Cycle AKI KAURISMÄKI sur ARTE.TV

ARTE met à l’honneur le cinéaste finlandais AKI KAURISMÄKI en proposant un cycle de 5 films du réalisateur disponibles gratuitement sur ARTE.tv jusqu’au 30 avril 2021.

Pour en savoir plus sur le cinéma d’Aki Kaurismäki qui a réalisé une vingtaine de longs métrages : https://www.arte.tv/fr/videos/065424-038-A/top-5-musical-aki-kaurismaki/

« Aki Kaurismäki tout en images » :
https://www.arte.tv/fr/videos/065424-047-A/blow-up-aki-kaurismaeki-tout-en-images/

Aki Kaurismäki a, par ailleurs, joué un rôle important dans la création, en 1986, du Festival du film du soleil de minuit / Midnight Sun Film Festival à Sodankylä en Laponie. Aki est avec son frère Mika Kaurismäki et Peter von Bagh l’un des co-fondateurs de ce festival au caractère d’exception, baigné par la lumière arctique au solstice d’été, et dont le succès ne se dément pas depuis sa création il y a plus de trois décennies. (Voir articles relatifs au Festival du film du soleil de minuit sur cinefinn.com)

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ARIEL (1988), 70 min

Le mineur au chômage quitte sa Laponie natale pour une nouvelle vie à Helsinki… Réalisme social, romance et drame policier – deuxième volet d’une trilogie ouvrière, après « Shadows in Paradise » et avant « La fille aux allumettes ».

 

LA FILLE AUX ALLUMETTES (1990), 66 min

Iris travaille dans une usine d’allumettes et rêve du prince charmant. Un soir, elle rencontre Aarne, un homme d’affaires fortuné, qui l’abandonne après leur première nuit d’amour. Iris tombe enceinte et se prépare à fonder une famille. Mais son entourage en a décidé autrement. Sa vengeance sera terrible.

 

LA VIE DE BOHÈME (1991), 99 min

Auteur en mal d’éditeur, Marcel Marx est expulsé de chez lui. Il rencontre un peintre albanais, lui aussi sans-le-sou, Rodolfo, puis Schaunard, un compositeur irlandais. Les trois hommes deviennent bientôt inséparables et décident de partager leur misère et leur passion pour les arts.

Au loin s'en vont les nuages

AU LOIN S’EN VONT LES NUAGES (1996), 91 min

lona et Lauri forment un couple travailleur et tenace. Elle est maître d’hôtel dans un restaurant, lui conduit un tramway. Un jour, ils se retrouvent l’un après l’autre au chômage. Commence alors une lutte acharnée pour reconquérir ce qui a été perdu…Un film « néoréaliste » sur le chômage.

 

L’HOMME SANS PASSÉ (2002), 91 min

Un homme perd la mémoire. À partir de cette idée simple, Aki Kaurismäki livre un film burlesque et mélancolique, un hymne à l’humanité et à l’amitié. Le Prix d’interprétation féminine du Festival de Cannes 2002 a été décernée à Kati Outinen, l’actrice fétiche du réalisateur.

Découvrez ou retrouvez les films de Aki Kaurismäki gratuitement sur ARTE.tv jusqu’au 30 avril 2021

Coup de projecteur sur LA TORTUE ROUGE / THE RED TURTLE, film d’animation de MICHAËL DUDOK DE WIT

LA TORTUE ROUGE / THE RED TURTLE
Michaël Dudok de Wit

France / Belgique / Japon (2016), 81 min
Film d’animation – une fable écologique et poétique sans paroles
TV5 (Finlande) : mercredi 28 avril à 14 h 10
OCS Max (France) : lundi 26 avril à 22 h 05 / mercredi 28 avril à 19 h 15

A cette occasion, lire l’entretien avec Michaël Dudok de Wit, invité du Festival international du film Espoo Ciné en mai 2017.

RENCONTRE AVEC MICHAËL DUDOK DE WIT

Michael Dudok de Wit
Michaël Dudok de Wit, réalisateur néerlandais, est venu présenter ce printemps « La tortue rouge », son premier long métrage d’animation, à l’occasion de la XXVIIIe édition du Festival international du film Espoo Ciné (5-14 mai 2017). Le film raconte les grandes étapes de la vie d’un être humain à travers l’histoire d’un naufragé sur une île déserte tropicale peuplée de tortues, de crabes et d’oiseaux. « La tortue rouge » est un véritable poème cinématographique qui s’impose par sa pureté et son innocence.
« La tortue rouge » est une histoire sans paroles, toutefois la bande son est extrêmement sophistiquée, grâce à un mélange étudié de bruitages et de musiques.

Célèbre dans le monde de l’animation pour ses deux précédents courts métrages « Le moine et le poisson » (sorti en 1994 – César du Meilleur court métrage en 1996) et « Père et fille » (sorti en 2000 – Oscar du Meilleur court métrage en 2001), Michaël Dudok de Wit n’en a pas moins démérité avec « La tortue rouge », Prix spécial « Un certain regard » au Festival de Cannes 2016 et nommé aux Oscar ainsi qu’aux César 2017 comme Meilleur film d’animation.
Outre Isao Takahata (du studio Ghibli – co-producteur du film) qui a prodigué avis et conseils mais a laissé une entière liberté à Michaël Dudok de Wit, le scénario a bénéficié de la contribution de la réalisatrice française Pascale Ferran.

Suite à la projection de « La tortue rouge » dans le cadre du Festival Espoo Ciné, une master class a été conduite sur le making of du film par Michaël Dudok de Wit. A l’issue de cette master class, le réalisateur a répondu à quelques questions en français.

La tortue rouge dessin

Combien de dessins avez-vous réalisés au total et combien en avez-vous gardés pour la version finale du film ?
Cela ne fonctionne pas comme ça, car le dessin est décomposé en plusieurs parties. Ce n’est pas comme un dessin qui serait fini à chaque fois. Par tradition, en animation, on dessine bien plus que ce que l’on peut voir à l’écran au final.
Une partie énorme de dessins n’est pas retenue et se retrouve en quelque sorte jetée à la poubelle. Au moins 3 fois plus que ce que l’on voit à l’écran. En moyenne, pour ce film d’animation, il faut compter 16 à 18 images par seconde.

Comment se fait-il que, pour l’écriture du scénario, vous ayez requis la collaboration de la cinéaste Pascale Ferran qui n’est pas particulièrement versée dans l’animation ?
C’était plutôt pour l’histoire, pour l’adaptation de l’histoire. Elle était fascinée. Pour elle, c’était étonnant de faire le montage avant le tournage. Par ailleurs, elle s’y connaissait en animation. Elle avait vu pas mal de films japonais aussi. En fait, c’est Pascal Caucheteux, mon producteur de Why Not Productions, qui l’a contactée et lui a demandé si le projet l’intéressait. Nous nous sommes alors rencontrés et c’est ainsi qu’a commencé notre collaboration sur « La tortue rouge ».

Comment la France se retrouve-t-elle impliquée dans ce film ?
C’est une coproduction surtout franco-japonaise. Il y avait beaucoup d’argent français. La France s’est donc ainsi retrouvée impliquée dans ce film pour deux raisons : il y avait beaucoup de talents et une grande partie du budget était français. Mais on a aussi travaillé sur une partie du film en Wallonie.

Etes-vous dessinateur avant d’être cinéaste ?
Dessinateur, je l’étais déjà enfant ; je faisais des petites BDs. En fait, j’aime les deux ; j’aime dessiner mais ça doit aboutir à quelque chose. J’ai étudié l’animation, et c’est seulement en m’attelant à la tâche, par la pratique que j’ai appris le langage du cinéma, le côté narratif.

Aline Vannier-Sihvola
Propos recueillis en français – Helsinki, mai 2017

À voir SUR NOS ÉCRANS ce printemps !

Alors que les salles de cinéma restent encore fermées en ce début de printemps à Helsinki (pandémie oblige !), avec une possible réouverture début mai, tout en sachant que rien ne remplacera jamais le grand écran, restent néanmoins les incontournables du petit écran qui, en termes de diversité, qualité et disponibilité, offrent de quoi se divertir !

LES SÉRIES ET FILMS FRANÇAIS À VOIR SUR AREENA

et ne pas manquer le CYCLE AKI KAURISMÄKI sur ARTE.TV (5 films disponibles gratuitement jusqu’au 30 avril 2021)  :

HAPPY END (2017)
Film de Michael Haneke
Avec Isabelle Huppert, Mathieu Kassovitz, Jean-Louis Trintignant
https://areena.yle.fi/1-4412290 (disponible jusqu’à fin avril 2021)

A Calais, Georges Laurent, patriarche d’une famille bourgeoise, accueille sa petite-fille, Eve, dont la mère est dans le coma après l’absorption d’une surdose de médicaments. Chez le vieil homme, l’atmosphère est souvent sinistre, entre Thomas, qui n’assume pas une double vie, et sa soeur Anne, qui doit s’occuper en même temps d’un accident qui a frappé le chantier sur lequel elle travaille et de son fils Pierre, qui connaît de nombreux problèmes…

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FRANTZ (2016)
Film de François Ozon
Avec Pierre Niney, Paula Beer
César de la Meilleure photographie (2017)
https://areena.yle.fi/1-4291254 (disponible jusqu’au 22 avril 2021)

Au lendemain de la guerre 14-18, dans une petite ville allemande, Anna se rend tous les jours sur la tombe de son fiancé, Frantz, mort sur le front en France. Mais ce jour-là, un jeune Français, Adrien, est venu se recueillir sur la tombe de son ami allemand. Cette présence à la suite de la défaite allemande va provoquer des réactions passionnelles dans la ville.

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SAGE-FEMME (2017)
Film de Martin Provost
Avec Catherine Frot, Catherine Deneuve, Olivier Gourmet
https://areena.yle.fi/1-4196182 (disponible jusqu’au 13 mai 2021)

Claire exerce avec passion le métier de sage-femme. Déjà préoccupée par la fermeture prochaine de sa maternité, elle voit sa vie bouleversée par le retour de Béatrice, femme fantasque et ancienne maîtresse de son père défunt.

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LA GARÇONNE – KAKSOISELÄMÄÄ (2020)
Mini-série télévisée policière française en six épisodes de 52 minutes créée par Dominique Lancelot et réalisée par Paolo Barzman.

Diffusions sur TEEMA :
– Episode 1 : le 27.03. à 12 h 00
– Episode 2 : le 25.03. à 20 h 00
– Episode 3 : le 26.03. à 20 h 00
– Episode 4 : le 30.03. à 20 h 00
– Episode 5 : le 31.03. à 20 h 00
– Episode 6 : le 1.04. à 20 h 00
Rediffusions sur Areena jusqu’à fin juin 2021 :
https://areena.yle.fi/1-50724650

Paris dans les Années folles, Louise Kerlac (Laura Smet) est témoin du meurtre de Berger, un ami. Les tueurs sont des agents de l’État. Elle doit se cacher pour se protéger : elle se rend à la police pour se disculper, et prend l’identité de son frère jumeau…

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« Paris etc. » (2017) est une série télévisée française en douze épisodes de 30 minutes réalisée par Zabou Breitman, échelonnés du samedi 13 février au samedi 20 mars (2 épisodes nouveaux chaque samedi). Ce feuilleton raconte le destin croisé de cinq femmes dans le Paris d’aujourd’hui : Marianne, Mathilde, Nora, Allison et Gil.

Actuellement restent disponibles sur Areena les épisodes 11 et 12 :
https://areena.yle.fi/1-4420571

Épisodes :

  1. La Rentrée des classes
  2. Perte des repères
  3. Nuits blanches
  4. Appeler un chat un chat
  5. De l’air
  6. On largue les amarres
  7. Dans le vide
  8. La Crème de la crème
  9. On flotte
  10. Surprise !
  11. La Course
  12. Amour toujours

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EGALEMENT SUR AREENA :

  • DERBY GIRL (2020)
    Mini-série télévisée française en 10 épisodes d’une vingtaine de minutes, créée par Nikola Lange et Charlotte Vecchiet.
    Genre : Comédie
    https://areena.yle.fi/1-50572799 (disponible jusqu’à décembre 2021)

  • ISABELLE HUPPERT, MESSAGE PERSONNEL / LÄHIKUVASSA ISABELLE HUPPERT (2019)
    Dans un documentaire rare, réalisé par William Karel, l’actrice raconte son parcours artistique, mêlant souvenirs et anecdotes.
    https://areena.fi/1-50484152 (disponible jusqu’en 2022)

  • ALBERT CAMUS, L’ICÔNE DE LA RÉVOLTE / ALBERT CAMUS, IKUINEN KAPINOITSIJA (2020)
    Film documentaire de Fabrice Gardel et Mathieu Weschler
    https://areena.yle.fi/1-50591144 (disponible jusqu’à fin 2022)

  • LES PARAPLUIES DE CHERBOURG / CHERBOURGIN SATEENVARJOT (1964)
    Film de Jacques Demy
    Avec Catherine Deneuve, Nino Castelnuovo, Anne Vernon
    Palme d’or – Cannes 1964
    https://areena.yle.fi/1-92607 (disponible jusqu’à fin juin 2021)

  • MICHEL LEGRAND, SANS DEMI-MESURE / MICHEL LEGRAND, ELOKUVAMUSIIKIIN MESTARI (2018)
    Documentaire de Grégory Monro
    https://areena.yle.fi/1-50364551 (disponible jusqu’à fin 2021)
  • VARDA PAR AGNÈS / VARDA, AGNÈSIN SILMIN (2019)
    Le dernier film documentaire réalisé par AGNÈS VARDA qui nous a quittés en mars 2019
    https://areena.yle.fi/1-50268299 (disponible jusqu’à fin 2021)

  • CLÉO DE 5 À 7 / CLEO VIIDESTÄ SEITSEMÄÄN (1962)
    Film de Agnès Varda
    Avec Corinne Marchand, Antoine Bourseiller, Michel Legrand
    https://areena.yle.fi/1-74445 (disponible jusqu’à début mai 2021)
  • LE HAVRE (2011)
    Film de Aki Kaurismäki
    https://areena.yle.fi/1-2133261
    (version originale en français avec sous-titres en finnois !)
    Lire ENTRETIEN AVEC AUBERI EDLER (12.06.2015) sur cinefinn.com

  • CYCLE AKI KAURISMÄKI sur ARTE.TV (voir article sur cinefinn.com)
    ARTE met à l’honneur le cinéaste finlandais en proposant un cycle de 5 films du réalisateur disponibles gratuitement sur ARTE.tv (jusqu’au 30 avril 2021)
    (version originale en finnois avec sous-titres en français !)

  • UNE HISTOIRE FINLANDAISE / SUOMEN TARINA RANSKALAISITTAIN (2017)
    Film documentaire de Olivier Horn
    https://areena.yle.fi/1-3703411 (disponible jusqu’en 2022)
    https://dailymotion.com/video/x7pbgqr (disponible aussi hors Finlande)
    (version originale en français avec sous-titres en finnois)
    Lire l’article UNE HISTOIRE FINLANDAISE de OLIVIER HORN (03.12.2017)

Retrouvez toute la programmation sur :
https://areena.yle.fi/tv

Coup de projecteur sur AALTO – documentaire de VIRPI SUUTARI

Alors que la chaîne française ARTE (arte.tv) diffusait pendant tout un mois, du 10 février au 11 mars 2021, le documentaire ALVAR AALTO Architecte avec un grand A de la réalisatrice finlandaise Virpi Suutari dans sa version TV écourtée, soit 52 min, TEEMA diffuse ce soir le documentaire AALTO dans sa version originale longue, soit 100 minutes (à revoir sur Areena).

AALTO
Documentaire de Virpi Suutari (2020), 100 min
Areena : https://areena.yle.fi/1-4586720 (Disponible jusqu’à septembre 2021)

ALVAR AALTO Architecte avec un grand A (Finlande, 2020), 52 min
ARTE – Dernière diffusion dimanche 21 mars, à 7 h 30 (heure française)

Alvar Aalto (1898-1976) est un architecte, dessinateur, urbaniste et designer finlandais, adepte du fonctionnalisme et considéré comme le père fondateur du design organique. Tout comme son architecture qui s’intègre de façon harmonieuse dans le paysage environnant, son mobilier aux lignes courbes et fluides, tel le célèbre fauteuil Paimio en bois courbé (1932), ses créations en verre, tel le mythique vase Savoy (1936) – aussi appelé vase Aalto (« vague » en finnois) – ou encore ses lampes en laiton aux formes arrondies, toutes ses réalisations se caractérisent par leurs formes organiques.

La Maison Carré est la seule construction de l’architecte finlandais en France et une des rares résidences privées à l’étranger. Elle a été créée ainsi que tout son mobilier par Alvar Aalto en 1959 pour Louis Carré, collectionneur et marchand d’art influent de l’après-guerre. Il s’agit d’un « gesamtkuntswerk » ou « oeuvre d’art totale » puisque Aalto a non seulement dessiné la maison mais conçu également les meubles, les luminaires, les tapis… jusqu’aux poignées de porte. Cette maison, située à Bazoches-sur-Guyonne, dans les Yvelines, est un modèle d’intégration dans le paysage.

Vase Aalto (1936) sur fond de l’Institut de retraite nationale / Kansaneläkelaitos  Helsinki (1956)

Alvar Aalto – Architecte avec un grand A
Dans ce film, la réalisatrice Virpi Suutari nous livre un regard très personnel sur ce couple aussi peu conventionnel que charismatique que formait ce duo de créateurs Alvar Aalto et son épouse Aino Aalto.
Si le film nous présente les plus emblématiques ouvrages d’Alvar Aalto – de la Finlande à la Russie, en passant par la France et les Etats-Unis – en dialoguant avec des experts et des témoins, il a surtout la particularité de se pencher pour la première fois sur l’histoire d’amour de ce couple d’architectes pionniers et sur leur étroite collaboration dans le processus de création
.

Virpi Suutari
© Euphoria Film

Virpi Suutari est une documentariste finlandaise au talent reconnu et récompensé à maintes reprises Elle a étudié à l’École des arts et du design de Helsinki, où elle a ensuite enseigné de 2012 à 2016. En 2012, elle a fondé avec son mari Martti Suosalo, acteur finlandais, la société de production Euphoria Film Oy. Virpi Suutari a réalisé à ce jour une dizaine de documentaires, dont « Alvar Aalto » est son tout dernier opus et qui vient d’être nommé dans la catégorie Meilleur documentaire au Gala des Jussi (les César finlandais) qui se déroulera cette année, en raison de la pandémie, à l’automne prochain.

Pour plus d’informations sur Alvar Aalto, le plus célèbre architecte et designer finlandais :

Coup de projecteur sur F. J. OSSANG

À NE PAS MANQUER :

Dimanche 4 avril, sur France 2, à 00 h 00 (heure française)
Histoires courtes
Soirée « F. J. Ossang. Poète argentique »

« Sens-tu comme le vent griffe, lumière si crue. L’on descend du ciel jusqu’à l’ombre des feuillages … ».
Par ses courts-métrages, F. J. OSSANG nous offre un moment de poésie, à l’argentique.

« VILLA DES LONGUES ALLÉES » de F. J. OSSANG (20 min). Produit par 1015 Productions. INEDIT.
Dans la nuit d’une ville méditerranéenne surprise par la neige et la glace, un homme, du nom de Magloire tombe sur un inconnu près de mourir. Cherchant à le secourir, Magloire hérite d’un paquet d’argent tandis que l’autre agonise. Mais les ennuis commencent, une bande est à ses trousses.

« SRI AHMED VOLKENSON » de F. J. OSSANG (34 min). Produit par 1015 Productions. INEDIT.
Après avoir été fait prisonnier par la bande de « Kurtz », Magloire, un homme sans bagages et sans avenir, devient leur complice et embarque avec eux à bord d’un mystérieux cargo.

« CAP SUR LE NOWHERELAND » de F. J. OSSANG (39 min). Produit par 1015 Productions. INEDIT.
Rien ne se passe comme prévu à bord du cargo où a embarqué Magloire. Les hommes de Kurtz s’avèrent être les jouets d’une machination conduite par le mystérieux « 9 Doigts ». Le poison et la folie gagnent le navire.Soirée « F. J. Ossang. Poète argentique »

  • Soirée « F.J. Ossang. Poète argentique »
  • Dimanche 4 avril, à 00 h 00 (heure française)
  • Sur France 2, dans Histoires courtes (3 courts métrages inspirés de son dernier film « 9 Doigts »)
  • En replay (7 jours), sur https://www.france.tv/france-2/histoires-courtes/


Lire ENTRETIEN AVEC F. J. OSSANG accordé lors du Festival Amour & Anarchie de Helsinki, en 2017, alors que le réalisateur était venu présenter son dernier long métrage « 9 Doigts ».

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ENTRETIEN AVEC F. J. OSSANG

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J. Ossang – réalisateur, écrivain, poète, musicien – était l’invité du dernier Festival Amour & Anarchie qui s’est déroulé à Helsinki en septembre 2017. Cet artiste polymorphe hors normes, venu présenter son dernier film, faisait son grand retour, après six ans d’absence, dans le paysage cinématographique français avec son 5e long métrage « 9 Doigts », récemment récompensé du Léopard de la Meilleure mise en scène au Festival de Locarno.
« 9 Doigts » est un film noir d’anticipation, en noir et blanc, un film comme on en voit peu. A la suite d’un braquage, une bande de malfrats embarque sur un étrange cargo à destination du Nowhereland. Une expédition expérimentale en eaux troubles, qui vibre au rythme de MKB Fraction Provisoire, de quoi ravir les punks de la première heure et les amoureux du cinéma expressionniste… Et toujours en pellicule !

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Vous êtes, semble-t-il, déjà venu au moins une fois en Finlande. Vous revenez pour présenter cette fois-ci votre 5e long métrage « 9 Doigts » qui sortira en France en mars 2018. Qu’est-ce qui vous a fait accepter l’invitation du Festival Amour & Anarchie qui a, paraît-il, projeté chacun de vos précédents films à leur sortie ?
J’ai beaucoup de proximité avec ce Festival parce que j’y suis venu pour la première fois en 1991 avec « Le trésor des îles chiennes », qu’ils avaient projeté en grand, en plein air, sous la statue d’Alexandre II, à Helsinki. C’était à l’époque un festival plus modeste, très chaleureux et j’en ai gardé un très bon souvenir. Il y avait une grande camaraderie avec Pekka Lanerva et son associé Mika Siltala. Puis, je suis revenu une deuxième fois en 1998 pour « Docteur Chance » ; je venais juste d’avoir la copie avec les sous-titrages anglais et je suis venu porter le film ici. Ensuite, ils ont été très chics car ils ont même pris une série de trois courts métrages que j’ai réalisés dans les années 2000 qui s’appelait « Triptyque du paysage » où il y avait « Silencio », qui a miraculeusement eu le Prix Jean Vigo, ainsi que deux films tournés à Vladivostok qui ont été présentés dans la section « French Touch » du Festival, au milieu de longs métrages, ce qui était très gentil de leur part. Ensuite, ils ont pris aussi « Dharma Guns » et, bien sûr, quand j’ai maintenant reçu l’invitation pour « 9 Doigts », j’ai immédiatement accepté ; je donne toujours la priorité à Helsinki.

Que connaissez-vous du cinéma finlandais ?
Je connais surtout les frères Kaurismäki, Mika et Aki, que j’aime beaucoup. Aki est pour moi un des cinéastes capitaux de ces années-là.

D’aucuns rapprocheraient vos films, du moins leur atmosphère, la noirceur, la gestuelle des personnages, de ceux de Aki Kaurismäki – toutefois, bien moins bavards que les vôtres. Qu’en pensez-vous ?
Certainement on a des affections, des influences très communes. Aki, bien sûr, a fait plus de films que moi. Mais c’est vrai que, quand j’étais très en péril pour « Docteur Chance » et que c’était très fatigant de commencer le film, j’avais dit que si quelqu’un devait finir le film, ce serait Aki Kaurismäki. Il ne l’a jamais su… C’était un film où il y avait aussi Joe Strummer. J’ai connu Kaurismäki dès ses premiers films et vraiment c’est quelqu’un que j’apprécie énormément. Et puis, ses interviews sont passionnantes quand il parle de cadre, de cinéma. D’ailleurs, je sais qu’il tourne toujours en pellicule et, à ce propos, j’ai publié un petit livre qui s’appelle « Mercure insolent », une espèce de plaidoyer un peu fanatique. On m’avait demandé un livre sur ce qu’est le cinéma et c’est avec effarement que je me suis aperçu qu’en fait la pellicule pouvait disparaître. Le cinéma argentique est le seul mode d’expression qui se conjugue au présent absolu. Dans la peinture, l’écriture ou le cinéma numérique, on peut toujours retoucher. En pellicule, on ne peut pas tricher. Même s’il y a du montage et de la postproduction, il y a quand même à la base un enregistrement immédiat du présent. C’est un livre qui est assez saisissant pour certaines personnes. C’est publié chez Armand Colin.

Vous avez été influencé par quel cinéma, quels sont les cinéastes qui vous ont inspiré ?
En fait, j’aimais James Bond quand j’étais jeune et j’ai été très amusé d’apprendre finalement que le seul cinéma dont parle avec éloge Robert Bresson, c’est James Bond. Bresson est toujours surprenant ! Sinon, comme j’étais à Toulouse à l’époque, je fréquentais régulièrement les salles de cinéma et j’ai pu découvrir les trésors allemands d’avant 1933, que ce soit Murnau, Fritz Lang ou l’avant-garde soviétique comme Eisenstein, Dojvenko, Dziga Vertov, Poudovkine, etc. et bien sûr, l’avant-garde française de cette époque. Mais c’est vrai qu’il y avait une telle réussite patente du côté des cinéastes russes et allemands que c’était plutôt de ce côté-là que j’étais attiré. Et il y avait aussi le cinéma noir américain avec, parfois, des éblouissements complets. Je me souviens avoir vu, justement à Toulouse, pour la première fois « Asphalt Jungle ». Il y a aussi des gens comme Josef von Sternberg pour qui j’ai une étrange passion, qui a fait « L’ange bleu », « Shangai Express ». C’est un cinéaste passionnant que j’ai redécouvert à travers une rétrospective il y a une dizaine d’années, dans des films comme « Morocco » dont je n’avais vu auparavant qu’une copie médiocre, avec cette espèce d’exotisme colonial, assez décalé en même temps, et là, dans une copie revue avec Marlène Dietrich et Gary Cooper, j’ai découvert un film sublime. Et puis, on s’aperçoit que c’est lui qui a lancé le film de gangsters avec « Underworld » (film muet de 1927). Un très curieux bonhomme. Et, bien sûr, la Nouvelle vague et puis, Guy Debord.

Pourquoi ce choix du titre « 9 Doigts » qui ne convie pas l’imaginaire du spectateur et a tendance à masquer une oeuvre magistrale, aussi fascinante qu’énigmatique ?
Tout d’abord, j’aime bien le chiffre 9. Et j’aime bien « 9 Doigts » parce que le mot « doigts » au pluriel est un des mots les plus mystérieux de la langue française. En fait, ce titre a beaucoup plu à certaines personnes. Il est énigmatique, ça fait presque un peu rébus. J’ai donc gardé le titre que j’avais trouvé lorsque j’avais écrit une dizaine de pages du scénario. Un titre court et abstrait.

Comment est né ce film ? Et pourquoi le choix du noir et blanc et du 35 mm, comme, du reste, dans la plupart de vos films ?
A Bordeaux, la Commission Films a beaucoup aimé le film, mais c’est finalement le Portugal qui s’est impliqué dans le projet. Et puis, de toute façon, même si on avait eu beaucoup d’argent, ce  film était difficile à faire. C’était vraiment une gageure, avec de l’eau dans tous les coins, un film d’aventure maritime. Il est vrai qu’il y a toujours l’océan, des vaisseaux-fantômes, des légendes de mer, des circulations d’eau dans un coin de mes films. Le Portugal s’est donc vite associé à l’affaire. J’ai gagné le Prix Eurimages, mais à partir de là je n’ai jamais eu le soutien financier du Fonds Eurimages, ni d’aucune télévision. Et puis, avec le nouveau règlement français qui applique la parité, cela signifie que moins vous avez d’argent moins vous en avez, et s’il n’y en a pas beaucoup il y en a encore moins. Et quand il y a des petits budgets, il faut, à ce moment-là, automatiquement tourner en numérique. Donc, le film a été très dur à faire mais, par contre, le Portugal a répondu présent. J’avais un très bon co-producteur portugais, la production française, quant à elle, m’a laissé tomber presqu’à deux mois du tournage, mais un jeune producteur a décidé de m’aider et comme j’avais ma propre compagnie de production qui s’appelle OSS 100 Films & Documents, on a gardé les acquis et, grâce au Portugal qui nous a accordé pas mal d’aides, on a réussi à faire le film. En fait, c’est un budget qui est en gros le même depuis 20 ou 25 ans, mais ce sont les prix qui ne sont plus les mêmes.

Et pourquoi une partie du tournage se passe au Pays basque ?
C’est une région qui me plaît bien et il se trouvait que j’avais de la famille par là-bas. Mais, pour revenir au noir et blanc, à la pellicule, le noir et blanc c’est parfait aussi bien pour recycler la déterritorialisation que pour filmer les visages, parce qu’en fait il n’y a, pour moi, que deux cinémas : le cinéma du visage et le cinéma du paysage.

Voilà plus de 30 ans que vous vous êtes lancé dans le cinéma. Vous avez réalisé 5 courts et 5 longs métrages souvent sélectionnés voire primés dans les festivals, notamment au dernier Festival international du film de Locarno où vous venez d’être récompensé du Léopard de la Meilleure mise en scène pour « 9 Doigts ». Est-ce finalement la reconnaissance – attendue ou pas, du reste ?
Là, c’était une surprise. Même s’il n’y a que quatre films sur seize qui restent, c’est très difficile de passer de quatre à un… Là, pour ce festival, ça a été rapide mais ça s’est très bien passé, je dois dire. Il n’y a pas eu cette fois les problèmes techniques que j’avais un petit peu eus pour « Dr Chance ». Et puis, j’ai eu de la chance d’avoir un jury quand même très éthéré, disons, parce qu’il y avait des gens que j’apprécie beaucoup dans le jury. C’est très amusant car, à la projection de presse, j’avais 60 ans, et maintenant, à la projection officielle, pile 61 ans, jour de mon anniversaire. Et je suis très content, à cet âge-là, d’avoir mon premier prix international.

Comment s’est effectué le choix des acteurs ?
Les premiers que j’ai choisis, ce sont effectivement les habitués, parce qu’il y en a deux ou trois qui sont un petit peu de la bande, que ce soit Elvire, Diogo Dória ou Lionel Tua qui ont fait tous mes films pratiquement. Et puis, j’étais très intéressé par Pascal Greggory. Ça s’est très bien passé. J’avais beaucoup sympathisé avec lui lors d’un festival qui se passait justement en Aquitaine, comme ça par hasard. Et puis j’étais aussi intéressé par Gaspard Ulliel. Je l’ai contacté à travers la productrice qui avait produit à l’époque un film de Rithy Panh au Cambodge dans lequel il avait tourné. Après avoir visionné « Dharma Guns » et « Dr Chance », Gaspard Ulliel m’a dit qu’il ne savait pas qu’un tel cinéma existait en France. Il a tout de suite été de bonne volonté, malgré des contingences personnelles, et il a beaucoup aimé le scénario de « 9 Doigts ». Et puis pour Paul Amy, c’est un copain décorateur Jean-Vincent Puzos, originaire du Cantal comme moi, qui venait avec lui de faire un film de James Gray, qui m’en a parlé. Et c’est comme ça que j’ai rencontré Paul Amy qui rêvait un peu de tourner dans mes films. Donc, le casting s’est fait un tout petit peu à toute vitesse.

Vous dédiez votre film au poète surréaliste haïtien Magloire Saint-Aude, dont le personnage principal porte le nom. Vous êtes vous-même poète, écrivain, musicien et votre film est nourri de ce que vous êtes, de ce qui vous a fait. Est-ce que le nom de chaque personnage, à l’image aussi de Kurtz qui pourrait être inspiré d’un roman de Joseph Conrad, fait référence à des auteurs qui ont compté pour vous ? Du reste, il suffit de prendre votre nom d’artiste pour voir que vous aimez bien joué avec les mots.
J’aime vraiment beaucoup Magloire Saint-Aude. C’est vrai que dans mon précédent film « Dr Chance » il y avait aussi une référence à Georg Trakl, qui est un poète autrichien que j’aime infiniment. Magloire Saint-Aude est un grand poète haïtien, très peu connu finalement, et puis il y avait indirectement quelquechose de vaudou dans la façon de faire mes films. C’est comme ça que j’ai eu envie, une fois de plus, d’emprunter à un poète le nom d’un des personnages de mes films. Quant aux autres personnages, Kurtz, Delgado, Ferrante, ce sont plutôt des assonances qui m’ont guidé dans le choix des noms.

Est-ce que le cinéma est une manière aussi pour vous, comme l’a été et, sans doute, l’est encore la musique, de continuer la poésie ?
En fait, c’est l’écriture qui s’est imposée en premier. J’ai fait une revue qui s’appelle « La Revue Cée ». Entretemps, le punk est arrivé et a sorti de l’isolationnisme la poésie. C’était intéressant de la confronter à quelque chose d’anti-classiste parce que le rock ‘n’ roll réunit un peu toutes les classes. Et puis, vers 23/24 ans, j’ai passé le concours de l’Idhec et ai commencé à faire des films. C’est là que j’ai appris à l’Idhec que pour faire un film il suffisait d’une boîte de pellicule et d’une caméra. Et après, c’est vrai que la poésie et le cinéma me passionnent parce qu’ils sont exactement l’inverse de l’autre. La poésie, c’est une interrogation sur le mystère lumineux, elle passe par une espèce de relation passionnelle voire maternelle alors qu’au contraire le cinéma, c’est plutôt une espèce de geste solaire, de prise lumineuse, un peu comme un oiseau qui fonce sur sa proie. Et comme je n’ai, en quelque sorte, réussi nulle part, aucune voie, de fait, ne s’est imposée, je dis toujours que, ne pouvant pas entrer par la porte, je suis entré par la fenêtre. Donc, j’ai continué l’écriture, la musique, et c’est peut-être une chance dans la difficulté de ne pas rester dans un système trop endogène. En fait, pour ce qui est du cinéma en France, je trouve quelquefois qu’il se fait beaucoup trop de films. Alors, finalement, peut-être que l’écriture revitalise les questionnements.

Dans tous vos films, mais plus particulièrement dans « 9 Doigts », vous vous appuyez sur le texte. Les mots sont porteurs de réflexions philosophiques, les formules fusent. « Ne rien comprendre, voilà la clé », dit l’un des personnages. A qui s’adresse ce message ? Est-ce une charge contre notre société ? Une société en errance, qui aurait perdu ses repères, ses valeurs : « La carte n’est pas le territoire »…
C’est une phrase très importante. En fait, le personnage la déforme et dit « La carte n’aime pas le territoire ». A l’origine, c’est une citation de Korzybski, qui a beaucoup influencé William Burroughs, et c’est une phrase qui a été aussi reprise par les situationnistes jusqu’au roman récent de Michel Houellebecq. C’est vrai qu’en tactique, en stratégie, on s’aperçoit que sur la carte, ça a l’air simple… mais, en fait, ça ne l’est pas : 50 km, ça peut prendre 15 jours, et puis il y a d’autres inconnues. Quant à l’autre phrase – « Ne rien comprendre, voilà la clé » –, c’est vrai qu’à un moment donné on est dans une époque où on ne comprend plus rien. Ne rien comprendre, c’est un petit peu presque nietzschéen, c’est tout prendre, parce que ne rien comprendre et tout comprendre, c’est prendre les choses comme telles. « Comprendere » signifie « prendre avec soi ». Magloire, le protagoniste, ne se révolte jamais, il s’adapte, il essaie de contourner. Il n’a rien à perdre et il essaie par tous les moyens de s’en sortir. Mais, à la fin, à force de lui raconter n’importe quoi, quand il voit l’autre qui prend la valise de polonium et recommence à le baratiner, là, justement, il coupe le discours. Il dit « Non ! ». Mais pour reprendre la question, c’est vrai que c’est un peu mon film le plus « eustachien ». Car, en fait, il y a des paroles mais pas tant que ça dans mes films alors que là, à certains moments, les dialogues prennent totalement le dessus car j’ai vraiment eu envie de filmer la parole un peu comme le fait magnifiquement Eustache dans « La maman et la putain » que j’ai revu récemment et qui est un film absolument éblouissant à tous points de vue. Mais c’est vrai que le fait de filmer la parole dans la dimension d’ébriété qu’elle peut procurer, de perte de repère comme la musique, comme le son, selon les interprétations des uns et des autres, je trouvais ça amusant, d’autant que dans un bateau, on est tout le temps enfermé.

Dans « 9 Doigts », on est face à un univers visuel hors du commun avec une image d’une grande beauté plastique, magnifiée par le noir et blanc, et des décors grandioses. Comme dans tous vos films, et a fortiori dans « 9 Doigts », l’eau est très présente. Pourquoi lui attribuer tant d’importance ?
L’eau, je ne sais pas. C’est peut-être parce que j’ai mis 24 heures à naître. C’est vrai qu’il y a tout le temps de l’eau dans mes films. Dès qu’il y a de l’eau, je me sens bien, dès que j’ai un cours d’eau que ce soit un fleuve, une rivière, un lac, la mer. La mer, bien sûr, c’est le vide, le désert, c’est un élément de péril très fort. C’est vrai que j’ai été très marqué par un livre qui s’appelle « L’eau et les rêves » de Gaston Bachelard, qui est à la fois épistémologue et passionné de poésie et de littérature. Et de la série d’ouvrages que Bachelard va consacrer aux quatre éléments – l’eau, le feu, l’air et la terre –, « L’eau et les rêves » est particulièrement génial parce qu’en fait c’est la représentation en littérature de la démonstration que l’eau est finalement le miroir de toutes les passions humaines et de tous les états d’âme, que ce soit l’eau morte, l’eau vive, l’eau lourde pour laquelle Bachelard évoque Edgar Poe. Ce dernier ainsi que Lautréamont sont des références de Gaston Bachelard.

Votre univers sonore est également impressionnant dans le film. Il y a bien sûr les morceaux de musique, dont votre propre groupe MKB, mais également la sonorisation sur le cargo. On se trouve embarqué sur ce vieux tas de ferraille vide dont les vibrations, les grincements au gré des vents, de l’océan démonté ajoutent à l’atmosphère angoissante, oppressante de fin du monde. La bande son revêt-elle une importance majeure dans vos films ?
Oui. On fait toujours la bande son avec MKB et, là, le guitariste Jack Belsen a fait 4 ou 5 titres et moi, j’ai fait toute la partie sonore, toute la partie « bruitiste », si on peut dire. Dans les quelques livres fondateurs du cinéma, il y a, bien sûr, « La non-indifférente nature » de Eisenstein, ou même Bresson, et un livre aussi que je trouve très important que Cocteau a dicté 15 jours avant sa mort qui s’appelle « Entretiens sur le cinématographe ». Et puis, un livre passionnant qui, pour moi, est fondateur, c’est « La naissance de la tragédie » de Nietzsche pour qui c’est à partir de la musique que la tragédie prend sa source et que l’on peut retrouver le miracle de la tragédie grecque. Tout le livre est là-dessus. Il y oppose, bien sûr, le dionysiaque et l’apollinien : l’apollinien, c’est évidemment tout ce qui est visuel, plastique et le dionysiaque, au contraire, c’est tout ce qui est sonore, orgiaque, musical. Et le cinéma est situé entre les deux, un cinéma pas forcément parlant, mais sonore. La théorie dualiste de Nietzsche s’applique au cinéma.

Si au début du film on est dans un scénario assez classique et linéaire, on bascule petit à petit dans une sorte de dérive narrative. Mais les dialogues ne sont pas aussi abstraits et irrationnels qu’ils y paraissent. « Au bout du compte, tout a un sens », dit le Stalker de Tarkovski dans la Zone. Qu’en est-il sur l’île mouvante de Nowhereland ?
C’est un peu un film en transformation, puisqu’en fait il y a trois mouvements ou trois actes. Pour moi, le genre cinématographique est tout aussi inspirant au cinéma que le genre littéraire dans la poésie. C’est vrai que si on écrit une ode, une élégie, ce n’est pas pareil, même si l’idée, l’optique qui vous inspire est la même. Ainsi, la première partie est vraiment un film noir à la Melville, que j’admire beaucoup, et – à supposer que ce soit réussi – c’est un peu un film melvillien au début, presque totalement muet. Et puis, pour ce qui est de la deuxième partie, on rentre dans la fuite, l’aventure maritime, les récits d’aventures littéraires qui m’ont marqué comme Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe. Et finalement, la troisième partie, c’est vraiment plutôt de l’ordre de tout ce qui ressort de la thématique du Vaisseau fantôme qui est extrêmement intéressante. Le propre du Vaisseau fantôme, c’est la déréalisation. Quant à la référence à la Zone du Stalker de Tarkovski, pas tant que ça ou, du moins, ce n’est pas vraiment conscient. Par contre, s’il y en a une consciente et active, c’est peut-être la puissance de l’eau. C’est vrai qu’un de mes films préférés, c’est Solaris. Et peut-être qu’il y a quelque chose qui pourrait s’en rapprocher, parce qu’en fait on nous mène en bateau. Mais il y a plus que ça, il y a quand même quelque chose d’étrange et l’élément aquatique lui-même peut-être bouleverse les repères magnétiques.

La seconde partie du film, qui se déroule essentiellement sur un cargo, a été tournée aux Açores. Cela nécessite visiblement de gros moyens. Avez-vous eu des difficultés à obtenir le financement de ce film ? Quels ont été les fonds attribués ?
En fait, on était très peu. Quand on est sur un bateau, on ne peut pas être beaucoup car il n’y a pas beaucoup de place, et puis c’est une question de sécurité. On a eu de la chance qu’ils nous prennent, qu’il n’y ait pas eu de tempête, car dès que la mer est forte ils ne prennent plus de passagers. On était tout le temps dans l’incertitude mais, finalement, ça a marché. Et donc, on est partis à huit. Cela veut dire qu’il y avait un directeur de production portugais, un directeur de la photo, un machino, un assistant de caméra, un ingénieur du son, moi et deux costumiers-décorateurs. Après, il y avait une partie du film, quelques scènes qu’on a tournées sur un autre bateau qu’on a pu redécorer, transformer. C’est vrai qu’à certains moments j’étais inquiet car il n’y a pas tant que ça de films de bateaux intéressants. C’est quand même un genre très difficile et il y a tellement de contingences. Il n’y avait guère qu’au Portugal que j’ai pu trouver un bateau. En Aquitaine, il était impossible d’en trouver ; tout était hors de prix. Alors que là on a eu la chance de trouver, par les Açores, un porte-container et puis après on nous a attribué un autre gros bateau sur lequel on a pu continuer de filmer certaines séquences.

Vous qualifieriez « 9 Doigts » de film noir d’anticipation,  film expérimental, film d’aventure surnaturel, film de science-fiction complotiste, polar paranoïaque…
C’est un film noir et de science-fiction, ou plutôt d’anti-science-fiction. Un film de science-fiction, ce sont des bateaux que l’on met dans l’espace, que l’on fait voguer dans le vide intersidéral. Alors que pour moi, en fait, le concept était vraiment de faire un film de science-fiction à l’envers, qui se passe dans une réalité maritime. C’est-à-dire qu’on prend un bateau de l’espace et on le remet sur les flots. Et il se trouve être sujet à des phénomènes aussi étrangers qu’un bateau dans l’espace.

Avez-vous des projets d’écriture, de cinéma, d’album. Privilégiez-vous une forme d’expression plutôt qu’une autre ?
Ce sont trois expériences de nature très différente, mais les trois se sont toujours interalimentées. En fait, l’écriture et le cinéma, c’est toujours un peu lié bizarrement en ce sens que c’est l’écriture qui génère l’invention d’un scénario. Alors, oui, j’ai l’idée d’un nouveau livre et d’un nouveau film. Je suis bien obligé maintenant que je viens de recevoir un prix !

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 19.09.2017

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BIOGRAPHIE / FILMOGRAPHIE
Cinéaste, écrivain, musicien, F.J. Ossang est né en 1956.
En 1977, il crée la revue CEE (Céeditions & Christian Bourgois, 1977/1979), et, en 1980, le groupe de noise’n roll MKB Fraction Provisoire à qui l’on doit 9 albums et la musique de ses films.
Il a tourné 5 courts métrages (dont Silencio, Prix Jean Vigo 2007) et 5 longs métrages : L’Affaire des Divisions Morituri (1984), Le Trésor des Iles Chiennes (1991) qui a reçu le Grand Prix du Festival de Belfort, Docteur Chance (1998), Dharma Guns (2010) et 9 Doigts (2017).
A ce jour, il a publié une dizaine de livres (romans, recueils de poèmes et essais) parmi lesquels Génération néant (1993), W.S. Burroughs (2007) et un essai sur l’expérience cinématographique, Mercure insolent (2013).
Ses films ont fait l’objet de différents tributs et hommages à travers le monde, avant de sortir en 2 coffrets DVD chez Potemkine/Agnès b.

Coup de projecteur sur « Le vénérable W. » – documentaire de BARBET SCHROEDER

Dernier volet de la « trilogie du mal » de Barbet Schroeder, après « Général Idi Amin Dada : autoportrait » (1974) et « L’avocat de la terreur » (2007), ce face-à-face glaçant avec un moine bouddhiste appelant au massacre des musulmans rohingyas est indispensable pour éclairer l’actualité récente – le nouveau coup d’État militaire et les manifestations monstres qu’il suscite – et comprendre les turbulences que traverse actuellement la Birmanie.

  • LE VÉNÉRABLE W.
  • Documentaire de Barbet Schroeder (France / Suisse, 2016, 1 h 36)
  • Commentaire dit par Bulle Ogier
  • Sélection officielle (hors compétition) Cannes 2017 – Prix Festival Varsovie 2018
  • Disponible sur arte.tv jusqu’au 31/03/2021

A cette occasion, lire ou relire l’entretien accordé par Barbet Schroeder lors du Festival du film du soleil de minuit de Sodankylä /Midnight Sun Film Festival en juin 2018. Invité d’honneur du Festival, il était accompagné de sa femme Bulle Ogier (voir également Entretien avec Bulle Ogier sur ci-dessous)

ENTRETIEN AVEC BARBET SCHROEDER… sous le soleil de minuit
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BARBET SCHROEDER - Copy
Barbet Schroeder, réalisateur et producteur d’origine suisse, était l’invité d’honneur du Festival du film du soleil de minuit de Sodankylä (Laponie finlandaise), dont la XXXIIIe édition s’est déroulée du 13 au 17 juin 2018. Cinéaste aux multiples facettes, Barbet Schroeder franchit toutes les frontières, voyageant d’un pays à l’autre, passant d’un genre ou d’un registre à l’autre, mêlant réel et fiction. Ainsi il aborde avec une égale maîtrise le documentaire, le cinéma d’auteur (« La vallée », « Maîtresse », « Tricheurs »), le cinéma hollywoodien (« Barfly », « Reversal of Fortune », « Single White Female »), le polar/thriller (« La Virgen de los sicarios », « Murder by Numbers ») ou la série télé (un épisode de Mad Men). Il a réalisé son premier long métrage « More » à Ibiza, en 1969, film culte de la génération hippie sur une musique de Pink Floyd, où il revient quelque 40 ans après tourner son dernier film de fiction « Amnesia » (2015). Il vient également d’achever sa « trilogie du mal » par son tout récent film documentaire « Le Vénérable W. » (2016), précédé de « Idi Amin Dada : autoportrait » (1974) et de « L’avocat de la terreur » (2007). En attendant le nouvel opus de l’oeuvre protéiforme de ce cinéaste aussi imprévisible que talentueux, on se prendrait à lui demander : « Où en êtes-vous, Barbet Schroeder ? »

Vous êtes pour la première fois au Festival du soleil de minuit. Qu’est-ce qui vous a décidé à en accepter l’invitation et que connaissez-vous du cinéma d’Aki Kaurismäki ?
La raison pour laquelle j’ai accepté, c’est la raison pour laquelle j’accepte tout en ce moment. Mon dernier film « Le Vénérable W. », qui pour moi est un film très important, n’est pas facile et a donc besoin d’être aidé. Et la raison pour laquelle il n’est pas facile, c’est qu’il est parlé en birman, ce qui demande beaucoup de sous-titres, et les télévisions ne sont pas forcément automatiquement prenantes, pas plus que les distributeurs ne sont toujours présents pour distribuer le film dans les salles. Pour moi, c’est un film de cinéma et, donc, il a besoin d’être défendu dans les festivals de films de cinéma.
Quant aux films de Kaurismäki, j’en ai vu beaucoup et chaque fois que j’en vois un, je trouve ça fantastique et je suis bouleversé. Le dernier que j’ai vu, c’est « Le Havre », mais je dois dire qu’après j’ai fait des films sans arrêt et je n’ai plus vu aucun film de qui que ce soit. C’est comme ça maintenant : quand je fais un film, j’arrête de voir d’autres films. Et, quand j’en fais plusieurs coup sur coup, je rate une voire jusqu´à trois années, comme récemment où j’ai passé plusieurs années à Ibiza pour préparer « Amnesia », suivi du « Vénérable W. », dont j’ai fait aussi le montage à Ibiza. Et, donc, ce n’est pas à Ibiza que je peux voir des films pas plus, de toute façon, que je n’en aurais vu ailleurs.

Vous réalisez aussi bien des fictions que des documentaires, quel genre privilégiez-vous ? Et qu’est-ce qui détermine tel genre plutôt que l’autre pour le film suivant ?
Il n’y a aucun ordre prédéterminé. D’abord, pour tous les films de fiction que je fais, je me documente énormément. Pour chaque film de fiction, il y a toute une partie documentaire où je me documente sur tous les détails aussi bien psychologiques que de la réalité des thèmes que je traite. Et quand je fais un film de fiction, je cherche toujours à le faire autour d’un personnage, donc d’avoir des ressorts dramatiques qui permettent de faire de la fiction. Ainsi, je cultive la fiction quand je fais un documentaire et le documentaire quand je fais une fiction. Pour moi, il n’y a pas d’alternance. Je suis tout simplement mes pulsions.

Vous semblez vouloir toujours vous accrocher à la réalité. Vos fictions sont, en effet, basées de préférence sur des histoires vraies. Pourquoi est-ce si important pour vous ?
Tout simplement parce qu’il faut que je croie à ce qui est devant la caméra et cela vaut aussi bien, d’une manière précise, pour les décors, les costumes. J’ai besoin d’y croire, j’ai besoin que ce soit vrai. C’est pour ça que je ne fais pas du tout de films d’époque ou alors je peux, à la rigueur, remonter jusqu’à 20 ans en arrière ou bien faire des films dans des pays où rien n’a changé depuis 50 ans. Et c’est tout simplement dû au fait que j’ai besoin de croire que ce qui est devant la caméra est vrai.

Quels sont les cinéastes qui vous ont influencé ?
Il y en a tellement. Bien évidemment, celui qui m’a tout appris au départ, c’est Eric Rohmer et puis, les cinéastes qui m’ont le plus marqué, c’est tout un cocktail entre Murnau, Rossellini, Samuel Fuller, Nicholas Ray, Fritz Lang… c’est sans fin.

Pourquoi avoir choisi pour vos documentaires de ne filmer que des monstres ou du moins des personnes controversées – que ce soit Idi Amin Dada, Pierre Vergès ou le Vénérable W., qui s’inscrivent dans ce que vous appelez « La trilogie du mal » ? Et est-ce que votre technique d’approche qui consiste à jouer leur jeu, flatter leur orgueil, leur vanité n’a pour seul but que de nous les rendre encore plus monstrueux ?
Non, pas du tout. Mon but, c’est toujours d’en savoir plus et essayer d’en savoir plus sur eux de la bouche même des intéressés et avec leurs propres paroles. Si j’arrive à ça, c’est merveilleux, mais ce n’est pas toujours facile.

N’y a-t-il pas un risque en montrant, sans juger mais, toutefois, sans complaisance, la face humaine de tyrans que finalement l’objectif à atteindre ne rate sa cible et ne revienne sur vous comme un boomerang ?
Oui, bien sûr. Jusqu’à présent, j’ai échappé au retour de bâton. Bien sûr que c’est un risque, mais je pense que c’est intéressant de prendre des risques. Si c’est pour faire un film et montrer combien c’est un méchant et combien il est horrible, tout le monde est d’accord. Et donc, c’est sans intérêt de dire des lieux communs avec lesquels tout le monde est d’accord. Ce n’est pas pour ça que je fais des films ; je fais des films pour en savoir plus.

La complexité de l’être humain, la dualité bien/mal apparaît comme une obsession dans vos documentaires mais aussi dans vos fictions. Les personnes controversées, les personnages troubles, les personnalités complexes semblent vous fasciner au point qu’on peut se demander si, à force de les côtoyer de près, vous ne seriez pas enclin à les comprendre, sans pour autant les excuser. Ne finissez-vous pas le documentaire sur Idi Amin Dada par cette phrase quelque peu ambigüe : « N’oublions pas qu’après un siècle de colonisation, c’est en partie une image déformée de nous-mêmes qu’Idi Amin Dada nous renvoie. » ?
Absolument. En fait, c’est un point qu’avait fait Jean Rouch qu’il a d’ailleurs mis en exergue dans son film « Les maîtres fous ». J’ai, pour ma part, placé cette phrase à la fin de mon documentaire « Général Idi Amin Dada: autoportrait » justement pour éviter une exploitation raciste du film parce que c’était très facile de voir le film comme un divertissement raciste et je ne voulais surtout pas que ce soit possible. Et, donc, si je disais aux spectateurs que c’était d’eux-mêmes qu’ils avaient ri, ils auraient moins tendance à avoir cette attitude.

Votre premier long métrage de fiction « More » – film culte s’il en est pour une certaine génération – a été tourné à Ibiza, île sur laquelle vous tournez à nouveau, quelque 40 ans après, votre dernière fiction « Amnesia ». Quelles en sont les raisons ?
Les raisons, c’est que je voulais situer mon film dans un lieu que je connaissais. Et je connaissais le moindre recoin de la maison, le moindre recoin de chaque rocher autour de la côte là-bas. Je connaissais donc déjà tous les lieux à l’avance, je les connaissais visuellement dans ma tête. Ça, c’est une chose. D’autre part, j’avais une affection particulière pour toute cette atmosphère et ce paysage autour de la maison. C’est là que j’ai fait mon premier film « More » et, dans mon premier film, il y avait des gens qui parlaient allemand, il y avait l’idée menaçante d’un nazi. Tout cela est venu du fait que le personnage de ma mère, qui est le personnage principal d’« Amnesia », est quelqu’un qui a quitté son pays, quitté Berlin à l’âge de 15 ans pour aller s’établir en Suisse et qui, à partir de là, a refusé de parler l’allemand. Donc, j’ai fait un film sur ce personnage, film qui s’appelle « Amnesia » et je l’ai tout naturellement situé dans la maison que ma mère avait achetée dans les années 50 à Ibiza. Donc, c’est ça le lien entre les deux films.

Barbet Schroeder. Timo Malmi - Copy

« Le Vénérable W. », qui achève ce que vous appelez votre « trilogie du mal », est un film sur la persécution des minorités musulmanes rohingyas en Birmanie, mais c’est surtout un film sur la haine. Parlez-nous des origines de ce sentiment ?
La haine, on ne sait pas trop d’où ça vient mais on sait que c’est une chose humaine. On sait aussi que le Bouddha a dit que c’était absolument mauvais et qu’il fallait s’en débarrasser à tout prix. D’ailleurs, Spinoza a dit également que la haine ne devait avoir aucune place en nous et que c’était une chose qu’il fallait stopper d’une manière ou d’une autre. Mais « Le Vénérable W. » n’est pas seulement un film sur les persécutions, c’est plutôt sur le phénomène lui-même de la haine et du racisme, car il faut appeler ça par leur nom. Bien entendu, ce que l’on peut voir dans le film, c’est qu’il y a très peu de différence de mécanisme entre l’antisémitisme qui sévissait en Allemagne dans les années 30 ainsi que la manière dont ça s’exprimait et les mesures et les paroles du moine qui est le personnage principal du « Vénérable W. ».
En fait, ce sentiment de haine, vous l’avez ressenti pour la première fois vous-même vis-à-vis de ce voisin à Ibiza qui a coupé les arbres de votre propriété sous prétexte de les traiter. La réflexion sur ce sentiment vous aurait conduit à faire votre film sur « Le Vénérable W. ».
C’est vrai que j’ai éprouvé de la haine moi-même et que j’ai voulu me pencher un peu plus sur le bouddhisme qui était un peu spécialisé en « mesures anti-haine ».

Vous semblez fasciné aussi par l’emprise, que ce soit celle du pouvoir, de la drogue, du jeu, et la tentation de l’interdit. Votre entourage compte souvent des insoumis comme Jean-Pierre Rassam, Paul Gégauff, et sans doute bien d’autres encore. Etes-vous un insoumis, Barbet Schroeder ?
Un insoumis, je ne sais pas. Un provocateur, sans doute. Peut-être que je ne suis pas assez courageux pour être provocateur, mais j’ai certainement une sympathie profonde pour les provocateurs.

Dans les années soixante, vous côtoyez les acteurs de la Nouvelle Vague voire vous en faites même partie, mais vos films ne ressemblent en rien à ceux des Godard, Chabrol, Truffaut, Rohmer, Rivette même si vous partagez, avec Chabrol surtout, les talents scénaristiques de cet autre monstre sacré qu’est Paul Gégauff. Comment se fait-il que le monde, par exemple, de la drogue dans lequel nous plonge « More » (scénario coécrit avec Paul Gégauff) ou les relations sadomasos de « Maîtresse » soient des mondes si différents des films de la Nouvelle Vague ?
La différence, c’est que moi je ne fais pas vraiment partie du cinéma français. Je fais peut-être partie de la Nouvelle Vague sur des questions techniques ou sur des questions d’approche du cinéma mais mes thèmes ne sont pas français puisque je n’ai pas passé mon enfance en France. Je pense que si on a des thèmes, ils correspondent à ce qu’on a vécu dans son enfance. Et donc, je pense que le cinéma américain a eu une influence beaucoup plus forte sur moi que le cinéma français. Mon premier film était un film américain.

Les lieux (magnifiques plans sur Ibiza, la ville, la nature), l’architecture (la maison blanche d’Ibiza, les 2 appartements reliés par l’escalier dans « Maîtresse »), la matière, le minéral (les rochers magnifiquement filmés dans « More », l’exposition de Ricardo Cavallo – sur le thème des rochers – filmée en un seul plan-séquence de 14 minutes) semblent également jouer un rôle important dans vos films.
Absolument. Pour moi, la splendeur visuelle est quelque chose de très important et d’irrésistible. Le générique d’« Amnesia », par exemple, ne porte entièrement que sur des rochers.

Vous avez réalisé 14 fictions et 5 longs métrages documentaires, tous différents les uns des autres. Pour chaque film, vous changez de style, de genre, de monde. Vous avez tourné en Espagne, en France, en Afrique, en Colombie, au Japon mais surtout vous avez une filmographie hollywoodienne de 7 films à grand succès public (« Barfly », « Reversal of Fortunes », « Single White Female », « Murder by Numbers ») dont peu de cinéastes européens peuvent se targuer. Comment expliquez-vous cet éclectisme ?
Je ne sais pas du tout. Je suis mes instincts. Ça se passe comme ça. Je constate que dans ma vie j’ai tendance à me déplacer beaucoup. Il y a un film de Minelli qui s’appelle « Quinze jours ailleurs, deux semaines dans une autre ville » et je vis un petit peu comme ça. C’est-à-dire quinze jours ou trois semaines dans un lieu chaque fois. C’est un rythme qui m’est tout à fait naturel. Bien entendu, pour faire un film il faut beaucoup plus que quinze jours, alors à ce moment-là ça peut devenir quinze mois dans un autre pays. Du fait que le langage du cinéma est absolument universel, j’arrive très bien à m’adapter à des équipes différentes, des langages différents, des pays différents, et puis j’aime bien l’idée de repartir à zéro à chaque fois, de ne jamais être installé dans un train-train. Le fait d’être un auteur qui aurait ses thèmes et qui creuserait ses thèmes, c’est quelque chose que je ressens comme un danger de répétition.

Vous avez fondé en 1962, avec Eric Rohmer, votre propre maison de production « Les films du losange ». Vous produisez-vous encore aujourd’hui vous-même et/ou plutôt en co-production ? Avez-vous des difficultés à trouver le financement de vos films ?
Tout le monde a des difficultés. On ne sait jamais ce qu’il peut vous arriver. La co-production de « Amnesia » en Allemagne s’est effondrée deux mois avant le tournage et je me suis retrouvé avec la moitié de l’argent et des situations épouvantables. Donc, ça arrive à tout le monde et il faut se débrouiller pour survivre à des désastres comme ça, mais ça arrive tout le temps.

Etes-vous de ceux qui se sont réjouis de l’arrivée du numérique dans le cinéma et quel profit en avez-vous tiré ?
Quand j’ai fait « La Virgen de los sicarios » (La Vierge des tueurs – sortie en 2000), j’étais le premier à faire le film en numérique. J’avais vu des images et j’étais fasciné par cette idée qu’on pouvait avoir des images avec une netteté des arrière-plans et des premiers plans, et étant donné que je voulais faire un film dans lequel la ville était très importante, j’avais envie d’explorer quelque chose de totalement nouveau. Alors, je multipliais les risques vraiment. Faire un film là-bas, en Colombie, il n’y avait aucune compagnie d’assurance au monde qui voulait couvrir le film et faire le premier film de fiction en haute définition, c’était d’une complication invraisemblable, parce que la haute définition, c’était un système américain qu’il fallait ensuite convertir dans des tas de trucs. C’était techniquement quelque chose d’extrêmement compliqué, mais j’y suis arrivé et c’était très excitant. Ça, je dois dire que c’était un travail de découverte aussi bien esthétique qu’humaine. Et surtout j’ai réussi à trouver une équipe extrêmement professionnelle et sérieuse sur place. Donc, c’était formidable.

Avez-vous eu le temps de récupérer de vos deux derniers films et déjà pensé à de nouveaux projets cinématographiques ?
Oui, j’ai des projets mais je n’en parle jamais. Autrement, je ne les ferais pas. Jamais vous ne m’entendrez parler d’un projet à l’avance, parce que, pour moi, c’est le griller en quelque sorte. Pour « Le Vénérable W. », personne ne savait même où j’étais quand je tournais le film. Parce que l’idée même de savoir où j’étais, peut-être que les gens auraient pu, s’ils avaient été malins, en déduire que… Mais rien. Jamais personne n’a su quoi que ce soit. Même mon premier film, « More », quand je l’ai fait, personne ne savait que je faisais un film. Je suis revenu à Paris, et il n’y avait que cinq personnes dans Paris qui étaient au courant. Par contre, quand on fait des gros projets où il y a des financements dans différents pays, ça finit par se savoir évidemment.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Sodankylä, le 15 juin 2018

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ENTRETIEN AVEC BULLE OGIER… sous le soleil de minuit

BULLE OGIER

Invitée d’honneur du Festival du film du soleil de minuit de Sodankylä (13-17 juin 2018), au-delà du cercle polaire en Laponie finlandaise, Bulle Ogier, actrice française au charme discret, a joué dans plus d’une centaine de films et son nom est associé aux cinéastes les plus illustres du Septième art. Egérie de Jacques Rivette et de Barbet Schroeder, son mari, elle restera fidèle à un cinéma d’auteur exigeant  tout au long du parcours qu’elle s’est tracé et dont elle ne déviera pas. Théâtre et cinéma sont étroitement liés dans la carrière de Bulle Ogier, puisqu’elle a joué également dans pas moins d’une trentaine de pièces. Elle est l’une des figures de proue du théâtre d’avant-garde des années 60, l’interprète et amie de Marguerite Duras avec qui elle collabore au théâtre comme au cinéma et elle revient actuellement sur les planches avec la pièce « Un Amour impossible », adaptée du roman de/par Christine Angot, dans une mise en scène de Célie Pauthe.

La liste des films – plus d’une centaine – dans lesquels vous avez joué est impressionnante et celle des cinéastes avec lesquels vous avez tourné ne l’est pas moins – que ce soit Baratier, avec qui vous avez débuté dans les années soixante, Marc’O, Téchiné, Rivette, Tanner, Schroeder, Buñuel, Molinaro, Lelouch, Garrel, Duras, Bellon, Fassbinder, Ruiz, Oliveira, Audiard, Beauvois, Assayas, Chabrol, pour n’en citer que quelques-uns des plus marquants. Vous êtes une des interprètes emblématiques de la Nouvelle Vague. Que reste-t-il, près de soixante ans après, des beaux rêves de la Nouvelle Vague, de son héritage ? Diriez-vous que c’était le temps béni de l’insouciance, de la liberté d’expression, de la créativité ?
Je dirais que la Nouvelle Vague est une révolution par rapport au cinéma d’avant. Evidemment, si on parle de liberté, de créativité, c’est exactement ça, mais c’est une rupture avec un cinéma de réalisateurs comme Autant-Lara, Duvivier, Clair, Carné… de toute cette époque de cinéma français. Mais, pour ce qui me concerne, ce sont plutôt les derniers feux de la Nouvelle Vague avec Rivette. L’actrice de la Nouvelle Vague, c’est Bernadette Lafont qui a fait les Chabrol, les Truffaut en 1958/1959. Mais on peut dire que je fais partie de la Nouvelle Vague. J’ai fait sept films avec Jacques Rivette. Il faut dire qu’il y avait aussi, à cette époque, des producteurs qui soutenaient ces gens-là. Je ne sais pas si aujourd’hui cela se passerait de la même façon ; c’est, en tout cas, beaucoup plus difficile maintenant.

On fête cette année le cinquantenaire de Mai-68. « La salamandre » d’Alain Tanner (1971), projeté ici, sous le soleil de minuit, s’inscrit dans le bouillonnement artistique et social de cette période et vous y incarnez une ouvrière révoltée, ennemie des contraintes sociales. Etiez-vous vous-même animée d’un esprit rebelle, a fortiori dans cette période post-68 ?
J’étais déjà dans un esprit rebelle pré-68, moi et le groupe de Marc’O (homme de théâtre et figure emblématique des années 60/70 – N.D.L.R.). Je n’ai pas été élevée là-dedans parce que je viens d’un milieu tout à fait traditionnel, bourgeois bien que ma mère ait été artiste peintre. Il y avait quand même toutes les conventions du catholicisme religieux, mais comme elle était divorcée en 1939, ça ne se faisait pas à l’époque, surtout avec des enfants. J’étais donc rebelle avant 68, mais j’ai raté 68. J’étais, en effet, en tournage avec le producteur de « L’amour fou » de Rivette, de « La religieuse » et de tous les films de Godard de cette époque avec Anna Karina, qui s’appelait Georges de Beauregard. Il était en faillite à cause de « La religieuse » qui avait été bloquée par la censure – adaptation du roman de Diderot par Jacques Rivette. Il avait donc produit auparavant « L’amour fou » qui, pour moi, était mon premier film par rapport aux « Idoles » de Marc’O. Du reste, « L’amour fou » a introduit sur le plateau tout le groupe de Marc’O. Georges de Beauregard étant en faillite a donc décidé de faire un film commercial et il m’a demandé de faire partie du film avec une jeune Suédoise. On est alors partis dans sa maison, dans le Berry, pour faire ce film de Jacques Laurent dit Cecil Saint-Laurent. Et donc, 68 est arrivé et on s’est mis en grève. De Beauregard n’a pas accepté la grève car ça lui faisait perdre de l’argent, mais on a quand même résisté, moi-même et l’équipe française. L’autre actrice étant suédoise, c’était sans importance pour elle, elle ne comprenait pas ce que ça voulait dire. Je dirais que c’était une actrice… ce qu’on appelait, à l’époque, une pin-up. Cecil Saint-Laurent avait été choisi pour faire le film. C’était quelqu’un de droite. A vrai dire, il n’était pas de droite, il était carrément royaliste. Donc, impossible de partir sur Paris, et ça a été terrible pour moi de ne pas être là au moment de 68 sur les barricades avec tous mes amis et dans les rues de Paris. Je suis arrivée quand même à Paris le dernier week-end de mai 68, mais tout était fini. Il n’y avait plus guère que la Sorbonne – une des dernières places fortes du mouvement étudiant – mais j’ai vu quand même ce que c’était. Et donc, bien sûr, j’avais un esprit rebelle à l’époque.

Pour « La salamandre » d’Alain Tanner, vous avez reçu aux Etats-Unis, dans les années 70, le Prix de la critique, en même temps que Liv Ullmann. C’est également « La salamandre » qui vous a lancée dans le monde du cinéma.
Non, c’est plutôt « L’amour fou », mais comme il est aujourd’hui bloqué et n’est pas visible, c’est compliqué. En fait, « L’amour fou » m’a lancée auprès d’un certain nombre de réalisateurs, dont Tanner. C’est à cause de « L’amour fou » que Tanner m’a demandé de jouer dans son film. Et pourtant la Rosemonde de « La salamandre » n’a strictement rien à voir avec la Claire de « L’amour fou ». Pas plus que la façon de filmer de Tanner a à voir avec celle de Jacques Rivette. Donc, c’est grâce à « L’amour fou » que plusieurs réalisateurs se sont penchés sur moi, dont René Allio, André Téchiné, vraiment beaucoup de gens. Tout ça, c’était avant « La salamandre » qui m’a plutôt fait connaître du grand public. Et je dirais que, pour l’avoir présenté ces dernières années dans différentes manifestations, j’ai remarqué que les jeunes s’identifiaient encore aux trois personnages du film : le journaliste qui n’est pas payé, l’écrivain qui doit se convertir en peintre en bâtiment et cette ouvrière qui cherche sa façon de gagner sa vie mais qui, à chaque fois, est incapable de se soumettre à l’ordre de la société. Et je pense que le personnage de Rosemonde doit être bien courant dans la société d’aujourd’hui. Bien qu’ancré dans l’après Mai-68, « La salamandre » possède une modernité dont le sujet colle encore à notre société actuelle. Par ailleurs, le film vient d’être remastérisé en digital et je dois dire que le noir et blanc sort très bien.
Pour ce qui est du Prix de la critique aux Etats-Unis dans les années 70, c’était pour les trois films « L’amour fou » de Rivette, « La salamandre » de Tanner et « Le charme discret de la bourgeoisie » de Buñuel qui sont sortis, pour ainsi dire, en même temps.

Comment vous êtes-vous rencontrés avec Barbet Schroeder ?
On s’est rencontrés, comme j’ai rencontré Tanner. D’abord on s’apercevait dans des projections, surtout à celles de « La collectionneuse », de « More », comme on croise quelqu’un dans ce genre de manifestations. Mais la vraie rencontre a eu lieu à La Coupole. J’étais avec Jean Eustache et Jean-Noël Picq qui avait joué dans « Une sale histoire » réalisé par Jean Eustache. On était tous les trois à La Coupole et Barbet Schroeder est venu parler avec Jean Eustache. C’est comme ça qu’on s’est connus. Ensuite, il m’a raccompagnée chez ma mère où je vivais avec ma fille après mon divorce. Et c’est là qu’il ma dit qu’il comptait jusqu’à 3 et que si à 3 je n’étais pas sortie de la voiture, on repartait. Et j’ai hésité, le temps d’hésiter… C’est une très belle histoire, c’est un coup de foudre.

Vous avez tourné 3 films avec Barbet Schroeder – seulement allais-je dire – « La vallée », « Maîtresse » et « Tricheurs ».
Oui, mais ce sont ses trois films français, des films en langue française. Les autres sont en anglais, sauf « Amnesia », son dernier film de fiction, mais il fallait qu’il y ait quelqu’un qui parle allemand. Il a choisi Marthe Keller qui est suisse, de parents suisses-allemands. En plus, elle parle anglais. D’autre part, physiquement, elle fait germanique, par rapport à moi qui suis quand même très française. Voilà… et puis, moi, je n’allais tout de même pas jouer la mère de Barbet ! Cela aurait été très spécial, quand même…
Je dois dire que ces trois films tournés avec Barbet étaient des expériences formidables et, chaque fois, c’était l’exploration d’un monde inconnu.

A peine vous connaissait-il qu’il vous faisait tourner dans « Maîtresse », un rôle de dominatrice sado sinon osé pour l’époque du moins inhabituel au cinéma – tout de même interdit aux moins de 18 ans.
« Maîtresse », ce n’était pas dans l’air du temps. Le film était en effet interdit aux moins de 18 ans car le public ne savait pas à l’époque ce que c’était. Maintenant, c’est dans les vitrines du prêt-à-porter : les chaînes, les clous, les anneaux dans le nez, dans la poitrine. C’est partout. C’était un film très heureux parce que Barbet nous a amenés, Gérard Depardieu et moi, chez une dominatrice qui était une femme formidable, chez qui on se retrouvait du reste avec Jean-Pierre Rassam (producteur aventurier du cinéma d’auteur des années 70 – NDLR), Werner Schroeter (un des représentants majeurs du Nouveau cinéma allemand des années 60/70 – NDLR), finalement tout le monde venait à la table de cette femme. Et pendant le tournage du film, j’étais quelquefois doublée par la dominatrice pour les scènes les plus techniquement difficiles, et tous ses esclaves clients venaient. Elle leur disait d’être là à sept heures du matin, de venir avec leurs habits, et ils obéissaient à leur dominatrice. C’étaient des esclaves très heureux, très joyeux, et le tournage a été très amusant. Je me souviens de Nestor Almendros, le chef opérateur, qui avait voulu recadrer un des esclaves qui était – obsession oblige ! – à quatre pattes avec un harnais pour faire le cheval. Et comme je n’étais pas sa dominatrice, il ne voulait pas avancer. Et Nestor avec son accent cubain disait : « Un peu à droite, cheval ! » pour la caméra, mais le cheval ne voulait rien entendre. Et donc, la dominatrice a pris mes habits, ma perruque, et il a alors obtempéré.

Est-ce que la jeune fille de bonne famille a souffert des répercussions de ce rôle, en d’autres termes, est-ce que cela a fait scandale ?
Quant aux répercussions de ce rôle, je sais que ça a bouleversé l’image que les gens avaient de moi par rapport à « La salamandre », par rapport à Rivette, par rapport au cinéma que je faisais avant qui était quand même très défendu par Télérama, magazine qui était assez catholique à cette époque. Une image de bon ton, je dirais, même si j’étais rebelle, reconnue comme la personne qui avait des idées fortes. Et donc, ça a bouleversé l’image cinématographique et théâtrale que j’avais déjà. Théâtrale, en fait, pas tellement parce qu’on était trop rebelles dans le théâtre de Marc’O. Nous étions sauvages et rebelles dans la pièce « Les Idoles » que nous avons jouée en 1966 et dont Marc’O a tiré un film l’année suivante du même nom. C’est, du reste, un film qu’on ne peut pas sous-titrer car c’est une langue tellement particulière et écrite. Et pourtant, le film vient d’être acheté par TV5 Monde tout dernièrement.

Vous restez, tout au long de votre carrière, fidèle à un cinéma d’auteur exigeant, même si on sent que vous avez une attirance pour des cinéastes et des rôles non-conventionnels – à commencer par votre premier long métrage en 1968 « Les idoles » de Marc’O (metteur en scène réputé décapant) dans le rôle de Gigi la Folle, puis « La salamandre » ou « Out 1 », pour ne mentionner que l’un des 7 films de Jacques Rivette dans lesquels vous avez tourné. Qu’est-ce qui vous a guidée dans le choix de vos films ?
J’ai été, au fond, élevée par Marc’O qui était lui-même grand ami de Guy Debord – la Société du spectacle – et qui allait aussi au Groupe surréaliste. Il était donc mon mentor parce que je n’ai pas eu, à vrai dire, le temps de faire des études. Je suis allée jusqu’au bac et puis après je me suis mariée, j’ai eu une fille, puis j’ai divorcé. Ensuite j’ai rencontré Marc’O qui m’a introduite dans son Ecole au Centre américain et lui et ses amis, qui étaient tous des intellectuels – des écrivains, des peintres –, m’ont appris certaines choses. Donc, je dirais que ça s’est fait naturellement. Ce n’est pas que j’ai fait un choix, c’est que j’ai choisi de ne pas faire certaines choses. Je n’ai pas pris mon téléphone pour demander aux gens de travailler avec eux. J’ai eu une attitude qui a fait que j’ai tracé mon chemin, et c’est une des choses dont je suis heureuse de ne pas avoir dévié parce que, évidemment, ça demande des sacrifices : il n’y a pas d’argent qui rentre, par exemple. Je peux dire quand même qu’en ce qui me concerne, avant les autres qui ont travaillé après avec ce metteur en scène, c’était encore un peu marginal tout ça.

Vous n’avez jamais cessé de tourner ?
Non, mais je n’ai jamais fait trois films par an non plus. Il y a une succession assez régulière mais pas constante. Et, entretemps, j’ai fait du théâtre aussi.

On a l’impression que vous vous amusez beaucoup dans les films ou du moins que vous abordez les rôles avec légèreté, malice, insolence parfois, mais cette désinvolture et ce naturel apparents sont peut-être très travaillés… à moins que ce ne soit une facette de votre personnalité dans la vraie vie ?
Je travaille et puis après ça ressort naturellement. Il y a des acteurs qui sont instinctifs. Je ne pense pas que je sois tellement instinctive. Je pense que je travaille et après ça ressort comme de l’instinct.
A cette désinvolture apparente, parfois insolente s’ajoutent aussi beaucoup d’humour et d’autodérision.
Je suis contente d’entendre ça. C’est un grand compliment.

Marguerite Duras, avec qui vous avez tourné 3 films mais aussi joué sous sa direction au théâtre (4 pièces), vous fera un beau compliment en disant de vous : « Bulle, ce n’est pas la nouvelle vague, c’est le vague absolu. » Votre relation avec Marguerite Duras dépassait-elle le plan professionnel ?
Complètement. On était dans l’affection et l’amitié, le rire, je peux dire pendant presque une dizaine d’années. Mais, de toute manière, Marguerite ne pouvait pas travailler avec les gens s’il n’y avait pas de l’amour. Ça ne l’intéressait pas. Sinon, elle se mettait à sa table et elle écrivait. Donc, ça dépassait nettement le cadre professionnel et elle m’a beaucoup aidée au moment de la disparition de Pascale, ma fille. Par ailleurs, on a passé des soirées très amusantes avec Yann Andréa (dernier compagnon de Marguerite Duras – NDLR.) et avant, aussi. En fait, j’ai commencé à jouer au milieu des années 70 dans une pièce de Marguerite qui s’intitulait « Des journées entières dans les arbres », mise en scène par Jean-Louis Barrault. C’était après « Maîtresse » et je voyais qu’on me regardait de travers dans le cinéma. Par ailleurs, je n’avais moi-même pas envie de continuer parce que j’avais l’impression que je serais en répétition de moi-même. Et on est obligé d’être en répétition de soi-même parce qu’on a les mêmes sourires, on a la même façon de se mettre en colère ; ces choses-là ne changent pas tellement d’un film à l’autre. J’avais peur aussi  de me figer dans une certaine image au cinéma, qu’on me confie toujours le même type de rôle. Donc, j’étais très contente quand Jean-Louis Barrault m’a contactée. J’étais à ce moment-là à San Francisco avec Barbet sur le tournage de « Koko, le gorille qui parle » et il m’a téléphoné pour me proposer « Des journées entières dans les arbres ». Je n’ai pas hésité. Marguerite – dont je connaissais très bien le fils qui faisait partie de la bande de Marc’O – est venue tous les jours aux répétitions et c’est comme ça qu’on s’est connues. Marguerite, c’était magnifique.

Bulle Ogier, Barbet Schroeder

Hormis, bien évidemment, Barbet Schroeder pour qui vous êtes la muse au cinéma, mais aussi sa femme dans la vie, quels sont les cinéastes qui ont compté pour vous ?
C’est Rivette, Tanner, Buñuel, Marguerite Duras… Quant à Barbet Schroeder, c’était surtout un ami. Il habitait chez moi, et c’était un ami avant tout. Mais c’est vrai qu’on a beaucoup parlé ensemble de cinéma, de poésie. J’ai aussi beaucoup appris avec lui. Enfin, il y a eu toute la période allemande avec Fassbinder, Werner Schroeter… puis, Manoel de Oliveira, Assayas avec qui j’ai tourné « Irma Vep » qui est un film que j’aime beaucoup.

Vous jouez actuellement au théâtre dans une pièce de Christine Angot « Un amour impossible », mise en scène par Célie Pauthe, avec Maria de Medeiros dans un duo mère-fille. Comment avez-vous été amenée à accepter ce rôle ?
J’avais lu certains livres de Christine Angot et « Un amour impossible » était vraiment – du moins c’est ce que j’entendais et surtout ce qu’en disait Barbet – de la grande littérature. Et puis, quand Célie Pauthe m’a appelée, je ne savais pas du tout qui c’était ; je n’avais pas vu ses spectacles mais je savais qu’elle avait monté des pièces de Duras l’année précédente – « La bête dans la jungle » et « La maladie de la mort » avec une très grande actrice de théâtre français, Valérie Dréville. Et puis, elle m’a donné rendez-vous un jour où j’avais décidé d’aller voir la lecture de Christine Angot d’ « Un amour impossible » à la Maison de la poésie à Paris. Célie Pauthe me donne donc rendez-vous à Beaubourg, à côté de la Maison de la poésie où elle aussi allait écouter Christine Angot. Marc’O, qui a maintenant 91 ans, tenait à y aller aussi. Il y avait également Claire Denis, qui est une amie et que j’admire beaucoup. J’ai donc rencontré Célie Pauthe et j’ai trouvé cette femme profonde. Elle a vraiment une façon de réfléchir, de parler qui m’a plu, même si je ne connaissais pas du tout son théâtre. Et voilà. C’est un très beau rôle que j’ai avec Maria de Medeiros, qui est une actrice formidable. Donc, tout était réuni pour que j’accepte. Maintenant, les représentations se sont terminées samedi dernier mais on va les reprendre encore en tournée en février/mars/avril 2019. Dernièrement, on a fait des petites villes et je dois dire que je n’avais jamais fait des tournées de petites villes en France. Je me suis rendue compte que la France était très riche culturellement, parce qu’avant, avec Patrice Chéreau, Luc Bondy, tous ces gens-là, nous ne nous produisions que dans des grandes villes comme Moscou, Vienne, Berlin… Ce n’étaient pas des petites villes comme je viens de le faire où j’ai vu, découvert qu’il y avait du public. Par exemple, dans une ville de 12 000 habitants comme Vire (dans le Calvados), il y avait tout d’un coup 600 personnes un soir. Je dois dire que c’est une découverte pour moi de faire une tournée comme ça sur trois mois.

Avez-vous des projets cinématographiques après le théâtre ?
Oui, je tourne lundi d’ailleurs. J’ai tourné, du reste, lundi et mardi derniers avec Jeanne Balibar qui passe de nouveau à la mise en scène et fait son film. C’est, en effet, son deuxième film comme réalisatrice après « Par exemple, Electre » (2013). Parmi les nombreux acteurs, on retrouve Emmanuelle Béart. Ainsi on est trois filles de chez Jacques Rivette, puisqu’Emmanuelle a fait « La belle noiseuse » et Jeanne Balibar « Va savoir ». Le film s’appelle pour l’instant « Merveilles à Montfermeil » et sortira vraisemblablement en 2019. C’est un film très dense, une comédie qui mêle aussi bien des acteurs professionnels que des amateurs. Il y a énormément de gens dans le film, dont des habitants de Montfermeil, puisque c’est l’histoire de cette banlieue. J’y joue une dame qui fait des jardins, de l’environnement, qui est attachée à la Mairie en matière d’environnement.
Et puis, à plus long terme, j’ai d’autres projets.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Sodankylä, le 15 juin 2018

Coup de projecteur sur LE TEMPS DES FORÊTS – documentaire de FRANÇOIS-XAVIER DROUET


LA FORÊT AU COEUR DU DÉBAT… ET DE NOTRE ACTUALITÉ

A l’occasion de la JOURNÉE MONDIALE DES FORÊTS le 21 mars, USHUAÏA TV fête les forêts et les arbres en mars avec le cycle LE PRINTEMPS DES FORÊTS.

Inspirée de l’émission culte de Nicolas Hulot « Ushuaïa Nature », USHUAÏA TV, créée en 2005, est une chaîne pionnière sur les problématiques environnementales.
15 ans de programmes dédiés à la nature dont, ce jeudi 18 mars à 20 h 45, le documentaire LE TEMPS DES FORÊTS de François-Xavier Drouet (voir les rediffusions ci-dessous).

___________________________________________________________________________Le temps des forêts - Affiche

LE TEMPS DES FORÊTS – un film documentaire qui dévoile l’envers du décor
France (2018), 1 h 44
François-Xavier Drouet

USHUAÏA TV
– Jeudi 18 mars à 20 h 45
– Mercredi 24 mars à 9 h 05
– Vendredi 26 mars à 23 h 55
– Jeudi 1er avril à 22 h 00
– Dimanche 4 avril à 9 h 05
– Vendredi 9 avril à 1 h 45
– Mardi 13 avril à 13 h 45

L’arbre qui cache la forêt : le Douglas (!?)

Pour en savoir plus, lire ou relire :

Entretien avec FRANÇOIS-XAVIER DROUET


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FRANCOIS-XAVIER DROUET - Copy

François-Xavier Drouet, réalisateur et scénariste français, était l’invité cette année de la XVIIIe édition du Festival du film documentaire de Helsinki – DocPoint, qui s’est déroulé du 28 janvier au 3 février 2019. Auteur de sept documentaires, François-Xavier Drouet est venu présenter au Festival DocPoint son dernier film « Le temps des forêts » (2018) – lauréat de nombreux prix – qui dénonce la malforestation et la monoculture forestière résultant d’une sylviculture industrielle.

Quel est votre parcours ? Qu’est-ce qui vous a amené tout d’abord au cinéma et, dans ce cas précis, à vous intéresser aux forêts ?
D’abord, j’ai fait des études de sciences sociales, anthropologie. Je raconte souvent que j’étais parti au Pérou pour faire un projet de thèse et que je suis revenu avec un projet de film. Puis j’ai suivi le master de réalisation documentaire à Lussas, en Ardèche. Et voilà 15 ans que je fais des films. J’ai commencé à travailler sur le thème de la forêt il y a quatre ou cinq ans. J’habite, quant à moi, sur le Plateau de Millevaches, donc sur les premiers contreforts du Massif central, depuis une dizaine d’années, et j’avais envie, comme ça faisait trois films que j’avais faits à l’étranger, de faire un sujet local, de bouger pas trop loin de chez moi. En fait, c’est raté parce que, finalement, j’ai sillonné toute la France ! C’est vrai que quand je suis arrivé dans cette région, il y avait cette forêt qui, dans mon idée, était quelque chose d’absolument naturel, l’incarnation de la nature alors qu’on s’aperçoit, en fait, que c’est complètement artificiel – comme, du reste, la plupart des paysages en France. Et en creusant un peu, en discutant surtout avec les forestiers, donc des gens qui travaillent vraiment dans la forêt, je me suis rendu compte que dans le monde forestier il y avait des bouleversements en cours qui rappelaient ceux qu’avait connus l’agriculture dans les années 60/70. Je me suis dit, alors, que c’était quelque chose de complètement méconnu. C’est, par ailleurs, très complexe et ça m’a pris beaucoup de temps à décrypter tout ça, mais je me suis dit qu’il fallait en faire un film.

Tout d’abord, pouvez-vous donner quelques chiffres essentiels concernant les forêts françaises ? Et quel est le pourcentage de la superficie boisée appartenant respectivement au secteur privé et à l’Etat ?
La forêt, c’est presqu’un tiers du territoire français. Contrairement à ce que l’on croit, c’est une surface qui a augmenté depuis le XIXe siècle, même si elle stagne depuis quelques années, voire même qu’elle commence à diminuer. Mais il n’y a pas de problème de déforestation en France. Donc, on entend souvent qu’il n’y a jamais eu autant de forêts en France et que, par conséquent, tout va bien. Toutefois, il faut regarder ce que sont ces forêts. En fait, si on regarde bien, il y a la moitié de ces forêts-là qui sont composées d’une seule essence. Il y a 80% de ces forêts dont les arbres ont moins de cent ans. Donc, ce sont des forêts qui sont très jeunes. Par ailleurs, il y a moins de 1% qui sont des réserves intégrales. Donc, ce sont des espaces qui sont, pour une partie, très superficialisés et, en tout cas, ce sont des forêts qui sont très jeunes et qui mériteraient de prendre de l’âge. Par ailleurs, les trois-quarts de la forêt française sont privés. Pour une bonne partie, ce sont des terres issues de la déprise agricole, notamment dans les zones de montagnes, soit qui ont été plantées, soit qui sont enfrichées. Et donc il reste un quart qui est la forêt publique, en grande partie dans l’est de la France – avec des gros contrastes selon les régions. En Alsace, on peut avoir 75% de forêts publiques et dans le Limousin, c’est moins de 5%.

Combien d’hectares de forêts sont détruits chaque année en France ? En Finlande, c’est plus de 100 000 hectares/an avec, toutefois, 71% du territoire recouverts de forêts, soit 26 millions d’hectares. [En France les forêts représentent 30% du territoire, soit 17 millions d’hectares] [Forêts françaises : 10% de la superficie boisée européenne, 4e position après la Suède 27 mha, la Finlande 26 mha et l’Espagne 18 mha]
Cela dépend de ce qu’on appelle « détruits ». Si on parle de déforestation, le drame c’est que vous pouvez raser, par exemple, une forêt primaire  – imaginons en Indonésie ou en Amazonie – et si vous replantez de l’eucalyptus derrière, on va considérer qu’il n’y a pas de déforestation. Sauf que vous avez rasé un écosystème unique pour le remplacer par une plantation de type agricole. Ça n’a rien à voir. En tout cas, ce qui est sûr c’est qu’en France il y a des régions où l’exploitation forestière est extrêmement brutale. Et sur des modèles sylvicoles extrêmement simplifiés – l’exemple type, ce sont les Landes de Gascogne, mais aussi le Limousin, une bonne partie du Massif central de manière générale, le Morvan –, le modèle, c’est coupe rase-replantation-monoculture. Et dans le sud-est, c’est pareil. Le système de la coupe à blanc de taillis (des chênes qu’on coupe à blanc, qui rejettent), ça fait longtemps que ça existe mais, en tout cas, ce sont des modes d’exploitation qui sont très gloutons.

A quels secteurs sont destinés les bois coupés et dans quelles proportions ?
Je ne peux pas vous donner de chiffres au niveau des proportions mais, en gros, il y a ce qu’on appelle la hiérarchie des usages. Historiquement, la priorité va aux usages nobles du bois, soit la menuiserie, l’ébénisterie, les tonneaux pour le vin ; après vient le bois d’oeuvre pour faire les maisons, les charpentes, etc. ; ensuite, en dessous, on a la caisserie, l’emballage, les palettes et puis tout ce qu’on appelle le bois de trituration, c’est-à-dire du bois qu’on va broyer pour faire de la papeterie, des panneaux de particules, des bois agglomérés et, au bout du bout, on a le bois énergie. En tout cas, ce sont là tous les usages et, normalement, il y en a pour tout le monde. Ce qui est en train de se passer aujourd’hui, c’est que cette hiérarchie des usages est en train de se renverser. Cela n’a pas vraiment de sens de donner des chiffres, c’est variable selon les régions. Ainsi, la forêt landaise sert essentiellement à approvisionner de grosses papeteries, mais si vous prenez les chênes de Bourgogne, c’est autre chose. Donc, c’est très contrasté et c’est difficile de donner des tendances mais, en tout cas, cette hiérarchie des usages est mise à mal.

La France exporte-t-elle son bois ? La transformation en produits finis est-elle réalisée en France ou à l’étranger ?
Et c’est bien là le problème. En fait, la première transformation va servir à faire des produits finis, qu’on appelle la seconde transformation et qu’on n’a plus en France, il faut se rendre à l’évidence. Les parquets, les meubles ne sont pas faits en France. La France exporte des bois ronds, c’est-à-dire coupés, ou des bois sciés. En fait, ce qui fait le plus de valeur ajoutée, ce n’est pas en France que ça se passe. Et c’est ce qui crée un déficit de la balance commerciale, c’est-à-dire qu’on a un paradoxe avec cette forêt qui couvre 1/3 du territoire et on importe plus de produits de la forêt qu’on en exporte. C’est le deuxième poste après le pétrole et c’est complètement ahurissant. Et la réponse des politiques publiques par rapport à ça, c’est de dire qu’il faut couper plus de bois. Ce qui est absurde. La question, ce ne sont pas les volumes de bois qu’on va récolter mais comment on le valorise. En France, on valorise mal le bois parce qu’on a tué tout un tissu industriel qui n’a pas su ou qui n’a pas pu s’adapter à la mondialisation et à la concurrence internationale – avec de gros dégâts sur les hommes et sur les écosystèmes.

Qu’entendez-vous par ce que vous appelez « malforestation » ?
Cette formule revient à Marc Lajara, un forestier qui intervient dans mon film et qui a été l’un des premiers lanceurs d’alerte sur le Plateau de Millevaches. Il dit qu’en France on a souvent en tête le problème de la déforestation, mais ce n’est pas là que ça se situe. C’est plutôt le problème de la malforestation qui revient, en gros, à adapter la forêt à l’industrie ou, en tout cas, à adapter la foresterie au modèle agricole intensif productiviste.

Que sont exactement ces forêts de « Douglas » (pins, sapins) et pourquoi les oiseaux n’y chantent pas ?
Le « Douglas » n’est ni un pin ni un sapin, c’est un Douglas qui, il est vrai, ressemble à un sapin. C’est un arbre un peu particulier, un résineux qui est un peu entre le pin et le sapin. C’est un arbre qui vient des Etats-Unis, des Montagnes rocheuses. On en plante en France depuis les années 70 et on peut dire qu’il n’y a que ça dans le Massif central, mais aussi en Bourgogne et dans l’est de la France. C’est un arbre qui est très intéressant parce que c’est vraiment un super arbre. On peut faire du bois de très bonne qualité, et il a également d’autres usages. C’est vraiment un arbre intéressant d’un point de vue technologique aussi parce que son bois de coeur est imputrescible. Le problème, c’est qu’on ne plante que ça. Dans le Limousin, on va raser des forêts mélangées pour mettre du Douglas. En termes écologiques, cela a de graves conséquences et, d’autre part, on les coupe trop jeunes. On les coupe à 40/45 ans, alors qu’en fait ils donnent leur optimum technologique, écologique et économique à 80 ans. C’est pour répondre aux critères de l’industrie et accroître ainsi les rendements. Quant aux oiseaux, ils ont besoin de bois mort. Dans une monoculture, l’écosystème est tellement pauvre que, d’une part, il n’y a rien à manger pour les oiseaux – pas de vers, pas d’insectes – et, d’autre part, il n’y a pas de bois où nicher souvent. Donc, parfois, on peut entendre des oiseaux mais, en général, c’est qu’ils viennent de la coupe rase d’à côté. Mais si on veut des oiseaux, il faut du mélange, du bois mort. Il y a plein d’oiseaux qui sont inféodés aux bois morts.

Dans le titre, relativement ambigu, on sent comme un constat sinon défaitiste/fataliste du moins alarmiste. Qu’entendez-vous par « Le temps des forêts » qui sonne comme un temps révolu ?
Un temps révolu… ou un temps à advenir. Pour moi, c’est ouvert. Je comprends que le film, quand on le voit, mette un peu un coup de bambou sur la tête mais, moi, je montre des gens qui résistent. Il y a la question du temps, évidemment, l’époque, et le temps des cycles, c’est-à-dire que la temporalité des forêts n’est pas celle de l’homme. Or, aujourd’hui, on essaie d’adapter le temps de la forêt à celui du marché. Ainsi, je montre dans mon film qu’on raccourcit de plus en plus les cycles – qu’on appelle des révolutions –, entre deux coupes. Avant, les pins maritimes c’était 60 ans, maintenant c’est 25 ans ; les Douglas, ça devrait être 80 et, dans les faits, c’est 40. C’est partout pareil. Donc, ce temps de la forêt qui était nécessaire, qui est du temps long, qui est censé être à l’échelle du siècle, qui surpasse les générations, il est nié par ce système qui se met en place sur le modèle intensif agricole.

Quels sont les bouleversements économiques, sociaux, les conséquences environnementales qu’entraîne l’industrialisation des forêts ?
En termes écologiques, c’est quand même la destruction des sols, l’appauvrissement voire la destruction des sols dans certains endroits, d’une part par la monoculture qui appauvrit énormément le sol, d’autre part par le mésusage des machines qui ne sont pas utilisées à bon escient. D’autre part, encore, par le système de la coupe rase qui est catastrophique pour le sol puisqu’on laisse la terre à nu, ce qui provoque une érosion énorme et une libération de la matière organique. Après, il y a plein d’autres conséquences mais pour moi, en fait, la première c’est quand même d’abord sur le sol. Après, il y a l’impact sur l’eau. Il n’y en a pas sur la biodiversité car dans les monocultures on extermine la biodiversité. Humainement, cette industrialisation s’accompagne d’une accélération des pratiques, d’une accélération du rythme, d’une pression énorme sur les travailleurs de la coupe à tous les niveaux depuis le conducteur d’abatteuse jusqu’au scieur, parce que c’est le temps de la grande guerre économique de la mondialisation. Il faut approvisionner la machine. Et ça a déjà des conséquences terribles, en termes de pression, pour les humains et particulièrement pour ceux qui ont fait ce métier avec une autre idée de la forêt. Ceux qui ont fait ce métier parce qu’ils aimaient la nature, parce qu’ils ont une autre idée de ce que doit être la sylviculture et la foresterie, pour qui la forêt, c’est produire du bois mais pas que ça. Ces gens-là ils sont ramenés au rang de ramasse-bois, de mobilisateurs de bois. Le forestier n’est plus qu’un gérant de stocks, et ça c’est une grande souffrance pour eux. C’est, du reste, un des facteurs qui explique la vague de suicides à l’ONF où on compte une cinquantaine de suicides depuis 2002 !

L’ONF ?
L’Office national des forêts. C’est un établissement public qui est chargé de gérer la forêt française, c’est-à-dire la forêt d’Etat et les forêts communales. L’ONF a des agents qui s’occupent de la conduite de ces forêts jusqu’à la vente des bois et qui ont le statut de fonctionnaire. Dans le secteur privé, c’est vrai que des bûcherons, il n’y en a pratiquement plus mais on en a encore besoin parce que, d’une part, les machines ne peuvent pas aller partout. Ainsi, il y a des endroits où il y a trop de pente et les machines n’y vont pas ; il y a des endroits où il n’y a pas les voies d’accès, donc les machines ne rentrent pas ; il y a des arbres qui sont trop gros et au-delà d’un certain diamètre, ces machines-là ça ne marche plus. Par ailleurs, si l’abatteuse est devenue incontournable pour l’exploitation des résineux, en feuillus on utilise encore des bûcherons.

Y a-t-il un puissant lobby dans le secteur forestier ?
C’est assez complexe. D’une part, en tout cas, il y a les coopératives forestières qui, comme les coopératives agricoles, sont des organismes qui ont été créés pour mutualiser du matériel et unir les propriétaires  afin d’obtenir les meilleurs prix sur le marché. Ces coopératives sont devenues le bras armé de l’industrie. Donc, c’est un acteur très important au niveau de la forêt et elles demandent clairement que la France ne soit plus qu’une forêt de plantation. Du reste, la plus grosse coopérative a écrit un « Manifeste en faveur des forêts de plantation ». Ce sont des gens qui défendent, par exemple, le glyphosate. D’autre part, il se trouve que toutes les politiques publiques en forêts vont, depuis des années, dans le même sens : financer les gros investissements, mettre des usines énormes plutôt que défendre les petites ou moyennes unités, encourager à fond la mécanisation quitte à supprimer des tas d’emplois par ailleurs, et puis c’est toujours mobiliser plus de bois au lieu de mieux valoriser le bois. Ainsi, la filière est assez éclatée et ça reste diffus, mais elle n’en est pas moins bien implantée dans les cercles du pouvoir.

Est-ce que seule la France est confrontée à ces problèmes, ou bien cela touche-t-il aussi d’autres pays européens très boisés, hormis, bien évidemment, les pays nordiques ?
C’est très contrasté. En tout cas, par exemple, en Suisse la coupe rase est interdite. En Allemagne, elle est très limitée en surface, ce qui n’est pas du tout le cas en France. En Belgique, il existe une surface maximale à la coupe rase et elle est plus encadrée qu’en France. Par contre, il y a des pays où il y a de véritables pillages. Je pense à la Roumanie où il y a des mafias qui sont impliquées. D’ailleurs, il y a IKEA qui se fournit de bois dont on ne peut pas garantir qu’il ne soit pas issu de bois volé. L’Ukraine, également. Aujourd’hui, la Pologne procède à des plantations à très grande échelle et menace la dernière forêt primaire d’Europe. En Espagne et au Portugal, on a l’invasion de la monoculture d’eucalyptus. Il y a deux ans, il y a eu des incendies énormes au Portugal dont l’ampleur s’explique par la monoculture d’eucalyptus. Donc, la tendance, elle est mondiale, en tout cas, européenne. Elle prend des formes différentes selon les pays, mais il y une vraie tendance.

Diriez-vous que se joue une guerre économique entre les Scandinaves et le reste de l’Europe ? Par ailleurs, la Russie présente-t-elle une menace, un problème particulier ?
Il y a une guerre, bien sûr, parce qu’il y a le marché des résineux de petit et moyen diamètre qui est très porteur pour le bois de construction et, donc, il y a une concurrence féroce entre ces pays-là. Evidemment, la Scandinavie, comme c’est expliqué dans mon film, a des avantages parce que, de fait, ce sont naturellement des monocultures compte tenu qu’il y a très peu d’essences et que le sol est plat. Chez nous, en France, on a une très grande diversité d’essences, on a des plaines, des montagnes, donc une très grande diversité, et au lieu de valoriser cette diversité on essaie de faire la course avec des pays qui ont déjà des années d’avance et qui, en plus, réunissent toutes les conditions favorables à cette production. Quant à la Russie, c’est encore pire sur un plan environnemental car l’exploitation sauvage des forêts constitue une réelle menace pour les pratiques de gestion forestière durable.

Quelles sont les alternatives, les solutions à ces politiques dévastatrices de gestion forestière ?
C’est un problème politique. Toutefois, il y a des alternatives, des manières, en tout cas, de produire et de récolter du bois en s’appuyant sur les écosystèmes plutôt qu’en les niant. Ces alternatives, on les connaît et elles sont très efficaces également. Mais ce qui prime, ce sont les choix politiques, le contexte mondial, la guerre économique mondiale généralisée dans tous les pays dont on a cru qu’on allait sortir vainqueur. En fait, au bout du compte, tout le monde est perdant, sauf une minorité, bien sûr, qui profite de la mondialisation. En tout cas, c’est une catastrophe pour l’écosystème et pour les gens. Ce sont des choix politiques et, pour moi, tant qu’on ne reviendra pas sur ces choix, ce n’est pas la peine. Mais il faut aussi qu’une prise de conscience se fasse plus largement, car ces enjeux sont pour l’instant trop méconnus. Et c’est l’objectif de mon film. Nous devons construire un rapport de force politique, aux côtés des forestiers résistants.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 1er février 2019

ALVAR AALTO Architecte avec un grand A – Documentaire de VIRPI SUUTARI

  • Documentaire de Virpi Suutari (Finlande, 2020, 52 min) – Coproduction : ARTE GEIE, Euphoria Film OY, YLE, Avrotros
  • ARTE – Mercredi 10 février à 22 h 45 (heure française) / 23 h 45 (heure finlandaise)
  • Disponible sur arte.tv jusqu’au 11 mars 2021

Alvar Aalto (1898-1976) est un architecte, dessinateur, urbaniste et designer finlandais, adepte du fonctionnalisme et considéré comme le père fondateur du design organique. Tout comme son architecture qui s’intègre de façon harmonieuse dans le paysage environnant, son mobilier aux lignes courbes et fluides, tel le célèbre fauteuil Paimio en bois courbé (1932), ses créations en verre, tel le mythique vase Savoy (1936) – aussi appelé vase Aalto (« vague » en finnois) – ou encore ses lampes en laiton aux formes arrondies, toutes ses réalisations se caractérisent par leurs formes organiques.

La Maison Carré est la seule construction de l’architecte finlandais en France et une des rares résidences privées à l’étranger. Elle a été créée ainsi que tout son mobilier par Alvar Aalto en 1959 pour Louis Carré, collectionneur et marchand d’art influent de l’après-guerre. Il s’agit d’un « gesamtkuntswerk » ou « oeuvre d’art totale » puisque Aalto a non seulement dessiné la maison mais conçu également les meubles, les luminaires, les tapis… jusqu’aux poignées de porte. Cette maison, située à Bazoches-sur-Guyonne, dans les Yvelines, est un modèle d’intégration dans le paysage.

Vase Aalto (1936) sur fond de l’Institut de retraite nationale / Kansaneläkelaitos Helsinki (1956)

Alvar Aalto – Architecte avec un grand A
Dans ce film, la réalisatrice Virpi Suutari nous livre un regard très personnel sur ce couple aussi peu conventionnel que charismatique que formait ce duo de créateurs Alvar Aalto et son épouse Aino Aalto.
Si le film nous présente les plus emblématiques ouvrages d’Alvar Aalto – de la Finlande à la Russie, en passant par la France et les Etats-Unis – en dialoguant avec des experts et des témoins, il a surtout la particularité de se pencher pour la première fois sur l’histoire d’amour de ce couple d’architectes pionniers et sur leur étroite collaboration dans le processus de création
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Virpi Suutari
© Euphoria Film

Virpi Suutari est une documentariste finlandaise au talent reconnu et récompensé à maintes reprises Elle a étudié à l’École des arts et du design de Helsinki, où elle a ensuite enseigné de 2012 à 2016. En 2012, elle a fondé avec son mari Martti Suosalo, acteur finlandais, la société de production Euphoria Film Oy. Virpi Suutari a réalisé à ce jour une dizaine de documentaires, dont « Alvar Aalto » est son tout dernier opus et qui vient d’être nommé dans la catégorie Meilleur documentaire au Gala des Jussi (les César finlandais) qui se déroulera cette année, en raison de la pandémie, à l’automne prochain.

Pour plus d’informations sur Alvar Aalto, le plus célèbre architecte et designer finlandais :

ARCHIVES / CRITIQUES FILMS

A lire les critiques des films suivants classés par ordre chronologique décroissant de sortie en salles :

  • Le scaphandre et le papillon de Julian Schnabel
  • Le renard et l’enfant de Luc Jacquet
  • Astérix aux Jeux olympiques de Thomas Langmann et Frédéric Forestier
  • Je ne suis pas là pour être aimé de Stéphane Brizé
  • Ensemble, c’est tout de Claude Berri
  • Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud
  • Two Days in Paris de Julie Delpy
  • Ne le dis à personne de Guillaume Canet
  • La môme de Olivier Dahan
  • La science des rêves de Michel Gondry
  • La tourneuse de pages de Denis Dercourt
  • Backstage de Emmanuelle Bercot
  • Paris, je t’aime – Film collectif
  • Angel-A de Luc Besson
  • De battre mon coeur s’est arrêté de Jacques Audiard
  • L’enfant de Jean-Pierre et Luc Dardenne
  • Caché de Michael Heneke
  • Joyeux Noël de Christian Carion
  • La marche de l’empereur de Luc Jacquet
  • Innocence de Lucile Hadzihalilovic
  • Les mots bleus de Alain Corneau
  • Moolaadé de Ousmane Sembene
  • Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran de François Dupeyron
  • Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet
  • Comme une image de Agnès Jaoui
  • Luther de Eric Till
  • Les choristes de Christophe Barratier
  • Le temps du loup de Michael Haneke
  • Nathalie de Anne Fontaine
  • Anatomie de l’enfer de Catherine Breillat
  • Blueberry de Jan Kounen
  • Etre et avoir de Nicolas Philibert
  • Les invasions barbares de Denys Arcand
  • Swimming Pool de François Ozon
  • Le peuple migrateur de Jacques Perrin
  • Les triplettes de Belleville de Sylvain Chomet
  • A la folie… pas du tout de Laetitia Colombani

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L’écriture au bout d’un cil

LE SCAPHANDRE ET LE PAPILLON

  • Un film de Julian Schnabel 
  • Avec : Mathieu Amalric, Emmanuelle Seigner, Marie-Josée Croze, Anne Consigny
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 52
  • Sortie : Le 25 février 2008
  • Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2007
  • Meilleur réalisateur et Meilleur film étranger aux Golden Globes 2008
  • Quatre nominations aux Oscars 2008, dont Meilleur réalisateur

En décembre 1995, Jean-Dominique Bauby, rédacteur en chef du magazine féminin « Elle » et père de deux enfants, est victime d’un accident vasculaire cérébral. Il est hospitalisé à l’hôpital maritime de Berck-sur-Mer. Paralysé – atteint de ce qu’on appelle un « locked-in syndrome » –, à 43 ans, sa vie bascule et s’arrête brutalement. Il ne la voit plus que par une petite lucarne, son oeil gauche, seul lien désormais avec le monde extérieur, le monde des vivants. D’un battement de paupière qui correspondra à chaque fois à une lettre de l’alphabet (selon l’astucieux stratagème d’une orthophoniste), il écrira ainsi, jour après jour, « Le scaphandre et le papillon » – récit poignant de son expérience – dont il aura mémorisé les phrases avant de les dicter. Le livre paraîtra en mars 1997 quelques jours avant sa mort.

« Le scaphandre et le papillon », inspiré d’une histoire vraie, est une adaptation cinématographique sobre et très réussie du roman éponyme de Jean-Dominique Bauby. Le réalisateur américain Julian Schnabel, qui est aussi peintre, réussit à restituer l’esprit du livre et à nous conter, sans pathos – et, en cela, il relève un véritable défi –, l’inénarrable expérience intérieure de Jean-Dominique Bauby, entièrement paralysé. Victime du « locked-in syndrome » ou « syndrome d’enfermement », toutes ses fonctions motrices sont en effet détériorées, mais ses facultés cognitives sont demeurées intactes. Il ne lui reste plus pour communiquer qu’un oeil, une paupière, un cil. Cadenassé dans son corps devenu « scaphandre », il est totalement à la merci des autres. Julian Schnabel lui donnera l’espace dont il est privé en l’emmenant sur la plage de Berck, face à la mer, aux vagues, au large… Il lui ouvrira toutes grandes les voies de la mémoire et de l’imaginaire où son esprit virevoltera comme un « papillon » en toute liberté entre souvenirs et fantasmes.

Par une mise en scène pudique tout en subtilité et en intelligence, une mise en image artistique pleine d’ingéniosité, le réalisateur redonne vie et dignité, par delà un corps inerte, au brillant esprit qui habite Jean-Dominique Bauby – soliloque intérieur restitué par une voix off –, plein d’humour et d’autodérision. La caméra subjective devient l’oeil de Bauby et, par voie de conséquence, celui du spectateur qui vit tantôt hors ou tantôt dans le personnage. Notre regard est donc, par moments, cloisonné et se limite aux gros plans des interlocuteurs – soignants, famille ou amis. Pas question de grand angle ou de contre plongée ! Mais la prouesse du réalisateur est de toucher à l’inaccessible, de pénétrer au plus intime de cet être « emmuré vivant » dans son propre corps, et de nous y entraîner. Une expérience pour le moins troublante qui met le spectateur dans l’inconfort et lui fait entrevoir ce qui pourrait bien être une des formes extrêmes de la claustrophobie…

L’histoire est portée par des acteurs de talent, touchants et sensibles. On saluera la performance incroyable de Mathieu Amalric qui, d’un seul battement de paupière, fait vivre avec intensité le personnage de Bauby. On notera la douceur et la tendresse dont sont pétries les femmes qui l’entourent (un peu trop nombreuses et toutes très belles… Est-ce sa punition ?) ainsi que l’extraordinaire prestation de Max von Sydow, dans le rôle du vieux père, bouleversant dans les deux scènes les plus intenses du film. 

Un film plein de vie et d’humanité, où l’humour côtoie l’émotion. 

Bien plus qu’un témoignage poignant, l’expérience vécue et racontée par Jean-Dominique Bauby sur son lit de mort est une leçon de vie.

Aline Vannier-Sihvola

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S’il te plaît… apprivoise-moi !

LE RENARD ET L’ENFANT

  • Un film de Luc Jacquet
  • Avec : Bertille Noël-Bruneau, Isabelle Carré
  • Genre : Aventure
  • Durée : 1 h 32
  • Sortie : Le 8 février 2008 (VO en français / VF en finnois)

L’histoire simple d’une fillette d’une dizaine d’années qui, lors d’une de ses promenades dans les prairies et bois environnants, aperçoit un renard… accroche son regard. Fascinée, elle ose s’approcher et, l’espace d’un instant, les barrières habituelles entre l’homme et l’animal semblent s’effacer. C’est le point de départ d’une aventure passionnante, source de découvertes et d’apprentissages, le commencement  d’une étonnante relation d’amitié entre un enfant et un animal sauvage.

Une fable animalière dans des décors naturels superbes, une nature magnifiée dans laquelle nous prenons plaisir à nous promener aux côtés de la petite Bertille. Nous nous immergeons avec elle dans cette forêt secrète – accueillante le jour, hostile la nuit –, qui nous rappelle l’univers envoûtant de Lewis Carroll. Plus tard, la rencontre imprévisible de la fillette avec le renard sauvage et la relation d’amitié improbable qui s’instaure entre les deux ne manquent pas d’évoquer le Petit Prince de Saint-Exupéry.

Compromis réussi entre le documentaire animalier et la fiction, ce film nous raconte l’histoire d’une amitié entre une petite fille et une renarde. Mais c’est aussi une ode à la nature sauvage où la faune – magnifiquement filmée – et la flore – offerte dans toute sa splendeur – constituent les passages les plus réussis du film. Par contre, la partie « fiction » est beaucoup moins convaincante, cédant, au fur et à mesure du récit, à l’anthropomorphisme et à la mièvrerie. La fin est toutefois intéressante, avec un dénouement assez fort, mais aurait mérité une approche plus approfondie.

C’est à partir de sa propre expérience que Luc Jacquet (« La marche de l’empereur ») a réalisé ce film d’une simplicité touchante. Ce souvenir d’enfance est conté la plupart du temps en voix off (Isabelle Carré), ce qui laisse une très grande place à la musique qui participe, par exemple, de l’ambiance inquiétante de la forêt au début mais qui, au final, devient par trop envahissante et a tendance à plomber le film. La jeune Bertille Noël-Bruneau, quant à elle, est très attachante et suffisamment espiègle pour incarner avec justesse cette petite fille maligne et entreprenante. 

Un émerveillement, à n’en pas douter, pour les petits. Toutefois, la longueur du début et le caractère contemplatif de l’ensemble risquent de rebuter les adolescents. Quant aux adultes, il leur faudra retrouver leur âme d’enfant pour ne pas voir les étrangetés voire les invraisemblances qui émaillent l’histoire – un peu faible, tout de même –  et pouvoir apprécier pleinement le film.

Un joli conte moral qui nous apprend qu’au jeu « Qui apprivoise qui ? » le donneur de leçons n’est pas forcément celui qu’on croit. 

Aline Vannier-Sihvola

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Arrête ton char… Brutus ! 

ASTÉRIX AUX JEUX OLYMPIQUES

  • Un film de Thomas Langmann et Frédéric Forestier
  • Avec : Benoît Poelvoorde, Alain Delon, Gérard Depardieu, Clovis Cornillac
  • Genre : Comédie
  • Durée : 1 h 57
  • Sortie : Le 1er février 2008

Astérix et Obélix se rendent en Olympie afin de participer aux Jeux olympiques. Ils y accompagnent leur ami Alafolix, fou amoureux de la Princesse Irina, dont le père a promis la main au vainqueur de l’épreuve finale, la fameuse course de chars. La concurrence est rude et, cette fois-ci, nos héros devront non seulement remporter les Jeux sans la potion magique, mais surtout faire preuve d’astuce pour déjouer tous les stratagèmes du machiavélique Brutus.

Après « Astérix et Obélix contre César » en 1999 et « Astérix et Obélix : mission Cléopâtre » en 2002, voici le troisième volet de la saga avec « Astérix aux Jeux olympiques ». Obélix n’est plus en tête d’affiche mais, qu’on se rassure, il n’en est pas moins présent dans le paysage… même si on le sent plus effacé que d’habitude (une « figure » de style quand on pense au tour de taille incontournable d’Obélix/Depardieu !) Par contre, Astérix/Cornillac, le petit héros gaulois, est pratiquement écarté de l’intrigue. C’est tout juste si Idéfix, le toutou fidèle d’Obélix, ne lui vole pas la vedette ! 

Les co-réalisateurs Thomas Langmann et Frédéric Forestier ont, cette fois-ci, surtout misé sur un casting cosmopolite impressionnant dans l’objectif avoué de conquérir l’Europe. « Astérix » n’est plus tout à fait gaulois et s’internationalise. Dommage, car être rentable et drôle n’est pas forcément compatible. Une distribution prestigieuse, donc, couronnée par un défilé de guest-stars au final de ces JO décidément pas comme les autres où les effets spéciaux le disputent aux effets visuels… Du grand spectacle, mais tout de même pas à la hauteur des moyens « pharaonix » engagés dans cette superproduction (budget record pour un film français !). Quant aux effets comiques, ils ont plutôt été revus à la baisse par rapport aux premières aventures de nos compères gaulois, même si Benoît Poelvoorde en Brutus en fait des tonnes pour nous faire rire et si Alain Delon, drapé dans la superbe de Jules César, est plus vrai que nature ! A vrai dire, le talent des acteurs n’est pas mis en cause, mais les dialogues ne sont guère percutants et, de ce fait, les répliques ne font pas souvent mouche. Il semblerait que les réalisateurs aient délibérément privilégié la forme plutôt que le fond au point d’en avoir négligé l’écriture. Ainsi l’insertion des duos (gl)amoureux (humain et canin !) n’apporte rien à un scénario quasi inexistant si ce n’est des scènes d’une grande mièvrerie. Il y a tout de même quelques gags visuels inattendus, certaines séquences réussies. C’est que les réalisateurs font preuve d’audace dans la mise en scène en multipliant les clins d’oeil (parfois un peu trop appuyés) et s’autorisent des incrustations aussi surprenantes que délirantes. La course de chars « ébouriffante » vaut tout de même son pesant de sesterces. Il faut, en effet, tous les culots pour faire prendre à l’arène olympique des allures de circuit de Formule 1. A l’arrivée, il n’y a pas photo !

« Astérix aux Jeux olympiques » est un film à la hauteur de ses prétentions : une superproduction qui ne se prend pas au sérieux, un divertissement bon enfant qui s’adresse plutôt à un jeune public. Mais la potion est-elle encore magique ? 

Veni, vidi… vixi !

Aline Vannier-Sihvola

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Un bonheur qu’on n’attendait plus

JE NE SUIS PAS LÀ POUR ÊTRE AIMÉ

  • Un film de Stéphane Brizé
  • Avec : Patrick Chesnais, Anne Consigny, Georges Wilson
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 33
  • Sortie : Le 2 novembre 2007
  • Prix du Meilleur film, Festival de San Sebastián 2005

LUI : 50 ans, huissier de justice, le coeur fatigué, Jean-Claude n’attend plus grand-chose de la vie. Les visites à son vieux père le week-end et le cours de tango – repéré en face de son bureau – sont bien là les seuls divertissements qui ponctuent sa morne et triste vie de divorcé.

ELLE : 36 ans, conseillère d’orientation dans un lycée, Françoise est sur le point de se marier, mais l’enthousiasme du début ne va pas tarder à céder la place à l’incertitude, pour finalement la laisser complètement démunie face à ses propres conflits. Elle est également inscrite au cours de tango.

Deux existences simples, deux destins qui vont se croiser, se mêler et tenter d’aller à la découverte l’un de l’autre.

Tout en finesse, ce magnifique petit film émeut. C’est avant tout l’histoire d’un quinquagénaire désabusé qui reprend petit à petit goût à la vie, qui redécouvre des sentiments qu’il croyait enfouis à jamais. Par petites touches, au rythme d’un tango argentin, d’un pas glissé de côté, une main en effleure une autre, un parfum s’exhale subrepticement, les corps se rapprochent… et au bout de ce pas de deux, tout d’abord hésitant et maladroit, puis plus souple et assuré, des émotions éclosent, des sentiments naissent. Pas de coups de théâtre, pas de mélo dans ce film tout en retenue, mais plutôt des regards, des gestes chargés de sensualité, des silences bien plus évocateurs que des mots.

Il faut dire aussi que le film est remarquablement porté par deux excellents acteurs, Patrick Chesnais et Anne Consigny, qui incarnent avec pudeur et sensibilité deux êtres en  mal de vivre, perturbés dans leurs rapports affectifs.

Retranché derrière une raideur et un fatalisme de circonstance, Jean-Claude va petit à petit se départir de sa tristesse infinie pour se laisser gagner par les sourires enjoués et le charme troublant de Françoise. Bien que parfois d’une joyeuseté sinistre et d’une forte intensité dramatique, les situations décrites sont souvent traitées avec humour et tendresse. 

Le réalisateur Stéphane Brizé, dont « Je ne suis pas là pour être aimé » est le deuxième film (il nous avait déjà régalés en 1999 avec « Le bleu des villes »), démontre aussi avec justesse et subtilité combien il est difficile de communiquer, d’être à l’écoute de l’autre. Il nous dresse, en ce sens, un tableau des relations père-fils sans concession. Les scènes entre le père – un Georges Wilson écrasant –, relégué dans une maison de retraite, et le fils sont chargées de non-dits, denses d’émotions. Dans l’incapacité douloureuse de communiquer normalement avec son père, Jean-Claude finira par lui déclarer son insoumission rebelle en hurlant son ressentiment, toutes les rancoeurs accumulées – une communication violente et radicale qu’il sait au prix d’une rupture définitive. La relation avec son propre fils n’est guère plus reluisante, mais le malaise est traité avec beaucoup plus de légèreté et de drôlerie.

Un film personnel et touchant comme on en voit trop rarement.

Une petite merveille qui, assurément, vaut le détour. 

Aline Vannier-Sihvola

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ENSEMBLE, C’EST TOUT

Un film de Claude Berri

  • Avec : Guillaume Canet, Audrey Tautou, Laurent Stocker, Françoise Bertin
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 37
  • Sortie : Le 12 octobre 2007

La rencontre improbable de quatre écorchés de la vie que le destin va réunir sous un même toit et qui, en dépit de tout ce qui les sépare, vont apprendre à se connaître, se comprendre, s’aimer pour, finalement, découvrir le plaisir de vivre ensemble.

Adaptation cinématographique du roman éponyme d’Anna Gavalda, « Ensemble, c’est tout » est une comédie tendre et jubilatoire. Fidèle au roman et à toute l’humanité dont il est empreint, Claude Berri nous conte l’histoire de quatre personnages attachants, en mal de vivre, avec réalisme et poésie. Car, malgré tous les bons sentiments et sous couvert de bonnes intentions, les thèmes abordés, bien qu’universels, n’en sont pas moins graves.

Les acteurs choisis incarnent parfaitement les personnages et nous émeuvent par la force des sentiments qu’ils expriment avec talent et naturel. Ils nous font compatir à leurs petits malheurs comme ils nous font partager leurs plus grands bonheurs. Le duo Audrey Tautou / Guillaume Canet fonctionne à merveille ; on sent passer entre eux une véritable complicité qui ne rend leur jeu que plus convaincant. Audrey Tautou, se départant cette fois de son sourire béat et de ses airs de sainte nitouche, gagne en tempérament et en repartie, et cela lui sied plutôt bien. Quant à Guillaume Canet, il charme et séduit dans un rôle de mauvais garçon au coeur tendre. Par ailleurs, la prestation de Laurent Stocker, en rejeton bègue d’une vieille famille aristocratique, surprend agréablement et n’a d’égale que la subtile interprétation de Françoise Bertin en vieille dame fragile mais obstinée.

Un film à la gaieté généreuse, qui rend tout simplement heureux.

Aline Vannier-Sihvola

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PERSEPOLIS

Un film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud

  • Avec les voix de Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux… 
  • Genre : Animation
  • Durée : 1 h 35
  • Sortie : Le 5 octobre 2007
  • Prix du Jury au Festival de Cannes 2007

« Persepolis » retrace l’histoire de Marjane à partir de la chute du Chah d’Iran en 1978 (petite fille alors âgée de huit ans) jusqu’au rejet de l’intégrisme et à l’exil en Autriche (devenue adolescente rebelle) six ans plus tard. L’apprentissage de la vie en Europe ne se fait pas non plus sans douleur : choc culturel et déceptions amoureuses conduisent Marjane à la dépression une fois de retour dans le giron familial. Suite à un mariage raté et des études d’arts plastiques « emmaillotées » dans le voile islamique, Marjane quitte définitivement l’Iran pour la France…

La suite de l’histoire, on la connaît. Elle n’est pas dans le film… elle est tout simplement le film. Installée en France, Marjane Satrapi dessine, puis réalise un film, « Persepolis », qui est l’adaptation cinématographique de la bande dessinée éponyme en quatre volumes dont elle est elle-même l’auteur.

Animation en noir et blanc, dont le trait sobre et minimaliste donne à voir tout d’abord, à travers le regard d’une enfant, les bouleversements politiques et sociaux que traversent l’Iran, puis les mutations psychiques d’une adolescente en proie à elle-même, « Persepolis » ne s’embarrasse guère de fioritures et va droit à l’essentiel. Le ton du film – souvent sarcastique – n’en est pas moins, malgré la gravité des événements vécus, empreint d’humour et de tendresse, et ne sombre pas dans le pathos ni même la victimisation. Par ailleurs, le style visuel dépouillé, que Marjane Satrapi qualifie de « réalisme stylisé », permet de se focaliser sur les personnages et leur destin, et d’atteindre à l’universel. Parmi ceux, nombreux, qui gravitent autour de Marjane, il en est un qui retient tout particulièrement l’attention, c’est le personnage de la grand-mère, le plus attachant de tous : garante des valeurs fondamentales et de la liberté d’émancipation des femmes, son franc-parler ne le cède en rien aux propos frondeurs de sa petite-fille. 

Outre la leçon d’histoire que nous offre ce témoignage en clair-obscur, c’est surtout une belle leçon de vie qui nous est contée, portée par des personnages touchants, des dialogues truculents et un humour décapant.

Aline Vannier-Sihvola

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2 DAYS IN PARIS

Un film de Julie Delpy

  • Avec : Julie Delpy, Adam Goldberg
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 37
  • Sortie : Le 12 octobre 2007

Marion (Julie Delpy), Française, est photographe et vit à New York avec son petit ami américain Jack (Adam Goldberg), architecte d’intérieur. A leur retour d’un voyage à Venise qui a tourné court, ils s’arrêtent deux jours à Paris. Logés dans l’ancien appartement de Julie situé au-dessus de celui de ses parents, la promiscuité avec la famille sera incontournable et presque fatale, tout comme la rencontre de Jack avec tous les ex de Julie, quelque peu obsédés sexuels.

Julie Delpy signe un premier film pétillant, une comédie désopilante, cynique et tendre.
Caméra au poing, au plus près de ses personnages – ce qui ne les rend que plus attachants –, elle met en scène un couple (le sien) issu de deux cultures différentes et le filme avec spontanéité aux prises avec son entourage, à tel point que certaines séquences paraissent improvisées comme dans un reportage. Multipliant les situations truculentes et décalées, elle réussit à occasionner des malentendus assez cocasses. Les répliques – savoureuses – s’enchaînent avec une frénésie à peine maîtrisée, une bonne dose d’humour et de cynisme, et on discourt à longueur de scènes sur la vie, le sexe, l’art… On se la joue un peu Woody Allen, mais pas trop « intello ». 

En fait, à l’instar de l’univers allenien, ce film très bavard repose entièrement sur le jeu d’un seul acteur, Adam Goldberg – présent dans toutes les scènes –, sur ses interrogations et sa capacité d’adaptation, et surtout sur ses bons mots et ses reparties sarcastiques face, notamment, aux débordements névrosés de sa compagne. 

Un bémol, toutefois, dans cette partition – au demeurant bien orchestrée : certains des personnages sont assez caricaturaux, notamment les parents post soixante-huitards aux moeurs plus que débridées et aux propos parfois outranciers. Croquignolets ! Pour ce qui est du babillage psycho-érotico-intello-branché de ses ex-petits amis, Julie Delpy ne fait pas non plus dans la dentelle. Le recours aux clichés, par ailleurs, plombe un peu le film qui a tendance à s’essouffler sur la longueur.

Une comédie « politixuellement » incorrecte d’une liberté de ton jubilatoire.

Aline Vannier-Sihvola

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NE LE DIS À PERSONNE

Un film de Guillaume Canet

  • Avec : François Cluzet, André Dussolier, Nathalie Baye, François Berléand, Jean Rochefort…
  • Genre : Thriller
  • Durée : 2 h 05
  • Sortie : Le 28 septembre 2007 
  • Quatre César 2007 (meilleurs réalisateur, acteur, montage, musique)

Alex et Margot s’aiment depuis leur plus tendre enfance. Ils forment un jeune couple amoureux, sans histoire, jusqu’au jour où Margot est assassinée dans des conditions tout aussi tragiques qu’énigmatiques. 

Huit ans se sont écoulés. Alex ne se remet toujours pas de la disparition de Margot. Un jour, il reçoit un étrange courriel codé. Il clique. Une vidéo de surveillance fait apparaître en temps réel  une femme au milieu de la foule… sa femme, Margot… bien vivante (!?)

Une distribution tout aussi brillante qu’impressionnante, que ce soit dans les premiers comme dans les seconds rôles, avec un François Cluzet, très émouvant et toujours juste, qui se surpasse. 

Un rythme haletant, quasiment infernal, que l’on a tout de même un peu de mal à suivre sans s’essouffler, d’autant que l’intrigue – au demeurant bien ficelée – multiplie les retournements de situation. La course poursuite, qui s’achève avec la traversée du périphérique et un carambolage « percutant », est d’un réalisme à vous scotcher au fauteuil. 

Guillaume Canet, avec ce deuxième long métrage, signe une mise en scène sensible mais rigoureuse qui, tout au long de la descente aux enfers de son personnage principal, réussit à opérer un savant équilibre entre émotion et action. Un thriller à la française, filmé d’une manière prenante, dont le suspense vous tient en haleine jusqu’au bout. La musique de Mathieu Chedid, improvisée directement sur les images, participe largement de cette atmosphère inquiétante et envoûtante.

Un polar qui électrise et magnétise, qu’on se le dise !

Aline Vannier-Sihvola

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Une étoile dans la solitude du ciel

LA MÔME

  • Un film de Olivier Dahan
  • Avec : Marion Cotillard, Sylvie Testud, Clotilde Courau, Pascal Greggory, Emmanuelle Seigner, Gérard Depardieu
  • Genre : Drame
  • Durée : 2 h 20
  • Sortie : Le 30.03.2007

De son enfance misérable à la gloire, de Belleville à New York, ce film retrace le parcours époustouflant d’Edith Piaf en bousculant la chronologie de cette vie brève, à la fois magnifique et tragique.

Le réalisateur Olivier Dahan a, de manière habile, choisi de nous conter la vie et la carrière d’Edith Piaf en optant pour une approche désynchronisée de sa biographie. Les va-et-vient perpétuels entre le passé et le présent à tous les stades du récit donnent au film un tempo, une dimension rythmique plus que soutenue en harmonie avec l’enchaînement accéléré (gloire oblige !) des prestations et des concerts de l’artiste. En alternant ainsi les époques, Olivier Dahan apporte à chaque fois un éclairage différent mais toujours intéressant sur Piaf, que ce soit autour des événements dramatiques ou heureux qui ont marqué sa vie. Il nous offre ainsi une sorte de miroir à facettes qui nous renvoie un personnage assez fascinant mais qu’on a du mal à suivre tant les événements défilent et leurs protagonistes se succèdent. Le manège s’emballe, un coup à l’endroit, un coup à l’envers, et nous fait quelque peu « tourner la tête ». Gare à ceux qui ne connaîtraient pas bien la vie de Piaf, ils risquent de ne plus s’y retrouver et de se perdre entre le passé antérieur et le passé immédiat – d’autant qu’à 40 ans elle en paraît 60 ! Par ailleurs, la plupart des hommes exceptionnels qu’Edith Piaf a croisés dans sa vie manquent à l’appel, même si le sac à souvenirs de la fin fait sortir, pêle-mêle, comme d’une pochette surprise, quelques-uns des laissés-pour-compte de la narration. Toutefois, le metteur en scène évite l’écueil du pathos et du misérabilisme, et ne table pas sur le répertoire tire-larmes même si le début de l’enfance, prédestinée à la mouise, s’inscrit dans un certain naturalisme poétique qui n’envie rien à Cosette. Il ne fait pas pour autant de Piaf une icône angélique et n’élude pas, peu s’en faut, les parties les moins auréolées de gloire. Il nous dévoile, avec pudeur, une femme malmenée par le destin, une artiste portée à l’autodestruction, mais le choix de cette chronologie volontairement déconstruite déleste, du coup, sa vie de son poids de tragique. Le film en devient, du reste, étrangement peu émouvant.

On est, par contre, impressionné par l’étonnante prestation de Marion Cotillard qui porte, bien évidemment, le film de bout en bout et incarne Piaf de l’adolescence à la mort. La métamorphose au fil des ans est sidérante. Rien que cela est déjà en soi une performance. Après le choc premier, qui nous fait mesurer aussi l’ampleur et la qualité du travail de maquillage, on s’habitue à la voix et à la démarche au point que, petit à petit, on en oublie l’actrice derrière le masque. Au-delà de l’aspect physique, Marion Cotillard transcende son personnage et compose une Piaf gouailleuse, capricieuse, à l’esprit tourmenté par la passion et la drogue. Il émane d’elle une force tripale bien rendue dans le film, surtout dans la scène où elle apprend la mort de Marcel Cerdan. Un magnifique plan-séquence qui, après déambulation éperdue dans de longs couloirs, débouche sur la scène d’une salle de concert où, dans la lumière des projecteurs, Edith Piaf crie sa douleur dans un « hymne à l’amour » exutoire.

L’interprétation mimétique de Marion Cotillard est, par ailleurs, assez étonnante. Etant donné le montage éclaté, on n’a pas l’impression qu’elle essaie de créer vraiment un personnage qui évoluerait tout au long du film. Elle est plutôt dans l’évocation que l’incarnation. On ne voit pas une actrice qui joue un personnage, mais plutôt quelqu’un qui est dans l’imitation. On pourrait croire qu’elle est même coincée derrière le masque qu’on lui a imposé, qu’elle joue derrière. Ceci dit, la façon dont l’actrice s’est glissée dans le corps fragile d’Edith Piaf à la fin de sa vie est tout simplement remarquable.

A travers un destin glorieux mais douloureux, on aura tout de même un peu pénétré l’âme d’une artiste, le coeur d’une femme.

Une vie, tout compte fait, pas si rose…

Aline Vannier-Sihvola

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A cheval entre fantasme et réalité

LA SCIENCE DES RÊVES / THE SCIENCE OF SLEEP

  • Un film de Michel Gondry
  • Avec : Gael García Bernal, Charlotte Gainsbourg, Alain Chabat, Miou-Miou
  • Genre : Comédie romantique fantastique
  • Langues : anglais, français, espagnol
  • Durée : 1 h 45
  • Sortie : Le 5 janvier 2007

Stéphane, jeune maquettiste venu travailler à Paris, va se retrouver sous-employé dans une petite entreprise spécialisée dans la conception de calendriers. Il y côtoie des collègues de travail pour le moins déjantés, puis il fait la connaissance de sa voisine de palier, Stéphanie, dont il tombe fou amoureux. Naviguant entre fantasme et réalité, ce doux rêveur nous entraîne dans son univers, un monde onirique où se mêlent animation en carton-pâte et décors peints.

Dans « The Science of Sleep », le réalisateur Michel Gondry nous fait partager son imaginaire, un univers magique plein d’inventivité, de poésie et de tendresse. Il nous plonge avec malice et ingéniosité dans un monde bricolé avec des bouts de ficelle, des cartons, du cellophane, des boîtes à oeufs – un matériel, somme toute, bien familier emprunté à notre quotidien. Stéphane (Gael García Bernal) évolue avec une aisance désarçonnante entre rêve et réalité : il invente la machine à remonter le temps d’une seconde, pose devant des caméras en carton et galope sur le dos d’un cheval en peluche. Entre-temps, il tombe amoureux de Stéphanie (Charlotte Gainsbourg), tout d’abord charmée par ses excentricités et ses inventions farfelues.

Le film est porté par des acteurs d’une grande sensibilité qui, bien qu’apparemment décalés les uns par rapport aux autres, s’intègrent parfaitement dans l’univers magique de Gondry. Le côté juvénile et innocent de Gael García Bernal, totalement habité par le personnage extraverti de l’adolescent rêveur qui ne veut pas grandir, donne toute sa fraîcheur et sa légèreté au récit. Charlotte Gainsbourg interprète une jeune fille timide et fragile, plutôt introvertie, et nous enveloppe tout au long du film de sa douceur naturelle. Des scènes touchantes parfois, d’où il se dégage une émotion tendre. Mais l’humour n’est pas en reste, et on se laisse joyeusement chahuter par les blagues quelque peu vaseuses d’un Alain Chabat beauf mais attachant.

Gondry, avec son côté boîte à jouets Méliès, nous donne ici une occasion rare de retrouver notre naïveté enfantine. La tête dans les nuages, on laisse vagabonder son imagination et on flotte complaisamment dans l’univers cotonneux du rêve éveillé. Illusion ou réalité ? Tout cela est parfois un peu brouillon – la multiplication des langues (anglais, français, espagnol) ajoutant à la confusion plus ou moins bien maîtrisée –, mais qu’importe !, on a tellement plaisir à se laisser transporter dans cet autre monde, celui de l’émerveillement et de l’innocence. 

« The Science of Sleep » est un film généreux, d’une inspiration visuelle délirante et d’un charme déboussolant. 

Une petite merveille pleine de fantaisie, de poésie et de mélancolie.

Aline Vannier-Sihvola

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Vengeance, quand tu nous tiens !

LA TOURNEUSE DE PAGES

  • Un film de Denis Dercourt
  • Avec : Catherine Frot, Déborah François, Pascal Greggory
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 25
  • Sortie : Le 1er décembre 2006

Victime par le passé de la désinvolture de la présidente du jury lors d’une audition de piano, Mélanie croise, dix ans plus tard, la vie d’Ariane, celle-là même qui lui a fait raté le concours d’entrée au conservatoire. Hasard ou stratagème ? Elle réussit toutefois à s’introduire dans son intimité familiale, et devient sa tourneuse de pages.

Le réalisateur Denis Dercourt, lui-même altiste et professeur au conservatoire de Strasbourg, nous entraîne dans le monde clos de la musique et des concerts. Il joue ici une partition lente, tout en retenue et apparemment bien maîtrisée, mais qui connaît toutefois des fausses notes. Le scénario est, à vrai dire, assez mal ficelé. Il fait rater au film son entrée et sa sortie, rien moins ! En effet, l’élément déclencheur de toute l’intrigue n’est absolument pas plausible, pas plus que n’est crédible son dénouement. Une même idée d’autographe destructeur et vengeur d’une improbabilité désarmante. Par ailleurs, le côté mélodramatique de la chute (au demeurant prévisible et bâclée) s’accorde mal avec une mise en scène sobre, froide et méticuleuse.

Entre-temps, ambiance de suspense simili-chabrolienne pour ce huis-clos bourgeois et musical. Mais n’est pas Chabrol qui veut ! Le mystère ne s’épaissit guère au cours d’une intrigue assez linéaire, même si le réalisateur ponctue de temps à autre sa mise en scène de points de tension et crée un climat pervers dans lequel aucune échappatoire ne semble possible. En fait, le film est porté de bout en bout par son duo d’actrices et repose entièrement sur le jeu contenu et la relation trouble qu’entretiennent la pianiste et sa tourneuse.

Mélanie (Déborah François) porte en elle la blessure d’un rêve d’enfant brisé il y a dix ans. Jeune fille réservée, au visage angélique, elle n’en paraît pas moins déterminée. Elle va petit à petit se révéler calculatrice, manipulatrice, ne lâchant rien du terrain conquis avec une constance implacable.

Film peu bavard, les regards ambigus et les non-dits en diront plus long que des flots de paroles. Au rythme des pages de partition qu’elle tourne, Mélanie préparera l’exécution de sa victime avec une précision de métronome.

Elle va ainsi tisser inexorablement sa toile autour d’Ariane (Catherine Frot) qui, livrée à elle-même et fragilisée, se laissera dépouiller de ses défenses jusqu‘au point de non-retour.

Catherine Frot et Déborah François interprètent brillamment leur rôle, toutes en retenue et en ambiguïté. Leurs personnages évoluent tout au long du film au point que les victimes et les bourreaux ne sont, du reste, pas toujours ceux que l’on croit. Déborah François, à la blondeur hitchcockienne, est parfaite dans son rôle d’ingénue machiavélique, et Catherine Frot incarne avec talent cette femme éperdue et vulnérable.

La musique, envoûtante et quelque peu sévère, de Bach, Schubert et Chostakovitch participe également de l’ambiance dramatique et inquiétante du film.

Mais cette blessure d‘enfance – qu’on la nomme ambition refoulée, échec, humiliation – justifiait-elle pareille vengeance ?

Et si on tournait la page !

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Entre idolâtrie et vampirisation

BACKSTAGE

  • Un film de Emmanuelle Bercot
  • Avec : Emmanuelle Seigner, Isild Le Besco, Noémie Lvovsky
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 55
  • Sortie : Le 20 octobre 2006

Lucie, une adolescente de 17 ans, voue un véritable culte à son idole, la chanteuse Lauren Waks. Un soir, sa mère lui fait la surprise de lui offrir, le temps d’un télé-réalité show, son icône à domicile. A partir de ce jour-là, le destin de Lucie va basculer dans le monde du show-business qui va lui donner l’opportunité inespérée d’entrer dans la vie de sa star adorée.

Dès les premières images, la caméra de l’équipe télé s’introduit, avec la complicité de la mère mais à l’insu de la fille, dans l’univers secret et intime de cette ado de province. Elle explore sans pudeur ni retenue le sanctuaire de Lucie (Isild Le Besco) qui, pour échapper à la morosité d’un petit pavillon de banlieue et à la médiocrité de son quotidien, s’évade par posters interposés et musiques en boucle dans le monde sublimé de la chanteuse Lauren Waks (Emmanuelle Seigner) qu’elle vénère. 

Comme l’apparition de la Vierge à Bernadette, celle de Lauren, toute vêtue de blanc, à Lucie tient lieu du miracle. Hébétée, complètement tétanisée, l’adolescente est submergée par une émotion qu’elle ne peut pas gérer. Rien de tout cela n’échappe à la caméra (c’est même le but de l’émission) qui, en gros plan fixe sur le visage de Lucie, traque, capte le moindre frémissement, le malaise, la montée du désir et des larmes avec toute l’indécence que suppose cette mise en spectacle. La tension est à son comble. Bouleversante première demi-heure chargée d’émotions d’une rare intensité et portée par l’interprétation époustouflante d’Isild Le Besco qui se jette corps et âme dans son personnage. Cette tension va du reste perdurer tout au long du film, même si elle n’a plus la force des scènes d’ouverture.

Après l’intrusion de Lauren dans la vie de Lucie, qui s’apparente, somme toute, à un viol de son intimité, Lucie va s’introduire à son tour, quasiment par effraction elle-aussi, dans la vie de Lauren. La relation maître/esclave, dominant/dominé entre la star et la fan va peu à peu subtilement s’inverser, jusqu’à l’identification. Il faut dire que l’on a à faire à deux paumées en quête de repères et d’identité. Emmanuelle Bercot nous montre, en effet, les coulisses d’un monde sans paillettes, paranoïaque et dénué de sentiments. La star évolue dans l’univers cloisonné de la suite d’un palace, recluse dans sa prison dorée et complètement déconnectée de la réalité. La star adulée, harcelée par une horde de fans qui campent sous les fenêtres de l’hôtel, n’est en fait qu’une victime de plus du star-system. Hagarde et sous calmants, Lauren se remet mal d’une rupture amoureuse et décharge son manque affectif sur Lucie. Emmanuelle Seigner campe avec subtilité le personnage ambigu de Lauren, tantôt star adulée, froide et indifférente, tantôt icône fragile et solitaire.

Il demeure, toutefois, tout au long du film quelques préalables peu vraisemblables : on ne croit pas, à dire vrai, à la fascination que peuvent bien exercer des chansons dont le texte est d’une niaiserie affligeante, pas plus qu’on ne croit au charisme de la chanteuse qui n’a rien, malgré les allusions et signes ostensibles, du look mylénien ou madonnesque.

La relation diabolique, vampirique qui va s’installer insidieusement entre la star et la fan ne laisse pas de fasciner. Elles se nourrissent l’une de l’autre, se dévorent dans des rapports de dépendance malsaine et mortifère. La groupie ingénue, devenue parasite, s’investit d’une mission d’ange gardien qui ne tardera pas à prendre des allures d’ange exterminateur. Lucie est prête à tout pour pénétrer le corps et l’âme de son idole. Ainsi, sur fond de pacte faustien dont elle seule détermine l’enjeu, elle ira jusqu’à lui faire l’amour par ex-amant interposé et à s’offrir en sacrifice. « Je t’aime plus que ma vie. », lui déclare-t-elle.

Backstage tente, sinon d’expliquer, du moins de faire état du danger et des ravages d’une relation passionnelle, fusionnelle entre des fans et leur idole. Emmanuelle Bercot filme avec sensibilité et finesse, mais sans concession, le phénomène de l’adulation et les processus de fascination. Elle dénonce le voyeurisme de la télé-réalité, l’emprise rapace des médias sur des adolescents fragiles, vulnérables et manipulables. Sa caméra, toujours à fleur de peau, explore des sentiments d’une rare intensité et capte l’expression d’une émotivité brute chez des acteurs de talent totalement investis dans leurs personnages.

Aline Vannier-Sihvola

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Le Pari(s) de l’amour… dans tous ses états

PARIS, JE T’AIME

  • Film collectif
  • Genre : Romance
  • Durée : 1 h 50
  • Sortie : Le 22 septembre 2006

Vingt réalisateurs ont écrit et réalisé chacun un film de cinq minutes illustrant le thème intemporel de la rencontre amoureuse dans un quartier de Paris.

• Montmartre, de Bruno Podalydès
• Quais de Seine, de Gurinder Chadha
• Le Marais, de Gus Van Sant
• Tuileries, de Joel et Ethan Coen
• Loin du 16e, de Walter Salles et Daniela Thomas
• Porte de Choisy, de Christopher Doyle
• Bastille, de Isabel Coixet
• Place des Victoires, de Nobuhiro Suwa
• Tour Eiffel, de Sylvain Chomet
• Parc Monceau, de Alfonso Cuaron
• Quartier des Enfants Rouges, de Olivier Assayas
• Place des fêtes, de Oliver Schmitz
• Pigalle, de Richard LaGravenese
• Quartier de la Madeleine, de Vincenzo Natali
• Père-Lachaise, de Wes Craven
• Faubourg Saint-Denis, de Tom Tykwer
• Quartier Latin, de Gérard Depardieu et Frédéric Auburtin
• 14e arrondissement, de Alexander Payne

20 réalisateurs, 18 courts métrages, 5 minutes pour chaque film, 1 rencontre amoureuse par arrondissement. Initiative audacieuse, pari risqué. Certains relèvent le défi, comme les frères Coen, Oliver Schmitz, Tom Tykwer, Sylvain Chomet, d’autres passent carrément à côté, comme Gus Van Sant, Christopher Doyle, Gurinder Chadha ou Nobuhiro Suwa. 

Peu de coups de coeur, somme toute, et beaucoup de déceptions. Mais il serait mal venu de faire trop la fine bouche, car il y en a pour tous les goûts, toutes les sensibilités. Chacun devrait donc, logiquement, y trouver son compte. Toutefois les histoires – classiques ou déjantées – sont de qualité inégale et pour la plupart décevantes, et on a l’impression que l’inspiration en a lâché plus d’un en cours de route (c’est souvent le cas avec les films à sketchs où l’on mise davantage sur des acteurs et des réalisateurs connus que sur la qualité scénaristique). Ce film collectif, contrasté dans sa diversité et ses disparités, laisse – on ne s’en étonnera donc pas – une impression mitigée. On en ressort perplexe. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir fait appel à des réalisateurs de talent et à toute une pléiade d’acteurs – la jeune génération comme les grosses pointures du cinéma (pour les besoins de la cause, un certain nombre d’acteurs vieillissants ont été appelés à la rescousse et à reprendre du service !) 

Difficile de plonger dans ce film et de rentrer à chaque fois dans une nouvelle histoire, d’autant qu’il n’y a pas de transition entre les courts – l’unique passerelle étant, à chaque fois, un plan fixe de Paris de quelques secondes. C’est bien là pratiquement tout, du reste, ce que l’on verra de la capitale. A trop vouloir éviter le cliché carte postale, c’est à peine si l’on sait qu’on est à Paris ! Un comble pour cette ville qui devrait faire le lien et qui est, en fait, posée comme un décor dont il ne se dégage aucune atmosphère (à part deux ou trois courts du début).

Quant aux histoires d’amour dans ce Paris du XXIe siècle, elles sont à l’image de leur temps et ont trop souvent la mort pour faire-valoir. De plus, l’excursion se poursuit à un rythme effréné qui ne nous donne guère le temps de nous émouvoir. 5 minutes pour un court, c’est trop court ! Après une enfilade de 18 films, subsistent l’impression d’une compilation fourre-tout, un patchwork d’images qu’on a du mal, le générique de fin passé, à se remémoriser et à identifier.

Un concept original, un exercice de style périlleux, qui reste tout de même très académique. Une véritable leçon de cinéma qui nous donne à mesurer toute l’ampleur de la difficulté. Au final, on distribue les notes : pas de zéro pointé, mais pas mal de hors sujet. Des courts très moyens, dans l’ensemble, avec quelques mentions spéciales. Si certains réalisateurs nous livrent des perles en 5 minutes, d’autres ne s’expriment qu’à moitié et laissent une impression d’inachevé, voire d’incompréhension (une séance de rattrapage, tout de même, avec la solution dans le générique de fin !)

Peu convaincant d’un point de vue cinématographique.

Paris, je t’aime… moi non plus !

Aline Vannier-Sihvola

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Un ange passe…

ANGEL-A

  • Un film de Luc Besson
  • Avec : Jamel Debbouze, Rie Rasmussen
  • Genre : Comédie romantique
  • Durée : 1 h 30
  • Sortie : Le 1er septembre 2006

André (Jamel Debbouze), escroc criblé de dettes et menacé de mort par ses créanciers, est au bout du rouleau. Complètement paumé et désespéré, il décide d’en finir avec sa vie de minable en se jetant du haut d’un pont. Mais, au même moment, une belle inconnue s’apprête à faire la même chose et lui vole la vedette en sautant la première dans la Seine.

André plonge sans hésiter et lui sauve la vie. Commence alors entre cette superbe créature blonde, Angela (Rie Rasmussen), et le petit André une véritable histoire d’amitié. 

Il y a les inconditionnels de Luc Besson, ceux qui attendent impatiemment les « Taxis » à grand renfort de cascades et d’effets spéciaux, ceux qui croisent volontiers « Léon » ou « Nikita » en quête de frissons dans le dos ou bien ceux encore qui plongent en apnée dans « Le Grand Bleu ». Et puis, il y a les autres. Tous ceux pour qui le cinéma de Luc Besson sonne creux.

Cette fois-ci, avec Angel-A, Luc Besson innove en nous livrant un conte des temps modernes qui, loin de verser dans le spectaculaire, aurait plutôt tendance à vouloir miser sur le fantastique. Pour son dixième film, Luc Besson a, en effet, privilégié la sobriété, opté pour une mise en scène posée, plus intimiste, sans grands effets techniques. Un nouveau genre, certes… mais qui n’en laisse pas moins perplexe.

Pari, apparemment, osé, mais Paris, assurément, réussi ! Le film est en effet une succession de magnifiques plans de Paris en noir et blanc : superbes décors parisiens aux éclairages et cadrages à la Doisneau, jeux d’ombre et de lumière, contrastes bien équilibrés qui renforcent cet aspect fantastique. Les deux personnages évoluent dans un Paris presque désert (sans ses voitures, ses bruits, sa population, il nous est, du reste, à peine familier !) comme ils se baladeraient dans notre imaginaire. Un conte onirique sur fond de carte postale – qui rappelle Amélie Poulain, la couleur en moins ! Cependant, il ne suffit pas, encore une fois, d’aligner de belles images pour faire un bon film.

ANGEL-A raconte l’histoire d’un gars qui ne s’aime pas et qui va apprendre à s’aimer. Tout un programme ! L’histoire, un peu mince toutefois, a tendance à faire du surplace et n’évolue pas. Le scénario, étiré sur une heure et demie, s’essouffle vite, d’autant que les dialogues ne font pas dans la dentelle. Le film s’enfonce petit à petit
dans une philosophie de comptoir un brin pesante au fil de scènes très bavardes. Ce serait un moindre mal, si nous n’avions toutes les peines du monde à comprendre les répliques ânonnées et exagérément articulées de Rie Rasmussen, qui aurait certainement gagné à travailler son accent français ! Avec son physique d’échassier impressionnant (3 têtes de plus que Debbouze) et son faciès d’ange, on l’aurait davantage pressentie pour un rôle muet.  

Quant à Jamel Debbouze, il pourrait presque être touchant si l’on ne connaissait déjà son répertoire, ses mimiques et ses pitreries. Ses réparties de petit escroc repenti, bien fignolées et prêtes au quart de tour, font écho au verbiage ininterrompu de la grande blonde qui se la joue cheftaine musclée. Tout cela prend une tournure moralisatrice assommante. Comme le film est porté de bout en bout pas son duo d’acteurs, il n’est pratiquement pas un plan où on puisse leur échapper. Cela fatigue à la longue. 

Beaucoup trop de gesticulations et peu d’émotion. 

Faute de scénario, ce film apparaît donc plutôt comme un exercice de style. Un parti pris esthétique quelque peu poussé à l’extrême qui pourrait même finir par irriter tant les plans sont cadrés… à encadrer, presque ! 

Tout compte fait, Luc Besson n’avait pas grand chose à raconter. 

Un ange est passé…

Aline Vannier-Sihvola

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Toccata… et fugue en soi majeur

DE BATTRE MON COEUR S’EST ARRÊTÉ

  • Un film de Jacques Audiard
  • Avec : Romain Duris, Niels Arestrup, Linh-Dan Pham
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 47
  • Sortie : Le 21 avril 2006
  • 8 César, dont celui du Meilleur film et celui de la Meilleure réalisation

Tom, petit magouilleur immobilier aux méthodes peu orthodoxes – activité qu’il a, du reste, héritée de son père, également marchand de biens véreux –, décide, à la faveur du hasard, de donner une nouvelle direction à sa vie et de reprendre le piano abandonné à la mort de sa mère, pianiste concertiste de renom. 

De battre mon coeur s’est arrêté est un remake très libre de Mélodie pour un tueur (Fingers, de James Toback), sorti en 1978. L’atmosphère crépusculaire, chère au « film noir », est ici assez glauque, décrivant le milieu malsain et électrisé dans lequel évoluent Tom (Romain Duris) et ses acolytes.

Deux mondes parallèles s’opposent en permanence, se percutent, s’entrechoquent : le monde cynique de petits escrocs à la petite semaine qui délogent les squatters à coups de battes de base-ball et le monde de la musique (classique) aux gestes amples, au doigté souple et léger, sur lequel le temps ne semble pas avoir de prise. D’un côté, des bars et des discos sur fond d’électro-techno saturée, de l’autre un piano, une répétitrice chinoise avec la musique pour seule langue de communication. 

Tiraillé entre l’univers paternel et l’univers maternel – deux univers inconciliables –, Tom va naviguer entre les deux et engager une lutte acharnée avec lui-même pour rompre avec l’un et renouer avec l’autre. La musique servira d’exutoire à la violence trop longtemps accumulée en lui, mais cela ne sera pas sans meurtrissures au coeur, à l’âme et au corps. Au passage, le réalisateur Jacques Audiard nous embarque dans ce voyage initiatique que nous accompagnerons, sous tension, jusqu’à son terme, jusqu’à la rédemption possible.

La caméra à l’épaule, nerveuse, d’une très grande mobilité sert une mise en scène qui accroche par son énergie et son tempo bien rythmé. Jacques Audiard filme au plus près les personnages, captant leurs moindres regards, leurs moindres frémissements. Une image à fleur de peau, d’une rare intensité émotionnelle, qui pénètre l’intimité des personnages et met à nu les conflits intérieurs auxquels ils sont en proie. Plus particulièrement centrée sur le personnage principal, la caméra, très sensuelle, effleure en plans serrés l’écorché vif qu’interprète brillamment Romain Duris. Elle nous transmet cette violence quasi animale à peine maîtrisée qui l’habite, dont la forme la plus intéressante surgit dans ses rapports avec le piano. Il s’y oppose comme à une personne, l’affronte physiquement, avec fureur et passion. Mais, à l’image d’un amour de jeunesse délaissé dont on entreprend la reconquête, le piano ne se laisse pas faire par ce reconverti surexcité. La tension, les pulsions émotionnelles qui explosent au bout de ses doigts butent sur le clavier. Refoulées au départ, elles seront peu à peu canalisées, maîtrisées. La façon dont Tom se réapproprie par « touches » successives le piano traduit le long chemin initiatique que devra parcourir ce personnage impulsif et tourmenté en quête d’identité.

Pour ce qui est des dialogues, ils sont percutants et sonnent juste. Ce n’est pas pour rien – se prend-on à penser – que Jacques Audiard est le fils de son père (!?) Tout est juste dans la description des petites raclures survoltées, dans la façon de rendre compte de la vulgarité mercantile et cupide de leur milieu.

L’incommunicabilité entre le père et le fils – si proches et si éloignés –  est également très bien rendue dans toute sa complexité. Image duelle du père – un impressionnant Niels Arestrup –, à la fois perçu comme un modèle et un repoussoir. La stature puissante et la personnalité écrasante de Niels Arestrup – qui emplissent, sans forcer, tout l’écran – suffisent à elles seules à démontrer l’emprise qu’a pu et peut encore avoir le père sur le fils.

Le film est incroyablement habité par Duris qui, totalement investi dans ce personnage de paumé torturé, réalise une performance étonnante, exceptionnelle, et réussit à nous communiquer son mal de vivre.

Un bémol, toutefois, dans la partition : hormis la répétitrice chinoise – impeccablement interprétée par Linh-Dan Pham –, les personnages féminins sont des pièces rapportées et ne servent que de faire-valoir à un Duris qui a un peu trop tendance à envahir l’écran et accaparer tous les plans. 

Un film charnel, d’une sensibilité à fleur de peau, servi par une mise en scène dynamique et une interprétation remarquable de tous les acteurs qui donnent pleinement corps à leurs personnages.

Aline Vannier-Sihvola

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Chronique de la misère moderne

L’ENFANT

  • Un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne
  • Avec : Jérémie Regnier, Déborah François
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 35
  • Sortie : Le 24 mars 2006
  • Palme d’or au Festival de Cannes 2005

Sonia, une toute jeune mère, vient d’accoucher. Le bébé en pleurs dans les bras, elle court la ville pour retrouver Bruno, le père de l’enfant. Le jeune couple vit au jour le jour des vols à la tire et des petits trafics de Bruno. Ce dernier, insouciant et immature, va devoir faire le difficile apprentissage d’être père.

Avec « L’enfant », les frères Dardenne nous plongent, une fois de plus, dans un univers de précarité matérielle et morale, un monde de solitude affective et de survie. Ils nous livrent sans ménagement, avec le réalisme rude auquel ils nous ont habitués, le destin d’êtres à la dérive, et portent un regard dur, mais juste, sur une société dépourvue de repères pour une certaine jeunesse. Une écriture sèche, une mise en scène au cordeau, des plans serrés sans artifice et sans musique sur des décors indéfiniment gris : à l’évidence, pas de concession non plus pour le spectateur. Rien pour nous aider, du moins au départ, à rentrer dans l’histoire – quelque peu exaspérante de ce couple immature – et nous guider dans la vie morne et morose des personnages. Et pourtant les émotions sont au rendez-vous, même si elles sont souvent contradictoires et moins fortes que dans « La promesse » (leur « vrai » premier film, comme ils se plaisent eux-mêmes à le présenter).

Fidèles à leur mode de tournage de prédilection, les frères Dardenne utilisent une caméra à l’épaule alerte, très mobile, au service d’une mise en scène minimaliste et quasi-documentaire. Cette caméra toujours en mouvement suit au plus près l’action comme elle capte l’émotion des personnages. Mais elle sait aussi s’attarder et prendre la mesure des moments forts du film, d’une rare intensité. Ainsi on n’oubliera pas le plan fixe sur le visage de Bruno qui traduit toute la complexité des sentiments auxquels il est en proie quand il abandonne le bébé, on se souviendra également du long plan-séquence de la course poursuite en scooter qui ne manque ni de souffle ni de suspense, et on gardera longtemps en mémoire la scène finale en prison qu’illumine un plan rapproché des deux visages des adolescents bouleversants d’émotion. Pas de sensiblerie, ni de pathos dans le cinéma des frères Dardenne qui n’ont pas pour habitude de sombrer dans le larmoyant en dépit des sujets qui s’y prêtent. 

Il faut dire que le film est servi par deux acteurs d’exception, Jérémie Regnier et Déborah François, qui interprètent magnifiquement leurs personnages. Jérémie Regnier, très convaincant, incarne avec brio et naturel ce jeune père/enfant d’une insouciance désarmante, d’une amoralité déconcertante. Bruno vit dans un monde où tout se vend, même l’invendable. En père indigne, incapable de faire face à ses responsabilités, il va en effet commettre l’irréparable. Tout comme il échange le butin de ses larcins contre de l’argent, il va troquer son enfant contre une liasse de billets. « C’est pas grave, on en fera un autre », argue-t-il face à l’incompréhension et à la colère de sa compagne Sonia. Et pourtant, en dépit de tout ce qui le rend détestable, voire haïssable, on va se prendre, malgré soi, de compassion pour cet être paumé, d’une vulnérabilité somme toute attachante, qui souffre douloureusement d’un manque affectif. La rédemption finale sera notre consolation, sa délivrance.

Quant à Déborah François, le film nous révèle une jeune comédienne pleine de talent qui communique avec force et justesse les sentiments qu’elle éprouve. Elle fait preuve également d’une grande sensibilité dans son jeu, et réussit, avec une rudesse de ton et de mouvements d’une force étonnante, à opérer le passage brutal de l’adolescence niaise et insouciante à l’âge adulte mature.  

« L’enfant », on s’en rendra vite compte, n’est pas tout à fait, ou du moins uniquement, celui que l’on croit. Le personnage de Bruno, père immature et irresponsable, va évoluer progressivement et acquérir en densité au cours du film. Dans la scène finale, bouleversante, Bruno semble enfin arrivé au bout de son long voyage initiatique et prêt à assumer sa responsabilité de père. Pour la première fois, il demandera des nouvelles de son fils en l’appelant par son prénom : Jimmy. Avec cette prise de conscience forcée mais salvatrice, le film s’achève sur le pardon et une note d’espoir dans un monde moins manichéen qu’il n’y paraît.

Aline Vannier-Sihvola

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L’oeil était dans la tombe…

CACHÉ

  • Un film de Michael Haneke
  • Avec : Daniel Auteuil, Juliette Binoche, Maurice Bénichou
  • Genre : Thriller psychologique
  • Durée : 1 h 55
  • Sortie : Le 20 janvier 2006
  • Primé au Festival de Cannes 2005 / Prix de la mise en scène

Georges, animateur d’une émission littéraire à la télévision, mène avec sa femme Anne et leur petit garçon une vie plutôt tranquille et épanouie tant sur le plan familial que professionnel. Ce bel équilibre va soudain basculer lorsqu’un jour ils reçoivent une cassette vidéo, filmée clandestinement, qui donne à voir leurs allées et venues depuis la rue. Les cassettes, accompagnées de dessins morbides, se multiplient. Elles semblent avoir jeté leur dévolu sur Georges, révélant chaque fois un pan plus intime de son passé. L’hypothèse d’une mauvaise blague rapidement écartée, reste la menace d’une présence constante qui n’a de cesse de le harceler, lui et sa famille. Le passé enfoui refait surface, une culpabilité longtemps refoulée commence alors de tarauder Georges, de déstabiliser son couple, sa famille. Qui se cache derrière cette caméra ? Quel est cet oeil inquisiteur qui les traque ?

Dans la lignée de Funny Games et après Le temps du loup, Michael Haneke nous entraîne à nouveau dans un monde froid et inquiétant où il nous donne à voir, cette fois, l’homme se débattre avec sa conscience. Mais il aura pris soin, avant cela, de nous installer aux premières loges. Dès la première séquence – un plan fixe de plusieurs minutes –, le spectateur est pris en otage. De main de maître, dans un style dépouillé et totalement maîtrisé, Haneke fixe d’entrée les règles du jeu et réussit le tour de force de manipuler pendant près de deux heures acteurs comme spectateurs. 

Les plans fixes se répètent. Le direct et le différé se côtoient, se superposent pour mieux nous décontenancer. On ne sait plus très bien, à vrai dire, si on est dans la vérité ou le mensonge. Cette ambiguité est du reste savamment entretenue dans le jeu des personnages. Haneke réussit ainsi à distiller un malaise, créant une atmosphère trouble et dérangeante. Et c’est bien là tout ce qui l’intéresse. L’histoire n’a tout compte fait que peu d’importance. Elle pourrait même être un prétexte. L’essentiel, c’est la réaction des protagonistes, spectateurs compris ! Haneke nous enrôle, à notre insu, dans son jeu pervers. Grand maître de la manipulation, le cinéaste ne nous lâche pas pendant près de deux heures et semble y prendre un malin plaisir. Il fait tout d’abord du spectateur son complice, le met dans la position inconfortable du voyeur. Puis, alors qu’on croyait voir sans être vus, on s’aperçoit, par de subtils glissements d’angles de prise de vue, que SA caméra est en fait l’oeil inquisiteur qui se fixe sur nos mensonges, nos peurs, nos lâchetés. Il nous renvoie, par personnage principal interposé, le reflet de nous-mêmes et nous met, sans autre forme de procès, face à face avec notre mauvaise conscience. Dans une mise en scène implacable, il traque, observe, dissèque avec une rigueur froide et impitoyable. Petit à petit, la menace se fait plus pressante, la tension monte, bien que maîtrisée. Mais où se situe le véritable danger ? Dans le « reproche » qui est fait à Georges, à l’extérieur de lui-même, ou bien dans le « reproche » qu’il se fait à lui-même, de l’intérieur ? Rongé par une culpabilité refoulée, le personnage de Georges est en permanence sur le fil du rasoir, en constante perte d’équilibre. Daniel Auteuil interprète à merveille cet homme traqué, complètement déstabilisé et dépassé par les conséquences d’une erreur de jeunesse, d’une jalousie de gosse. 

Dans cette pléiade d’excellents acteurs, à noter surtout la saisissante prestation de Maurice Bénichou (Majid), bouleversant de vulnérabilité et de force (tranquille). Juliette Binoche (Anne), sans artifice et d’un naturel décoiffant (!), n’est guère, quant à elle, épargnée par la caméra peu complaisante de Haneke. Pas plus, du reste, qu’Annie Girardot (la mère de Georges), filmée en gros plan dans une scène unique – splendide !

Qui se cache donc derrière cette caméra ? La fin est encore une fois énigmatique. Haneke nous donne un semblant de piste, mais la laisse délibérément ouverte. Le film n’apportera donc pas de réponses rationnelles aux questions posées et se refermera avec ses zones d’ombre. Y a-t-il seulement une énigme à résoudre ? Il est moins que certain que ce soit le but final du réalisateur. « Je veux faire sentir au spectateur combien il est manipulable », déclare-t-il. Objectif atteint. Par un travail de mise en scène magistral, Haneke fait la démonstration brillante de la manipulation dont nous sommes quotidiennement victimes. Il n’est, du reste, pas innocent que le réalisateur ait choisi, pour le personnage de Daniel Auteuil, un animateur de télévision, également manipulateur d’images. Haneke déclare encore qu’il veut, à travers ses films, « provoquer des réflexions, une inquiétude intérieure pour amener l’homme à progresser ».  Avec « Caché », il cherche surtout à se poser en moralisateur et à dénoncer tous les petits arrangements que nous passons avec notre conscience, autant de lâchetés – selon lui –, grandes ou petites, que nous portons en nous et qui gangrènent notre vie. 

A trop vouloir jouer les « redresseurs de torts », il pourrait finir – qui sait (?) – par nous agacer à la longue !

Aline Vannier-Sihvola

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La drôle de paix

JOYEUX NOËL

  • Un film de Christian Carion
  • Avec : Guillaume Canet, Daniel Brühl, Dany Boon
  • Genre : Drame historique
  • Durée : 1 h 56
  • Langues : français, anglais, allemand
  • Sortie : Le 16 décembre 2005
  • Sélectionné pour l’Oscar du Meilleur film étranger

Le film est inspiré d’une histoire vraie, cette fameuse nuit de Noël 1914 – en pleine guerre –, au cours de laquelle les Français et les Ecossais ont fraternisé avec les Allemands au milieu des tranchées pour un réveillon de la paix.

Un sujet magnifique, extra-ordinaire. Un immense sujet : la fraternisation (improbable) avec l’ennemi la nuit de Noël 1914. Et pourtant, malgré des scènes qui se voudraient poignantes, on a du mal à se laisser gagner par l’émotion. A vrai dire, il est difficile de faire film plus « cosmétisé » sur une guerre qui a été l’une des plus terribles du siècle dernier. On ne sent pas plus l’odeur des cadavres qu’on ne ressent la peur qui prenait les soldats aux tripes. Paradoxalement, ce côté « décor de théâtre climatisé » sert on ne peut mieux les intentions du réalisateur, à savoir dénoncer l’absurdité de la guerre.

Guillaume Canet et Daniel Brühl (dans des rôles matures, cette fois) jouent juste et interprètent avec sincérité leurs personnages. Par contre, Dany Boon en fait des tonnes en demeuré sympathique (Jerry Lewis avec un accent ch’ti !), alors que Benno Fürmann en ténor de l’Opéra de Berlin est aussi raide qu’un manche à balai. C’est, du reste, une fois de plus à travers la musique et le chant – très en vogue en ce moment – que s’opère ce rapprochement des frères ennemis, même si Diane Krüger en soprano danoise est peu convaincante.

Joyeux Noël n’en demeure pas moins un film populaire – au sens le plus noble du terme –, plein de générosité, de naïveté et de bons sentiments. Un vrai beau sujet dont la force de cette magnifique aventure humaine l’emporte sur bien des maladresses.

Il faut saluer aussi l’entreprise de Christian Carion qui, au prix d’un colossal travail d’exploration des archives et malgré toutes les embûches, a le mérite d’avoir mené son projet jusqu’au bout.

Alors, en cette période de fêtes, que les bons sentiments l’emportent, et Joyeux Noël !

Aline Vannier-Sihvola

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La marche héroïque

LA MARCHE DE L’EMPEREUR

  • Un film de Luc Jacquet
  • Genre : Documentaire
  • Durée : 1 h 25
  • Sortie : Le 4 décembre 2005
  • Sélectionné pour l’Oscar du Meilleur documentaire

Ce film documentaire retrace la formidable épopée du manchot empereur en Terre Adélie qui, chaque année, prend possession de la banquise pour accomplir son rituel de reproduction et assurer ainsi la survie de l’espèce.

Epoustouflante entrée en scène de ces manchots qui jaillissent les uns après les autres d’un trou dans la glace et giclent comme des boulets catapultés sur la banquise. Mi-poisson, mi-oiseau, le manchot empereur est aussi agile et gracile en milieu aquatique qu’il est pataud et lourdaud sur la terre ferme. Infatigable bipède, il entame alors, de sa démarche « chaloupée », la longue et lente traversée de ces terres immaculées. Etrange et pathétique spectacle que ces longues files indiennes de milliers de manchots qui se dandinent, ailerons écartés, vers la destination finale de leur merveilleux voyage.

Le manchot règne en empereur sur ce royaume vierge. On croyait la banquise inhabitée : on y rencontre des colonies de manchots attroupés qui « tiennent conférence ». On la croyait inanimée et silencieuse : elle résonne de leurs cris et des chants de leurs parades nuptiales. Regroupés en rangs serrés pour affronter des blizzards d’une violence inouïe (jusqu’à 300km/h par des – 40ºC), les manchots ne doivent leur survie qu’aux étroites relations avec leurs congénères. Au passage, ils nous donnent une bonne leçon de solidarité et d’organisation sociale. Magnifique exemple, également, d’amour et de partage entre le mâle et la femelle qui se relayent pour donner la vie. On suit, en retenant son souffle, le périlleux passage de l’oeuf des pattes de la femelle à celles du mâle. C’est alors au tour du mâle de couver l’oeuf, bien au chaud dans les replis de sa peau, et de jeûner, alors que la femelle s’éclipse pendant deux mois pour aller se ravitailler. Un véritable plaidoyer pour l’égalité des sexes !

C’est dans cet univers aussi beau qu’impitoyable, dans cet environnement hostile et d’une âpre beauté que s’accomplit la plus extraordinaire des aventures qu’il nous est donné de voir : l’évolution en marche ! Il faut saluer là le véritable exploit d’endurance physique et mentale, sans oublier la performance technique, de Luc Jacquet et de son équipe qui ont tourné pendant neuf mois sur la banquise dans des conditions climatiques extrêmes.

Sur des images somptueuses et dans des décors naturels grandioses, la musique électronique d’Emilie Simon, aérienne et cristalline, contribue au frisson-glaçon sur fond de banquise.

Un bémol, toutefois : les voix off des trois narrateurs, interprétant et personnalisant un couple de manchots et leur petit, ajoutent une note anthropomorphique qui fait quelque peu perdre de son mystère et de sa magie à cette étonnante aventure.

Un film touchant dans lequel les manchots nous donnent une formidable leçon de vie et de courage, et nous font mesurer le manque d’humilité de l’homme face à la nature.

Aline Vannier-Sihvola

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A l’ombre des Lolitas en fleur

INNOCENCE

  • Un film de Lucile Hadzihalilovic
  • Avec : Marion Cotillard, Hélène de Fougerolles
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 58
  • Sortie : Le 18 novembre 2005

Un pensionnat, isolé du reste du monde en pleine forêt, initie des jeunes filles à l’art de la danse et aux sciences naturelles. Une fillette, dernière recrue de l’école débarquée dans un cercueil, découvre avec les yeux de l’innocence les règles et rites insolites qui régissent l’établissement.

C’est plutôt sous des abords paisibles et dans une atmosphère feutrée où le monde des adultes est peu représenté que commence l’éducation corporelle de jeunes Lolitas en jupettes plissées et petites culottes blanches. Aux ébats joyeux et aux jeux innocents du début du film succède, petit à petit, une atmosphère plus pesante où s’insinue subrepticement une douce perversité. Les petites joies de l’enfance sont contrebalancées par un danger permanent qui n’est pas identifié et qui oblige le spectateur à construire sa propre représentation de la menace.

Outre le malaise qui s’instaure, aucune donnée temporelle ou spatiale ne permet de se déterminer par rapport au passé ou au présent et, au bout du compte, on ne sait si l’on évolue dans un monde fictif ou réel : nouvelle naissance après la mort, traversée du miroir et passage à une autre dimension ou bien projections de l’inconscient d’un Freud voyeur ? Le mystère restera entier jusqu’au bout. On est également un peu perdus par rapport à l’intrigue. On suit les chemins sinueux et sophistiqués empruntés par la réalisatrice sans bien saisir où elle veut nous mener.

Innocence est tourné sur le mode d’un cycle naturel, de l’arrivée de l’enfant au départ de la jeune fille, du passage de l’enfance à l’adolescence : métamorphose des corps de trois fillettes à différents âges, symbolisée par la chrysalide devenue papillon – thème récurrent de leurs (uniques) cours de sciences naturelles et de danse.

La réalisatrice a toutefois un peu trop pioché dans la symbolique freudienne et a tendance à en abuser : manoir isolé, forêt sombre, passages secrets, souterrains, clés, chemins interdits, mur infranchissable, etc. Un onirisme de conte de fées, mais les Alices de ces aventures-là ne sont pas, loin s’en faut, au pays des merveilles !

Un film troublant qui marque par sa beauté esthétique soignée et son atmosphère oppressante.

Lire Entretien avec Lucille Hadzihalilovic sur cinefinn.com

Aline Vannier-Sihvola

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Camaïeu de silences bleus

LES MOTS BLEUS

  • Un film de Alain Corneau
  • Avec : Sylvie Testud, Sergi López, Camille Gauthier
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 54
  • Sortie : Le 11 novembre 2005

Les mots bleus », c’est l’histoire belle et émouvante d’une relation fusionnelle entre une mère et sa fille. Clara (Sylvie Testud), suite à un traumatisme survenu dans son enfance, a refusé d’apprendre à lire et à écrire. Sa petite fille Anna (Camille Gauthier) refuse, quant à elle, de parler. La mère et la fille se sont enfermées dans un monde en apparence feutré et rassurant où amour, partage et complicité semblent devoir suffire à leur bonheur.

Mais c’est sans compter avec la violence et l’incompréhension du monde extérieur auxquelles elles se heurtent : Anna est rejetée par ses camarades de classe, et Clara n’a d’autres interlocuteurs que les oiseaux de l’oisellerie dans laquelle elle travaille. Clara est alors contrainte de placer Anna dans une école pour sourds-muets, dont le directeur/éducateur, Vincent (Sergi López), ne va pas tarder à déceler que le véritable problème réside dans la relation mère-fille – une relation où l’amour est étouffé par la peur : la peur des mots, des autres… la peur de communiquer, de se livrer.

Je lui dirai les mots bleusles mots qu’on dit avec les yeux… C’est sur cet air, chanson-titre de Christophe, décliné sur tous les modes, que se déroule le joli film d’Alain Corneau, adapté de « Leur histoire », roman de Dominique Mainard sur l’incommunicabilité. « Les mots bleus » raconte avec subtilité et une infinie pudeur l’histoire d’êtres en souffrance, prisonniers de leurs peurs, et qui vont devoir faire l’apprentissage du bonheur en allant les uns vers les autres. Difficile parcours que celui de la découverte de soi à travers le regard de l’autre.

Une fois de plus, Alain Corneau place au centre de ses préoccupations l’impossibilité de communiquer. Les angoisses d’une mère névrosée et le mutisme dans lequel s’est enfermée sa fille sont traités avec doigté par le réalisateur qui a évité tous les écueils que pouvait faire redouter le sujet. Ici, pas de dramatisation exagérée ni de misérabilisme. Il joue essentiellement sur des rapports émotionnels, avec finesse, dans la retenue. Une mise en scène feutrée et des plans rapprochés contribuent également à accentuer l’intimité du film et à susciter une vraie émotion.

Ce film, d’une sensibilité à fleur de peau, est, par ailleurs, servi par de magnifiques acteurs. Sylvie Testud, plus fragile et pathétique que jamais, incarne parfaitement la détresse du personnage de Clara, en permanence sur la corde raide. Le regard égaré et les cheveux (savamment) décoiffés, elle interprète le rôle de cette mère possessive, gagnée peu à peu par une peur paralysante qui lui fait perdre ses repères au fur et à mesure qu’Anna retrouve sa voix perdue. La grâce fragile de Sylvie Testud contraste avec la démarche quelque peu pataude et maladroite de Sergi López, cet éducateur tout en rondeurs qui, avec une inaltérable sérénité, amortit les brusques assauts de la farouche Clara. Mais qu’on ne s’y trompe pas, en dépit de ses airs de costaud, Vincent n’en est pas moins, lui aussi, enfermé dans un mal-être. Deux écorchés vifs de la vie, deux êtres en quête de dialogue, emmurés dans des non-dits douloureux, que la petite Anna, malgré son mutisme, va libérer et réunir.

Deux trouées de bleu, toutefois, dans le ciel oppressant de ce monde cloisonné s’ouvrent, comme une bouffée d’oxygène, sur l’immensité de la mer. Deux échappées libératrices et salvatrices de Clara et Anna qui, submergées par un trop-plein d’angoisses, courent se réfugier dans leur petit cabanon face à l’océan. Par touches subtiles, à peine effleurées, la mère et la fille libèrent une à une, dans cet univers qui n’appartient qu’à elles, leurs émotions enfouies. Les séquences défilent comme un ruban d’aquarelles où le temps semble être suspendu au bout des ailes des goélands. Moments de pure poésie.

Un joli film chuchoté où la parole est rare, mais où le regard bleu intense d’une petite fille réussit ce tour de force de faire exister des dialogues muets… portés par ces « mots bleus » que nous chante Christophe, ceux qui rendent les gens heureux.

Une partition développée sur un tempo subtil et léger, à peine perceptible, comme un frémissement.

Aline Vannier-Sihvola

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La femme africaine en marche

MOOLAADÉ

  • Un film de Ousmane Sembene (Sénégal)
  • Avec : Fatoumata Coulibaly, Maïmouna Hélène Diarra, Salimata Traore, Aminata Dao, Dominique T. Zeida
  • Genre : Drame
  • Durée : 2 h 00
  • Sortie : Le 5 août 2005 

Il y a sept ans de cela, Collé Ardo soustrayait son unique fille à la coutume de l’excision et refusait de la soumettre à ce rite de purification barbare. Aujourd’hui, ayant entendu parler de cet acte de résistance, quatre fillettes que l’on s’apprête à exciser se réfugient chez Collé Ardo et lui demandent le Moolaadé, “droit d’asile” en langue peul.

Le village est en ébullition, deux valeurs s’affrontent : la Salindé (antique tradition de l’excision) et le Moolaadé (asile et protection).

“Moolaadé”, splendide film africain dont la beauté, pour une fois, ne réside pas dans des images de paysages à vous couper le souffle, mais dans la dignité des femmes d’un petit village – autant de personnages hauts en couleur – qui défendent leur liberté et refusent de se soumettre aux hommes. A travers la fiction et une narration subtile dont la sobriété ne donne pas moins de force au message, le film aborde le problème de l’excision et montre la rébellion des femmes africaines face à cette tradition ancestrale. Collé Ardo, elle-même excisée, incarne le conflit entre tradition et modernité. Le réalisateur sénégalais Ousmane Sembene souligne, à ce propos, le rôle essentiel des médias dans l’évolution des idées de cette Afrique rurale. Ainsi, les hommes du village, cherchant la cause de la désobéissance de leurs femmes, confisquent tous les postes de radio supposés corrompre l’esprit des villageoises, et y mettent le feu. On brûle les radios comme en d’autres temps on a brûlé les livres ! Magnifique scène que celle de ces transistors empilés devant la mosquée qui brûlent et continuent à émettre, symbolisant ainsi la résistance des femmes.

Avec ce film poignant, Ousmane Sembene rend ici une nouvelle fois hommage à la Femme. “Moolaadé”, deuxième volet de son triptyque “Héroïsme au quotidien”, fait en effet suite à “Faat Kiné” ; le troisième volet, “La confrérie des rats”, est en cours de tournage.

Par cet acte militant, voire contestataire, le cinéaste sénégalais Ousmane Sembene (82 ans) manifeste l’engagement des hommes africains dans cette lutte contre l’excision que l’on a trop souvent tendance à qualifier de “féministe”.

“L’excision est pratiquée dans 38 des 54 Etats membres de l’Union africaine. Quelle que soit la méthode employée (classique ou moderne), exciser est une atteinte à la dignité et à l’intégralité de la Femme. Je dédie “Moolaadé” aux mères, femmes qui luttent pour abolir cet héritage d’une époque révolue.” Ousmane Sembene

Lire Entretien avec Ousmane Sembène sur cinefinn.com

Aline Vannier-Sihvola

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Un prince dans une épicerie

MONSIEUR IBRAHIM ET LES FLEURS DU CORAN

  • Un film de François Dupeyron
  • Avec : Omar Sharif, Pierre Boulanger
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 34
  • Sortie : Le 28 janvier 2005

Dans le Paris populaire des années soixante, un jeune garçon juif de 13 ans, Momo (Pierre Boulanger), vit seul, livré à lui-même, avec un père dépressif qui ne lui témoigne guère d’affection. Sa mère est partie depuis longtemps, et l’adolescent est chargé, avec le peu d’argent que son père lui donne, de gérer leur quotidien. Pour se distraire, Momo écoute les tubes à la radio, taquine sa petite voisine, séduit les prostituées de la rue Bleue et chaparde chez « l’arabe du coin », Monsieur Ibrahim (Omar Sharif). Ce dernier se prend d’affection pour Momo et entreprend de lui faire découvrir les plaisirs simples et essentiels de la vie. Il l’entraîne dans un périple initiatique qui s’achèvera en Turquie, pays de ses origines.

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est l’adaptation fidèle du roman éponyme d’Eric- Emmanuel Schmitt. L’auteur, qui définit son histoire comme « une fable, une leçon de vie, un voyage initiatique », a également cosigné, avec François Dupeyron, le scénario du film. C’est l’histoire belle et simple d’une amitié entre un vieux sage musulman et un jeune enfant juif. Telle une rencontre prédestinée, Momo va trouver en Monsieur Ibrahim le père qui lui manque. Ils vont s’apprivoiser l’un l’autre, apprendre à s’écouter et à s’aimer. De la rencontre de ces deux solitudes va naître une formidable complicité. Le vieil homme va tenter d’inculquer la sagesse et quelques grands principes à Momo et, de son côté, le jeune garçon va donner une nouvelle jeunesse à l’existence engourdie de Monsieur Ibrahim.

Ce film, sensible et émouvant, vaut essentiellement pour la remarquable prestation d’Omar Sharif en vieil épicier musulman. « Il fallait un prince dans l’épicerie », explique Eric-Emmanuel Schmitt, « et Omar Sharif, qui représente pour tous Lawrence d’Arabie et Le Docteur Jivago, incarne avec majesté Monsieur Ibrahim. » Ce « prince » du cinéma, que l’on n’avait pas vu depuis bien longtemps, nous revient avec un regard sur l’enfance plein d’émotion et de tendresse, avec une philosophie de la vie pleine de sagesse et de poésie. Il campe admirablement le personnage de Monsieur Ibrahim qui semble si bien lui ressembler. Sans grandiloquence ni morceaux de bravoure, sans hausser le ton, Omar Sharif, d’une voix douce et calme, nous restitue toute la bonté, la tolérance et la paix intérieure qui habitent son personnage. Un rôle fait sur mesure, à la (dé)mesure de son talent. Il donne la réplique à Pierre Boulanger, jeune acteur très prometteur qui, dans ce premier rôle, est un petit garçon très attachant, étonnant de naturel.

A noter le passage éclair, mais non moins remarqué, d’Isabelle Adjani en Bardot très glamour et sexy. Toujours dans l’esprit Nouvelle vague et pour les nostalgiques de l’époque bénie dite « yéyé, le film est rythmé par de jolies mélodies des sixties.

Un film généreux et optimiste, en forme de conte initiatique sur l’apprentissage de la vie.

Si vous ne l’avez pas encore vu, précipitez-vous dans les salles !

Aline Vannier-Sihvola

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Amélie s’en va-t-en guerre

UN LONG DIMANCHE DE FIANCAILLES

  • Un film de Jean-Pierre Jeunet
  • Avec : Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Jodie Foster, Ticky Holgado, Albert Dupontel, Jean-Pierre Darroussin, André Dussollier
  • Genre : Drame romantique
  • Durée : 2 h 15
  • Sortie : Le 21 janvier 2005

Alors que la Première Guerre mondiale touche à sa fin, une jeune femme amoureuse, Mathilde (Audrey Tautou), va se lancer corps et âme dans une formidable et longue (en)quête pour découvrir toute la vérité sur la disparition de son fiancé, Manech (Gaspard Ulliel), condamné à mort pour mutilation volontaire avec quatre de ses compagnons en 1917.

Jean-Pierre Jeunet nous offre avec ce film adapté du roman éponyme de Sébastien Japrisot une fresque monumentale qui met en scène la folie et les horreurs de la guerre de 14-18. A cet effet, Jeunet n’a pas lésiné sur les moyens : la reconstitution des tranchées est saisissante de réalisme. L’image est forte, et l’absurdité de cette première boucherie mondiale nous saute à la figure dans toute son abomination. Parallèlement, on suit la quête déterminée de Mathilde, dont le regard d’innocence, l’optimisme à toute épreuve et la gracieuse ingénuité contrastent avec la barbarie de la guerre. Un dosage subtil entre conte romanesque et drame épique. Toutefois, les astuces tant narratives que cinématographiques (voix off, flash-back, couleur de l’image) trop manifestement empruntées à Amélie agacent.

Pour ce qui est des personnages, Jeunet a une fois de plus fait appel à ses acteurs fétiches. Amélie/Audrey est égale à elle-même, (car)amélisée. Quant à Gaspar Ulliel, il est totalement dépourvu de charisme et peu attachant. Par contre, les seconds rôles sont magnifiquement interprétés, notamment Jodie Foster, bouleversante, et Marion Cotillard, intrigante. Les seules à véritablement susciter une émotion.

Film de guerre, comédie sentimentale et polar : à vouloir trop embrasser,… Dans tous les cas, le film est dépourvu d’intensité dramatique, d’où la difficulté d’accrocher à l’histoire. Par ailleurs, l’intrigue est un tantinet brouillonne, pour ne pas dire embrouillée. Les rebondissements de l’enquête sont parfois difficiles à saisir et à suivre tant le rythme est rapide et les trop nombreux personnages difficiles à distinguer. Ils défilent trop vite et manquent d’épaisseur. On a, de ce fait, d’autant plus de mal à s’attacher à l’un d’eux.

La photo est superbe, léchée, quelque peu esthétisante. Comme d’habitude, l’univers visuel de Jeunet nous donne à voir des plans dignes de cartes postales (notamment le Paris des années 20 couleur sépia). Chaque plan est soigneusement étudié, jusque dans les moindres détails, pour nous donner une image presque parfaite, d’une grande richesse picturale.

Jeunet est le cinéaste de l’emphase, de la surenchère esthétique, mais à force de perfection plastique, il finit par nous livrer un film lisse d’où l’émotion, on le regrettera, est absente. Un film que l’on peut voir comme un exercice de style audacieux et ambitieux. Un film, somme toute, qui séduit mais qui n’émeut pas.

Aline Vannier-Sihvola

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Le regard des autres

COMME UNE IMAGE

Affiche
  • Un film de Agnès Jaoui
  • Avec : Marilou Berry, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Laurent Grevill
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 50
  • Sortie : Le 19 novembre 2004
  • Prix du Scénario au Festival de Cannes 2004

« Comme une image » est une galerie de portraits d’êtres humains qui se cherchent dans le regard des autres, notamment une fille qui souffre de l’indifférence de son père, écrivain égocentrique à succès qui a du mal à regarder les autres tant on l’a habitué à se regarder lui-même.

Pour son deuxième long métrage, Agnès Jaoui signe ici une comédie de moeurs aux dialogues incisifs, d’une maîtrise et d’une justesse de ton irréprochables. La réalisatrice dépeint sans complaisance, mais avec subtilité et humour, les travers de personnages pas toujours très sympathiques, mais profondément humains et attachants. Une fois de plus, les inconditionnels du tandem Jaoui-Bacri ne seront pas déçus. Ces derniers trempent leurs plumes dans l’humour pour épingler cette fois, de manière férocement jubilatoire, le milieu littéraire parisien et les comportements hypocrites de notre époque.

Le dernier opus Jaoui-Bacri est certes du bel ouvrage, un film dans la lignée du « Goût des autres », avec des dialogues drôles et percutants (tout de même un cran au-dessous de l’écriture ciselée de « Un air de famille ») et des acteurs exceptionnels. Jean-Pierre Bacri, fidèle à lui-même en râleur désenchanté, campe un personnage à l’ego surdimensionné des plus détestables : odieux, comme on l’aime ! Face à lui, Marilou Berry, qui fait ses débuts à l’écran, est émouvante et d’une étonnante spontanéité.

Quant à Agnès Jaoui, superbe de retenue en professeur de chant un peu collet monté, elle nous fait partager sa passion pour le chant lyrique. Si la mise en scène est quelque peu immobile et conventionnelle, « Comme une image » n’en demeure pas moins un film fin, intelligent et drôle, aux dialogues savoureux.

Un vrai régal !

Aline Vannier-Sihvola

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LUTHER

Un film de Eric Till

  • Avec : Joseph Fiennes, Alfred Molina, Jonathan Firth, Sir Peter Ustinov, Bruno Ganz, Claire Cox, Maria Simon, Mathieu Carrière
  • Genre : Drame historique
  • Durée : 2 h 04
  • Sortie : Le 22 octobre 2004

Portrait squelettique du moine allemand qui s’est opposé aux dérives de la toute puissante Eglise romaine, LUTHER offre une convaincante reconstitution historique mais, simplifiant les choses à l’extrême, ne parvient pas à présenter des personnages crédibles.

L’évolution de Martin Luther telle qu’elle est présentée dans ce film est proprement stupéfiante. D’une phase à l’autre de sa vie, on a du mal à reconnaître la même personne. Il passe sans transition du moine modèle au moine tourmenté par le doute, de l’élève curieux et respectueux au théologien hardi et railleur, chacune de ces transformations semblant se produire sous l’effet d’une baguette magique.

On peut, certes, comprendre que couvrir 25 ans d’une vie aussi riche que celle de Luther en deux heures tient de la gageure. Cependant, ça ne peut constituer une excuse valable pour proposer une vision du monde où l’ambiguïté individuelle n’a pas sa place, où on serait bien en mal de confondre les bons et les méchants. Une vision du monde qui appauvrit singulièrement le film.

Et même si c’est plus anecdotique, comment s’empêcher de regretter que Luther, moine allemand, passe tout le film à parler anglais ? A cet égard, le comble du vice étant d’avoir fait appel à l’excellent Bruno Ganz pour le rôle du directeur spirituel de Luther. Car si on peut, à la limite, tolérer que Joseph Fiennes joue un moine allemand en parlant anglais, il est plus difficile de comprendre pourquoi il est nécessaire d’utiliser un acteur allemand pour le faire parler… anglais.

Eric Till ne signe pas ici un film franchement désagréable mais, à l’image de la prestation cabotine de Peter Ustinov, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne fait pas dans la nuance !

Aline Vannier-Sihvola

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LES CHORISTES

Un film de Christophe Barratier

  • Avec : Gérard Jugnot, François Berléand, Jean-Baptiste Maunier, Jacques Perrin
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 35
  • Sortie : Le 17 septembre 2004

« Les Choristes » nous transporte dans la France de l’immédiat après guerre, dans une des ces lugubres maisons de redressement – symboliquement nommée ‘Fond de l’Etang’ – où ont échoué des enfants en proie à des situations familiales difficiles. Y débarque un nouveau surveillant, Clément Mathieu, « musicien raté, pion au chômage » comme il se définit lui-même. L’établissement, régi par le mot d’ordre ‘Action-Réaction’, est tenu d’une main de fer par le directeur Rachin, véritable tortionnaire d’enfants. Pour toute entorse au règlement, la sanction est immédiate. Clément Mathieu s’en émeut et va tenter d’apporter un peu d’humanité à ce lieu en initiant les jeunes chenapans en mal d’amour et de vivre au chant choral.

Le film est une petite merveille qui nous enchante non pas tant par l’originalité de l’histoire, somme toute assez simple et dépouillée dans sa mise en scène, que par l’émotion qu’il dégage. Christophe Barratier s’est en effet entouré de merveilleux comédiens qui jouent des personnages attachants, et a su mêler, avec intelligence et habileté, humour et sentiments.

Pas une fausse note pour ce film où tous les acteurs, y compris les enfants – époustouflants de naturel –, sont à l’unisson. Gérard Jugnot, émouvant dans le rôle de Clément Mathieu, campe un personnage à la bonhomie ronde et généreuse. On salue également la prestation de François Berléant qui interprète avec brio le directeur acariâtre et tyrannique de l’austère pensionnat. Quant au jeune chanteur prodige, Jean-Baptiste Maunier, il nous ravit par sa voix exceptionnelle et ses solos émouvants au sein de la chorale.

« Les Choristes » est un film dont on savoure à petites lampées tout le bonheur qu’il distille. Le chant des enfants est superbe. La magie opère, et on se laisse volontiers emporter dans l’univers fantastique de la musique et de l’enfance.

Un film généreux et sensible, plein de tendresse et de drôlerie. Un pur moment de bonheur.

• « Les Choristes », premier lonmétrage de Christophe Barratier, a été sélectionné pour représenter la France aux Oscars 2005 dans la catégorie « Meilleur film étranger ».

Aline Vannier-Sihvola

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LE TEMPS DU LOUP

Un film de Michael Haneke

Affiche
  • Avec : Isabelle Huppert, Patrice Chéreau, Olivier Gourmet, Béatrice Dalle
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 53
  • Sortie : Le 27 août 2004

Cela commence comme un banal week-end à la campagne. Une famille – le père, la mère et deux enfants – débarque d’un monospace les bras chargés de cartons de provisions pour passer, semble-t-il, un séjour prolongé dans son chalet de vacances. Mais survient l’inattendu, l’inimaginable. Soudain, tout se dérègle. Ce qui devait être une histoire de famille devient alors un drame collectif.

Dans une première partie, nous suivons les membres de cette famille sur le chemin de l’errance et nous enfonçons petit à petit avec eux dans les ténèbres d’un monde de plus en plus étrange. Nous allons perdre tous nos repères. Symboliquement, c’est dans l’obscurité que nous sommes plongés tout au début du film. Une simple flamme de briquet pour nous dire l’angoisse qui envahit peu à peu les personnages… et la voix, dont la violence fulgurante déchire la nuit. Haneke va du reste donner tout au long du film une place privilégiée au son par rapport à l’image. Parfois à la limite du supportable.

Cette errance, tout d’abord en rase campagne, aux côtés d’une Isabelle Huppert sublime, nous conduira, dans une deuxième partie, jusqu’à un hangar désaffecté où s’est réfugiée une petite communauté dans l’attente d’un train hypothétique.

Comme le Dogville de Lars von Trier, Le temps du loup est une réflexion âpre et violente sur le comportement d’êtres humains confinés dans un espace clos et livrés à eux-mêmes. Comment nous comportons-nous quand les repères sociaux et moraux ont volé en éclats ? Quelle est la part de monstruosité que nous portons en chacun de nous ?

Mikael Haneke signe ici un film catastrophe à sa manière. La catastrophe est hors champ, et il nous laisse dans un flou spatio-temporel qui nous oblige à faire appel à notre imaginaire. On pense tout d’abord aux guerres qui ont ravagé les Balkans, aux réfugiés d’Europe de l’Est. Mais, petit à petit, le malaise insidieusement s’installe. Les fuyards ont notre visage, l’environnement est familier. Et si cette fois-ci la guerre frappait à nos portes ? A moins que nous ne soyons dans une chronique d’une fin du monde annoncée… Le titre du film est du reste tiré d’un poème germanique qui décrit le temps précédant l’Apocalypse. Haneke introduit ici l’idée que l’homme est un loup pour l’homme. En quelque sorte, l’enfer ce n’est plus les autres, c’est nous.

Atmosphère pesante, oppressante d’un huis clos terrifiant. Film glacé et dérangeant, car il nous renvoie notre propre image, nous confronte à notre inhumanité.

Et si le temps du loup était proche ?

Aline Vannier-Sihvola

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Portrait de femmes

NATHALIE…

  • Un film de Anne Fontaine
  • Avec : Fanny Ardant, Emmanuelle Béart, Gérard Depardieu
  • Genre : Drame
  • Duée : 1 h 45
  • Sortie : Le 9 avril 2004

Dès les premières images du film, le décor est planté. Appartement bourgeois, soirée-anniversaire surprise d’un parisianisme branché. Epouse B.C.B.G. très classe, parfaire en maîtresse de maison. Seulement voilà : le héros de la fête ne viendra pas. La belle image sur papier glacé soudain se froisse. Catherine (Fanny Ardant) ne tardera pas, du reste, à apprendre que son mari Bernard (Gérard Depardieu) la trompe. Dévastée plus par le mensonge, le vide affectif qu’expose cette nouvelle que par le choc de l’adultère, Catherine va engager une entraîneuse de bar, Marlène (Emmanuelle Béart), qui devra séduire son mari et lui conter par le menu tous leurs ébats. Alors saura-t-elle peut-être ce qui attire cet homme qui l’a aimée autrefois et qui ne lui demande aujourd’hui plus rien.

Là où certains pourraient voir de la perversité, il n’y a que la tentative d’une femme désespérée de reconquérir l’homme qu’elle n’est, du reste, plus trop sûre d’aimer. Quoi de plus banal, au fond, qu’un couple qui se trouve englué dans la routine de la cinquantaine et dont le désir de l’autre s’est émoussé avec le temps. Moins banal, par contre, est le stratagème utilisé pour susciter de nouveau ce désir. Marlène, rebaptisée Nathalie, va réveiller, par ses talents de conteuse, une sensualité enfouie, permettre à Catherine de revivre des plaisirs qu’elle ne connaît plus, qu’elle n’a peut-être jamais connus. De toute façon, faire l’amour avec son mari par procuration n’est plus guère que le seul moyen qu’il lui reste pour se rapprocher de lui, retrouver un peu de leur intimité perdue. Pathétique. C’est d’autant plus émouvant que Catherine va, avec toujours beaucoup de retenue, prendre de plus en plus de plaisir à ces confessions érotiques.

Mais, au-delà de ce stratagème, somme toute machiavélique, de vouloir à nouveau posséder son mari en contrôlant sa sexualité, il faut voir plutôt un combat qu’a choisi de mener Catherine pour retrouver sa dignité de femme… et, peut-être, avoir accès à elle-même. Une relation étrange, ambiguë va peu à peu se nouer entre Catherine et Nathalie. Et c’est autour de la complicité naissante entre ces deux femmes que tout oppose que le film va évoluer et prendre toute sa mesure. Dans ce jeu de miroirs, chacune va se projeter en l’autre, révéler son autre soi-même. Une sorte de catharsis par fantasmes interposés.

Ambiance troublante merveilleusement soutenue par deux voix d’une grande sensualité, par la confrontation de deux actrices de talent : Fanny Ardant, toujours aussi envoûtante, mystérieuse. Emmanuelle Béart, d’une sensibilité à fleur de peau, de plus en plus émouvante à mesure que l’on devine son désarroi, sa solitude. Quant à Gérard Depardieu, qui campe un personnage attachant mais quasiment absent, on aura du mal à le reconnaître tant il fait dans la finesse et la subtilité.

Anne Fontaine a réussi ce tour de force de parler du sexe sans jamais le représenter, en donnant toute sa puissance érotique au langage et en laissant flotter l’imaginaire.

Aline Vannier-Sihvola

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ANATOMIE DE L’ENFER

Un film de Catherine Breillat

  • Avec : Amira Casar, Rocco Siffredi
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 17
  • Sortie : Le 6 avril 2004

Une jeune femme (Amira Casar), rejetée par son petit ami dans une boîte de nuit gay, tente de s’ouvrir les veines dans les toilettes. Elle sera sauvée par un homme (Rocco Siffredi), un inconnu avec lequel elle passera un contrat : pendant quatre nuits, dans une villa battue par les vents sur une falaise, elle lui offrira son sexe comme champ d’expérimentation, et le paiera pour qu’il la regarde « par là où elle n’est pas regardable ». Parcours initiatique entre le profane et le sacré qui culminera par l’offrande du sang « eucharistique »… !!!

La voilà donc qui nous revient. Cinq ans après Romance, elle remet ça. Elle, c’est Catherine Breillat qui se bat avec ses vieux démons et n’en finit pas de régler des comptes avec les hommes, les femmes, sa sexualité… sa féminité.

Anatomie de l’enfer est un film très anatomique, clinique et froid joué par des acteurs aussi raides et peu sensuels que s’ils avaient avalé le manche d’un… trident ! (voir travaux pratiques dans le film). Rocco Siffredi, l’acteur fétiche de Breillat, nous revient dans un premier rôle. Mais si sa prestation dans Romance se limitait à un rôle muet, cette fois-ci, il “cause” – alors que, de toute évidence, il aurait mieux fait de se taire. Avec un accent prononcé, il peine à déclamer des tirades interminables au verbiage pompeux. Amira Casar ne s’en sort, du reste, guère mieux ! Et Breillat, en voix off monocorde, encore moins ! Autant de lieux communs dont la banalité n’a d’égale que la prétention de leur auteur. Ce film n’est qu’une succession de masturbations pseudo-philosophico-gynécolo-intellectuelles qui n’échappent pas au ridicule. Breillat voulait choquer ; elle nous assomme !

Sans doute, d’aucuns diront qu’il faut se projeter au-delà de l’image que Catherine Breillat nous donne à voir pour la comprendre, pénétrer sa pensée. Mais on se prend à se demander : cela en vaut-il la peine ?

Aline Vannier-Sihvola

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Blueberry ou la chevauchée chamanique

BLUEBERRY

  • Un film de Jan Kounen
  • Avec : Vincent Cassel, Michael Madsen, Juliette Lewis, Temuera Morrison
  • Genre : Western fantastique
  • Durée : 2 h 02
  • Sortie : Le 12 mars 2004

Mike Blueberry est marshal de Palomito, petite ville de l’Ouest à la frontière des territoires indiens, où il tente de maintenir l’ordre entre les deux civilisations. Tout bascule le jour où un tueur aventurier, Wally Blount, débarque à Palomito, met la ville à feu et à sang et fait resurgir les souvenirs du passé. Il est à la recherche d’un trésor indien. Aidé de Rudi, un chaman indien avec lequel il a grandi, Blueberry n’aura de cesse de poursuivre le tueur et de l’empêcher de pénétrer dans le sanctuaire indien. Mais au coeur de la montagne sacrée, c’est également ses propres démons intérieurs que Blueberry devra affronter et vaincre.

Blueberry, c’est d’abord une bande dessinée créée en 1965 par Jean Giraud et Michel Charlier – une véritable transposition du western hollywoodien en BD. Les inconditionnels de Blueberry risquent donc fort d’être déçus, même si Jan Kounen annonce la couleur dès le générique du film avec la mention « librement adapté de la bande dessinée ». D’action il n’y en a guère, l’intrigue est négligeable et les personnages manquent pour le moins d’épaisseur. Et pourtant, cela commence comme un western : bagarres de saloon, chasse au trésor, poursuites à cheval, décors grandioses. Tous les ingrédients semblent réunis pour ce western-spaghetti à la française. Mais la sauce ne prend pas.

C’est précisément l’aspect hybride de ce film à cheval entre le farwest et le délire chamanique qui laisse véritablement perplexe. Jan Kounen, animé d’un désir de spiritualité, fait entreprendre à Blueberry, sous le prétexte (à peine crédible)de la vengeance, un long voyage introspectif. Et on a du mal à suivre le fil de ce parcours initiatique tout aussi sinueux que déroutant. Les effets spéciaux certes impressionnants, mais par trop envahissants ajoutent à la confusion. En effet, cette débauche visuelle interminable de dragons, serpents, scolopendres et autres créations en 3D surcharge l’écran et finit par lasser.

Toutefois, le trip final en images de synthèse illustrant les conflits intérieurs et transes mystiques vaut, malgré tout, le détour. De même que les plans magnifiques – des étendues désertiques infinies aux vertigineux canyons – ne manqueront pas de surprendre. Et Vincent Cassel en cowboy mal rasé sur fond de trip cosmique n’est pas mal non plus !

Un film visuellement ambitieux, aussi halluciné qu’hallucinant.

Aline Vannier-Sihvola

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L’école de la vie

ÊTRE ET AVOIR

  • Un film de Nicolas Philibert
  • Genre : Documentaire
  • Durée : 1 h 44
  • Sortie : Le 23 janvier 2004

La caméra de Nicolas Philibert nous entraîne dans une petite école primaire perdue au fin fond de l’Auvergne, une de ces classes uniques où se côtoient, de la maternelle au CM2, tous les enfants d’un même village. Un seul « maître », Monsieur Lopez, y règne dans le respect et la bienveillance. Au rythme des saisons, sous nos yeux attendris, l’instituteur va inculquer à ses élèves, avec patience et sérénité, les bases du savoir élémentaire – lire, écrire, compter – ainsi que les vraies valeurs de la vie, comme le respect de l’autre.

Les changements climatiques des merveilleux paysages auvergnats (parfois un peu images d’Epinal) symbolisent l’écoulement du temps nécessaire à la transmission des connaissances et à l’apprentissage de la vie. A l’image des deux tortues au début du film qui progressent, tantôt hésitantes tantôt hardies, dans un univers dont elles ne savent pas grand-chose, les enfants vont, dans ce même univers, apprendre à « être et avoir », à se respecter et à partager.

On pourra seulement reprocher à la caméra de Nicolas Philibert deux intrusions, deux instants volés à l’intimité des enfants. Dans ces moments d’extrême émotion, on aurait souhaité que la caméra se retire avec pudeur et sans voyeurisme.

Mais il ne faut pas oublier que derrière les larmes il y a surtout de nombreux éclats de rire que suscite la drôlerie naturelle des enfants.

« Etre et avoir » est un film drôle et plein d’émotions, frais et tonique. Nicolas Philibert porte un regard lucide, d’une grande sensibilité et d’une profondeur authentique, sur cet univers qui nous rappelle tant l’école de notre enfance.

Aline Vannier-Sihvola

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Chronique d’une fin annoncée

LES INVASIONS BARBARES

  • Un film de Denys Arcand
  • Avec : Rémy Girard, Stéphane Rousseau, Marie-Josée Croze
  • Genre : Comédie dramatique
  • Sortie : Le 28 novembre 2003

Rémy, divorcé, la cinquantaine, est à l’hôpital. Son ex-femme Louise appelle à la rescousse leur fils Sébastien, installé à Londres. D’abord hésitant – lui et son père n’ont jamais eu grand-chose à se dire –, il finira par faire le voyage jusqu’à Montréal pour aider sa mère. Informé de la gravité de l’état de son père, il remuera ciel et terre pour soulager ce dernier et l’aider à mourir dans les meilleures conditions. Ils entourera également son père de tous ceux qui ont compté pour lui, rameutant la joyeuse bande de son passé à son chevet : parents, amis et anciennes maîtresses.

!7 ans après « Le déclin de l’empire américain », les mêmes acteurs signent des deux mains et s’embarquent gaiement pour une nouvelle aventure. Mais que sont devenus tous ces babas cool à l’heure des « invasions barbares » ? N’ont-ils rien perdu de leur humour, leur truculence, leur cynisme ? Certes, la bonne humeur, l’amitié et l’irrévérence sont toujours au rendez-vous, mais nos quinquas soixante-huitards ont pris un coup de vieux. . Ils ne retrouvent plus leurs valeurs, reléguées au musée des illusions passées, et sont de plus en plus décalés par rapport à la société qui les entoure. Ils s’insurgent contre un monde régi par le libéralisme économique au détriment de ce que Rémy désespère de n’avoir pas trouvé : LE SENS. Si parfois le trait est un peu forcé, les répliques souvent à l’emporte-pièce, ce film n’en reste pas moins très touchant sans, toutefois, tomber dans le piège de l’émotion complaisante.

Il reste à souligner la remarquable interprétation, entre autres, de Rémy Girard qui campe un personnage haut en couleur, doté d’une rare truculence et verve.

Ce film a obtenu le Prix du scénario et le Prix d’interprétation féminine pour Marie-Josée Croze au dernier Festival de Cannes – mai 2003.
Denys Arcand, scénariste-réalisateur, a écrit et réalisé « Le déclin de l’empire américain » en 1987 qui l’a révélé au grand public. Primé à Cannes et dans nombre de festivals, ce film a apporté au Canada son plus grand succès cinématographique mondial. En 1989, son « Jésus de Montréal » va quelque peu décoiffer la Croisette, mais sera récompensé du Prix du Jury et du Prix œcuménique.

Aline Vannier-Sihvola

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SWIMMING POOL

Un film de François Ozon

  • Avec : Charlotte Rampling, Ludivine Sagnier
  • Durée : 1 h 42
  • Sortie : Le 29 août 2003

Sarah Morton (Charlotte Rampling), romancière anglaise à succès en panne d’inspiration, part se ressourcer dans la belle bastide du Luberon de son éditeur. Dans le calme et au soleil, elle ne tarde pas à retrouver sa bonne mine jusqu’au jour où débarque dans la villa une jeune fille pulpeuse et assez délurée, Julie (Ludivine Sagnier), qui vient perturber la quiétude de la romancière. Une relation troublante va se nouer entre les deux femmes.

S’il est vrai qu’il ne se passe pas grand-chose dans le film, la caméra nous donne par contre à voir l’étonnante prestation des deux actrices fétiches de François Ozon. Charlotte Rampling, magnifique dans la peau d’une vieille fille anglaise guindée et frustrée, est une fois de plus émouvante et divinement ambiguë. Quant à Ludivine Sagnier, époustouflante de naturel, elle campe une nymphette provençale farouche et sulfureuse. La rencontre va être détonante. Même si le trait est un peu trop appuyé, Ozon joue habilement sur ces stéréotypes. Il observe les rapports de force entre ces deux femmes, souligne les contrastes. Sa caméra, à fluer de peau, explore le visage de Sarah dans ses moindres frémissements et glisse sur le corps de Julie en épousant ses courbes. L’émotion est bien là. Comme si l’histoire n’était rien de plus qu’un exercice de style.

Dans cette villa baignée de soleil et d’ombre, François Ozon installe doucement une ambiance angoissante, intensifiée par une musique lancinante. Entre réalité et fantasme, il manipule intelligemment le spectateur pour lui offrir une fin aussi inattendue que troublante.

Aline Vannier-Sihvola

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LE PEUPLE MIGRATEUR

Un film documentaire de Jacques Perrin

  • Durée : 1 h 29
  • Sortie : Le 5 juillet 2003
  • César du Meilleur montage (2002)

Après Microcosmos, Jacques Perrin nous propose de suivre le vol d’une trentaine d’espèces d’animaux migrateurs, de les accompagner dans leur périple aux quatre coins du globe. On est subjugué tout autant par leur performance que par les paysages fabuleux qu’ils survolent : continents chauds et banquises froides, lacs et forêts, prairies, villes et villages… Beauté époustouflante d’images saisies « au vol ». Une prise de vue et de son incroyable. Pas un battement d’aile ne vous échappe ! La caméra s’approche au plus près, jusqu’à toucher le bout des ailes de ces oiseaux de voyage en plein ciel. L’émerveillement est au rendez-vous de chaque plan, de chaque mouvement de caméra. Un grand moment d’émotion.

Aline Vannier-Sihvola

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LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE

Un film d’animation de Sylvain Chomet

  • Durée : 1 h 20
  • Sortie : Le 11 juin 2003
  • César de la Meilleure musique écrite pour un film (2004)
  • Nommé à l’Oscar du Meilleur film d’animation (2004)

Madame Souza décèle en son petit-fils Champion une passion pour le cyclisme. Elle va lui acheter un vélo et lui faire suivre un entraînement acharné. Devenu coureur au célèbre Tour de France, Champion est enlevé par la mafia française. Madame Souza et son fidèle chien Bruno partent alors à sa recherche. Leur quête les mène de l’autre côté de l’Atlantique, dans une métropole nommée Belleville. Là, ils rencontrent les « Triplettes de Belleville », des mamies de choc ex-vedettes de music-hall des années 30 qui décident de les prendre sous leurs ailes. Une folle course-poursuite, ponctuée de rebondissements rocambolesques, s’engage alors pour retrouver Champion. Mais réussiront-ils à déjouer les plans de la puissante mafia française ?

Un petit chef-d’oeuvre de sensibilité et d’humour. Une merveille d’inventivité poétique et jubilatoire.

Aline Vannier-Sihvola

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Aimer à en perdre la raison

A LA FOLIE… PAS DU TOUT

  • Un film de Laetitia Colombani
  • Avec : Audrey Tautou, Samuel Le Bihan, Isabelle Carré
  • Durée : 1 h 40
  • Genre : Comédie sentimentale / Thriller’
  • Sortie : Le 2 mai 2003

Pour Angélique (Audrey Tautou), le prince charmant a un nom : Loïc (Samuel Le Bihan), cardiologue, marié et bientôt père de famille. Apparemment, leur amour est impossible. Mais qu’importe, quand on aime, on est prêt à tout…

Le film commence comme une romance très fleur bleue que les minauderies d’une Audrey Tautou ingénue – les mêmes mimiques qu’Amélie Poulain, en plus sucré ! – nous rendent quasiment insupportable. Mais le film va basculer de la comédie romantique au thriller assez bien ficelé. En effet, grâce à une structure narrative astucieuse, Laetitia Colombani nous dévoile – un peu trop tard, toutefois–, tout un jeu d’apparences et de faux-semblants auquel va se laisser prendre le spectateur. C’est avec ce retournement final que le film prend, du reste, toute sa dimension originale et violente. On comprend mieux alors le personnage d’Angélique qui nous apparaît moins lisse. Quant à Samuel Le Bihan, il est, contre toutes apparences (qui sont souvent trompeuses), égal à lui-même du début jusqu’à la fin du film. Il campe un personnage de gentil garçon – pas très convaincant –, à la stature, certes, moins carrée que le héros viril et musclé du « Pacte des loups ».

Pour un premier long métrage, Laetitia Colombani nous a concocté une histoire ingénieusement élaborée qui fonctionne comme une mécanique bien huilée – trop bien, même. Mais on aurait préféré que la réalisatrice s’évertue moins à reconstituer les pièces d’un puzzle et insuffle plus d’humanité à ses personnages.

Aline Vannier-Sihvola

ARCHIVES / INTERVIEWS

Même si les entretiens qui suivent n’ont pas, à prime abord, un lien évident avec le cinéma, il n’en reste pas moins que les cinq personnalités interviewées – sauf Annette Messager – ont eu au moins une de leurs oeuvres adaptées au cinéma et que, bien que surtout connues comme écrivains, ont également été soit scénaristes, soit réalisateurs voire même occasionnellement acteurs.

  • Entretien avec Nancy HustonDécembre 2007
  • Entretien avec Annette Messager – Novembre 2007
  • Entretien avec Tahar Ben Jelloun Octobre 2007
  • Entretien avec Jordi GalceránOctobre 2006
  • Entretien avec Frédéric BeigbederMars 2004

Bonne lecture !

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ENTRETIEN AVEC NANCY HUSTON
Nancy Huston,
 la voix de quatre enfants du siècle

Nancy Huston, d’origine canadienne, vit en France depuis plusieurs années et a déjà publié de nombreux romans et essais. Son dernier roman « Lignes de faille », Actes Sud (« Syntymämerkki », Gummerus) a obtenu le Prix Femina en 2006. « Lignes de faille » est un récit polyphonique : quatre voix d’enfants de six ans de quatre générations successives d’une même lignée racontent, avec une justesse et une vivacité de ton rares, leur quotidien, l’histoire de leur famille, la violence du monde qui est le nôtre.

Nancy Huston se met dans la peau et à la hauteur de chacun des enfants, et nous invite à suivre cette « ligne de faille » qui se répercute de génération en génération jusqu’à la fissure originelle.

Partant du présent, on remonte le fil du temps – une marche à rebours d’un demi-siècle, de l’Amérique de Bush à l’Allemagne nazie. Strate après strate, le témoignage de chacun des quatre enfants, tour à tour victime et persécuteur, reconstitue petit à petit le puzzle des drames silencieux de l’enfance sur fond de barbarie de notre monde actuel.

Un roman à l’émotion contenue, généreux mais sans complaisance, empreint de l’humour et de l’intelligence sensible de Nancy Huston.

Qu’est-ce qui a déclenché l’histoire de « Lignes de faille » ?
Il y a toujours plusieurs facteurs, des moments importants qu’on a vécus et dont on se souvient, et peut-être aussi des petits chocs. Je crois que c’est Virginia Woolf qui dit qu’un livre part toujours d’un choc. Et pour moi, les chocs sont à chaque fois pluriels : si je n’ai qu’une idée, je ne peux pas commencer un livre. C’est sûr que, depuis plusieurs années, l’idée d’écrire un livre du point de vue des enfants me trottait dans la tête. Je prenais des notes souvent, j’observais le comportement des adultes avec leurs enfants, je revoyais mes propres écritures, mes souvenirs d’enfance. Et puis j’ai découvert cette histoire des enfants volés (Lebensborn) dans un livre de Gitta Sereny que je cite à la fin. Cela m’a profondément marquée, en partie parce que c’était une facette de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale que j’ignorais – d’autant que j’avais énormément lu et réfléchi sur le sujet –, mais surtout parce je me mettais à la place de ces enfants. C’était toute la question de l’identité qui était posée à travers cette histoire-là. Cela a donc été un des grands points de départ du livre : qu’est-ce qui arrive à ces enfants qui sont arrachés à leurs familles, non pas une fois mais deux fois, à qui on donne une nouvelle identité ? Le nom, la nationalité, la culture, la religion, tout cela change non pas une fois, mais deux fois au cours d’une petite enfance. Et on se demande alors ce que cela peut bien donner comme être humain. A cet égard – et c’est un des paradoxes de ce livre –, la famille nazie est, tout compte fait, la plus sympathique ; c’est celle qui a produit l’enfant la plus résiliante, la plus humaine, la plus chaleureuse, la plus forte, parce qu’elle lui a donné de l’amour, de l’attention, le sentiment d’exister.

Pourquoi avoir choisi pour narrateurs quatre enfants, tous âgés précisément de 6 ans ?
6 ans, dans ma propre vie, a été un moment important dont je me souviens très bien. A 6 ans, ma mère a quitté la famille et je suis allée en Allemagne – avec ma future belle-mère, du reste. Donc, je savais qu’en me mettant dans la peau d’enfants de 6 ans je pourrais faire passer de l’émotion, parce que c’est un moment qui s’est cristallisé dans mon esprit. Ecrire – du moins telle est ma conception du roman –, c’est transmettre, faire que des choses passent à travers vous. Et j’étais sûre que quelque chose passerait à travers moi si je me mettais dans la peau de gamins de 6 ans. Mais c’est un âge qui est aussi fascinant parce que, même si je n’ai pas essayé d’imiter le langage d’enfants de 6 ans – ce qui serait très ennuyeux et pour l’auteur et pour le lecteur –, j’ai essayé de respecter ce qu’ils sont capables de comprendre et de percevoir. Et, en fait, c’est incroyable ce qui est appris et engrangé à ces âges-là. Dans le même temps, à 6 ans, on n’est pas encore entré à l’école, et on n’a donc pas encore les versions officielles de la société : qu’est-ce que le réel, qu’est-ce que le monde, qu’est-ce que l’histoire du monde ?… et puis, le langage, une fois que l’enfant est à l’école, devient beaucoup plus stéréotypé. Ils ont donc chacun un style qui leur est propre, et c’était d’ailleurs un des défis du livre : écrire dans quatre styles distincts. Mais cela m’a révélé aussi que j’avais eu toutes ces enfances-là : une enfance perverse et mégalomane comme Sol, une enfance mélancolique et inquiète, voire un peu paumée, comme Randall, l’enfance complètement de détresse et de compensation de Sadie, et puis une enfance complètement joyeuse, excitée, curieuse, solaire comme Erra aussi. Et cela m’a fait du bien de ce point de vue.

Vous abordez des sujets graves vus par les yeux de l’ « innocence » et, en refermant ce livre, on est au moins convaincus d’une chose, c’est que l’enfance n’est pas le paradis perdu auquel on veut nous faire croire.
Je crois que c’est une projection purement fantasmatique des adultes… c’est très rare des enfances qui se déroulent dans la grâce et l’allégresse à cent pour cent. Les adultes sont des enfants cassés d’une façon ou d’une autre et, en français, le titre « Lignes de faille » dit bien ce qu’il veut dire : on ne peut pas prévoir de quelle façon on va se fissurer, mais on va se fissurer tous. Et c’est ça qui fera qu’on parlera, c’est parce qu’il y a une fissure déjà. Mais l’enfant est innocent au sens où il n’est pas responsable de ce qui ne va pas dans le monde, et ce qui m’a intéressée c’était de voir comment, à partir de cette innocence qui est universelle à l’âge de 6 ans, on arrive, entre 6 et 20 ans à peu près, à créer, à chaque génération depuis le début des temps, des gens qui sont prêts à tuer et à mourir pour ce qu’ils considèrent comme leur identité. Voilà. En gros, c’est cela la question du livre : comment se fait-il que ces haines resurgissent à chaque génération quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’il arrive ? Et si j’ai trouvé une sorte d’embryon de réponse à la question en écrivant, ce serait que précisément les opinions politiques et les convictions politiques se forgent à cette époque de la vie avant la raison, avant l’avènement de la compréhension du monde d’une façon un tant soit peu objective. Cela vient dans ce bouillonnement d’émotions qu’est un enfant quand il aperçoit ses parents en proie à des émotions fortes, comme l’humiliation, la peur, la colère, le désespoir, et à ce moment-là on peut forger un petit raciste comme Randall avec les malheurs de sa mère, on peut forger des fascistes, on peut forger des gens généreux. Cela dépend comment ils auront vécu par proximité et par procuration à travers leurs parents. Parce qu’un enfant n’habite pas un pays, un enfant habite une famille.

La structure narrative est originale et complexe, en ce sens que l’histoire est contée chronologiquement à rebours, chaque enfant étant le parent du précédent. Pourquoi ce choix ?
J’ai trouvé que c’était intéressant pour le lecteur comme ça… C’est un petit peu comme si on imaginait un patient allongé sur un divan de psychanalyste en train de raconter tous ses problèmes, et que l’analyste lui dise que c’est clair, que tout est de la faute de sa mère. On mettrait alors la mère sur le divan qui, elle aussi, raconterait ses problèmes, et l’analyste lui dirait que c’est clair, que tout est de la faute de son père. Puis, ce serait au tour du père, etc. C’est comme ça… comme si la faute se trouvait toujours dans la génération précédente. Et je crois qu’on pourrait remonter ainsi jusqu’à Eve !

Canadienne anglophone, vous vivez en France depuis une trentaine d’années et parlez aussi bien l’anglais que le français. Quelle langue s’impose, toutefois, au moment du passage à l’écriture ?
Les deux. Pas indifféremment, mais alternativement… disons, plutôt de façon alternée, mais pas systématique non plus. Maintenant, depuis une quinzaine d’années, je fonctionne de cette manière. Ce livre-ci, par exemple, je l’ai écrit en anglais. Selon la langue que parlent mes personnages, j’écris dans cette langue la première version ; ensuite, je fais une traduction moi-même dans l’autre langue et j’attends toujours, pour donner la version originelle à l’éditeur, d’avoir fait la traduction, car cela m’aide à améliorer la première version. Donc, c’est une manière de procéder, je vous l’accorde, un peu singulière vue de l’extérieur ; de l’intérieur, c’est, à vrai dire, très fastidieux. Mais il en est ainsi de ma destinée sur la terre !

Est-ce que le fait d’avoir opté pour une famille américaine « bushisante », fière et conquérante, qui accentue d’autant le contraste avec ses origines judéo-germaniques et les drames vécus, sert un objectif politique ?
Non. D’ailleurs, les origines de cette famille ne sont pas judéo-germaniques, dans la mesure où cette famille est faite pour moitié d’une femme américaine qui a d’autres origines. Ce n’est pas une famille juive : une femme, Sadie, s’est convertie au judaïsme et a épousé un Juif ; il y a donc de la judaïté là-dedans comme il y a aussi l’Eglise orthodoxe ukrainienne, du catholicisme, du protestantisme… Et Tess, qui est une Américaine pure souche comme il n’en existe pas, est, au moins, autant responsable de la névrose de son fils que Randall, le père, qui porte en lui l’histoire de cette lignée. Donc, c’est plutôt un travail sur l’héritage, la transmission, la question de savoir ce qu’on donne aux enfants de façon volontaire, mais aussi de façon involontaire, quels sont les paradoxes de cette transmission, etc. Moi, ce qui m’intéressait dans cette écriture, c’était de voir comment un enfant est formé par les cercles concentriques de son contexte – cela commence avec les parents, la famille, le quartier, l’école, l’Eglise, la société, le pays – et comment toutes ces influences vont le modeler. Et ce qui me réjouis, c’est de voir que, même dans un contexte extrême comme la Seconde Guerre mondiale, dans un pays qui était en train de la perdre et dans une famille qui était du mauvais côté, on pouvait former un caractère très fort, positif et joyeux comme Kristina (Erra), parce que les adultes autour d’elle l’encourageaient dans ses élans, stimulaient sa vivacité et sa curiosité, lui apprenaient des choses. Et c’est ainsi que, malgré ce début extrêmement bizarre dans la vie – elle est arrachée à sa famille de naissance –, cela donnera quelqu’un qui partira avec des forces, qui deviendra un être assez extraordinaire. Alors que, à l’autre bout de cette lignée, dans un pays hyper-riche et un milieu super-privilégié, avec tout ce qu’il faut pour le « bonheur », des conflits, des mensonges, des simulations, etc. vont faire qu’un enfant sera complètement tordu déjà à l’âge de 6 ans.

A l’image de ce grain de beauté héréditaire inextirpable, on ne se débarrasse pas non plus facilement de son passé. La musique en particulier, et l’art en général, sont-ils, selon vous, un recours pour survivre à l’indicible ?
Mais le grain de beauté, c’est justement un symbole du fait que l’on peut tout faire à partir d’un même élément. Il signifie quatre choses différentes pour ces quatre enfants : il y en a pour qui c’est positif, d’autres pour qui c’est négatif : une honte, une maladie, un talisman, un confident… Tout dépend, justement, de ce qu’on en fait. Cela ne symbolise pas quelque chose d’indicible qui est en train d’être transmis, cela traduit la souplesse de l’esprit humain. C’est, en fait, cela que ça veut dire. Quant à l’art comme recours… oui, probablement. On m’a souvent demandé pourquoi tant de mes personnages dans tant de mes romans sont des artistes de toutes sortes – danseurs, peintres, écrivains, chanteurs. Je crois que justement nous recourrons à une activité artistique dans une tentative de donner un sens à notre vie. Moi, je suis quelqu’un qui est profondément convaincu que la vie n’a pas de sens en soi
– un sens qui viendrait d’ailleurs, qu’on devrait chercher –, mais que chacun de nous construit le sens de son existence.

Hormis les guerres qui servent de toile de fond, les relations parents-enfants, mais surtout mère-enfant, sont la clé de voûte de chaque chapitre. Trop envahissantes ou carrément absentes, les mères ne trouvent guère grâce à vos yeux. Faut-il y attacher une raison particulière ?
Mais la mère allemande est une très bonne mère ! Il faut dire aussi qu’elle est victime de toute l’idéologie qu’elle a absorbée depuis toujours, et donc elle trouve cela très normal. On lui dit que les parents de ces enfants sont morts. Mais on a menti aux parents qui adoptaient, prenaient les enfants chez eux. Elle était convaincue qu’elle faisait une bonne action en prenant ces enfants, comme nous tous lorsque nous adoptons.

Mais c’est très difficile d’être une bonne mère. Il n’y a rien de plus facile d’être une mauvaise mère. Comme on dit en anglais : « Damned if you do, damned if you don’t », trop peu de ceci, trop de cela.

Erra est une mauvaise mère simplement du fait qu’elle mène une carrière. Et je pense que, de nos jours, c’est le cas de la majorité des jeunes Européennes. Elle a une carrière qui lui tient à coeur ; par contre, quand elle est avec sa fille, elle est très présente ; elle n’est pas ailleurs dans sa tête à ce moment-là. Malheureusement, je crois qu’on ne va jamais trouver la bonne formule. Ce problème de la maternité et de la carrière ne va pas disparaître. Tout ce qu’on peut dire, c’est que s’occuper des enfants, leur accorder une attention individuelle, de l’amour, tout cela compte beaucoup. La stabilité et la qualité de ces premiers liens avec les parents sont d’une importance absolument décisive. Ce sont des choses éminemment fragiles et cruciales en même temps.

De l’arrière-grand-mère à l’arrière- petit-fils, il n’aura fallu pas moins de trois guerres et pas plus de trois générations pour accoucher d’un monstre. Est-ce à dire que l’on ne retiendra jamais les leçons de l’Histoire et que le pire peut survenir à nouveau ?
La réponse est oui. Alors, qu’est-ce qu’on peut faire pour éviter le pire ? En premier lieu, c’est éviter les conditions qui permettent son avènement. On a très bien étudié quelles étaient les conditions propices au surgissement du pire : en Allemagne, c’était notamment l’humiliation d’un pays, une éducation très autoritaire, c’est-à-dire des enfants soumis à l’idée d’une hiérarchie inamovible, très rigide, avec des hommes tout puissants en haut de chaque pyramide que ce soit la famille, l’école, l’Eglise, l’Etat, etc. Pour ça, c’est déjà nettement moins le cas dans l’Amérique contemporaine… Mais, oui, je pense que l’humain trouvera toujours le moyen, si vous me demandez mon avis, de faire surgir le pire et qu’on atteindra de nouveaux extrêmes, qu’on battra notre record… On battra le record d’Auschwitz, j’en suis convaincue. Mais c’est le résultat de beaucoup de facteurs, et il y a notamment un facteur qu’incarne un petit peu Randall, le père, qui est la distanciation permise par notre culture de l’électronique… soit le virtuel, le fait de pouvoir tuer à distance. Les gens sont aujourd’hui moins impliqués dans les morts qu’ils infligent. Et si on fait des robots-guerriers, qui ne vont vraisemblablement pas tarder à être opérationnels sur le terrain en Irak, tous les cas de conscience, tous les dilemmes moraux que pouvait poser l’action de la guerre dans le bon vieux temps, qui était déjà assez sanglant, ne se poseront plus. Les gamins, dès l’âge de deux ans, sont en train de tripoter les jeux vidéo ; ils tuent les gens chaque seconde sans y penser. Si votre avion ressemble à un jeu vidéo, cela fait le même effet, exactement, ni plus ni moins. Bravo, vous avez tué. C’est bien. Voici une médaille.

Quels sont vos projets littéraires, votre actualité littéraire ?
Sur le plan de la publication, je viens juste de publier, ces jours-ci, un petit hommage à Annie Leclerc. C’est une philosophe qui a écrit en 1974 « Parole de femme », un livre qui m’a beaucoup marquée quand j’avais vingt ans, et puis c’est une femme qui est devenue, ces dernières années, une grande amie. Elle est décédée l’année dernière. J’ai donc fait un livre qui s’intitule « Passions d’Annie Leclerc » pour lui rendre hommage. Sa pensée m’a énormément marquée, influencée, apporté, et je trouve qu’elle a été oubliée de façon regrettable dans le monde français contemporain. Et puis, sur un plan plus littéraire, j’ai écrit une pièce de théâtre qui va, j’espère, être montée l’année prochaine ; j’ai déjà une très belle distribution, un très bon metteur en scène et un musicien qui est en train de composer les chansons. C’est un projet qui m’enchante. Cela s’appelle « Klatch avant le ciel ». Je n’en suis pas à mon premier essai, puisque j’ai déjà écrit une première pièce, qui se joue encore, du reste, et sera à Bobigny en janvier. Elle s’intitule « Angela et Marina », et c’est un peu le prolongement de « La virevolte ». Ce sont deux soeurs, à New York, qui se retrouvent un soir et qui évoquent leurs souvenirs, les traces qu’a laissées en elles l’abandon de leur mère… mais il y a aussi des chansons. Ces deux pièces sont, du reste, toutes les deux définies comme une tragi-comédie musicale.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki – Décembre 2007

Photos : Eric Leraillez


Nancy Huston : Syntymämerkki (Lignes de faille)
Traduit par Annikki Suni Gummeru
s

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ENTRETIEN AVEC ANNETTE MESSAGER

D O U B L E  J E  U

Annette Messager, artiste incontournable de l’art contemporain, nous invite à découvrir sur un mode ludique son univers grave et joyeux, réaliste et fantastique, peuplé de créatures tout aussi étranges et monstrueuses que familières. Des jeux de mots aux jeux de rôles, le ludique le dispute au morbide. A la multiplicité des personnages répond la diversité des techniques et des matériaux utilisés : photographies, dessins, broderie, animaux naturalisés, peluches, tissus, laine, ficelles, etc. Une oeuvre personnelle, originale dont l’univers étonnant et inquiétant se fait, qu’on le veuille ou non, l’écho du nôtre et nous confronte à des sensations contradictoires.

Après le Lion d’or à la Biennale de Venise 2005 pour son installation Casino, une exposition rétrospective au Centre Pompidou vient de consacrer les 35 ans de création de cette artiste majeure de la scène internationale contemporaine. On retrouve cette exposition à EMMA, Musée d’art moderne d’Espoo, qui l’accueillera du 3 novembre 2007 au 27 janvier 2008. Après la Finlande, l’exposition sera présentée au Japon et en Corée (2008), puis en Angleterre (2009).

Dans une actualité toute récente, le Prix Artcurial du Livre d’art contemporain 2007 vient d’être décerné à Annette Messager pour son livre « Les Messagers ».

Une exposition panorama de votre oeuvre vient de vous être consacrée au Centre Pompidou. Est-ce cette même exposition, dans son intégralité, qu’il nous est donné de voir aujourd’hui au Musée EMMA ?
Non, vous ne la verrez pas dans son intégralité, étant donné qu’à Beaubourg j’avais l’entrée, ce qu’ils appellent le Forum, où j’avais installé une pièce spéciale qui pouvait chuter de 15 mètres de haut, alors qu’ici, dans le musée d’Espoo, il y a très peu de hauteur. De ce fait, plusieurs pièces n’ont pas pu être montées et montrées compte tenu du manque de hauteur des murs. Par ailleurs, je pense qu’à chaque fois il faut essayer d’aborder une exposition par un biais un peu différent, même si c’est la même, de la construire différemment.

Est-ce votre première exposition dans les pays du Nord ?
Non, ce n’est pas la première. J’ai déjà exposé à Oslo il y a trois ans.

Des oeuvres intimistes des années 1970 occupant des petits espaces vous êtes passée à des installations beaucoup plus imposantes, pour ne pas dire monumentales, dans les années 1990-2000. Y attribuez-vous une signification particulière ?
Non, parce qu’en fait, à l’époque, je faisais beaucoup de choses un peu comme des livres, des albums très secrets, mais il y avait en même temps une correspondance d’éléments qui se déployaient dans le mur. On peut, du reste, les voir ici, mais tous enfermés dans une salle. Il n’est pas possible d’entrer dans cette pièce, intitulée « La chambre secrète d’Annette Messager », pour des questions de place ; cela demeure, donc, assez réduit. Mais j’ai souvent eu, quand même, des choses aux murs ; il y a une série « Les chimères », qui date des années 1980, qui est très grande. Cela reste intime, mais avec une force, un déploiement sur les murs. Aujourd’hui, certaines de mes oeuvres investissent davantage l’espace, c’est vrai, mais je ne saurais dire quelle est la signification.

Votre première oeuvre ou série « Les pensionnaires » est composée de moineaux naturalisés emmaillotés dans des tricots. Comment vous est venue cette idée pour le moins déconcertante ?
On ne sait jamais trop d’où cela vient. Je peux dire qu’un été j’étais chaussée de nu-pieds, et j’ai marché dans la rue sur un moineau mort. Ce contact avec l’oiseau m’a beaucoup questionnée, Je me suis dit : « C’est drôle, ces petits moineaux qui sont tout près de nous, qu’on côtoie, on ne sait rien d’eux. Je ne sais pas si ce moineau est mâle ou femelle, s’il est vieux, s’il est jeune, pourquoi il est mort là. » Donc, cela a sans doute été un déclencheur. Et, évidemment, des oiseaux qui ne bougent plus, c’est assez terrifiant puisque le propre des oiseaux, c’est de voler. J’ai décidé alors de les apprivoiser à ma manière – attachés, endormis ou punis –, comme une mère et son enfant.

D’où tirez-vous, en général, votre inspiration ? Comment naît et se développe une idée ?
Les sources d’inspiration sont, à vrai dire, très diverses. Je feuillète beaucoup les journaux, la presse, donc, et les photos d’actualité… Je ne m’en inspire jamais directement, mais disons que ça laisse des traces. Il y a, par exemple, une pièce, qui n’est pas exposée ici, mais qui représente des sortes de vaches en tissu traînées sur le sol. C’était au moment des vaches folles, des charniers de vaches dont on parlait beaucoup. Il est évident que cette installation est directement influencée par l’actualité. Quelquefois je sais exactement d’où vient une idée, et quelquefois je ne sais pas, parce que l’idée va suivre son chemin, et ça va prendre du temps. On est, on peut le dire, obsédé par ce qu’on fait.

Des écrivains, des cinéastes vous ont-ils particulièrement influencée ?
Oui, Roland Barthes m’a sûrement influencée. Par exemple, dans ses « Fragments d’un discours amoureux », il dit que l’amour ne peut être qu’en fragments, qu’on ne peut voir un corps aimé ou nu qu’en fragments. J’aime beaucoup son écriture aussi. Pour ce qui est du cinéma, il y a plein de films qui m’ont influencée. Les gros plans cinématographiques m’ont toujours beaucoup impressionnée, notamment les gros plans de visage qui expriment des sentiments ou la peur. J’aime l’utilisation faite par Hichkock du gros plan comme, par exemple, dans « Psychose ». Les films de Jean Renoir, ou un film comme « La nuit du chasseur » de Laughton, m’ont également beaucoup marquée. Mais il y en a plein d’autres, et la liste serait trop longue.

Avec une exposition à l’étranger d’une telle ampleur, comment procédez-vous avant de vous retrouver sur place ? Vous travaillez à partir de plans sur papier, sur ordinateur ?
Je suis venue ici une fois avant pour voir le lieu ; j’ai fait alors beaucoup de photos. Par la suite, le musée m’a envoyé des plans, et puis on a commencé à discuter. L’architecte d’ici m’a fait des propositions par ordinateur, et je lui en ai fait d’autres. Oui, je travaille beaucoup le plan ; c’est très important pour moi d’arriver avec des plans précis.

Reprenez-vous volontairement ou inconsciemment pour chaque nouvelle série des éléments des précédentes ?
Oui, il y a un méli-mélo, si je puis dire. En fait, je crois qu’un artiste dit presque toujours la même chose… Il reprend différemment, l’époque change. On ne peut malheureusement pas se passer d’être soi-même.

Avec le Lion d’or à la Biennale de Venise 2005, vous obtenez la consécration mais, avant d’arriver à une reconnaissance internationale, n’a-t-il pas été difficile de vous imposer comme femme artiste ?
Cela a été difficile dans les années 70, surtout en France, parce que les Français étaient très machos – disons-le au passé ! Donc, ce n’était pas facile mais, en même temps, cela laissait une très grande liberté pour travailler. Les jeunes artistes aujourd’hui sont très sollicités, très vite. Par ailleurs, j’ai toujours, dès le début, travaillé en Europe, beaucoup en Allemagne. Ma première grande exposition, du reste, n’était pas en France, mais en Allemagne. Et pour replacer votre question dans le contexte d’aujourd’hui, je dirais que c’est toujours difficile…

Vous avez une certaine vision de la féminité qui n’est peut-être pas celle attendue dans cette forme d’expression artistique. Je pense à la broderie et au tricot qui, bien que très tendance aujourd’hui, ne renvoyaient pas à l’époque une image valorisante de la femme émancipée.
Oui, mais je trouve qu’un point de couture, c’est aussi beau qu’un tableau, et c’était pour montrer la beauté des gestes très quotidiens, très simples d’une femme. C’est vrai qu’à l’époque personne ne s’en occupait. Maintenant, on n’arrête pas de nous rebattre les oreilles avec l’intime, l’autofiction dans l’art.

Le monde de l’enfance est très présent dans votre oeuvre – notamment avec les peluches, les représentations chimériques, les animaux, même naturalisés –, mais, dans la vision funèbre que vous en donnez, nous sommes loin du monde de l’innocence.
Je crois qu’on a tous en soi notre enfance morte, mais qui est en nous et que l’on garde tout le temps. Je ne suis pas sûre, par ailleurs, que les enfants soient si gais que ça. Je crois qu’ils racontent beaucoup de drames justement à leurs jouets, leurs peluches ou leurs petits chats ; ils leur confient beaucoup de choses qu’ils ne diraient à aucun adulte. Donc, il y a un rapport, comme ça, d’identification des enfants et des animaux.

Organes suspendus, peluches dépecées, corps transpercés, désarticulés, morcelés. Une grande partie de votre oeuvre a un rapport essentiel au corps et au toucher, à l’organique.
J’ai un rapport avec les objets et j’ai un rapport avec le corps, parce qu’on n’a qu’un seul corps toute sa vie. Mais on ne connaît rien de son intérieur ; on ne veut pas savoir, d’ailleurs, ce qui se passe à l’intérieur. Alors, moi, j’ai essayé de faire rencontrer l’intérieur et l’extérieur du corps, de leur faire établir une sorte de dialogue parce qu’on n’a qu’un corps toute sa vie, le même. J’ai voulu faire des organes qui soient un peu comme des grosses poupées avec des couleurs roses, bleues… quelque chose de ludique. Mais pour moi, justement, le ludique, c’est morbide aussi. Plus on aime jouer, plus cela démontre qu’on a peur du réel et qu’on ne peut pas le dominer, le posséder. Donc, on s’en va vers le ludique ou vers l’imaginaire ou vers le fantastique, mais c’est un fantastique qui est fait de choses tout à fait quotidiennes.

Vous avez petit à petit injecté du mouvement dans certaines de vos installations – du vent, un souffle, même des sons –, qui contraste avec les séries de photographies, d’animaux naturalisés figés dans le temps. Cela correspond-il à un besoin de rompre avec l’immobilité ?
Oui, je pense que, sans doute avec l’âge aussi, j’ai besoin de me prouver que je peux encore bouger et agir un petit peu à ma manière. Donc, c’est vrai que, de plus en plus, le mouvement est arrivé… des sortes de souffles, de respirations qui m’intéressent beaucoup. Evidemment, j’avais suspendu beaucoup de choses aux plafonds, c’était donc normal que ça commence à osciller avec des courants d’air, parfois. Ça me plaisait assez que ça ne soit pas statique. Donc, je crois que le mouvement est venu petit à petit, assez naturellement. C’est bien compliqué à faire, d’ailleurs. Je travaille avec un ordinateur et des programmes, et il y a des dispositifs assez sophistiqués.

Vous travaillez beaucoup avec des matériaux pauvres. On retrouve dans vos oeuvres nos objets du quotidien. Cela a un côté rassurant, mais vous les associez souvent à des mises en scène macabres, à la mort.
Je crois que notre quotidien peut très vite devenir inquiétant, dangereux. Sous une pile de livres, il peut y avoir un papier qui traîne, sous un joli coussin, on peut trouver une photo oubliée qui va beaucoup nous perturber. D’autre part, on va tous vers la mort. Donc, il vaut mieux en faire une danse macabre et essayer de lui faire la nique plutôt que de la subir. De toute façon, je la subirai quand même, comme tout le monde mais, disons que j’essaie d’en jouer, de l’apprivoiser.

Est-ce que l’univers personnel d’Annette Messager est également habité de « curiosités » ?
Si vous voulez dire chez moi, effectivement, il y a beaucoup de « cochonneries ». J’adore les petites cochonneries. Cela peut être, du reste, un bel objet comme un objet acheté à vingt centimes ; je l’aime autant. Et puis, chez moi, c’est très labyrinthique, et je travaille dans toutes les pièces. Donc, il n’y a pas vraiment une séparation entre la maison et le travail. Tout cela pour moi s’imbrique, se mélange beaucoup. J’ai, par ailleurs, pas mal d’animaux naturalisés, des bouts de vrais squelettes… Cela fait un peu « cabinet de curiosités ».

Dans l’intitulé de vos séries, vous associez souvent des termes contradictoires. Est-ce que cette dualité est source de renouvellement, une force créatrice ?
Je pense que je dois avoir assez l’esprit de contradiction et que, justement, dans mon travail, j’ai toujours essayé de montrer une chose et son contraire. Disons que je n’ai pas une forme définie ; j’essaie toujours de changer de forme, de jouer différemment avec divers matériaux. Et si je dis que j’ai beaucoup de plaisir, par exemple, à faire mon travail, en même temps, je pense que j’ai beaucoup de déplaisir aussi, que ça prend toute ma vie, me retire tout loisir. Donc, je crois vraiment que j’ai cette dualité en moi.

L’affiche de votre exposition à EMMA représente le mot « Rumeur » écrit en peluches. Pourquoi avoir choisi ce mot ? En quoi se distinguait-il des autres ?
J’ai déjà fait plusieurs mots en peluches comme, par exemple, le mot « Protection ». Oui, j’aime bien le mot « Rumeur ». Une rumeur, on ne sait pas si c’est vrai, si c’est faux. C’est un mot qu’on comprend dans beaucoup de langues aussi. Et puis la rumeur, c’est peut-être l’inverse justement de l’objet peluche. Donc, ça me plaît de  jouer avec cette différence-là, d’en faire une chose inquiétante.

Le visiteur se promène dans votre exposition comme dans le labyrinthe de son inconscient. Toutes vos oeuvres semblent nous renvoyer l’image de nos fantasmes, de nos peurs. Est-ce pour mieux les apprivoiser, pour, au bout du compte, nous rassurer ?
Mais je ne tiens pas du tout à vous rassurer, à nous rassurer. Non, c’est plutôt ce que je vous disais sur la mort : essayer d’apprivoiser nos peurs, d’en jouer pour faire quelque chose avec ça. Il y a quelques années, ma mère était très âgée, et je voulais faire un travail avec elle parce que je savais qu’elle allait mourir. Je voulais, une dernière fois, jouer avec elle, avoir un dialogue avec elle – elle ne me parlait, sinon, que des personnes qui étaient en train de mourir ou qui mouraient, de ses amies. Je voulais, donc, avoir une activité ludique avec elle, et je l’ai photographiée. C’était une manière de me préparer en même temps à sa mort, d’accepter qu’elle allait mourir et de voir que ce que je faisais avec elle précédait la mort… Cela a été un travail des plus durs qui soit pour moi.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki Novembre 2007

Photos : Eric Leraillez

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ENTRETIEN AVEC TAHAR BEN JELLOUN

Tahar Ben Jelloun : témoin de son époque et de sa société

Tahar Ben Jelloun est un écrivain et poète marocain – lauréat du Prix Goncourt 1987 pour « La nuit sacrée » (traduit dans 43 langues) –, dont la double culture arabe et occidentale nous livre cette fois un roman sur l’exil, « Partir », publié dans sa traduction finnoise en cette rentrée littéraire 2007 (« Lähtö », Gummerus).

« Partir », c’est l’histoire d’une désillusion. Azel, jeune Marocain diplômé au chômage, incarnera le rêve mais aussi la détresse d’une jeunesse obsédée par l’idée de quitter son pays, et traversera le miroir, qui le sépare autant de cet autre monde dont il rêve que de lui-même, pour tenter d’atteindre le mirage européen. Se départant cette fois du lyrisme de conteur oriental qu’on lui connaît, Tahar Ben Jelloun accompagnera Azel jusqu’au bout de son désespoir, jusqu’au point de non-retour. Mais le romancier-poète acceptera-t-il cette réalité, et ne réussira-t-il pas, malgré tout, à lui donner une ultime chance de revenir ?

Jusqu’à présent, onze de vos romans, dont « Partir », ont été traduits en finnois et publiés chez le même éditeur. Y a-t-il une raison particulière pour que la parution de votre dernier livre nous vaille votre première visite en Finlande ?
Ce n’est pas la première, c’est la deuxième. J’étais déjà venu ici il y a une vingtaine d’années pour la traduction de l’un de mes premiers romans mais, effectivement, j’avais un peu perdu le contact avec le public finlandais. Je le regrette, car c’est un très beau pays et, qui plus est, c’est un pays où on lit beaucoup ; il y a un véritable public de lecteurs. La raison pour laquelle je n’ai pas fait le déplacement avant, c’est que tout simplement cela ne coïncidait pas avec des périodes où je pouvais venir. Cette fois-ci, je suis là, et je suis vraiment content.

Pourquoi ce choix du verbe « partir » pour le titre de votre roman, et quelles consonances, connotations lui attribuez-vous ?
Vous savez, c’est un verbe qui, en français, a un sens assez violent. Partir, ce n’est pas uniquement le fait de quitter les lieux, c’est une façon de les quitter. Ce verbe signifie bien une sorte d’arrachement et, dans le sens du livre, c’est un arrachement qui a des conséquences tragiques. Donc, ce n’est pas partir-mourir un peu, c’est mourir beaucoup.

En quoi était-il important de situer et de faire évoluer les personnages de « Partir » dans les années 90 ?
C’étaient des années où le Maroc commençait à vouloir assainir la situation du blanchiment d’argent et du trafic de drogue dans le nord du pays. Et je me souviens, à cette époque, il y a eu beaucoup de troubles, d’amalgames ; on ne savait pas trop bien ce qui se passait. Et c’est dans cette période de troubles que mon personnage va vouloir quitter le pays, parce que justement il va être en conflit avec un des grands bonnets de la mafia. C’est donc un moment suffisamment dramatique pour que mon personnage puisse aiguiser son désir de partir et veuille faire n’importe quoi pour justement quitter le pays.

Quelle sont ces lumières de l’Espagne qui les attirent comme des lucioles depuis les cafés de Tanger ? Les Espagnols, comme Miguel, ne rêvent-ils pas eux aussi du Maroc ?
Cela peut être un roman sur le rapport entre le Sud et le Nord, entre les pays modestes et les pays riches – Miguel symbolisant les pays riches qui couchent avec les pays pauvres. Ce sont des personnages assez symboliques, qui représentent une problématique culturelle et politique. Nous, par exemple, du Maroc nous voyons les côtes espagnoles. La nuit, on voit les lumières scintiller. On les voit tous les jours parce qu’on est à quatorze kilomètres. Mais est-ce que les Espagnols s’installent dans les cafés pour regarder les côtes marocaines ? Je ne le crois pas. Et c’est ça la différence. Nous les regardons, mais eux regardent vers le Nord.

Vous abordez dans ce livre le thème de l’immigration vers l’Europe de jeunes Marocains, y compris de diplômés chômeurs. Diriez-vous que c’est toujours un thème d’actualité ou pensez-vous que la situation a aujourd’hui évolué ?
La situation a changé pour deux raisons : d’abord, parce que le Maroc n’est plus celui qu’il était dans les années 90. Il a beaucoup évolué, beaucoup changé, et il y a un développement économique certain, visible, réel. La deuxième raison pour laquelle il y a moins de départs, c’est qu’il y a, quand même, un contrôle maintenant de chaque côté des deux frontières qui est beaucoup plus sévère qu’avant et, par conséquent, il y a moins de corruption. J’ajouterais qu’il y a surtout une collaboration avec les Espagnols pour empêcher ces espèces de suicides à la mer, et le Parlement marocain a même voté des lois qui punissent très sévèrement toute cette mafia des passeurs. Il y a donc une mobilisation pour empêcher que ces corps ne se retrouvent au fond de la mer ou ne croupissent dans les prisons espagnoles ou marocaines, une volonté réelle d’arrêter cette hémorragie qui était devenue insupportable. Maintenant, ce sont les Africains subsahariens – qui viennent de plus bas –, qui passent par les Canaries, et c’est un problème encore plus douloureux parce qu’ils fuient des pays rongés par la faim.

Que pensez-vous de la mise en place d’une immigration choisie, soit des candidats au départ qui seraient sélectionnés à la demande d’entreprises d’Europe du Sud ?
Cela va dépendre de la volonté des pays du Nord et du Maroc, par exemple, pour savoir si on va continuer à avoir une immigration sans programme, sans prévision, ou alors si on va établir un programme de coopération entre les deux pôles.

Dans le livre, il y a les personnages principaux que sont Miguel et Azel, mais il y a également des jeunes femmes marocaines qui, elles aussi, veulent partir. Quelle est la situation de la femme au Maroc aujourd’hui ?
Aujourd’hui, la situation de la femme a beaucoup évolué parce que les lois ont changé. Le nouveau roi du Maroc Mohammed VI, dès qu’il est arrivé, a fait changer le code de la famille. C’est très important parce que cela a bouleversé la société marocaine. Et depuis que cette nouvelle loi est entrée en vigueur, les femmes marocaines ont des droits qu’elles n’avaient pas avant, se défendent mieux, mais les mentalités restent quand même assez rétrogrades et résistent.

Quand on sait que la nouvelle vie de ceux qui réussissent à partir est marquée du même désespoir que celle qu’ils laissent derrière eux, comment expliquer qu’il y ait toujours autant de candidats au voyage ?
Tout simplement parce qu’il y a toujours ce rêve qui ne correspond pas du tout à la réalité, et parce qu’ils pensent que l’herbe sera toujours plus verte ailleurs. En fait, la désillusion n’est que plus forte quand ils arrivent, car ils n’ont pas de travail, pas de contrat, pas plus qu’ils n’ont de logement ou de papiers, et ils se retrouvent comme des clochards dans la rue. C’est ça la vérité. Alors, c’est pour cela que moi je souhaite qu’on mette tout en oeuvre pour qu’il y ait une immigration légale et non pas sauvage.

Jusqu’où, d’après vous, peut-on renoncer à soi-même pour partir ?
C’est un peu le thème du roman. Je me suis dit, quand je l’écrivais : Qu’est-ce qu’il peut faire de pas faisable pour pouvoir partir ? Jusqu’où peut-il aller ?
Alors, évidemment, il va vendre son corps, mais il va perdre aussi son âme. C’est le cas d’Azel : il va accepter une relation homosexuelle alors qu’il est plutôt hétéro. Il aime les femmes, et ce n’est pas du tout dans son destin de coucher avec les hommes. Pourtant il va le faire, mais il va perturber toute son identité sexuelle.

Hormis la quête d’identité sociale de cette jeunesse désespérée, sans travail, obsédée par l’idée de partir, pourquoi accorder tant d’importance à la quête d’identité sexuelle ?
Mais parce que c’est quand même l’identité la plus fondamentale. Quand cette identité n’est pas discutable, elle passe comme une lettre à la poste, mais lorsqu’elle est troublée ou perturbée ou détournée, cela pose un problème. A l’époque où je faisais des études de psychologie, j’avais travaillé, il y a très longtemps, dans un hôpital et m’étais penché sur les problèmes de la sexualité. Je m’étais rendu compte alors que la sexualité est l’élément qui détermine le plus l’identité de la personne. Selon la manière dont une personne vit sa sexualité, on peut déduire le reste de sa vie.

En quoi le sort d’Azel diffère de votre situation lorsque, étudiant diplômé, vous avez quitté le Maroc au début des années 70 ?
Moi, je n’ai pas quitté le Maroc pour des raisons économiques ; je l’ai quitté parce que j’étouffais et qu’il n’y avait pas de liberté. Il y avait un Maroc traumatisé par le premier coup d’Etat, et la répression était féroce dans tout le pays. Je ne me voyais vraiment pas aller croupir dans les prisons. Alors, j’ai pris les devants et je suis parti pour continuer mes études supérieures. Donc, cela n’a rien à voir avec Azel, parce que le contexte est différent. De plus, il ne trouve pas de travail ; moi j’avais un travail, j’étais professeur de philo.

Cet exil intérieur qui est au bout du voyage, ne l’avez-vous jamais ressenti ?
Je n’ai jamais senti l’exil parce que, tout d’abord, je n’ai jamais cessé d’être en contact permanent avec le Maroc, même dans les pires moments. Je rentrais parce que j’y avais ma famille, mes parents, et je voulais rester en contact avec eux. Je ne voulais pas devenir exilé politique. C’était quelque chose que j’abhorrais parce que tous mes copains qui étaient devenus exilés se retrouvaient quand même victimes de syndromes de l’isolement. Ils le vivaient très mal, et je voyais bien que c’était d’une tristesse inouïe. Donc, moi, je bravais un peu le destin, et je rentrais au Maroc…Quels qu’aient été les événements, je suis toujours rentré. Et c’est comme ça que j’ai maintenu le contact avec le pays.

En écrivant ce livre dont le réalisme cru tranche avec le lyrisme des contes / romans précédents, quel était votre objectif ? A qui essentiellement destinez-vous ce livre ?
Je le destine à tout le monde. Je n’ai pas de public particulier. Pour moi, un romancier a plusieurs facettes, plusieurs thèmes, et il s’adresse à un grand public. Mais si on doit en tirer une conclusion, je dirais quand même que, derrière ce titre, derrière ce livre, je laisse entendre que d’abord l’immigration ce n’est pas un pique-nique de campagne, et puis partir ce n’est pas la solution.

Quelles ont été les réactions des Marocains exilés à la lecture de « Partir » ?
Je ne sais pas, parce qu’il n’y a plus de Marocains exilés. Les Marocains qui sont immigrés… franchement, je n’ai pas eu beaucoup de réactions. Au Maroc, le livre a bien circulé, il a été bien lu ; la presse en a parlé, mais il n’y a pas eu de débats, pas de drames autour de ce livre.

La publication de « Partir » au Maroc n’a-t-elle pas fait l’objet d’une censure ? Vous condamnez tout de même sévèrement le régime du roi Hassan II en fin de règne.
Non. Aucun de mes livres, même du temps de Hassan, n’a été censuré. Moi, j’ai eu la chance extraordinaire de ne jamais avoir été arrêté par la censure, parce que je pense que les personnes qui s’occupaient de la censure devaient mépriser la littérature ou se dire qu’ils n’avaient pas à me donner de l’importance et m’interdire. Donc, c’est comme ça que je suis passé à travers les mailles du filet de la censure.

Vous est-il arrivé, malgré une écriture cette fois-ci plus radicale que dans vos livres précédents, de vous imposer une autocensure – politique ou religieuse ?
Autocensure, non, parce que ce n’est pas dans ma nature d’attaquer les personnes… Il est vrai qu’il est quand même interdit au Maroc d’attaquer la famille royale, d’insulter l’islam et de s’en prendre à l’armée. Pour ce qui est de l’armée, cela m’importe peu. Quant à l’islam, je trouve que c’est une affaire privée. Je n’ai pas besoin de m’attaquer à l’islam ; je peux critiquer le comportement de certains musulmans, ça oui, mais l’islam en tant que valeur, en tant que religion, je n’ai pas à la contester et à la critiquer. Et puis la famille royale, elle ne m’a rien fait pour que j’aie des raisons de l’attaquer. Donc, je n’ai pas d’autocensure. Je parle de tellement d’autres problèmes qui sont graves, qui sont importants que je n’ai pas besoin d’en rajouter. C’est une réalité amère, tragique, et je donne à certains moments une image du Maroc assez dure. C’est le Maroc de Hassan II certes, mais je dénonce quand même la corruption, le manque de sérieux. Tout ça, ce sont des choses que j’ai tenu à dire et à écrire parce que le rôle d’un écrivain c’est aussi d’être critique à l’égard de sa société, et de dire les choses que parfois on oublie de signaler.

Vous appartenez à deux cultures, deux langues, et c’est en français que vous avez choisi d’écrire. N’avez-vous jamais pensé vous exprimer sur certains sujets en
arabe ?

Non, parce que je ne maîtrise pas assez la langue arabe classique pour faire des livres. Donc, je me cantonne à la française qui est très belle et qui me sied très bien. Je préfère cultiver ce que je connais le mieux plutôt que de m’acharner à cultiver ce que je ne possède pas bien.

Quand vous écrivez en français, qui n’est pas votre langue maternelle, y a-t-il interaction entre la langue-mère et la langue française, en d’autres termes votre langue maternelle fait-elle des incursions dans le français ?
Bien sûr qu’elle est clandestine, elle passe les frontières sans visa. Il est évident que quand j’écris il y a des mots arabes, des expressions qui surgissent ;  je suis nourri de cette culture arabe et marocaine, populaire surtout. Je suis un écrivain, bien sûr de langue française, mais aussi un écrivain nourri par la langue arabe et marocaine. D’une certaine façon, les langues, ce ne sont pas uniquement des mots ; c’est aussi une civilisation, une culture, une façon d’appréhender le monde, et quand on parle une langue, on épouse aussi les traditions, les couleurs et les épices du pays.

Dans le dernier chapitre que vous intitulez « Revenir », on ne sait pas trop si ce bateau du retour, que vous faites prendre à tous les égarés de cette douloureuse épopée, s’inscrit dans le monde du réel ou de l’imaginaire.
Justement, c’est au lecteur de décider, parce qu’il était hors de question pour moi de terminer ce livre d’une manière plate et conventionnelle. J’avais besoin d’aller vers une sorte de délire poétique, d’emmener mes personnages vers une espérance qui soit de l’ordre du rêve… et peut-être que ce rêve se réalisera. Tout cela reste un petit peu en suspens. J’ai confondu les époques, les espaces, les personnages… c’est un peu comme un romancier qui s’amuse.

Le passeur ne serait-il pas l’écrivain, et le bateau sa bonne conscience, un vœu pieux ou bien alors une condamnation à l’errance ?
D’abord, le passeur, pour moi, c’est un criminel, et il faut qu’il aille en prison. C’est la première chose. Ce mot de passeur est très joli mais, malheureusement, c’est devenu connoté « mafia ». Et c’est vrai : on dit des passeurs que ce sont des trafiquants d’êtres humains, des marchands d’esclaves des temps modernes qui exploitent la misère humaine. Et puis le bateau… c’est un moyen de transport magnifique, très romantique, qui s’inscrit dans la tradition littéraire du récit du voyage. Quant à la destinée finale, je ne sais pas : cela peut être la fin, comme cela peut être le début de quelque chose de nouveau.

Donc, par cette allégorie, vous n’avez pas souhaité faire passer un message ?
Non. La fin reste ouverte sur plusieurs possibilités.

Pensez-vous que c’est le rôle, voire le devoir de l’écrivain de s’engager pour tenter de résoudre les problèmes actuels ?
Résoudre, non. Si les écrivains pouvaient résoudre les problèmes actuels, on ferait appel à eux. Non, on ne résout pas les problèmes ; on pose les problèmes, peut-être, d’une manière plus violente et plus déterminée. Et puis le rôle de l’écrivain, c’est de témoigner. On raconte une histoire dans laquelle certains vont s’identifier, d’autres vont abandonner parce qu’ils ne se reconnaissent pas ; donc, c’est très aléatoire.

Certains films, par contre, ont fait bouger des choses, permis de faire avancer des lois.
Oui, le cinéma, l’image, c’est différent. L’image a un impact beaucoup plus fort. La lecture, c’est autre chose. La lecture, c’est d’abord un geste solitaire, un acte de retrait, et puis de réflexion interne. L’image, elle est partagée ; on regarde ; c’est différent. A mon avis, il ne faut pas trop penser que les livres vont bouleverser le monde… je ne crois pas. Ils participent à peut-être l’épanouissement de certains, mais sans plus.

Après « Partir », quels sont vos projets littéraires ?
Je publie un roman au mois de janvier 2008, toujours chez Gallimard. Cela va être un roman sur ma mère.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki Octobre 2007

Photo : Eric Leraillez

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ENTRETIEN AVEC JORDI GALCERÁN

Jordi Galcerán : La méthode Grönholm

CATALAN1

Jordi Galcerán, dramaturge et scénariste catalan, nous livre, avec La méthode Grönholm, une comédie satirique bien rythmée d’une drôlerie mordante. Dans le huis clos d’une multinationale, quatre candidats doivent se plier à une mystérieuse méthode de sélection, quelque peu perverse, pour décrocher un poste de cadre exécutif au sein de l’entreprise.

Reprise (en finnois) cet automne, jusqu’à la fin de l’année, de la pièce à succès La méthode Grönholm (Pudotuspeli), qui se joue à guichets fermés au Lilla Teatern.  Un spectacle jubilatoire et dopant.

Qu’est-ce qui vous a inspiré le sujet de la pièce ?
Le sujet est tiré d’un article de journal qui racontait qu’une journaliste avait trouvé dans une corbeille à papier tout un dossier de candidatures pour un poste de caissière dans un supermarché. Ces candidatures comportaient les impressions de la personne qui avait fait la sélection : des annotations plutôt machistes, sexistes, racistes, voire xénophobes. A partir de là, j’ai commencé à réfléchir au pouvoir qu’exerce la personne qui fait la sélection sur l’autre, celle qui cherche un travail. C’est, d’un point de vue dramaturgique, très intéressant. Et cela a finalement donné La méthode Grönholm. On pourrait croire que c’est une caricature de la réalité mais, en fait, c’est la réalité.

D’où vient le titre « La méthode Grönholm » ?
L’histoire de la pièce se déroule dans une entreprise suédoise, et je cherchais à lui donner un nom scandinave. J’ai écrit cette pièce en 2003 et, l’année précédente, Marcus Grönholm avait gagné le Championnat du monde des rallyes. Depuis, le nom me trottait dans la tête. Pour nous, en Espagne, c’est un nom spécial, à consonance bizarre, et c’est exactement ce que je cherchais.

Avez-vous rencontré Marcus Grönholm, et quelle a été sa réaction ?
Je l’ai rencontré ce printemps lors d’un rallye en Catalogne, et c’est quelqu’un de très sympathique. L’idée du titre de la pièce l’a beaucoup amusé. Il m’a dit que je dois lui verser des royalties pour avoir utilisé son nom. Il plaisantait, bien évidemment. Il m’a promis de voir la pièce à Helsinki dès qu’il en aurait le temps.

Avez-vous eu l’occasion d’assister à des représentations de votre pièce à l’étranger ?
Je n’ai vu, jusqu’à présent, la pièce qu’à Helsinki et Caracas, sans compter, bien évidemment, les représentations de Barcelone et Madrid. Je crois bien qu’actuellement la pièce est produite dans une vingtaine de pays. Quant aux quatre productions que j’ai vues, elles fonctionnent de la même façon : le public rit aux mêmes endroits. Et je crois bien que cela signifie que j’ai touché là quelque chose d’universel. Chacun de nous, à un moment de sa vie, a cherché un travail, a été sélectionné, et tout le monde se retrouve plus ou moins dans la pièce.

Votre pièce a également été adaptée au cinéma, El método, film sorti en 2005, dont la version française, La méthode, vient tout juste de sortir en France. Que pensez-vous de cette adaptation cinématographique ?
Bien que le film ait remporté le Prix Goya de la meilleure adaptation en Espagne, je ne suis pas content de cette adaptation : j’ai écrit une comédie, le film est un drame. A part l’idée de base qui est la même, ils ont réécrit toute l’histoire. Tous les personnages, la fin : tout est différent. J’espère que, si la pièce a du succès sur le marché anglais, il sera possible de faire une nouvelle adaptation cinématographique plus proche, cette fois, de la pièce de théâtre.

La méthode Grönholm (Pudotuspeli) est plutôt une comédie satirique. Que condamnez-vous le plus dans votre pièce : les méthodes actuelles de recrutement de certaines entreprises ou le manque de valeurs, de morale de notre société ?
Je ne sais pas. Pour moi, c’est très difficile de parler de ce que veut dire ma pièce. Je crois qu’elle parle de l’ambition et de la nécessité qu’on a d’être aimé. Et pour être aimé des autres, on est disposé à tout pour obtenir leur respect. Les quatre personnages de la pièce se battent pour avoir un travail, décrocher le poste. Dans notre société, la manière la plus importante de gagner le respect des autres, c’est la profession, le prestige. Cette recherche du statut est, je crois, le sujet de la pièce.

Quelle est la situation du théâtre catalan aujourd’hui ?
Le théâtre catalan traverse actuellement la meilleure période de son histoire. Sa situation était terrible il y a peu. Ce n’est pas encore la meilleure qui soit, mais je crois que l’évolution est positive. Il ne faut pas oublier que nous sommes un pays sans Etat, avec seulement 5 millions de personnes, et que nous ne pouvons pas rivaliser avec les Français, les Espagnols. Il y a toutefois un vrai public pour le théâtre. C’est la deuxième année que La méthode Grönholm se joue à Barcelone, seulement en catalan, et, à ce jour, on compte 500 représentations avec plus de 300 000 spectateurs. Il y a quatre ou cinq dramaturges importants en Catalogne : Sergi Belbel, Benet i Jornet, Luisa Cunillé et moi-même. La pièce se jouera à Paris l’année prochaine. Je ne sais pas maintenant dans quel théâtre, avec quels acteurs, mais c’est prévu en octobre. Pour moi, c’est très important d’entrer à Paris, dans cette grande cité du théâtre.

Quels sont vos projets actuels ?
J’ai créé une nouvelle pièce qui s’appelle Carnaval, un thriller, et qui se joue actuellement en Catalogne. Après, je ne sais pas : écrire une autre pièce, sans doute… on verra.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki – Octobre 2006

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ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC BEIGBEDER

Frédéric Beigbeder – Le plus parisien des écrivains français

Frédéric Beigbeder était à Helsinki début mars pour la sortie de son livre « 14,99 € » en finnois (« 24,99 € », traduction de Ville Keynäs Like). Ce roman, paru il y a déjà quatre ans en France sous le titre « 99 F  » et rebaptisé depuis « 14,99 €  » (Euro oblige !), fustige avec un humour décapant, le monde de la publicité – « un monde où l’on dépense des milliards de francs pour donner envie à des gens qui n’en ont pas les moyens d’acheter des choses dont ils n’ont pas besoin. »

Quatre ans après sa sortie, le livre caracole en tête de tous les palmarès de ventes : 400 000 exemplaires, rien que pour la France métropolitaine. A ce jour, le livre a été traduit en 26 langues et un film est en cours de tournage. (*)

Connu pour ses idées iconoclastes, cet intellectuel mondain d’une grande sensibilité et d’une gentillesse désarmante s’explique avec sincérité sur ses prises de position passées. Il persiste et signe.

Vous avez travaillé une dizaine d’années dans la publicité. Comment expliquez-vous qu’il vous ait fallu autant de temps, une prise de recul aussi longue pour dénigrer, renier un système dont vous avez, somme toute, grassement profité ?
D’abord, j’ai toujours critiqué ce système, y compris quand j’y travaillais.. C’est ce que font tous les publicitaires. En fait, on ne se met pas en colère du jour au lendemain. C’est une révolte qui est progressive. Au début, j’étais content, je gagnais plein de fric. J’avais un métier dynamique et rigolo. Travailler dans la pub, c’est un peu comme un pacte avec le diable. Vous ne voyez que le côté positif : du fric, des jolies filles. Vous rencontrez des photographes, des réalisateurs. Vous voyagez beaucoup. Tout ça, c’est génial. Mais la contrepartie, c’est qu’on est frustré, on est énervé : on passe son temps à proposer des idées à des gens qui n’en veulent pas, etc. Donc, en fait, au début, tout va bien. Ce n’est qu’au bout de quelques années qu’on s’aperçoit de l’escroquerie. Et voilà. Donc, moi, j’ai écrit ce livre pour me défouler.

Qu’est devenu aujourd’hui Octave / Frédéric Beigbeder ? Est-ce qu’il défend avec autant de force et de conviction les mêmes prises de position que dans « 14,99 €  » ?
Oui, je persiste et je signe. Je continue de croire qu’on vit dans un monde dominé par cette nouvelle idéologie, que c’est un pouvoir très dangereux qui n’est pas contrôlé et que les gens de la pub ne pensent qu’à vous convaincre d’acheter leurs produits, mais sans réfléchir aux conséquences de leurs actes. Je continue de penser que toutes ces images ont une influence très dangereuse, très grave sur notre inconscient collectif et que, malgré tout, c’est une idéologie, un mode de vie et des désirs artificiels qu’on nous impose. Simplement, quatre ans après la sortie du livre, c’est vrai que moi j’ai changé.. Depuis, j’ai écrit un livre plus grave (1) sur comment le capitalisme est en train de se voir attaquer et, évidemment, cela m’a donné à réfléchir aussi. Oui, je continue de critiquer la démocratie capitaliste et le spectacle, et en même temps je suis pour aussi défendre la liberté face à la barbarie et au fascisme islamiste. Donc, c’est plus compliqué que ça en a l’air.

Est-ce que vous avez véritablement renoncé à tous les privilèges, au train de vie d’avant « 14,99 €  » ?
Absolument pas. Au contraire. Je suis beaucoup plus friqué aujourd’hui qu’à l’époque ou j’étais dans la pub, puisque ce livre a été traduit dans une trentaine de pays et m’a rapporté énormément d’argent. C’est même ça qui est très paradoxal : avec un livre qui critique l’argent, je me retrouve à en gagner énormément.

Oui, mais enfin, le strass, les paillettes, les fastes… Est-ce qu’il n’y a pas des valeurs moins matérielles auxquelles vous vous êtes raccroché ?
Oui, je suis peut-être un peu plus chiant maintenant ; j’ai vieilli. Je me suis calmé, mais ce n’est pas tout à fait vrai non plus. J’aime bien la fête, j’aime bien m’amuser, voyager. Simplement… je ne sais pas comment dire. En fait, je n’ai jamais prétendu être un saint ou quelqu’un d’exemplaire. A vrai dire, les contradictions d’auteur, ce sont aussi les miennes – en d’autres termes, je critique un monde auquel je suis bien content d’appartenir. Et je ne vois pas pour quelle raison, d’ailleurs, le fait de vivre dans le luxe et le confort devrait m’empêcher d’avoir un esprit un peu critique. Après tout, la plupart des grands caricaturistes étaient des gens qui étaient bourgeois, et c’est justement parce qu’on connaît la bourgeoisie qu’on peut le mieux se moquer d’elle. Donc, ça ne me gêne pas.

Jourde et Naulleau, deux éditeurs farfelus, prétendent que dans un siècle on ne parlera plus d’un certain nombre d’écrivains comme Philippe Sollers, Philippe Labro ou Christine Angot. Vous et Michel Houellebecq n’êtes pas sur la liste des écrivains épinglés et chahutés. Comment l’expliquez-vous ?
Alors ça, je ne sais pas. Vous savez, ce sont des critiques très violentes, analogues un peu à ce que je peux faire dans « Voici  » (2). Moi, j’aime bien me moquer aussi des écrivains. Premièrement, je dirais que Jourde et Naulleau, je suis très pour, je trouve ça très drôle. J’en ai fait les frais dans « La littérature sans estomac », leur précédent essai pamphlétaire, où il y avait un chapitre sur moi qui était incendiaire. Cette fois-ci, j’ai eu du bol, ils ne m’ont pas mis dans le dernier. Tant mieux ; je serai sans doute dans le prochain. Mais c’est leur liberté de critique. Je ne pense pas que ce qu’ils disent soit forcément vrai. Je n’ai pas une passion pour Angot ni pour Labro non plus, mais Sollers peut-être restera. Ce n’est pas parce que Jourde et Naulleau disent quelque chose que c’est la vérité. C’est un jeu, Je pense que, en tout cas, Houellebecq restera. Ça, c’est sûr. Houellebecq, c’est un auteur très important que j’admire beaucoup, et je pense que si on a un point commun, c’est qu’on parle tous les deux de notre époque, et tous les deux avec humour. Mais je pense que lui est quand même très loin au-dessus de moi.

Quels sont, selon vous, les porte-drapeaux de la littérature française ? Feront-ils l’objet d’un deuxième tome de « Dernier inventaire avant liquidation », comme vous l’annonciez dans la préface ? Votre prochain livre, peut-être ?
Vous ne croyez pas si bien dire, parce que c’est vrai que je travaille en ce moment à la suite de « Dernier inventaire » (3). D’ailleurs, je peux vous dire le titre. Ce sera « Premier bilan après l’apocalypse ». Il y a eu « Windows on the World » qui parle beaucoup de l’apocalypse ; donc ça, c’est une autre apocalypse, c’est ma liste à moi : les cinquante autres que ceux qui sont dans « Dernier inventaire ». En fait, ça me passionne. J’aime bien essayer de comprendre les livres en peu de temps, sur peu de pages, et de manière simple et claire. Je cite François Weyergans, Françoise Sagan, Dominique Noguez, Jean Echenoz, Michel Houellebecq. Ce sont des auteurs importants dans les Français vivants. Il y a également Julien Gracq, mais il se cache. Lui, à mon avis, il ne viendra pas à Helsinki ! Pour ce qui est du rayonnement mondial, j’ai l’impression que les auteurs français, à part ces quelques exceptions-là, ne sont pas très connus à l’étranger. La plupart des auteurs mondiaux sont des écrivains américains ou anglais, anglo-saxons en tout cas. C’est la raison pour laquelle ça fait plaisir d’être traduit. En dehors du fait qu’on voyage et qu’on est invité partout, il se trouve que c’est bien qu’il n’y ait pas que des Américains qui soient traduits dans le monde entier. Je dirais que, grâce à Houellebecq, il y a maintenant une curiosité pour les écrivains français qu’il n’y avait peut-être pas avant lui, et moi j’en profite bien, de même qu’Amélie Nothomb, Anna Gavalda, et d’autres. C’est génial.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki – Mars 2004

(*) Une adaptation au cinéma, titrée également « 99 francs » est sortie en 2007. Le film a été réalisé par Jan Kounen avec, dans les rôles principaux, Jean Dujardin et Jocelyn Quivrin. 

  • (1) « Windows on the World », Grasset – 2003
  • (2) Chroniqueur littéraire au magazine « Voici » (hebdomadaire People)
  • (3) « Dernier inventaire avant liquidation », Grasset – 2001