie et de mélancolie.

Aline Vannier-Sihvola

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Entre idolâtrie et vampirisation

BACKSTAGE

  • Un film de Emmanuelle Bercot
  • Avec : Emmanuelle Seigner, Isild Le Besco, Noémie Lvovsky
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 55
  • Sortie : Le 20 octobre 2006

Lucie, une adolescente de 17 ans, voue un véritable culte à son idole, la chanteuse Lauren Waks. Un soir, sa mère lui fait la surprise de lui offrir, le temps d’un télé-réalité show, son icône à domicile. A partir de ce jour-là, le destin de Lucie va basculer dans le monde du show-business qui va lui donner l’opportunité inespérée d’entrer dans la vie de sa star adorée.

Dès les premières images, la caméra de l’équipe télé s’introduit, avec la complicité de la mère mais à l’insu de la fille, dans l’univers secret et intime de cette ado de province. Elle explore sans pudeur ni retenue le sanctuaire de Lucie (Isild Le Besco) qui, pour échapper à la morosité d’un petit pavillon de banlieue et à la médiocrité de son quotidien, s’évade par posters interposés et musiques en boucle dans le monde sublimé de la chanteuse Lauren Waks (Emmanuelle Seigner) qu’elle vénère. 

Comme l’apparition de la Vierge à Bernadette, celle de Lauren, toute vêtue de blanc, à Lucie tient lieu du miracle. Hébétée, complètement tétanisée, l’adolescente est submergée par une émotion qu’elle ne peut pas gérer. Rien de tout cela n’échappe à la caméra (c’est même le but de l’émission) qui, en gros plan fixe sur le visage de Lucie, traque, capte le moindre frémissement, le malaise, la montée du désir et des larmes avec toute l’indécence que suppose cette mise en spectacle. La tension est à son comble. Bouleversante première demi-heure chargée d’émotions d’une rare intensité et portée par l’interprétation époustouflante d’Isild Le Besco qui se jette corps et âme dans son personnage. Cette tension va du reste perdurer tout au long du film, même si elle n’a plus la force des scènes d’ouverture.

Après l’intrusion de Lauren dans la vie de Lucie, qui s’apparente, somme toute, à un viol de son intimité, Lucie va s’introduire à son tour, quasiment par effraction elle-aussi, dans la vie de Lauren. La relation maître/esclave, dominant/dominé entre la star et la fan va peu à peu subtilement s’inverser, jusqu’à l’identification. Il faut dire que l’on a à faire à deux paumées en quête de repères et d’identité. Emmanuelle Bercot nous montre, en effet, les coulisses d’un monde sans paillettes, paranoïaque et dénué de sentiments. La star évolue dans l’univers cloisonné de la suite d’un palace, recluse dans sa prison dorée et complètement déconnectée de la réalité. La star adulée, harcelée par une horde de fans qui campent sous les fenêtres de l’hôtel, n’est en fait qu’une victime de plus du star-system. Hagarde et sous calmants, Lauren se remet mal d’une rupture amoureuse et décharge son manque affectif sur Lucie. Emmanuelle Seigner campe avec subtilité le personnage ambigu de Lauren, tantôt star adulée, froide et indifférente, tantôt icône fragile et solitaire.

Il demeure, toutefois, tout au long du film quelques préalables peu vraisemblables : on ne croit pas, à dire vrai, à la fascination que peuvent bien exercer des chansons dont le texte est d’une niaiserie affligeante, pas plus qu’on ne croit au charisme de la chanteuse qui n’a rien, malgré les allusions et signes ostensibles, du look mylénien ou madonnesque.

La relation diabolique, vampirique qui va s’installer insidieusement entre la star et la fan ne laisse pas de fasciner. Elles se nourrissent l’une de l’autre, se dévorent dans des rapports de dépendance malsaine et mortifère. La groupie ingénue, devenue parasite, s’investit d’une mission d’ange gardien qui ne tardera pas à prendre des allures d’ange exterminateur. Lucie est prête à tout pour pénétrer le corps et l’âme de son idole. Ainsi, sur fond de pacte faustien dont elle seule détermine l’enjeu, elle ira jusqu’à lui faire l’amour par ex-amant interposé et à s’offrir en sacrifice. « Je t’aime plus que ma vie. », lui déclare-t-elle.

Backstage tente, sinon d’expliquer, du moins de faire état du danger et des ravages d’une relation passionnelle, fusionnelle entre des fans et leur idole. Emmanuelle Bercot filme avec sensibilité et finesse, mais sans concession, le phénomène de l’adulation et les processus de fascination. Elle dénonce le voyeurisme de la télé-réalité, l’emprise rapace des médias sur des adolescents fragiles, vulnérables et manipulables. Sa caméra, toujours à fleur de peau, explore des sentiments d’une rare intensité et capte l’expression d’une émotivité brute chez des acteurs de talent totalement investis dans leurs personnages.

Aline Vannier-Sihvola

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Le Pari(s) de l’amour… dans tous ses états

PARIS, JE T’AIME

  • Film collectif
  • Genre : Romance
  • Durée : 1 h 50
  • Sortie : Le 22 septembre 2006

Vingt réalisateurs ont écrit et réalisé chacun un film de cinq minutes illustrant le thème intemporel de la rencontre amoureuse dans un quartier de Paris.

• Montmartre, de Bruno Podalydès
• Quais de Seine, de Gurinder Chadha
• Le Marais, de Gus Van Sant
• Tuileries, de Joel et Ethan Coen
• Loin du 16e, de Walter Salles et Daniela Thomas
• Porte de Choisy, de Christopher Doyle
• Bastille, de Isabel Coixet
• Place des Victoires, de Nobuhiro Suwa
• Tour Eiffel, de Sylvain Chomet
• Parc Monceau, de Alfonso Cuaron
• Quartier des Enfants Rouges, de Olivier Assayas
• Place des fêtes, de Oliver Schmitz
• Pigalle, de Richard LaGravenese
• Quartier de la Madeleine, de Vincenzo Natali
• Père-Lachaise, de Wes Craven
• Faubourg Saint-Denis, de Tom Tykwer
• Quartier Latin, de Gérard Depardieu et Frédéric Auburtin
• 14e arrondissement, de Alexander Payne

20 réalisateurs, 18 courts métrages, 5 minutes pour chaque film, 1 rencontre amoureuse par arrondissement. Initiative audacieuse, pari risqué. Certains relèvent le défi, comme les frères Coen, Oliver Schmitz, Tom Tykwer, Sylvain Chomet, d’autres passent carrément à côté, comme Gus Van Sant, Christopher Doyle, Gurinder Chadha ou Nobuhiro Suwa. 

Peu de coups de coeur, somme toute, et beaucoup de déceptions. Mais il serait mal venu de faire trop la fine bouche, car il y en a pour tous les goûts, toutes les sensibilités. Chacun devrait donc, logiquement, y trouver son compte. Toutefois les histoires – classiques ou déjantées – sont de qualité inégale et pour la plupart décevantes, et on a l’impression que l’inspiration en a lâché plus d’un en cours de route (c’est souvent le cas avec les films à sketchs où l’on mise davantage sur des acteurs et des réalisateurs connus que sur la qualité scénaristique). Ce film collectif, contrasté dans sa diversité et ses disparités, laisse – on ne s’en étonnera donc pas – une impression mitigée. On en ressort perplexe. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir fait appel à des réalisateurs de talent et à toute une pléiade d’acteurs – la jeune génération comme les grosses pointures du cinéma (pour les besoins de la cause, un certain nombre d’acteurs vieillissants ont été appelés à la rescousse et à reprendre du service !) 

Difficile de plonger dans ce film et de rentrer à chaque fois dans une nouvelle histoire, d’autant qu’il n’y a pas de transition entre les courts – l’unique passerelle étant, à chaque fois, un plan fixe de Paris de quelques secondes. C’est bien là pratiquement tout, du reste, ce que l’on verra de la capitale. A trop vouloir éviter le cliché carte postale, c’est à peine si l’on sait qu’on est à Paris ! Un comble pour cette ville qui devrait faire le lien et qui est, en fait, posée comme un décor dont il ne se dégage aucune atmosphère (à part deux ou trois courts du début).

Quant aux histoires d’amour dans ce Paris du XXIe siècle, elles sont à l’image de leur temps et ont trop souvent la mort pour faire-valoir. De plus, l’excursion se poursuit à un rythme effréné qui ne nous donne guère le temps de nous émouvoir. 5 minutes pour un court, c’est trop court ! Après une enfilade de 18 films, subsistent l’impression d’une compilation fourre-tout, un patchwork d’images qu’on a du mal, le générique de fin passé, à se remémoriser et à identifier.

Un concept original, un exercice de style périlleux, qui reste tout de même très académique. Une véritable leçon de cinéma qui nous donne à mesurer toute l’ampleur de la difficulté. Au final, on distribue les notes : pas de zéro pointé, mais pas mal de hors sujet. Des courts très moyens, dans l’ensemble, avec quelques mentions spéciales. Si certains réalisateurs nous livrent des perles en 5 minutes, d’autres ne s’expriment qu’à moitié et laissent une impression d’inachevé, voire d’incompréhension (une séance de rattrapage, tout de même, avec la solution dans le générique de fin !)

Peu convaincant d’un point de vue cinématographique.

Paris, je t’aime… moi non plus !

Aline Vannier-Sihvola

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Un ange passe…

ANGEL-A

  • Un film de Luc Besson
  • Avec : Jamel Debbouze, Rie Rasmussen
  • Genre : Comédie romantique
  • Durée : 1 h 30
  • Sortie : Le 1er septembre 2006

André (Jamel Debbouze), escroc criblé de dettes et menacé de mort par ses créanciers, est au bout du rouleau. Complètement paumé et désespéré, il décide d’en finir avec sa vie de minable en se jetant du haut d’un pont. Mais, au même moment, une belle inconnue s’apprête à faire la même chose et lui vole la vedette en sautant la première dans la Seine.

André plonge sans hésiter et lui sauve la vie. Commence alors entre cette superbe créature blonde, Angela (Rie Rasmussen), et le petit André une véritable histoire d’amitié. 

Il y a les inconditionnels de Luc Besson, ceux qui attendent impatiemment les « Taxis » à grand renfort de cascades et d’effets spéciaux, ceux qui croisent volontiers « Léon » ou « Nikita » en quête de frissons dans le dos ou bien ceux encore qui plongent en apnée dans « Le Grand Bleu ». Et puis, il y a les autres. Tous ceux pour qui le cinéma de Luc Besson sonne creux.

Cette fois-ci, avec Angel-A, Luc Besson innove en nous livrant un conte des temps modernes qui, loin de verser dans le spectaculaire, aurait plutôt tendance à vouloir miser sur le fantastique. Pour son dixième film, Luc Besson a, en effet, privilégié la sobriété, opté pour une mise en scène posée, plus intimiste, sans grands effets techniques. Un nouveau genre, certes… mais qui n’en laisse pas moins perplexe.

Pari, apparemment, osé, mais Paris, assurément, réussi ! Le film est en effet une succession de magnifiques plans de Paris en noir et blanc : superbes décors parisiens aux éclairages et cadrages à la Doisneau, jeux d’ombre et de lumière, contrastes bien équilibrés qui renforcent cet aspect fantastique. Les deux personnages évoluent dans un Paris presque désert (sans ses voitures, ses bruits, sa population, il nous est, du reste, à peine familier !) comme ils se baladeraient dans notre imaginaire. Un conte onirique sur fond de carte postale – qui rappelle Amélie Poulain, la couleur en moins ! Cependant, il ne suffit pas, encore une fois, d’aligner de belles images pour faire un bon film.

ANGEL-A raconte l’histoire d’un gars qui ne s’aime pas et qui va apprendre à s’aimer. Tout un programme ! L’histoire, un peu mince toutefois, a tendance à faire du surplace et n’évolue pas. Le scénario, étiré sur une heure et demie, s’essouffle vite, d’autant que les dialogues ne font pas dans la dentelle. Le film s’enfonce petit à petit
dans une philosophie de comptoir un brin pesante au fil de scènes très bavardes. Ce serait un moindre mal, si nous n’avions toutes les peines du monde à comprendre les répliques ânonnées et exagérément articulées de Rie Rasmussen, qui aurait certainement gagné à travailler son accent français ! Avec son physique d’échassier impressionnant (3 têtes de plus que Debbouze) et son faciès d’ange, on l’aurait davantage pressentie pour un rôle muet.  

Quant à Jamel Debbouze, il pourrait presque être touchant si l’on ne connaissait déjà son répertoire, ses mimiques et ses pitreries. Ses réparties de petit escroc repenti, bien fignolées et prêtes au quart de tour, font écho au verbiage ininterrompu de la grande blonde qui se la joue cheftaine musclée. Tout cela prend une tournure moralisatrice assommante. Comme le film est porté de bout en bout pas son duo d’acteurs, il n’est pratiquement pas un plan où on puisse leur échapper. Cela fatigue à la longue. 

Beaucoup trop de gesticulations et peu d’émotion. 

Faute de scénario, ce film apparaît donc plutôt comme un exercice de style. Un parti pris esthétique quelque peu poussé à l’extrême qui pourrait même finir par irriter tant les plans sont cadrés… à encadrer, presque ! 

Tout compte fait, Luc Besson n’avait pas grand chose à raconter. 

Un ange est passé…

Aline Vannier-Sihvola

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Toccata… et fugue en soi majeur

DE BATTRE MON COEUR S’EST ARRÊTÉ

  • Un film de Jacques Audiard
  • Avec : Romain Duris, Niels Arestrup, Linh-Dan Pham
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 47
  • Sortie : Le 21 avril 2006
  • 8 César, dont celui du Meilleur film et celui de la Meilleure réalisation

Tom, petit magouilleur immobilier aux méthodes peu orthodoxes – activité qu’il a, du reste, héritée de son père, également marchand de biens véreux –, décide, à la faveur du hasard, de donner une nouvelle direction à sa vie et de reprendre le piano abandonné à la mort de sa mère, pianiste concertiste de renom. 

De battre mon coeur s’est arrêté est un remake très libre de Mélodie pour un tueur (Fingers, de James Toback), sorti en 1978. L’atmosphère crépusculaire, chère au « film noir », est ici assez glauque, décrivant le milieu malsain et électrisé dans lequel évoluent Tom (Romain Duris) et ses acolytes.

Deux mondes parallèles s’opposent en permanence, se percutent, s’entrechoquent : le monde cynique de petits escrocs à la petite semaine qui délogent les squatters à coups de battes de base-ball et le monde de la musique (classique) aux gestes amples, au doigté souple et léger, sur lequel le temps ne semble pas avoir de prise. D’un côté, des bars et des discos sur fond d’électro-techno saturée, de l’autre un piano, une répétitrice chinoise avec la musique pour seule langue de communication. 

Tiraillé entre l’univers paternel et l’univers maternel – deux univers inconciliables –, Tom va naviguer entre les deux et engager une lutte acharnée avec lui-même pour rompre avec l’un et renouer avec l’autre. La musique servira d’exutoire à la violence trop longtemps accumulée en lui, mais cela ne sera pas sans meurtrissures au coeur, à l’âme et au corps. Au passage, le réalisateur Jacques Audiard nous embarque dans ce voyage initiatique que nous accompagnerons, sous tension, jusqu’à son terme, jusqu’à la rédemption possible.

La caméra à l’épaule, nerveuse, d’une très grande mobilité sert une mise en scène qui accroche par son énergie et son tempo bien rythmé. Jacques Audiard filme au plus près les personnages, captant leurs moindres regards, leurs moindres frémissements. Une image à fleur de peau, d’une rare intensité émotionnelle, qui pénètre l’intimité des personnages et met à nu les conflits intérieurs auxquels ils sont en proie. Plus particulièrement centrée sur le personnage principal, la caméra, très sensuelle, effleure en plans serrés l’écorché vif qu’interprète brillamment Romain Duris. Elle nous transmet cette violence quasi animale à peine maîtrisée qui l’habite, dont la forme la plus intéressante surgit dans ses rapports avec le piano. Il s’y oppose comme à une personne, l’affronte physiquement, avec fureur et passion. Mais, à l’image d’un amour de jeunesse délaissé dont on entreprend la reconquête, le piano ne se laisse pas faire par ce reconverti surexcité. La tension, les pulsions émotionnelles qui explosent au bout de ses doigts butent sur le clavier. Refoulées au départ, elles seront peu à peu canalisées, maîtrisées. La façon dont Tom se réapproprie par « touches » successives le piano traduit le long chemin initiatique que devra parcourir ce personnage impulsif et tourmenté en quête d’identité.

Pour ce qui est des dialogues, ils sont percutants et sonnent juste. Ce n’est pas pour rien – se prend-on à penser – que Jacques Audiard est le fils de son père (!?) Tout est juste dans la description des petites raclures survoltées, dans la façon de rendre compte de la vulgarité mercantile et cupide de leur milieu.

L’incommunicabilité entre le père et le fils – si proches et si éloignés –  est également très bien rendue dans toute sa complexité. Image duelle du père – un impressionnant Niels Arestrup –, à la fois perçu comme un modèle et un repoussoir. La stature puissante et la personnalité écrasante de Niels Arestrup – qui emplissent, sans forcer, tout l’écran – suffisent à elles seules à démontrer l’emprise qu’a pu et peut encore avoir le père sur le fils.

Le film est incroyablement habité par Duris qui, totalement investi dans ce personnage de paumé torturé, réalise une performance étonnante, exceptionnelle, et réussit à nous communiquer son mal de vivre.

Un bémol, toutefois, dans la partition : hormis la répétitrice chinoise – impeccablement interprétée par Linh-Dan Pham –, les personnages féminins sont des pièces rapportées et ne servent que de faire-valoir à un Duris qui a un peu trop tendance à envahir l’écran et accaparer tous les plans. 

Un film charnel, d’une sensibilité à fleur de peau, servi par une mise en scène dynamique et une interprétation remarquable de tous les acteurs qui donnent pleinement corps à leurs personnages.

Aline Vannier-Sihvola

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Chronique de la misère moderne

L’ENFANT

  • Un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne
  • Avec : Jérémie Regnier, Déborah François
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 35
  • Sortie : Le 24 mars 2006
  • Palme d’or au Festival de Cannes 2005

Sonia, une toute jeune mère, vient d’accoucher. Le bébé en pleurs dans les bras, elle court la ville pour retrouver Bruno, le père de l’enfant. Le jeune couple vit au jour le jour des vols à la tire et des petits trafics de Bruno. Ce dernier, insouciant et immature, va devoir faire le difficile apprentissage d’être père.

Avec « L’enfant », les frères Dardenne nous plongent, une fois de plus, dans un univers de précarité matérielle et morale, un monde de solitude affective et de survie. Ils nous livrent sans ménagement, avec le réalisme rude auquel ils nous ont habitués, le destin d’êtres à la dérive, et portent un regard dur, mais juste, sur une société dépourvue de repères pour une certaine jeunesse. Une écriture sèche, une mise en scène au cordeau, des plans serrés sans artifice et sans musique sur des décors indéfiniment gris : à l’évidence, pas de concession non plus pour le spectateur. Rien pour nous aider, du moins au départ, à rentrer dans l’histoire – quelque peu exaspérante de ce couple immature – et nous guider dans la vie morne et morose des personnages. Et pourtant les émotions sont au rendez-vous, même si elles sont souvent contradictoires et moins fortes que dans « La promesse » (leur « vrai » premier film, comme ils se plaisent eux-mêmes à le présenter).

Fidèles à leur mode de tournage de prédilection, les frères Dardenne utilisent une caméra à l’épaule alerte, très mobile, au service d’une mise en scène minimaliste et quasi-documentaire. Cette caméra toujours en mouvement suit au plus près l’action comme elle capte l’émotion des personnages. Mais elle sait aussi s’attarder et prendre la mesure des moments forts du film, d’une rare intensité. Ainsi on n’oubliera pas le plan fixe sur le visage de Bruno qui traduit toute la complexité des sentiments auxquels il est en proie quand il abandonne le bébé, on se souviendra également du long plan-séquence de la course poursuite en scooter qui ne manque ni de souffle ni de suspense, et on gardera longtemps en mémoire la scène finale en prison qu’illumine un plan rapproché des deux visages des adolescents bouleversants d’émotion. Pas de sensiblerie, ni de pathos dans le cinéma des frères Dardenne qui n’ont pas pour habitude de sombrer dans le larmoyant en dépit des sujets qui s’y prêtent. 

Il faut dire que le film est servi par deux acteurs d’exception, Jérémie Regnier et Déborah François, qui interprètent magnifiquement leurs personnages. Jérémie Regnier, très convaincant, incarne avec brio et naturel ce jeune père/enfant d’une insouciance désarmante, d’une amoralité déconcertante. Bruno vit dans un monde où tout se vend, même l’invendable. En père indigne, incapable de faire face à ses responsabilités, il va en effet commettre l’irréparable. Tout comme il échange le butin de ses larcins contre de l’argent, il va troquer son enfant contre une liasse de billets. « C’est pas grave, on en fera un autre », argue-t-il face à l’incompréhension et à la colère de sa compagne Sonia. Et pourtant, en dépit de tout ce qui le rend détestable, voire haïssable, on va se prendre, malgré soi, de compassion pour cet être paumé, d’une vulnérabilité somme toute attachante, qui souffre douloureusement d’un manque affectif. La rédemption finale sera notre consolation, sa délivrance.

Quant à Déborah François, le film nous révèle une jeune comédienne pleine de talent qui communique avec force et justesse les sentiments qu’elle éprouve. Elle fait preuve également d’une grande sensibilité dans son jeu, et réussit, avec une rudesse de ton et de mouvements d’une force étonnante, à opérer le passage brutal de l’adolescence niaise et insouciante à l’âge adulte mature.  

« L’enfant », on s’en rendra vite compte, n’est pas tout à fait, ou du moins uniquement, celui que l’on croit. Le personnage de Bruno, père immature et irresponsable, va évoluer progressivement et acquérir en densité au cours du film. Dans la scène finale, bouleversante, Bruno semble enfin arrivé au bout de son long voyage initiatique et prêt à assumer sa responsabilité de père. Pour la première fois, il demandera des nouvelles de son fils en l’appelant par son prénom : Jimmy. Avec cette prise de conscience forcée mais salvatrice, le film s’achève sur le pardon et une note d’espoir dans un monde moins manichéen qu’il n’y paraît.

Aline Vannier-Sihvola

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L’oeil était dans la tombe…

CACHÉ

  • Un film de Michael Haneke
  • Avec : Daniel Auteuil, Juliette Binoche, Maurice Bénichou
  • Genre : Thriller psychologique
  • Durée : 1 h 55
  • Sortie : Le 20 janvier 2006
  • Primé au Festival de Cannes 2005 / Prix de la mise en scène

Georges, animateur d’une émission littéraire à la télévision, mène avec sa femme Anne et leur petit garçon une vie plutôt tranquille et épanouie tant sur le plan familial que professionnel. Ce bel équilibre va soudain basculer lorsqu’un jour ils reçoivent une cassette vidéo, filmée clandestinement, qui donne à voir leurs allées et venues depuis la rue. Les cassettes, accompagnées de dessins morbides, se multiplient. Elles semblent avoir jeté leur dévolu sur Georges, révélant chaque fois un pan plus intime de son passé. L’hypothèse d’une mauvaise blague rapidement écartée, reste la menace d’une présence constante qui n’a de cesse de le harceler, lui et sa famille. Le passé enfoui refait surface, une culpabilité longtemps refoulée commence alors de tarauder Georges, de déstabiliser son couple, sa famille. Qui se cache derrière cette caméra ? Quel est cet oeil inquisiteur qui les traque ?

Dans la lignée de Funny Games et après Le temps du loup, Michael Haneke nous entraîne à nouveau dans un monde froid et inquiétant où il nous donne à voir, cette fois, l’homme se débattre avec sa conscience. Mais il aura pris soin, avant cela, de nous installer aux premières loges. Dès la première séquence – un plan fixe de plusieurs minutes –, le spectateur est pris en otage. De main de maître, dans un style dépouillé et totalement maîtrisé, Haneke fixe d’entrée les règles du jeu et réussit le tour de force de manipuler pendant près de deux heures acteurs comme spectateurs. 

Les plans fixes se répètent. Le direct et le différé se côtoient, se superposent pour mieux nous décontenancer. On ne sait plus très bien, à vrai dire, si on est dans la vérité ou le mensonge. Cette ambiguité est du reste savamment entretenue dans le jeu des personnages. Haneke réussit ainsi à distiller un malaise, créant une atmosphère trouble et dérangeante. Et c’est bien là tout ce qui l’intéresse. L’histoire n’a tout compte fait que peu d’importance. Elle pourrait même être un prétexte. L’essentiel, c’est la réaction des protagonistes, spectateurs compris ! Haneke nous enrôle, à notre insu, dans son jeu pervers. Grand maître de la manipulation, le cinéaste ne nous lâche pas pendant près de deux heures et semble y prendre un malin plaisir. Il fait tout d’abord du spectateur son complice, le met dans la position inconfortable du voyeur. Puis, alors qu’on croyait voir sans être vus, on s’aperçoit, par de subtils glissements d’angles de prise de vue, que SA caméra est en fait l’oeil inquisiteur qui se fixe sur nos mensonges, nos peurs, nos lâchetés. Il nous renvoie, par personnage principal interposé, le reflet de nous-mêmes et nous met, sans autre forme de procès, face à face avec notre mauvaise conscience. Dans une mise en scène implacable, il traque, observe, dissèque avec une rigueur froide et impitoyable. Petit à petit, la menace se fait plus pressante, la tension monte, bien que maîtrisée. Mais où se situe le véritable danger ? Dans le « reproche » qui est fait à Georges, à l’extérieur de lui-même, ou bien dans le « reproche » qu’il se fait à lui-même, de l’intérieur ? Rongé par une culpabilité refoulée, le personnage de Georges est en permanence sur le fil du rasoir, en constante perte d’équilibre. Daniel Auteuil interprète à merveille cet homme traqué, complètement déstabilisé et dépassé par les conséquences d’une erreur de jeunesse, d’une jalousie de gosse. 

Dans cette pléiade d’excellents acteurs, à noter surtout la saisissante prestation de Maurice Bénichou (Majid), bouleversant de vulnérabilité et de force (tranquille). Juliette Binoche (Anne), sans artifice et d’un naturel décoiffant (!), n’est guère, quant à elle, épargnée par la caméra peu complaisante de Haneke. Pas plus, du reste, qu’Annie Girardot (la mère de Georges), filmée en gros plan dans une scène unique – splendide !

Qui se cache donc derrière cette caméra ? La fin est encore une fois énigmatique. Haneke nous donne un semblant de piste, mais la laisse délibérément ouverte. Le film n’apportera donc pas de réponses rationnelles aux questions posées et se refermera avec ses zones d’ombre. Y a-t-il seulement une énigme à résoudre ? Il est moins que certain que ce soit le but final du réalisateur. « Je veux faire sentir au spectateur combien il est manipulable », déclare-t-il. Objectif atteint. Par un travail de mise en scène magistral, Haneke fait la démonstration brillante de la manipulation dont nous sommes quotidiennement victimes. Il n’est, du reste, pas innocent que le réalisateur ait choisi, pour le personnage de Daniel Auteuil, un animateur de télévision, également manipulateur d’images. Haneke déclare encore qu’il veut, à travers ses films, « provoquer des réflexions, une inquiétude intérieure pour amener l’homme à progresser ».  Avec « Caché », il cherche surtout à se poser en moralisateur et à dénoncer tous les petits arrangements que nous passons avec notre conscience, autant de lâchetés – selon lui –, grandes ou petites, que nous portons en nous et qui gangrènent notre vie. 

A trop vouloir jouer les « redresseurs de torts », il pourrait finir – qui sait (?) – par nous agacer à la longue !

Aline Vannier-Sihvola

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ANATOMIE DE L’ENFER

Un film de Catherine Breillat

  • Avec : Amira Casar, Rocco Siffredi
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 17
  • Sortie : Le 6 avril 2004

Une jeune femme (Amira Casar), rejetée par son petit ami dans une boîte de nuit gay, tente de s’ouvrir les veines dans les toilettes. Elle sera sauvée par un homme (Rocco Siffredi), un inconnu avec lequel elle passera un contrat : pendant quatre nuits, dans une villa battue par les vents sur une falaise, elle lui offrira son sexe comme champ d’expérimentation, et le paiera pour qu’il la regarde « par là où elle n’est pas regardable ». Parcours initiatique entre le profane et le sacré qui culminera par l’offrande du sang « eucharistique »… !!!

La voilà donc qui nous revient. Cinq ans après Romance, elle remet ça. Elle, c’est Catherine Breillat qui se bat avec ses vieux démons et n’en finit pas de régler des comptes avec les hommes, les femmes, sa sexualité… sa féminité.

Anatomie de l’enfer est un film très anatomique, clinique et froid joué par des acteurs aussi raides et peu sensuels que s’ils avaient avalé le manche d’un… trident ! (voir travaux pratiques dans le film). Rocco Siffredi, l’acteur fétiche de Breillat, nous revient dans un premier rôle. Mais si sa prestation dans Romance se limitait à un rôle muet, cette fois-ci, il “cause” – alors que, de toute évidence, il aurait mieux fait de se taire. Avec un accent prononcé, il peine à déclamer des tirades interminables au verbiage pompeux. Amira Casar ne s’en sort, du reste, guère mieux ! Et Breillat, en voix off monocorde, encore moins ! Autant de lieux communs dont la banalité n’a d’égale que la prétention de leur auteur. Ce film n’est qu’une succession de masturbations pseudo-philosophico-gynécolo-intellectuelles qui n’échappent pas au ridicule. Breillat voulait choquer ; elle nous assomme !

Sans doute, d’aucuns diront qu’il faut se projeter au-delà de l’image que Catherine Breillat nous donne à voir pour la comprendre, pénétrer sa pensée. Mais on se prend à se demander : cela en vaut-il la peine ?

Aline Vannier-sihvola

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LE TEMPS DU LOUP

Un film de Michael Haneke

Affiche
  • Avec : Isabelle Huppert, Patrice Chéreau, Olivier Gourmet, Béatrice Dalle
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 53
  • Sortie : Le 27 août 2004

Cela commence comme un banal week-end à la campagne. Une famille – le père, la mère et deux enfants – débarque d’un monospace les bras chargés de cartons de provisions pour passer, semble-t-il, un séjour prolongé dans son chalet de vacances. Mais survient l’inattendu, l’inimaginable. Soudain, tout se dérègle. Ce qui devait être une histoire de famille devient alors un drame collectif.

Dans une première partie, nous suivons les membres de cette famille sur le chemin de l’errance et nous enfonçons petit à petit avec eux dans les ténèbres d’un monde de plus en plus étrange. Nous allons perdre tous nos repères. Symboliquement, c’est dans l’obscurité que nous sommes plongés tout au début du film. Une simple flamme de briquet pour nous dire l’angoisse qui envahit peu à peu les personnages… et la voix, dont la violence fulgurante déchire la nuit. Haneke va du reste donner tout au long du film une place privilégiée au son par rapport à l’image. Parfois à la limite du supportable.

Cette errance, tout d’abord en rase campagne, aux côtés d’une Isabelle Huppert sublime, nous conduira, dans une deuxième partie, jusqu’à un hangar désaffecté où s’est réfugiée une petite communauté dans l’attente d’un train hypothétique.

Comme le Dogville de Lars von Trier, Le temps du loup est une réflexion âpre et violente sur le comportement d’êtres humains confinés dans un espace clos et livrés à eux-mêmes. Comment nous comportons-nous quand les repères sociaux et moraux ont volé en éclats ? Quelle est la part de monstruosité que nous portons en chacun de nous ?

Mikael Haneke signe ici un film catastrophe à sa manière. La catastrophe est hors champ, et il nous laisse dans un flou spatio-temporel qui nous oblige à faire appel à notre imaginaire. On pense tout d’abord aux guerres qui ont ravagé les Balkans, aux réfugiés d’Europe de l’Est. Mais, petit à petit, le malaise insidieusement s’installe. Les fuyards ont notre visage, l’environnement est familier. Et si cette fois-ci la guerre frappait à nos portes ? A moins que nous ne soyons dans une chronique d’une fin du monde annoncée… Le titre du film est du reste tiré d’un poème germanique qui décrit le temps précédant l’Apocalypse. Haneke introduit ici l’idée que l’homme est un loup pour l’homme. En quelque sorte, l’enfer ce n’est plus les autres, c’est nous.

Atmosphère pesante, oppressante d’un huis clos terrifiant. Film glacé et dérangeant, car il nous renvoie notre propre image, nous confronte à notre inhumanité.

Et si le temps du loup était proche ?

Aline Vannier-Sihvola

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LES CHORISTES

Un film de Christophe Barratier

  • Avec : Gérard Jugnot, François Berléand, Jean-Baptiste Maunier, Jacques Perrin
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 35
  • Sortie : Le 17 septembre 2004

« Les Choristes » nous transporte dans la France de l’immédiat après guerre, dans une des ces lugubres maisons de redressement – symboliquement nommée ‘Fond de l’Etang’ – où ont échoué des enfants en proie à des situations familiales difficiles. Y débarque un nouveau surveillant, Clément Mathieu, « musicien raté, pion au chômage » comme il se définit lui-même. L’établissement, régi par le mot d’ordre ‘Action-Réaction’, est tenu d’une main de fer par le directeur Rachin, véritable tortionnaire d’enfants. Pour toute entorse au règlement, la sanction est immédiate. Clément Mathieu s’en émeut et va tenter d’apporter un peu d’humanité à ce lieu en initiant les jeunes chenapans en mal d’amour et de vivre au chant choral.

Le film est une petite merveille qui nous enchante non pas tant par l’originalité de l’histoire, somme toute assez simple et dépouillée dans sa mise en scène, que par l’émotion qu’il dégage. Christophe Barratier s’est en effet entouré de merveilleux comédiens qui jouent des personnages attachants, et a su mêler, avec intelligence et habileté, humour et sentiments.

Pas une fausse note pour ce film où tous les acteurs, y compris les enfants – époustouflants de naturel –, sont à l’unisson. Gérard Jugnot, émouvant dans le rôle de Clément Mathieu, campe un personnage à la bonhomie ronde et généreuse. On salue également la prestation de François Berléant qui interprète avec brio le directeur acariâtre et tyrannique de l’austère pensionnat. Quant au jeune chanteur prodige, Jean-Baptiste Maunier, il nous ravit par sa voix exceptionnelle et ses solos émouvants au sein de la chorale.

« Les Choristes » est un film dont on savoure à petites lampées tout le bonheur qu’il distille. Le chant des enfants est superbe. La magie opère, et on se laisse volontiers emporter dans l’univers fantastique de la musique et de l’enfance.

Un film généreux et sensible, plein de tendresse et de drôlerie. Un pur moment de bonheur.

« Les Choristes », premier long métrage de Christophe Barratier, a été sélectionné pour représenter la France aux Oscars 2005 dans la catégorie « Meilleur film étranger ».

Aline Vannier-Sihvola

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LUTHER

Un film de Eric Till

  • Avec : Joseph Fiennes, Alfred Molina, Jonathan Firth, Sir Peter Ustinov, Bruno Ganz, Claire Cox, Maria Simon, Mathieu Carrière
  • Genre : Drame historique
  • Durée : 2 h 04
  • Sortie : Le 22 octobre 2004

Portrait squelettique du moine allemand qui s’est opposé aux dérives de la toute puissante Eglise romaine, LUTHER offre une convaincante reconstitution historique mais, simplifiant les choses à l’extrême, ne parvient pas à présenter des personnages crédibles.

L’évolution de Martin Luther telle qu’elle est présentée dans ce film est proprement stupéfiante. D’une phase à l’autre de sa vie, on a du mal à reconnaître la même personne. Il passe sans transition du moine modèle au moine tourmenté par le doute, de l’élève curieux et respectueux au théologien hardi et railleur, chacune de ces transformations semblant se produire sous l’effet d’une baguette magique.

On peut, certes, comprendre que couvrir 25 ans d’une vie aussi riche que celle de Luther en deux heures tient de la gageure. Cependant, ça ne peut constituer une excuse valable pour proposer une vision du monde où l’ambiguïté individuelle n’a pas sa place, où on serait bien en mal de confondre les bons et les méchants. Une vision du monde qui appauvrit singulièrement le film.

Et même si c’est plus anecdotique, comment s’empêcher de regretter que Luther, moine allemand, passe tout le film à parler anglais ? A cet égard, le comble du vice étant d’avoir fait appel à l’excellent Bruno Ganz pour le rôle du directeur spirituel de Luther. Car si on peut, à la limite, tolérer que Joseph Fiennes joue un moine allemand en parlant anglais, il est plus difficile de comprendre pourquoi il est nécessaire d’utiliser un acteur allemand pour le faire parler… anglais.

Eric Till ne signe pas ici un film franchement désagréable mais, à l’image de la prestation cabotine de Peter Ustinov, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne fait pas dans la nuance !

Aline Vannier-Sihvola

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Le regard des autres

COMME UNE IMAGE

Affiche
  • Un film de Agnès Jaoui
  • Avec : Marilou Berry, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Laurent Grevill
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 50
  • Sortie : Le 19 novembre 2004
  • Prix du Scénario au Festival de Cannes 2004

« Comme une image » est une galerie de portraits d’êtres humains qui se cherchent dans le regard des autres, notamment une fille qui souffre de l’indifférence de son père, écrivain égocentrique à succès qui a du mal à regarder les autres tant on l’a habitué à se regarder lui-même.

Pour son deuxième long métrage, Agnès Jaoui signe ici une comédie de moeurs aux dialogues incisifs, d’une maîtrise et d’une justesse de ton irréprochables. La réalisatrice dépeint sans complaisance, mais avec subtilité et humour, les travers de personnages pas toujours très sympathiques, mais profondément humains et attachants. Une fois de plus, les inconditionnels du tandem Jaoui-Bacri ne seront pas déçus. Ces derniers trempent leurs plumes dans l’humour pour épingler cette fois, de manière férocement jubilatoire, le milieu littéraire parisien et les comportements hypocrites de notre époque.

Le dernier opus Jaoui-Bacri est certes du bel ouvrage, un film dans la lignée du « Goût des autres », avec des dialogues drôles et percutants (tout de même un cran au-dessous de l’écriture ciselée de « Un air de famille ») et des acteurs exceptionnels. Jean-Pierre Bacri, fidèle à lui-même en râleur désenchanté, campe un personnage à l’ego surdimensionné des plus détestables : odieux, comme on l’aime ! Face à lui, Marilou Berry, qui fait ses débuts à l’écran, est émouvante et d’une étonnante spontanéité.

Quant à Agnès Jaoui, superbe de retenue en professeur de chant un peu collet monté, elle nous fait partager sa passion pour le chant lyrique. Si la mise en scène est quelque peu immobile et conventionnelle, « Comme une image » n’en demeure pas moins un film fin, intelligent et drôle, aux dialogues savoureux.

Un vrai régal !

Aline Vannier-Sihvola

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Amélie s’en va-t-en guerre

UN LONG DIMANCHE DE FIANCAILLES

  • Un film de Jean-Pierre Jeunet
  • Avec : Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Jodie Foster, Ticky Holgado, Albert Dupontel, Jean-Pierre Darroussin, André Dussollier
  • Genre : Drame romantique
  • Durée : 2 h 15
  • Sortie : Le 21 janvier 2005

Alors que la Première Guerre mondiale touche à sa fin, une jeune femme amoureuse, Mathilde (Audrey Tautou), va se lancer corps et âme dans une formidable et longue (en)quête pour découvrir toute la vérité sur la disparition de son fiancé, Manech (Gaspard Ulliel), condamné à mort pour mutilation volontaire avec quatre de ses compagnons en 1917.

Jean-Pierre Jeunet nous offre avec ce film adapté du roman éponyme de Sébastien Japrisot une fresque monumentale qui met en scène la folie et les horreurs de la guerre de 14-18. A cet effet, Jeunet n’a pas lésiné sur les moyens : la reconstitution des tranchées est saisissante de réalisme. L’image est forte, et l’absurdité de cette première boucherie mondiale nous saute à la figure dans toute son abomination. Parallèlement, on suit la quête déterminée de Mathilde, dont le regard d’innocence, l’optimisme à toute épreuve et la gracieuse ingénuité contrastent avec la barbarie de la guerre. Un dosage subtil entre conte romanesque et drame épique. Toutefois, les astuces tant narratives que cinématographiques (voix off, flash-back, couleur de l’image) trop manifestement empruntées à Amélie agacent.

Pour ce qui est des personnages, Jeunet a une fois de plus fait appel à ses acteurs fétiches. Amélie/Audrey est égale à elle-même, (car)amélisée. Quant à Gaspar Ulliel, il est totalement dépourvu de charisme et peu attachant. Par contre, les seconds rôles sont magnifiquement interprétés, notamment Jodie Foster, bouleversante, et Marion Cotillard, intrigante. Les seules à véritablement susciter une émotion.

Film de guerre, comédie sentimentale et polar : à vouloir trop embrasser,… Dans tous les cas, le film est dépourvu d’intensité dramatique, d’où la difficulté d’accrocher à l’histoire. Par ailleurs, l’intrigue est un tantinet brouillonne, pour ne pas dire embrouillée. Les rebondissements de l’enquête sont parfois difficiles à saisir et à suivre tant le rythme est rapide et les trop nombreux personnages difficiles à distinguer. Ils défilent trop vite et manquent d’épaisseur. On a, de ce fait, d’autant plus de mal à s’attacher à l’un d’eux.

La photo est superbe, léchée, quelque peu esthétisante. Comme d’habitude, l’univers visuel de Jeunet nous donne à voir des plans dignes de cartes postales (notamment le Paris des années 20 couleur sépia). Chaque plan est soigneusement étudié, jusque dans les moindres détails, pour nous donner une image presque parfaite, d’une grande richesse picturale.

Jeunet est le cinéaste de l’emphase, de la surenchère esthétique, mais à force de perfection plastique, il finit par nous livrer un film lisse d’où l’émotion, on le regrettera, est absente. Un film que l’on peut voir comme un exercice de style audacieux et ambitieux. Un film, somme toute, qui séduit mais qui n’émeut pas.

Aline Vannier-Sihvola

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Un prince dans une épicerie

MONSIEUR IBRAHIM ET LES FLEURS DU CORAN

  • Un film de François Dupeyron
  • Avec : Omar Sharif, Pierre Boulanger
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 34
  • Sortie : Le 28 janvier 2005

Dans le Paris populaire des années soixante, un jeune garçon juif de 13 ans, Momo (Pierre Boulanger), vit seul, livré à lui-même, avec un père dépressif qui ne lui témoigne guère d’affection. Sa mère est partie depuis longtemps, et l’adolescent est chargé, avec le peu d’argent que son père lui donne, de gérer leur quotidien. Pour se distraire, Momo écoute les tubes à la radio, taquine sa petite voisine, séduit les prostituées de la rue Bleue et chaparde chez « l’arabe du coin », Monsieur Ibrahim (Omar Sharif). Ce dernier se prend d’affection pour Momo et entreprend de lui faire découvrir les plaisirs simples et essentiels de la vie. Il l’entraîne dans un périple initiatique qui s’achèvera en Turquie, pays de ses origines.

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est l’adaptation fidèle du roman éponyme d’Eric- Emmanuel Schmitt. L’auteur, qui définit son histoire comme « une fable, une leçon de vie, un voyage initiatique », a également cosigné, avec François Dupeyron, le scénario du film. C’est l’histoire belle et simple d’une amitié entre un vieux sage musulman et un jeune enfant juif. Telle une rencontre prédestinée, Momo va trouver en Monsieur Ibrahim le père qui lui manque. Ils vont s’apprivoiser l’un l’autre, apprendre à s’écouter et à s’aimer. De la rencontre de ces deux solitudes va naître une formidable complicité. Le vieil homme va tenter d’inculquer la sagesse et quelques grands principes à Momo et, de son côté, le jeune garçon va donner une nouvelle jeunesse à l’existence engourdie de Monsieur Ibrahim.

Ce film, sensible et émouvant, vaut essentiellement pour la remarquable prestation d’Omar Sharif en vieil épicier musulman. « Il fallait un prince dans l’épicerie », explique Eric-Emmanuel Schmitt, « et Omar Sharif, qui représente pour tous Lawrence d’Arabie et Le Docteur Jivago, incarne avec majesté Monsieur Ibrahim. » Ce « prince » du cinéma, que l’on n’avait pas vu depuis bien longtemps, nous revient avec un regard sur l’enfance plein d’émotion et de tendresse, avec une philosophie de la vie pleine de sagesse et de poésie. Il campe admirablement le personnage de Monsieur Ibrahim qui semble si bien lui ressembler. Sans grandiloquence ni morceaux de bravoure, sans hausser le ton, Omar Sharif, d’une voix douce et calme, nous restitue toute la bonté, la tolérance et la paix intérieure qui habitent son personnage. Un rôle fait sur mesure, à la (dé)mesure de son talent. Il donne la réplique à Pierre Boulanger, jeune acteur très prometteur qui, dans ce premier rôle, est un petit garçon très attachant, étonnant de naturel.

A noter le passage éclair, mais non moins remarqué, d’Isabelle Adjani en Bardot très glamour et sexy. Toujours dans l’esprit Nouvelle vague et pour les nostalgiques de l’époque bénie dite « yéyé, le film est rythmé par de jolies mélodies des sixties.

Un film généreux et optimiste, en forme de conte initiatique sur l’apprentissage de la vie.

Si vous ne l’avez pas encore vu, précipitez-vous dans les salles !

Aline Vannier-Sihvola

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La femme africaine en marche

MOOLAADÉ

  • Un film de Ousmane Sembene (Sénégal)
  • Avec : Fatoumata Coulibaly, Maïmouna Hélène Diarra, Salimata Traore, Aminata Dao, Dominique T. Zeida
  • Genre : Drame
  • Durée : 2 h 00
  • Sortie : Le 5 août 2005 

Il y a sept ans de cela, Collé Ardo soustrayait son unique fille à la coutume de l’excision et refusait de la soumettre à ce rite de purification barbare. Aujourd’hui, ayant entendu parler de cet acte de résistance, quatre fillettes que l’on s’apprête à exciser se réfugient chez Collé Ardo et lui demandent le Moolaadé, “droit d’asile” en langue peul.

Le village est en ébullition, deux valeurs s’affrontent : la Salindé (antique tradition de l’excision) et le Moolaadé (asile et protection).

“Moolaadé”, splendide film africain dont la beauté, pour une fois, ne réside pas dans des images de paysages à vous couper le souffle, mais dans la dignité des femmes d’un petit village – autant de personnages hauts en couleur – qui défendent leur liberté et refusent de se soumettre aux hommes. A travers la fiction et une narration subtile dont la sobriété ne donne pas moins de force au message, le film aborde le problème de l’excision et montre la rébellion des femmes africaines face à cette tradition ancestrale. Collé Ardo, elle-même excisée, incarne le conflit entre tradition et modernité. Le réalisateur sénégalais Ousmane Sembene souligne, à ce propos, le rôle essentiel des médias dans l’évolution des idées de cette Afrique rurale. Ainsi, les hommes du village, cherchant la cause de la désobéissance de leurs femmes, confisquent tous les postes de radio supposés corrompre l’esprit des villageoises, et y mettent le feu. On brûle les radios comme en d’autres temps on a brûlé les livres ! Magnifique scène que celle de ces transistors empilés devant la mosquée qui brûlent et continuent à émettre, symbolisant ainsi la résistance des femmes.

Avec ce film poignant, Ousmane Sembene rend ici une nouvelle fois hommage à la Femme. “Moolaadé”, deuxième volet de son triptyque “Héroïsme au quotidien”, fait en effet suite à “Faat Kiné” ; le troisième volet, “La confrérie des rats”, est en cours de tournage.

Par cet acte militant, voire contestataire, le cinéaste sénégalais Ousmane Sembene (82 ans) manifeste l’engagement des hommes africains dans cette lutte contre l’excision que l’on a trop souvent tendance à qualifier de “féministe”.

“L’excision est pratiquée dans 38 des 54 Etats membres de l’Union africaine. Quelle que soit la méthode employée (classique ou moderne), exciser est une atteinte à la dignité et à l’intégralité de la Femme. Je dédie “Moolaadé” aux mères, femmes qui luttent pour abolir cet héritage d’une époque révolue.” Ousmane Sembene

Lire Entretien avec Ousmane Sembène sur cinefinn.com

Aline Vannier-Sihvola

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Camaïeu de silences bleus

LES MOTS BLEUS

  • Un film de Alain Corneau
  • Avec : Sylvie Testud, Sergi López, Camille Gauthier
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 54
  • Sortie : Le 11 novembre 2005

Les mots bleus », c’est l’histoire belle et émouvante d’une relation fusionnelle entre une mère et sa fille. Clara (Sylvie Testud), suite à un traumatisme survenu dans son enfance, a refusé d’apprendre à lire et à écrire. Sa petite fille Anna (Camille Gauthier) refuse, quant à elle, de parler. La mère et la fille se sont enfermées dans un monde en apparence feutré et rassurant où amour, partage et complicité semblent devoir suffire à leur bonheur.

Mais c’est sans compter avec la violence et l’incompréhension du monde extérieur auxquelles elles se heurtent : Anna est rejetée par ses camarades de classe, et Clara n’a d’autres interlocuteurs que les oiseaux de l’oisellerie dans laquelle elle travaille. Clara est alors contrainte de placer Anna dans une école pour sourds-muets, dont le directeur/éducateur, Vincent (Sergi López), ne va pas tarder à déceler que le véritable problème réside dans la relation mère-fille – une relation où l’amour est étouffé par la peur : la peur des mots, des autres… la peur de communiquer, de se livrer.

Je lui dirai les mots bleus, les mots qu’on dit avec les yeux… C’est sur cet air, chanson-titre de Christophe, décliné sur tous les modes, que se déroule le joli film d’Alain Corneau, adapté de « Leur histoire », roman de Dominique Mainard sur l’incommunicabilité. « Les mots bleus » raconte avec subtilité et une infinie pudeur l’histoire d’êtres en souffrance, prisonniers de leurs peurs, et qui vont devoir faire l’apprentissage du bonheur en allant les uns vers les autres. Difficile parcours que celui de la découverte de soi à travers le regard de l’autre.

Une fois de plus, Alain Corneau place au centre de ses préoccupations l’impossibilité de communiquer. Les angoisses d’une mère névrosée et le mutisme dans lequel s’est enfermée sa fille sont traités avec doigté par le réalisateur qui a évité tous les écueils que pouvait faire redouter le sujet. Ici, pas de dramatisation exagérée ni de misérabilisme. Il joue essentiellement sur des rapports émotionnels, avec finesse, dans la retenue. Une mise en scène feutrée et des plans rapprochés contribuent également à accentuer l’intimité du film et à susciter une vraie émotion.

Ce film, d’une sensibilité à fleur de peau, est, par ailleurs, servi par de magnifiques acteurs. Sylvie Testud, plus fragile et pathétique que jamais, incarne parfaitement la détresse du personnage de Clara, en permanence sur la corde raide. Le regard égaré et les cheveux (savamment) décoiffés, elle interprète le rôle de cette mère possessive, gagnée peu à peu par une peur paralysante qui lui fait perdre ses repères au fur et à mesure qu’Anna retrouve sa voix perdue. La grâce fragile de Sylvie Testud contraste avec la démarche quelque peu pataude et maladroite de Sergi López, cet éducateur tout en rondeurs qui, avec une inaltérable sérénité, amortit les brusques assauts de la farouche Clara. Mais qu’on ne s’y trompe pas, en dépit de ses airs de costaud, Vincent n’en est pas moins, lui aussi, enfermé dans un mal-être. Deux écorchés vifs de la vie, deux êtres en quête de dialogue, emmurés dans des non-dits douloureux, que la petite Anna, malgré son mutisme, va libérer et réunir.

Deux trouées de bleu, toutefois, dans le ciel oppressant de ce monde cloisonné s’ouvrent, comme une bouffée d’oxygène, sur l’immensité de la mer. Deux échappées libératrices et salvatrices de Clara et Anna qui, submergées par un trop-plein d’angoisses, courent se réfugier dans leur petit cabanon face à l’océan. Par touches subtiles, à peine effleurées, la mère et la fille libèrent une à une, dans cet univers qui n’appartient qu’à elles, leurs émotions enfouies. Les séquences défilent comme un ruban d’aquarelles où le temps semble être suspendu au bout des ailes des goélands. Moments de pure poésie.

Un joli film chuchoté où la parole est rare, mais où le regard bleu intense d’une petite fille réussit ce tour de force de faire exister des dialogues muets… portés par ces « mots bleus » que nous chante Christophe, ceux qui rendent les gens heureux.

Une partition développée sur un tempo subtil et léger, à peine perceptible, comme un frémissement.

Aline Vannier-Sihvola

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A l’ombre des Lolitas en fleur

INNOCENCE

  • Un film de Lucile Hadzihalilovic
  • Avec : Marion Cotillard, Hélène de Fougerolles
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 58
  • Sortie : Le 18 novembre 2005

Un pensionnat, isolé du reste du monde en pleine forêt, initie des jeunes filles à l’art de la danse et aux sciences naturelles. Une fillette, dernière recrue de l’école débarquée dans un cercueil, découvre avec les yeux de l’innocence les règles et rites insolites qui régissent l’établissement.

C’est plutôt sous des abords paisibles et dans une atmosphère feutrée où le monde des adultes est peu représenté que commence l’éducation corporelle de jeunes Lolitas en jupettes plissées et petites culottes blanches. Aux ébats joyeux et aux jeux innocents du début du film succède, petit à petit, une atmosphère plus pesante où s’insinue subrepticement une douce perversité. Les petites joies de l’enfance sont contrebalancées par un danger permanent qui n’est pas identifié et qui oblige le spectateur à construire sa propre représentation de la menace.

Outre le malaise qui s’instaure, aucune donnée temporelle ou spatiale ne permet de se déterminer par rapport au passé ou au présent et, au bout du compte, on ne sait si l’on évolue dans un monde fictif ou réel : nouvelle naissance après la mort, traversée du miroir et passage à une autre dimension ou bien projections de l’inconscient d’un Freud voyeur ? Le mystère restera entier jusqu’au bout. On est également un peu perdus par rapport à l’intrigue. On suit les chemins sinueux et sophistiqués empruntés par la réalisatrice sans bien saisir où elle veut nous mener.

Innocence est tourné sur le mode d’un cycle naturel, de l’arrivée de l’enfant au départ de la jeune fille, du passage de l’enfance à l’adolescence : métamorphose des corps de trois fillettes à différents âges, symbolisée par la chrysalide devenue papillon – thème récurrent de leurs (uniques) cours de sciences naturelles et de danse.

La réalisatrice a toutefois un peu trop pioché dans la symbolique freudienne et a tendance à en abuser : manoir isolé, forêt sombre, passages secrets, souterrains, clés, chemins interdits, mur infranchissable, etc. Un onirisme de conte de fées, mais les Alices de ces aventures-là ne sont pas, loin s’en faut, au pays des merveilles !

Un film troublant qui marque par sa beauté esthétique soignée et son atmosphère oppressante.

Lire Entretien avec Lucille Hadzihalilovic sur cinefinn.com

Aline Vannier-Sihvola

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La marche héroïque

LA MARCHE DE L’EMPEREUR

  • Un film de Luc Jacquet
  • Genre : Documentaire
  • Durée : 1 h 25
  • Sortie : Le 4 décembre 2005
  • Sélectionné pour l’Oscar du Meilleur documentaire

Ce film documentaire retrace la formidable épopée du manchot empereur en Terre Adélie qui, chaque année, prend possession de la banquise pour accomplir son rituel de reproduction et assurer ainsi la survie de l’espèce.

Epoustouflante entrée en scène de ces manchots qui jaillissent les uns après les autres d’un trou dans la glace et giclent comme des boulets catapultés sur la banquise. Mi-poisson, mi-oiseau, le manchot empereur est aussi agile et gracile en milieu aquatique qu’il est pataud et lourdaud sur la terre ferme. Infatigable bipède, il entame alors, de sa démarche « chaloupée », la longue et lente traversée de ces terres immaculées. Etrange et pathétique spectacle que ces longues files indiennes de milliers de manchots qui se dandinent, ailerons écartés, vers la destination finale de leur merveilleux voyage.

Le manchot règne en empereur sur ce royaume vierge. On croyait la banquise inhabitée : on y rencontre des colonies de manchots attroupés qui « tiennent conférence ». On la croyait inanimée et silencieuse : elle résonne de leurs cris et des chants de leurs parades nuptiales. Regroupés en rangs serrés pour affronter des blizzards d’une violence inouïe (jusqu’à 300km/h par des – 40ºC), les manchots ne doivent leur survie qu’aux étroites relations avec leurs congénères. Au passage, ils nous donnent une bonne leçon de solidarité et d’organisation sociale. Magnifique exemple, également, d’amour et de partage entre le mâle et la femelle qui se relayent pour donner la vie. On suit, en retenant son souffle, le périlleux passage de l’oeuf des pattes de la femelle à celles du mâle. C’est alors au tour du mâle de couver l’oeuf, bien au chaud dans les replis de sa peau, et de jeûner, alors que la femelle s’éclipse pendant deux mois pour aller se ravitailler. Un véritable plaidoyer pour l’égalité des sexes !

C’est dans cet univers aussi beau qu’impitoyable, dans cet environnement hostile et d’une âpre beauté que s’accomplit la plus extraordinaire des aventures qu’il nous est donné de voir : l’évolution en marche ! Il faut saluer là le véritable exploit d’endurance physique et mentale, sans oublier la performance technique, de Luc Jacquet et de son équipe qui ont tourné pendant neuf mois sur la banquise dans des conditions climatiques extrêmes.

Sur des images somptueuses et dans des décors naturels grandioses, la musique électronique d’Emilie Simon, aérienne et cristalline, contribue au frisson-glaçon sur fond de banquise.

Un bémol, toutefois : les voix off des trois narrateurs, interprétant et personnalisant un couple de manchots et leur petit, ajoutent une note anthropomorphique qui fait quelque peu perdre de son mystère et de sa magie à cette étonnante aventure.

Un film touchant dans lequel les manchots nous donnent une formidable leçon de vie et de courage, et nous font mesurer le manque d’humilité de l’homme face à la nature.

Aline Vannier-Sihvola

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La drôle de paix

JOYEUX NOËL

  • Un film de Christian Carion
  • Avec : Guillaume Canet, Daniel Brühl, Dany Boon
  • Genre : Drame historique
  • Durée : 1 h 56
  • Langues : français, anglais, allemand
  • Sortie : Le 16 décembre 2005
  • Sélectionné pour l’Oscar du Meilleur film étranger

Le film est inspiré d’une histoire vraie, cette fameuse nuit de Noël 1914 – en pleine guerre –, au cours de laquelle les Français et les Ecossais ont fraternisé avec les Allemands au milieu des tranchées pour un réveillon de la paix.

Un sujet magnifique, extra-ordinaire. Un immense sujet : la fraternisation (improbable) avec l’ennemi la nuit de Noël 1914. Et pourtant, malgré des scènes qui se voudraient poignantes, on a du mal à se laisser gagner par l’émotion. A vrai dire, il est difficile de faire film plus « cosmétisé » sur une guerre qui a été l’une des plus terribles du siècle dernier. On ne sent pas plus l’odeur des cadavres qu’on ne ressent la peur qui prenait les soldats aux tripes. Paradoxalement, ce côté « décor de théâtre climatisé » sert on ne peut mieux les intentions du réalisateur, à savoir dénoncer l’absurdité de la guerre.

Guillaume Canet et Daniel Brühl (dans des rôles matures, cette fois) jouent juste et interprètent avec sincérité leurs personnages. Par contre, Dany Boon en fait des tonnes en demeuré sympathique (Jerry Lewis avec un accent ch’ti !), alors que Benno Fürmann en ténor de l’Opéra de Berlin est aussi raide qu’un manche à balai. C’est, du reste, une fois de plus à travers la musique et le chant – très en vogue en ce moment – que s’opère ce rapprochement des frères ennemis, même si Diane Krüger en soprano danoise est peu convaincante.

Joyeux Noël n’en demeure pas moins un film populaire – au sens le plus noble du terme –, plein de générosité, de naïveté et de bons sentiments. Un vrai beau sujet dont la force de cette magnifique aventure humaine l’emporte sur bien des maladresses.

Il faut saluer aussi l’entreprise de Christian Carion qui, au prix d’un colossal travail d’exploration des archives et malgré toutes les embûches, a le mérite d’avoir mené son projet jusqu’au bout.

Alors, en cette période de fêtes, que les bons sentiments l’emportent, et Joyeux Noël !

Aline Vannier-Sihvola

THIS TRAIN I RIDE – documentaire de Arno BITSCHY en rediffusion sur ARTE

Ne pas manquer de voir ou revoir en accès libre sur ARTE la rediffusion de « This Train I Ride », film documentaire du réalisateur français Arno Bitschy dont la bande originale a été composée par le musicien australien Warren Ellis, fidèle acolyte de son compatriote rocker Nick Cave. (Lire entretiens ci-dessous)

THIS TRAIN I RIDE
ARTE – La lucarne
https://www.arte.tv/fr/videos/086154-000-A/this-train-i-ride/ (disponible jusqu’au 19 janvier 2021)

Dans sa case, « La Lucarne » – fenêtre télévisuelle audacieuse depuis plus de vingt ans – est, chaque lundi, un rendez-vous unique dédié au cinéma documentaire expérimental.

This Train I Ride Affiche
L’Amérique aujourd’hui. Un train de marchandises traverse le paysage tel un gigantesque serpent de fer. Un jour, Ivy, Karen, Christina ont tout quitté et bravé le danger pour parcourir le pays à bord de ces trains. Elles les attendent, cachées dans des fourrés, dormant sous les ponts des autoroutes.

A cette occasion, lire ou relire les deux entretiens qui suivent avec respectivement Arno Bitschy et Warren Ellis venus présenter leur tout dernier film « This Train I Ride » lors du Festival international du film de Helsinki – Amour et Anarchie en septembre 2019.

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ENTRETIEN AVEC ARNO BITSCHY
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Invité d’honneur du Festival international du film de Helsinki – Amour et Anarchie (19-29.09.2019), le documentariste français Arno Bitschy est venu présenter son dernier film intitulé « This Train I Ride »(2019), accompagné du compositeur et musicien franco-australien Warren Ellis qui en a composé la bande originale (lire également l’interview de Warren Ellis). Après un premier documentaire sur la ville de Detroit « Résilience » (2016) – portrait musical d’une ville en état de choc –,  Arno Bitschy s’embarque cette fois-ci dans son dernier film « This Train I Ride » avec trois jeunes femmes qui prennent des trains de marchandises aux Etats-Unis. Ce documentaire, dont le bruitage est réalisé par le Finlandais Heikki Kossi ( « Olli Mäki », « The Birth of a Nation », « Ad Astra », etc.), est co-produit par la société de production finlandaise Napafilms.

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Sans doute pour la première fois en Finlande, vous venez présenter au Festival Amour & Anarchie votre deuxième film documentaire « This Train I Ride », coproduit par la société de production finlandaise Napafilms. Comment est née cette collaboration ?
Le film est produit par Les Films du Balibari en France – c’est le point de départ –,  et Clara Vuillermoz, qui en est la productrice, est rentrée dans le film il y a trois ans, puisque je travaille sur ce film depuis plus de quatre ans. Je suis parti filmer une première fois, puis j’ai montré à Clara les images ; elle a adoré et, du coup, elle est rentrée dans le film. Par la suite, il y a un an maintenant, on a eu enfin ARTE et l’assurance d’une diffusion dans une de leurs cases qui s’appelle La Lucarne [le meilleur du documentaire de création – NDLR] et, dans ce cadre-là, on devait faire une coproduction avec des Finlandais. Les Films du Balibari sont dirigés par deux productrices Estelle Robin You et Clara Vuillermoz, et comme Estelle avait déjà travaillé avec Napafilms, c’est tout naturellement qu’elle a dirigé Clara vers cette société de production finlandaise.

Vous êtes venu, pour présenter ce film, accompagné du musicien australien Warren Ellis – qu’on associe à Nick Cave & The Bad Seeds et à de nombreuses musiques de films – qui a composé la bande originale de votre film. Comment s’est faite la rencontre avec Warren Ellis ?
Très simplement. Je lui ai envoyé un e-mail – du moins, à son agent –, parce que je savais qu’il vivait en France, qu’il s’était marié avec une Française et qu’il était accessible. C’est un artiste très connu mais qui ne fait pas de la musique de films pour l’argent mais plutôt par passion. Warren Ellis ne regarde pas le cachet, il regarde d’abord si ça lui plaît, s’il aime. Donc, je savais qu’avec notre petit budget, on pourrait quand même arriver à l’intégrer à notre projet si ça l’intéressait. J’adore son travail et je pensais que, pour ce film, ça pouvait être vraiment intéressant de travailler avec lui et qu’il pouvait ne pas tomber dans les clichés. C’est ainsi que j’ai envoyé un message à son agent, mais je n’ai pas eu de réponse. Et, trois mois plus tard, je pensais vraiment que c’était mort alors qu’en fait, quand Warren avait vu le message, il avait dit à son agent que ce film-là il voulait le faire. La productrice Clara a alors rencontré l’agent qui lui a confirmé la volonté de Warren de faire le film. Et après, la machine s’est mise en place très simplement et ça a été hyper facile. Entre nous deux, ça s’est très bien passé, ça a été très naturel. Warren Ellis est quelqu’un de très humble qui se met au service du film, en fait. J‘avoue que j’avais un petit peu peur au début par rapport à l’ego et je me demandais comment il allait se comporter. J’adore son travail mais je ne le connaissais pas personnellement. Toutefois, il avait l’air d’être quelqu’un d’assez simple. Et c’est exactement ce que j’ai eu en face de moi : quelqu’un qui se met au service du film et qui n’essaie pas de placer son nom ou son style. Il m’a alors envoyé des musiques et je lui disais si j’aimais ou pas, si ça marchait ou pas, et on a construit tout ça comme ça.

Lui avez-vous donné carte blanche ou bien avez-vous eu des requêtes ?
Au début, il m’a dit qu’il ne voulait pas avoir d’images et m’a demandé de lui donner des mots, des sensations, des émotions. Des mots comme peur, joie, liberté… ce genre de choses. Il voulait des choses abstraites pour commencer à travailler sur la musique et je lui ai donné des sons de trains parce que je voulais qu’il s’imprègne de la musicalité du bruit du train. Ce sont des trains de marchandises et c’est un élément très important dans le film : la présence du train et le son du train. Donc, je lui ai donné tout ça et il m’a envoyé cinq ou six petits morceaux. J’ai fait ensuite trois clips avec ces morceaux ; ça marchait étonnamment bien et c’était vraiment intéressant. Je suis monté de Lyon à Paris et les lui ai montrés. Il a adoré. On a alors passé la journée ensemble à papoter, à échanger. Il m’a fait écouter plein de sons. La relation s’est faite comme ça. Après, il m’a renvoyé d’autres musiques, et je lui disais si ça marchait ou pas. Puis le montage s’est fait avec l’excellente monteuse qu’est Catherine Rascon, et on a commencé à placer les sons. J’ai montré le film à Warren une fois arrivés au montage final. On est alors revenus en studio et on a retravaillé la musique pour rajouter des choses, réarranger la musique, en fait. Et après, on est passés au mixage.

Heikki Kossi, bruiteur/Foley artist, a travaillé sur votre film avec son équipe. Le connaissiez-vous de réputation ? Et quelles sortes de bruitages sont effectués sur un film tourné pratiquement entièrement en pleine nature ?
J’avoue que je ne connaissais pas du tout Heikki. Et je n’avais jamais travaillé avec un bruiteur auparavant. C’était pour moi une première expérience. En fait, je ne savais pas quoi attendre et ça a été un peu une découverte de même que la manière de travailler avec les bruiteurs. C’était vraiment étrange car ce n’est pas forcément ce qui se fait pour le documentaire. Donc, ça a été un peu compliqué au début pour arriver à se comprendre, et je dois dire que je n’ai vraiment compris que sur la fin. Au début, ça paraît surprenant. On se dit qu’il ne va pas mettre des bruitages partout. Mais c’était d’autant plus intéressant dans ce film que j’ai réalisé une bonne partie du tournage tout seul avec un micro caméra, et donc le son était pauvre. J’ai eu deux fois un preneur de son sur six tournages. Il fallait, par conséquent, enrichir le son, enrichir les voix quand je parle, par exemple, avec les filles lorsqu’on est en voyage. Si on veut arriver à faire ressortir la voix, il faut qu’on filtre tout le reste. Donc, Heikki et son équipe recréent et donnent ainsi beaucoup plus de profondeur au son en recréant les sons. Après, il a juste fallu que je leur pose mes limites pour que ça ne sonne pas faux et qu’on reste dans quelque chose qui soit réel. Je dois dire que je suis hyper content du résultat. Ça a été assez épuisant, j’avoue, mais c’était hyper intéressant et au final, je n’ai pas l’impression qu’on sente que c’est bruité. Par contre, si on pouvait faire un comparatif entre pas bruité et bruité, on verrait, à mon avis, une sacrée différence. Ça amène beaucoup plus de puissance au son.

Comment est né ce projet de film documentaire ?
Je connaissais le milieu des hobos aux Etats-Unis, les vagabonds. La culture hobo, c’est quelque chose qui fait partie de la culture américaine depuis la Grande dépression. Il y a de la musique hobo et il y a même un festival pour les hobos aux Etats-Unis. Ça fait partie du folklore américain. Je fais de la musique et, il y a une quinzaine d’années, je suis parti en tournée aux Etats-Unis jouer dans un groupe de punk rock. Et là, j’ai découvert que des punks prenaient aussi des trains et avaient un peu récupéré cette culture hobo. Ça m’intéressait et j’ai gardé cette idée dans un coin de ma tête. Plus tard, je suis tombé sur les photographies d’un certain Mike Brodie qui est quelqu’un qui a fait de la photographie en prenant des trains, en vivant cette vie-là. Et ce qu’il a fait est magnifique. Il saisit vraiment cet instant de liberté totale, les yeux des gens. Et, du coup, ça m’a ramené ce projet en tête. J’ai donc commencé à écrire sur lui parce que ce gars-là a fait des photos pendant ses voyages en prenant des trains et quand il a arrêté de prendre des trains, il a arrêté de faire de la photo et il est devenu mécanicien. Il ne fait plus de photos. Il n’a, du reste, jamais fait d’autres photos que ces photos dans les trains. C’était donc le point de départ de mon écriture mais, au final, je me suis rendu compte que ça ne marcherait pas avec lui, d’autant que lui-même n’était pas intéressé. C’est alors que j’ai pris conscience qu’il y avait beaucoup de filles, avec le mouvement punk, qui s’étaient mises à prendre des trains, ce qui n’était pas le cas avant. Ça a fait son petit cheminement et je me suis dit que c’était quand même intéressant de travailler sur des filles. C’est beaucoup plus puissant, en fait. Je ne voulais en aucune façon faire un documentaire sur des punks, sur des marginaux qui se défoncent, sur des gens qui s’autodétruisent. Je voulais quelque chose qui aille plus loin. Et, du coup, chez les femmes il y avait quelque chose de vraiment intéressant. J’ai rencontré une dizaine de femmes qui avaient pris ou qui prenaient des trains pour faire des interviews, juste discuter et c’est alors que je me suis rendu compte que le film, il était là. C’était un film sur des femmes en recherche de liberté et sur ce que le train leur avait donné, c’était ça qui m’intéressait. Le train transforme les femmes et elles sont devenues libres en prenant les trains. C’est la métaphore de leur transformation. Et voilà. Le film est né comme ça.

Votre film s’intitule « Libres !» en français. Mais le sont-elles vraiment ? Il y a surtout une quête de l’identité. Vous demandez, du reste, à l’une d’elles ce que ce voyage – sans destination préalable – lui a appris. Et on serait tenté de vous demander ce que la réalisation de ce film, ce vagabondage cinématographique vous a apporté ?
Tout d’abord, je dirais qu’on n’utilise plus le titre « Libres ! », on garde juste « This Train I Ride ». Ce n’est pas un titre facile à prononcer pour les Français, mais le problème c’est qu’il y a plein d’autres choses qui ont été appelées « Libres ! », et ça n’arrête pas. Il y a encore un film qui va sortir qui s’appelle « Libres », il y a un parfum, il y a un mouvement politique, etc. Quant à ce que la réalisation de ce film m’a apporté, je dirais énormément. J’ai appris à apprécier la solitude, quelque chose avec laquelle j’avais du mal avant. La première fois où je suis parti, je suis parti avec un ami preneur de son. C’était plus rassurant quand je partais avec quelqu’un. Après, Clara, la productrice, m’a poussé à partir tout seul. Ça ne le faisait pas trop car je n’avais jamais fait ça. Et puis, avec les filles, au début c’était un peu nébuleux. Pas simple pour se retrouver, même si à chaque fois ça s’est fait, pour savoir ce qu’on allait faire, si on allait prendre des trains, etc. Mais je pense que c’est là que c’est devenu vraiment intéressant avec elles parce que j’étais dans la même position qu’elles. La première fois que je l’ai fait, c’était avec Karen, et ça a été vraiment génial. Je me suis rendu compte alors qu’on vivait le truc ensemble parce que, de toute façon, on vivait l’aventure ensemble. J’avais mon sac à dos avec mon matos, on partait et il se passait ce qu’il se passait. Et ça m’a énormément appris. J’ai adoré et je partirai le refaire, même si c’était épuisant. Ça a été vraiment dur mais, en même temps, c’était génial. Après, quand on y repense – et c’est toujours pareil avec ce genre d’expérience –, une fois qu’on est bien calé sur son canapé, on se dit que c’était génial. Dans le vrai, il y avait beaucoup de moments où je me demandais dans quelle galère j’étais et pourquoi je faisais ça… et je me le suis demandé quand même un paquet de fois. Mais voilà. C’est fait et je passe à autre chose.

Votre premier documentaire « Résilience » (2016) était un road trip à travers Detroit, encore un voyage insolite. Est-ce une façon de poser à chaque fois un autre regard sur notre société ?
Oui. De toute façon, je pense que le principe du documentaire, c’est justement de présenter un regard un peu différent. Du moins, c’est ce qui m’intéresse. Si tout le monde regarde dans un sens, je vais aller faire un pas de côté et essayer de trouver ce qui va nous surprendre. Je cherche ce qui surprend chez les gens et j’essaie de lutter pour ne pas tomber dans le piège, dans ce qui est attendu, dans les clichés. J’essaie de prendre le spectateur à contre-pied, en tout cas, de ne pas lui donner ce qu’il a envie de voir, de ne pas le mettre dans une position confortable. Mais « Résilience » n’est pas mon premier documentaire. J’ai, en fait, réalisé plusieurs documentaires à petit budget que j’ai auto-produits. Ce documentaire « This Train I Ride » est la suite – et je m’en suis rendu compte après – de deux autres documentaires que j’ai faits qui portent sur des femmes. J’ai fait un premier documentaire « Marie-France » (2007) qui raconte l’histoire d’une femme tatouée sur tout le corps, une Française qui portait sa vie sur la peau et qui exorcisait ses démons par le tatouage. Et après, j’ai fait un documentaire « Jazz » (2016) à Detroit sur une Afro-Américaine qui chantait des chansons de Billie Holiday. Et ces deux portraits étaient des portraits de femmes qui avaient souffert, qui avaient vraiment été très malmenées par la vie. Je voulais les mettre en lumière parce que c’étaient des femmes qu’on ne regardait pas. Moi, je les ai regardées en me disant qu’elles étaient belles et j’ai eu envie de montrer aux autres à quel point elles étaient belles. Mais c’étaient des victimes. Elles avaient été brisées par la société, par les hommes et donc, dans « This Train I Ride » – comme le troisième volet d’une trilogie… toutefois, en toute humilité –, je souhaitais justement que ces femmes ne soient pas des victimes, qu’elles soient fortes. Je voulais montrer que, malgré les souffrances infligées par les hommes et par la société, elles avaient trouvé le moyen de se libérer de tout ça et d’avoir quelque chose de positif. Les deux documentaires précédents, même s’ils sont beaux, sont quand même plutôt noirs ; ce sont des films durs parce que ce sont des vies qui sont brisées, mais pas dans « This Train I Ride » où les trois femmes que je suis sont un peu la note d’espoir pour Marie-France et Jazz qui sont mortes.

On voit au générique de fin la mention des villes New Orleans/San Francisco/L.A., etc. Combien de kilomètres ont été parcourus embarqués sur ces trains ? Et combien de temps a duré le tournage ?
J’avoue que je n’ai pas compté les kilomètres. Je n’ai pas traversé les Etats-Unis de part en part, même si ça m’aurait beaucoup plu. En fait, le tournage a duré quatre ans et j’ai fait en tout quatre voyages en train. Je n’ai pas le nombre de kilomètres en tête mais on a surtout parcouru l’ouest et le sud des Etats-Unis. L’est des Etats-Unis est plus compliqué. C’est plus petit, plus concentré et la sécurité est renforcée. Donc, cela aurait été beaucoup plus difficile pour nous de s’embarquer sur des trains.

Quelles ont été les plus grosses difficultés rencontrées pour réaliser ce tournage ?
Trouver de l’argent. C’est le plus dur, au final. Avoir de la patience et trouver de l’argent. En fait, souffrir dans les trains est une promenade de santé par rapport à convaincre des diffuseurs d’acheter un film. Franchement, les souffrances de tournage sont juste des bons souvenirs.

Que sont devenues aujourd’hui ces trois jeunes femmes ?
On a gardé le contact. Je leur envoie des messages régulièrement. Elles ne prennent plus de trains. Elles ont tout arrêté, mais à la fin du tournage elles avaient déjà tout arrêté. Et là, aucune n’y est retournée. Ivy, de toute façon, a arrêté de prendre des trains, et elle ne les prendra pas toute seule. Pour ce qui est de Karen, je pense que son histoire d’amour est en train de tomber à l’eau et je ne suis pas sûr qu’elle se marie, mais elle est toujours hôtesse de l’air. Quant à Christina, elle vit toujours dans le Wisconsin ; elle est toujours soudeuse, mène sa petite vie, au calme.

Comment êtes-vous venu au cinéma ? Pourquoi le documentaire ? Pourquoi tourner en langue anglaise et à chaque fois aux Etats-Unis ?
Pour les Etats-Unis, je dirais tout d’abord que je suis beaucoup plus fan de cinéma américain que de cinéma français globalement. J’adore le cinéma français, mais le vieux cinéma français. Par ailleurs, je baigne dans la culture américaine depuis toujours. Pour moi, c’est le pays du cinéma. Je pense que naturellement je suis attiré par l’Amérique. Après, je ne sais pas pourquoi les films que j’ai écrits aux Etats-Unis trouvent de l’argent et les autres n’en trouvent pas. J’ai écrit d’autres films qui se passent en France que je n’arrive pas à vendre. Je me retrouve donc à faire plus de documentaires en langue anglaise qu’en langue française. Mais j’aimerais bien faire un peu de langue française aussi. Pour ce qui est du cinéma, mes parents n’avaient pas une culture cinématographique particulière, mais on allait souvent au cinéma pour voir tout et un peu n’importe quoi. On allait voir autant des navets comme le dernier Aldo Maccione comme on pouvait aller voir le dernier Woody Allen ou « Le rayon vert » d’Eric Rohmer – auquel je n’avais du reste pas compris grand-chose. L’écart était très grand. J’ai donc regardé beaucoup de films comme ça. Chez mes grands-parents, mon grand-père avait des cassettes de westerns et on les regardait en boucle – tout comme les westerns spaghetti de Sergio Leone. J’ai regardé beaucoup de films et ça a sans doute joué. Et pourquoi le documentaire ? J’ai étudié le montage et suis monteur de formation. Après, j’ai été bénévole à Lussas. C’est un copain qui m’a emmené aux Etats généraux du film documentaire de Lussas et là j’ai découvert que le documentaire ce n’était pas juste des films animaliers, que c’était du cinéma et qu’en filmant le réel on pouvait faire la même chose, qu’il n’y a pas de film de fiction ou de film documentaire, il y a des films. Et cette possibilité-là, elle m’a vraiment plu. Le réel est encore plus passionnant que la fiction parce qu’on ne peut pas contrôler le réel. Et quand on s’abandonne à suivre le réel et à filmer le réel, il se passe des choses qu’on n’aurait jamais pensé à écrire, et c’est là où ça devient vertigineux.

A l’évidence, ce genre de documentaire a nécessité une équipe de tournage très mobile et surtout restreinte. De combien de personnes se composait-elle ?
De moi-même. Il y a eu un preneur de son au départ et un preneur de son sur le dernier tournage. Le reste du temps, j’étais tout seul.

Le financement du film a-t-il été difficile à obtenir?
J’en ai parlé précédemment. C’est vrai qu’il m’a fallu avoir de la patience, mais il s’est fait.

Le film sera-t-il diffusé sur Arte ? En version doublée ou sous-titrée ? Une distribution dans certaines salles ?
En France, il sera diffusé sur ARTE pour La lucarne. Il n’est pas doublé fort heureusement, car La lucarne est sur ARTE une case spéciale de documentaires d’auteurs et, du coup, ils ne doublent jamais. Pour ce qui est de la diffusion en salles, le système de financement est assez compliqué en France : quand le film est diffusé à la télé, on ne peut pas le distribuer au cinéma. A un moment donné, le film a failli basculer dans le cinéma mais on n’a pas obtenu l’aide. Par la suite, la chaîne ARTE est arrivée et, du coup, ça nous a permis de finir le film. « This Train I Ride » sera donc diffusé dans des cinémas, dans des festivals, mais il n’y aura pas une distribution cinéma comme en Finlande.

Quels sont vos projets cinématographiques ?
J’ai le projet sur lequel je travaillais avant de faire ce film il y a quatre ans qu’il faut que je finisse, que je fasse, que je filme. Ça se passe en France, sur les combats de coqs dans le Nord-Pas-de-Calais. Par ailleurs, j’ai rencontré un entraîneur de boxe thaï à côté de Lyon qui me plaît beaucoup et qui se trouve à deux pas de chez moi. Et je crois que j’ai surtout envie de faire un film qui n’est pas loin de chez moi. A la fin, ce qui était génial dans « This Train I Ride », c’est que j’avais vraiment tissé un lien avec les filles et le champ des possibles s’ouvrait dans le documentaire. Mais c’est là que le film s’est arrêté. Pour moi, c’est hyper intéressant de rentrer en profondeur dans les relations avec les gens et, dans ce nouveau projet, le fait d’avoir quelqu’un qui est à dix minutes de chez moi en voiture, je trouve ça super. J’ai vraiment envie de construire quelque chose avec cet entraîneur de boxe. J’ai déjà commencé à écrire et je le rencontre souvent. Voilà. Pour l’instant, j’ai ces deux projets, et puis il y a Warren qui veut faire la musique, donc c’est génial.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 26.09.2019

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ENTRETIEN AVEC WARREN ELLIS

Warren Ellis, compositeur et musicien australien, était l’invité d’honneur du dernier Festival international du film de Helsinki – Amour et Anarchie (19-29.09.2019). Il accompagnait  le documentariste français Arno Bitschy venu présenter son dernier film « This Train I Ride » (2019) pour lequel il a composé la bande originale (lire également l’interview de Arno Bitschy).
Warren Ellis, fidèle partenaire de son compatriote Nick Cave, a intégré depuis de nombreuses années déjà le groupe Nick Cave & The Bad Seeds. Il est également membre fondateur du groupe Dirty Three. Warren Ellis a, par ailleurs, composé de nombreuses bandes originales de films avec son complice Nick Cave et, en solo, les bandes originales des films, entre autres, « Mustang » (2015) – pour lequel il a reçu le César du Meilleur compositeur – et « Django » (2017). Warren Ellis vient d’achever une tournée mondiale avec Nick Cave & The Bad Seeds, vient de sortir « Ghosteen », nouvel album du groupe, et continue à travailler sur la bande originale de plusieurs longs métrages que ce soit en France, en Angleterre, en Australie ou aux Etats-Unis.

Warren Ellis

Peut-être pour la première fois en Finlande, vous venez présenter au Festival Amour & Anarchie, avec le réalisateur Arno Bitschy, le film documentaire « This Train I Ride » pour lequel vous avez réalisé la bande originale. Comment est née votre collaboration avec Arno Bitschy ?
En fait, j’ai du mal à me souvenir mais Arno m’a contacté par e-mail et m’a envoyé le traitement de son documentaire. Le montage n’était pas fait mais le tournage était terminé. Et il m’a écrit qu’il aimerait bien travailler avec moi. J’ai lu le traitement et ça m’a parlé. Par ailleurs, je voulais savoir pourquoi il tenait à travailler avec moi. Il m’a répondu de manière très réfléchie et argumentée. Pour lui, il était évident que, vu ce que je faisais avec la musique, ça allait marcher. Il était très motivé, ciblé. Je lui ai dit que j’allais lui envoyer la musique, mais que je ne voulais pas voir d’images dans les premiers temps. Je lui ai demandé des mots qui, en gros, donnent l’esprit du documentaire. Il m’a envoyé cinq ou six mots, et je me suis lancé dedans.

Qu’est-ce qui vous a attiré au départ dans ce projet de film documentaire ?
Quand Arno est venu à Paris, il m’a montré trois bouts de cinq minutes sur chacune des trois femmes protagonistes du documentaire. Il avait associé un morceau de musique que je lui avais envoyé à une femme sur un skate, et ça m’a bouleversé. L’image était belle, ce qu’elle racontait était fabuleux, très profond, et la musique fonctionnait. Et voilà. Ça m’a tout simplement bouleversé. Cela m’a fait, du reste, un peu le même effet lorsque j’ai vu les cinq premières minutes de « Mustang » : j’étais bouleversé. Et je me suis dit que même si le reste est à un niveau moitié moindre d’intensité, ça va être, de toute façon, quelque chose. En fait, je ne savais pas quoi attendre avec un documentaire, parce que ce n’est pas évident, même avec un traitement. De plus, « This Train I Ride » est particulier comme documentaire. Donc, une fois que j’ai eu vu les premières images du film, j’ai commencé la musique. Et j’ai décidé de créer la musique plutôt dans des trains. Ainsi, quand je prenais le métro ou l’Eurostar, j’avais mon ordinateur et je faisais la musique, manipulais des morceaux. Parce que ça bougeait, je me trouvais moi aussi embarqué. En fait, c’est une idée que j’ai eue alors que je travaillais en même temps sur un disque. Je devais aller à Berlin, à Londres, aux Etats-Unis et je travaillais dans l’avion. Quand je bougeais, j’étais en mouvement, je travaillais sur ce projet.

Les trains, et surtout les trains de marchandises, sont très bruyants. Cela a-t-il été un inconvénient pour composer la musique de ce film ? Quels instruments avez-vous privilégiés ? Et sur quels critères ?
En fait, j’ai envoyé à Arno une vingtaine de morceaux. C’est son film et il savait ce qu’il voulait. Il a sélectionné ceux qui marchaient et puis on s’est retrouvés dans le studio pendant trois jours pour faire le montage ensemble, ajouter ou supprimer des choses. A la base, c’était plutôt lui qui devait décider ce qu’il voulait et, de ce fait, il a sélectionné les morceaux qu’il souhaitait intégrer. Je lui ai proposé une gamme de choix, mais il était aussi très clair qu’il ne voulait pas une musique qui aurait été émotionnelle, qui aurait changé l’image voire même le sentiment que c’étaient les femmes qui parlaient. Et c’était important que la musique soit assez neutre. Pour moi, c’était intéressant de faire la musique dans le mouvement, quelque chose qui ressemble un peu à un train. Parce que je dois dire que ce documentaire n’est pas évident. Il y a un côté mouvement, c’est méditatif et il y règne une ambiance assez particulière. Qui plus est, ça parle de beaucoup de choses. En fait, ça parle de maintenant, des femmes, du courage qu’il faut avoir et surtout de celui de ne pas vouloir être une victime. Je trouve que ce film est très actuel.

A quel moment composez-vous la musique d’un film – et de celui-ci en particulier ? Est-ce après avoir lu le scénario, ou vu le film, pendant, voire même avant et, dans ce cas-là, est-ce que ce sont les images du film qui s’adaptent à la musique ?
Ça dépend. Chaque cas est différent. En général, je lis le scénario. Et puis, quand j’ai décidé de m’engager dans un projet, même s’il n’y a pas d’image, pas de scénario comme avec un documentaire, je me lance comme je commence avec n’importe quel projet, avec un disque, pour un groupe : je vais en studio avec un esprit ouvert. Je ne suis pas un compositeur classique qui arrive, regarde, joue avec ça et ça. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne avec moi. Je fais la musique et on voit alors si ça marche ou pas. J’attends les accidents et, pour moi, c’est important d’avoir un dialogue avec le reste du groupe. C’est leur avis qui est important.

Avec quel réalisateur ou univers de réalisateur aimeriez-vous travailler ?
J’ai la chance de travailler avec des réalisateurs et des réalisatrices que j’aime beaucoup. Deniz Gamze Ergüven, par exemple, qui a fait « Mustang ». Travailler avec elle, c’était un rêve. Elle est fabuleuse. De même avec Andrew Dominik ou bien John Hillcoat, le réalisateur de « La route » entre autres, ou encore Amy Berg qui a réalisé le documentaire « West of Memphis », elle est extraordinaire. J’ai eu la chance, en fait, de travailler avec des gens que j’aimais beaucoup. Je pense que les réalisateurs qui ont envie de travailler avec moi, il faut, en fait, qu’ils pensent que je peux apporter quelque chose au film. Je ne fais pas de la musique standard – je n’ai pas une approche classique de la composition de bandes originales – et, par ailleurs, ce n’est pas mon métier. Mon boulot, c’est de jouer dans des groupes et de faire des concerts. Je suis un peu gâté car je peux faire parallèlement des musiques de films. Je pense aussi à David Michôd, avec qui ça a été aussi assez extraordinaire de travailler. J’aime beaucoup faire la musique pour les films documentaires. Ça me donne une grande liberté et me permet de m’exprimer d’une façon qui n’est pas possible dans les groupes.

Y a-t-il, du reste, une différence entre composer pour un documentaire ou une fiction ?
Oui, il y a une différence. Pour le documentaire, il ne faut pas que la musique mange trop de place, parce que le dialogue est important, tout comme il est important de suivre les personnages, suivre leurs émotions. Le documentaire est tout autre chose si on le compare, sur ce plan, à la fiction.

J’ai lu que vous n’écriviez jamais rien lorsque vous composez. Alors, comment faites-vous pour mémoriser tous les morceaux ?
Je ne mémorise pas. Tout est enregistré. Récemment, j’ai fait des concerts à Melbourne avec un orchestre symphonique et, avec Nick, on a joué nos musiques de films. Et je dois dire que c’était la première fois pour moi que je rejouais des morceaux. On avait six musiques de films et, pour cette occasion, j’ai été obligé d’apprendre à l’oreille les morceaux. Mais je n’écris jamais. J’ai même, parfois, enregistré avec mon IPhone. J’ai du mal à me souvenir. Cela fait trente que je fais de la musique et tout est plus ou moins enregistré. Quand je suis dans un studio, maintenant tout est enregistré.

Quel est, selon vous, le rôle de la musique dans un film ?
Ça dépend des films ou si c’est un documentaire. On espère que ça apporte quelque chose globalement. Images, musique : c’est une collaboration. Et quand on trouve un film avec une image et la musique qui vous transportent, c’est génial. Je crois que le problème aujourd’hui c’est que la musique est, pourrait-on dire, comme de « la colle ». S’il y a un problème dans une scène du film, on va « coller » de la musique triste, histoire de mieux faire comprendre. C’est le système américain mais, avec ce procédé, on peut être sûr que la plupart des musiques sont oubliées tout de suite. Le rôle de la musique, ça dépend. Parfois, la musique peut vous transporter avec l’image ou bien il faut que ce soit quelque chose de discret qui change l’atmosphère. Mais la musique doit soutenir, doit jouer un rôle au même titre qu’une actrice ou un acteur. Il y a un rôle pour la musique aussi. Parfois, la musique peut avoir un rôle dominant, ça dépend, il n’y a pas de règles. Il faut que la musique mérite d’être là. Et, par ailleurs, il est essentiel qu’un réalisateur comprenne, sache ce qu’il veut avec la musique.

Multi-instrumentiste, y a-t-il un instrument que vous aimez plus particulièrement jouer ou que vous privilégiez dans les musiques de films ?
Non. Je joue de n’importe quel instrument. Par contre, je n’aime pas les cuivres, mais j’ai pris du plaisir à travailler avec tout ce qui est électronique depuis dix ans. A la base, j’ai commencé avec l’accordéon, et puis le violon et la flûte. J’avais 11 ou 12 ans. Et maintenant je suis ravi de travailler avec n’importe quoi. Si ça me donne quelque chose, je suis ravi.

A quand remonte votre rencontre avec Nick Cave ?
On s’est rencontrés dans les années 90. Nick m’a demandé de venir dans le studio où il était en train d’enregistrer un disque avec les Bad Seeds en 1993. Dans le même temps, il est allé voir jouer mon groupe et il m’a invité ensuite à partir en tournée en Grèce et en Israël en 1995. Et voilà. Ça a continué comme ça. Je me trouvais dans un groupe, on a commencé à beaucoup travailler ensemble et à faire des musiques de films et, pour le moment, on reste ensemble.

Vous vivez actuellement en France, ou du moins en partie, qu’est-ce qui vous a poussé à venir vous installer en France ?
J’ai rencontré ma femme aux Etats-Unis en 1996/97. A l’époque, elle était aux Etats-Unis et je vivais en Angleterre. Et voilà, ça s’est fait comme ça. Maintenant, je vis à Paris parce que ma femme est française, parisienne. Et je me trouve bien en France. C’est assez loin et proche. Je peux être aux Etats-Unis assez vite ou n’importe où, à vrai dire, sauf en Australie qui se trouve à l’autre bout du monde. Par ailleurs, la France est un pays où il fait bon vieillir.

Vous avez réalisé beaucoup de musiques de films en collaboration avec Nick Cave et, ces dernières années, composé en solo la bande originale du film « Mustang » (2015) pour lequel vous avez obtenu le César du Meilleur compositeur en 2016, ainsi que celle du film « Django » dans lequel vous reprenez même un requiem inachevé de Django Reinhardt – une prouesse car vous venez de la sphère du rock et n’avez pas forcément une formation classique. Est-ce à dire que vous pouvez jouer, composer toutes sortes de musiques qu’elles soient sacrées, lyriques, etc. ?
Pour ce qui est du Requiem, cela a, en fait, été possible parce que j’ai fait les thèmes, les mélodies et puis il me faut dire que j’ai travaillé avec un ange. Et c’était très intéressant pour moi, parce que c’était vraiment différent de ce que j’avais fait auparavant. Cela m’a permis de me mettre en confiance, en fait, et de me dire que c’est possible, qu’il n’y a rien d’insurmontable. Maintenant, tout est possible et on peut toujours trouver un moyen d’y arriver. Ce que j’aime bien avec les films, c’est que ça m’a donné une énorme liberté. Une musique comme ça, jamais je ne la ferai ou alors ce serait quelque chose d’approchant mais pas vraiment comme ça. Et j’aime bien avoir cette possibilité avec les films parce que c’est le film qui vous sollicite.

Comptez-vous continuer en solo à composer des musiques de films ?
Déjà, cette année, j’ai fait un autre documentaire sur Michael Hutchence [« Mystify Michael Hutchence » de Richard Lowenstein] ; j’ai fait aussi la musique d’un film sur Gauguin [« Gauguin – Voyage  de Tahiti » de Edouard Deluc (2017)]. Je vais composer la musique du prochain film de Lucile Hadžihalilović. En fait, j’aime bien être dans une équipe, travailler avec les gens, avec un autre et j’aime bien les groupes aussi. Avec Nick, par exemple, c’est bien parce qu’il y a un discours. C’est stimulant. Une musique, c’est une langue, un langage ; c’est un discours. Maintenant, je me suis trouvé, par hasard, à faire des films tout seul. C’est une évolution, et c’est bien d’évoluer.

Mais est-ce que ça vous laisse du temps pour des tournées, des concerts, des albums ?
Je viens de terminer deux ans de tournée, et il y a un nouveau disque qui sort début octobre : « Ghosteen » (Nick Cave & The Bad Seeds)*. Pour ce qui est des tournées et des concerts, je n’ai pas arrêté depuis 1990. Je suis six/sept mois en tournée par an. On vient de terminer deux ans de tournée avec « Skeleton Tree », notre précédent album. Et j’ai fait un disque en même temps. Je n’arrête pas : soit je fais un disque, soit je fais une musique de film ou je suis en tournée. Notamment en Finlande où nous sommes venus à plusieurs reprises et dont la dernière fois remonte à deux ans, je crois. [Pori Jazz, juillet 2017 – NDLA]

Quels sont vos projets actuels ?
Il y a donc des musiques de films en cours, un album qui va sortir le 3 octobre, « Ghosteen* », sur lequel j’ai travaillé pendant deux ans. C’est un double album. Par ailleurs, j’ai enregistré un disque avec « Dirty Three » – ça aussi c’est terminé – et, comme projet, je vais composer la musique du prochain film d’Andrew Dominik qui s’intitule « Blonde ». Donc, je suis assez sollicité mais soit c’est ça ou soit c’est rien. J’ai travaillé toute ma vie et c’est vrai que maintenant j’ai de plus en plus d’offres, mais c’est difficile de dire non même si, parfois, il le faut.

Propos recueillis en français
par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 26.09.2019

* Ghosteen est le 17e album studio du groupe australien Nick Cave & The Bad Seeds, sorti le 3 octobre 2019 au format numérique et prévu en sortie physique le 8 novembre 2019 sous la forme d’un double album.