ARCHIVES / CRITIQUES FILMS

A lire les critiques des films suivants classés par ordre chronologique décroissant de sortie en salles :

  • Le scaphandre et le papillon de Julian Schnabel
  • Le renard et l’enfant de Luc Jacquet
  • Astérix aux Jeux olympiques de Thomas Langmann et Frédéric Forestier
  • Je ne suis pas là pour être aimé de Stéphane Brizé
  • Ensemble, c’est tout de Claude Berri
  • Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud
  • Two Days in Paris de Julie Delpy
  • Ne le dis à personne de Guillaume Canet
  • La môme de Olivier Dahan
  • La science des rêves de Michel Gondry
  • La tourneuse de pages de Denis Dercourt
  • Backstage de Emmanuelle Bercot
  • Paris, je t’aime – Film collectif
  • Angel-A de Luc Besson
  • De battre mon coeur s’est arrêté de Jacques Audiard
  • L’enfant de Jean-Pierre et Luc Dardenne
  • Caché de Michael Heneke
  • Joyeux Noël de Christian Carion
  • La marche de l’empereur de Luc Jacquet
  • Innocence de Lucile Hadzihalilovic
  • Les mots bleus de Alain Corneau
  • Moolaadé de Ousmane Sembene
  • Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran de François Dupeyron
  • Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet
  • Comme une image de Agnès Jaoui
  • Luther de Eric Till
  • Les choristes de Christophe Barratier
  • Le temps du loup de Michael Haneke
  • Nathalie de Anne Fontaine
  • Anatomie de l’enfer de Catherine Breillat
  • Blueberry de Jan Kounen
  • Etre et avoir de Nicolas Philibert
  • Les invasions barbares de Denys Arcand
  • Swimming Pool de François Ozon
  • Le peuple migrateur de Jacques Perrin
  • Les triplettes de Belleville de Sylvain Chomet
  • A la folie… pas du tout de Laetitia Colombani

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L’écriture au bout d’un cil

LE SCAPHANDRE ET LE PAPILLON

  • Un film de Julian Schnabel 
  • Avec : Mathieu Amalric, Emmanuelle Seigner, Marie-Josée Croze, Anne Consigny
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 52
  • Sortie : Le 25 février 2008
  • Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2007
  • Meilleur réalisateur et Meilleur film étranger aux Golden Globes 2008
  • Quatre nominations aux Oscars 2008, dont Meilleur réalisateur

En décembre 1995, Jean-Dominique Bauby, rédacteur en chef du magazine féminin « Elle » et père de deux enfants, est victime d’un accident vasculaire cérébral. Il est hospitalisé à l’hôpital maritime de Berck-sur-Mer. Paralysé – atteint de ce qu’on appelle un « locked-in syndrome » –, à 43 ans, sa vie bascule et s’arrête brutalement. Il ne la voit plus que par une petite lucarne, son oeil gauche, seul lien désormais avec le monde extérieur, le monde des vivants. D’un battement de paupière qui correspondra à chaque fois à une lettre de l’alphabet (selon l’astucieux stratagème d’une orthophoniste), il écrira ainsi, jour après jour, « Le scaphandre et le papillon » – récit poignant de son expérience – dont il aura mémorisé les phrases avant de les dicter. Le livre paraîtra en mars 1997 quelques jours avant sa mort.

« Le scaphandre et le papillon », inspiré d’une histoire vraie, est une adaptation cinématographique sobre et très réussie du roman éponyme de Jean-Dominique Bauby. Le réalisateur américain Julian Schnabel, qui est aussi peintre, réussit à restituer l’esprit du livre et à nous conter, sans pathos – et, en cela, il relève un véritable défi –, l’inénarrable expérience intérieure de Jean-Dominique Bauby, entièrement paralysé. Victime du « locked-in syndrome » ou « syndrome d’enfermement », toutes ses fonctions motrices sont en effet détériorées, mais ses facultés cognitives sont demeurées intactes. Il ne lui reste plus pour communiquer qu’un oeil, une paupière, un cil. Cadenassé dans son corps devenu « scaphandre », il est totalement à la merci des autres. Julian Schnabel lui donnera l’espace dont il est privé en l’emmenant sur la plage de Berck, face à la mer, aux vagues, au large… Il lui ouvrira toutes grandes les voies de la mémoire et de l’imaginaire où son esprit virevoltera comme un « papillon » en toute liberté entre souvenirs et fantasmes.

Par une mise en scène pudique tout en subtilité et en intelligence, une mise en image artistique pleine d’ingéniosité, le réalisateur redonne vie et dignité, par delà un corps inerte, au brillant esprit qui habite Jean-Dominique Bauby – soliloque intérieur restitué par une voix off –, plein d’humour et d’autodérision. La caméra subjective devient l’oeil de Bauby et, par voie de conséquence, celui du spectateur qui vit tantôt hors ou tantôt dans le personnage. Notre regard est donc, par moments, cloisonné et se limite aux gros plans des interlocuteurs – soignants, famille ou amis. Pas question de grand angle ou de contre plongée ! Mais la prouesse du réalisateur est de toucher à l’inaccessible, de pénétrer au plus intime de cet être « emmuré vivant » dans son propre corps, et de nous y entraîner. Une expérience pour le moins troublante qui met le spectateur dans l’inconfort et lui fait entrevoir ce qui pourrait bien être une des formes extrêmes de la claustrophobie…

L’histoire est portée par des acteurs de talent, touchants et sensibles. On saluera la performance incroyable de Mathieu Amalric qui, d’un seul battement de paupière, fait vivre avec intensité le personnage de Bauby. On notera la douceur et la tendresse dont sont pétries les femmes qui l’entourent (un peu trop nombreuses et toutes très belles… Est-ce sa punition ?) ainsi que l’extraordinaire prestation de Max von Sydow, dans le rôle du vieux père, bouleversant dans les deux scènes les plus intenses du film. 

Un film plein de vie et d’humanité, où l’humour côtoie l’émotion. 

Bien plus qu’un témoignage poignant, l’expérience vécue et racontée par Jean-Dominique Bauby sur son lit de mort est une leçon de vie.

Aline Vannier-Sihvola

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S’il te plaît… apprivoise-moi !

LE RENARD ET L’ENFANT

  • Un film de Luc Jacquet
  • Avec : Bertille Noël-Bruneau, Isabelle Carré
  • Genre : Aventure
  • Durée : 1 h 32
  • Sortie : Le 8 février 2008 (VO en français / VF en finnois)

L’histoire simple d’une fillette d’une dizaine d’années qui, lors d’une de ses promenades dans les prairies et bois environnants, aperçoit un renard… accroche son regard. Fascinée, elle ose s’approcher et, l’espace d’un instant, les barrières habituelles entre l’homme et l’animal semblent s’effacer. C’est le point de départ d’une aventure passionnante, source de découvertes et d’apprentissages, le commencement  d’une étonnante relation d’amitié entre un enfant et un animal sauvage.

Une fable animalière dans des décors naturels superbes, une nature magnifiée dans laquelle nous prenons plaisir à nous promener aux côtés de la petite Bertille. Nous nous immergeons avec elle dans cette forêt secrète – accueillante le jour, hostile la nuit –, qui nous rappelle l’univers envoûtant de Lewis Carroll. Plus tard, la rencontre imprévisible de la fillette avec le renard sauvage et la relation d’amitié improbable qui s’instaure entre les deux ne manquent pas d’évoquer le Petit Prince de Saint-Exupéry.

Compromis réussi entre le documentaire animalier et la fiction, ce film nous raconte l’histoire d’une amitié entre une petite fille et une renarde. Mais c’est aussi une ode à la nature sauvage où la faune – magnifiquement filmée – et la flore – offerte dans toute sa splendeur – constituent les passages les plus réussis du film. Par contre, la partie « fiction » est beaucoup moins convaincante, cédant, au fur et à mesure du récit, à l’anthropomorphisme et à la mièvrerie. La fin est toutefois intéressante, avec un dénouement assez fort, mais aurait mérité une approche plus approfondie.

C’est à partir de sa propre expérience que Luc Jacquet (« La marche de l’empereur ») a réalisé ce film d’une simplicité touchante. Ce souvenir d’enfance est conté la plupart du temps en voix off (Isabelle Carré), ce qui laisse une très grande place à la musique qui participe, par exemple, de l’ambiance inquiétante de la forêt au début mais qui, au final, devient par trop envahissante et a tendance à plomber le film. La jeune Bertille Noël-Bruneau, quant à elle, est très attachante et suffisamment espiègle pour incarner avec justesse cette petite fille maligne et entreprenante. 

Un émerveillement, à n’en pas douter, pour les petits. Toutefois, la longueur du début et le caractère contemplatif de l’ensemble risquent de rebuter les adolescents. Quant aux adultes, il leur faudra retrouver leur âme d’enfant pour ne pas voir les étrangetés voire les invraisemblances qui émaillent l’histoire – un peu faible, tout de même –  et pouvoir apprécier pleinement le film.

Un joli conte moral qui nous apprend qu’au jeu « Qui apprivoise qui ? » le donneur de leçons n’est pas forcément celui qu’on croit. 

Aline Vannier-Sihvola

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Arrête ton char… Brutus ! 

ASTÉRIX AUX JEUX OLYMPIQUES

  • Un film de Thomas Langmann et Frédéric Forestier
  • Avec : Benoît Poelvoorde, Alain Delon, Gérard Depardieu, Clovis Cornillac
  • Genre : Comédie
  • Durée : 1 h 57
  • Sortie : Le 1er février 2008

Astérix et Obélix se rendent en Olympie afin de participer aux Jeux olympiques. Ils y accompagnent leur ami Alafolix, fou amoureux de la Princesse Irina, dont le père a promis la main au vainqueur de l’épreuve finale, la fameuse course de chars. La concurrence est rude et, cette fois-ci, nos héros devront non seulement remporter les Jeux sans la potion magique, mais surtout faire preuve d’astuce pour déjouer tous les stratagèmes du machiavélique Brutus.

Après « Astérix et Obélix contre César » en 1999 et « Astérix et Obélix : mission Cléopâtre » en 2002, voici le troisième volet de la saga avec « Astérix aux Jeux olympiques ». Obélix n’est plus en tête d’affiche mais, qu’on se rassure, il n’en est pas moins présent dans le paysage… même si on le sent plus effacé que d’habitude (une « figure » de style quand on pense au tour de taille incontournable d’Obélix/Depardieu !) Par contre, Astérix/Cornillac, le petit héros gaulois, est pratiquement écarté de l’intrigue. C’est tout juste si Idéfix, le toutou fidèle d’Obélix, ne lui vole pas la vedette ! 

Les co-réalisateurs Thomas Langmann et Frédéric Forestier ont, cette fois-ci, surtout misé sur un casting cosmopolite impressionnant dans l’objectif avoué de conquérir l’Europe. « Astérix » n’est plus tout à fait gaulois et s’internationalise. Dommage, car être rentable et drôle n’est pas forcément compatible. Une distribution prestigieuse, donc, couronnée par un défilé de guest-stars au final de ces JO décidément pas comme les autres où les effets spéciaux le disputent aux effets visuels… Du grand spectacle, mais tout de même pas à la hauteur des moyens « pharaonix » engagés dans cette superproduction (budget record pour un film français !). Quant aux effets comiques, ils ont plutôt été revus à la baisse par rapport aux premières aventures de nos compères gaulois, même si Benoît Poelvoorde en Brutus en fait des tonnes pour nous faire rire et si Alain Delon, drapé dans la superbe de Jules César, est plus vrai que nature ! A vrai dire, le talent des acteurs n’est pas mis en cause, mais les dialogues ne sont guère percutants et, de ce fait, les répliques ne font pas souvent mouche. Il semblerait que les réalisateurs aient délibérément privilégié la forme plutôt que le fond au point d’en avoir négligé l’écriture. Ainsi l’insertion des duos (gl)amoureux (humain et canin !) n’apporte rien à un scénario quasi inexistant si ce n’est des scènes d’une grande mièvrerie. Il y a tout de même quelques gags visuels inattendus, certaines séquences réussies. C’est que les réalisateurs font preuve d’audace dans la mise en scène en multipliant les clins d’oeil (parfois un peu trop appuyés) et s’autorisent des incrustations aussi surprenantes que délirantes. La course de chars « ébouriffante » vaut tout de même son pesant de sesterces. Il faut, en effet, tous les culots pour faire prendre à l’arène olympique des allures de circuit de Formule 1. A l’arrivée, il n’y a pas photo !

« Astérix aux Jeux olympiques » est un film à la hauteur de ses prétentions : une superproduction qui ne se prend pas au sérieux, un divertissement bon enfant qui s’adresse plutôt à un jeune public. Mais la potion est-elle encore magique ? 

Veni, vidi… vixi !

Aline Vannier-Sihvola

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Un bonheur qu’on n’attendait plus

JE NE SUIS PAS LÀ POUR ÊTRE AIMÉ

  • Un film de Stéphane Brizé
  • Avec : Patrick Chesnais, Anne Consigny, Georges Wilson
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 33
  • Sortie : Le 2 novembre 2007
  • Prix du Meilleur film, Festival de San Sebastián 2005

LUI : 50 ans, huissier de justice, le coeur fatigué, Jean-Claude n’attend plus grand-chose de la vie. Les visites à son vieux père le week-end et le cours de tango – repéré en face de son bureau – sont bien là les seuls divertissements qui ponctuent sa morne et triste vie de divorcé.

ELLE : 36 ans, conseillère d’orientation dans un lycée, Françoise est sur le point de se marier, mais l’enthousiasme du début ne va pas tarder à céder la place à l’incertitude, pour finalement la laisser complètement démunie face à ses propres conflits. Elle est également inscrite au cours de tango.

Deux existences simples, deux destins qui vont se croiser, se mêler et tenter d’aller à la découverte l’un de l’autre.

Tout en finesse, ce magnifique petit film émeut. C’est avant tout l’histoire d’un quinquagénaire désabusé qui reprend petit à petit goût à la vie, qui redécouvre des sentiments qu’il croyait enfouis à jamais. Par petites touches, au rythme d’un tango argentin, d’un pas glissé de côté, une main en effleure une autre, un parfum s’exhale subrepticement, les corps se rapprochent… et au bout de ce pas de deux, tout d’abord hésitant et maladroit, puis plus souple et assuré, des émotions éclosent, des sentiments naissent. Pas de coups de théâtre, pas de mélo dans ce film tout en retenue, mais plutôt des regards, des gestes chargés de sensualité, des silences bien plus évocateurs que des mots.

Il faut dire aussi que le film est remarquablement porté par deux excellents acteurs, Patrick Chesnais et Anne Consigny, qui incarnent avec pudeur et sensibilité deux êtres en  mal de vivre, perturbés dans leurs rapports affectifs.

Retranché derrière une raideur et un fatalisme de circonstance, Jean-Claude va petit à petit se départir de sa tristesse infinie pour se laisser gagner par les sourires enjoués et le charme troublant de Françoise. Bien que parfois d’une joyeuseté sinistre et d’une forte intensité dramatique, les situations décrites sont souvent traitées avec humour et tendresse. 

Le réalisateur Stéphane Brizé, dont « Je ne suis pas là pour être aimé » est le deuxième film (il nous avait déjà régalés en 1999 avec « Le bleu des villes »), démontre aussi avec justesse et subtilité combien il est difficile de communiquer, d’être à l’écoute de l’autre. Il nous dresse, en ce sens, un tableau des relations père-fils sans concession. Les scènes entre le père – un Georges Wilson écrasant –, relégué dans une maison de retraite, et le fils sont chargées de non-dits, denses d’émotions. Dans l’incapacité douloureuse de communiquer normalement avec son père, Jean-Claude finira par lui déclarer son insoumission rebelle en hurlant son ressentiment, toutes les rancoeurs accumulées – une communication violente et radicale qu’il sait au prix d’une rupture définitive. La relation avec son propre fils n’est guère plus reluisante, mais le malaise est traité avec beaucoup plus de légèreté et de drôlerie.

Un film personnel et touchant comme on en voit trop rarement.

Une petite merveille qui, assurément, vaut le détour. 

Aline Vannier-Sihvola

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ENSEMBLE, C’EST TOUT

Un film de Claude Berri

  • Avec : Guillaume Canet, Audrey Tautou, Laurent Stocker, Françoise Bertin
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 37
  • Sortie : Le 12 octobre 2007

La rencontre improbable de quatre écorchés de la vie que le destin va réunir sous un même toit et qui, en dépit de tout ce qui les sépare, vont apprendre à se connaître, se comprendre, s’aimer pour, finalement, découvrir le plaisir de vivre ensemble.

Adaptation cinématographique du roman éponyme d’Anna Gavalda, « Ensemble, c’est tout » est une comédie tendre et jubilatoire. Fidèle au roman et à toute l’humanité dont il est empreint, Claude Berri nous conte l’histoire de quatre personnages attachants, en mal de vivre, avec réalisme et poésie. Car, malgré tous les bons sentiments et sous couvert de bonnes intentions, les thèmes abordés, bien qu’universels, n’en sont pas moins graves.

Les acteurs choisis incarnent parfaitement les personnages et nous émeuvent par la force des sentiments qu’ils expriment avec talent et naturel. Ils nous font compatir à leurs petits malheurs comme ils nous font partager leurs plus grands bonheurs. Le duo Audrey Tautou / Guillaume Canet fonctionne à merveille ; on sent passer entre eux une véritable complicité qui ne rend leur jeu que plus convaincant. Audrey Tautou, se départant cette fois de son sourire béat et de ses airs de sainte nitouche, gagne en tempérament et en repartie, et cela lui sied plutôt bien. Quant à Guillaume Canet, il charme et séduit dans un rôle de mauvais garçon au coeur tendre. Par ailleurs, la prestation de Laurent Stocker, en rejeton bègue d’une vieille famille aristocratique, surprend agréablement et n’a d’égale que la subtile interprétation de Françoise Bertin en vieille dame fragile mais obstinée.

Un film à la gaieté généreuse, qui rend tout simplement heureux.

Aline Vannier-Sihvola

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PERSEPOLIS

Un film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud

  • Avec les voix de Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux… 
  • Genre : Animation
  • Durée : 1 h 35
  • Sortie : Le 5 octobre 2007
  • Prix du Jury au Festival de Cannes 2007

« Persepolis » retrace l’histoire de Marjane à partir de la chute du Chah d’Iran en 1978 (petite fille alors âgée de huit ans) jusqu’au rejet de l’intégrisme et à l’exil en Autriche (devenue adolescente rebelle) six ans plus tard. L’apprentissage de la vie en Europe ne se fait pas non plus sans douleur : choc culturel et déceptions amoureuses conduisent Marjane à la dépression une fois de retour dans le giron familial. Suite à un mariage raté et des études d’arts plastiques « emmaillotées » dans le voile islamique, Marjane quitte définitivement l’Iran pour la France…

La suite de l’histoire, on la connaît. Elle n’est pas dans le film… elle est tout simplement le film. Installée en France, Marjane Satrapi dessine, puis réalise un film, « Persepolis », qui est l’adaptation cinématographique de la bande dessinée éponyme en quatre volumes dont elle est elle-même l’auteur.

Animation en noir et blanc, dont le trait sobre et minimaliste donne à voir tout d’abord, à travers le regard d’une enfant, les bouleversements politiques et sociaux que traversent l’Iran, puis les mutations psychiques d’une adolescente en proie à elle-même, « Persepolis » ne s’embarrasse guère de fioritures et va droit à l’essentiel. Le ton du film – souvent sarcastique – n’en est pas moins, malgré la gravité des événements vécus, empreint d’humour et de tendresse, et ne sombre pas dans le pathos ni même la victimisation. Par ailleurs, le style visuel dépouillé, que Marjane Satrapi qualifie de « réalisme stylisé », permet de se focaliser sur les personnages et leur destin, et d’atteindre à l’universel. Parmi ceux, nombreux, qui gravitent autour de Marjane, il en est un qui retient tout particulièrement l’attention, c’est le personnage de la grand-mère, le plus attachant de tous : garante des valeurs fondamentales et de la liberté d’émancipation des femmes, son franc-parler ne le cède en rien aux propos frondeurs de sa petite-fille. 

Outre la leçon d’histoire que nous offre ce témoignage en clair-obscur, c’est surtout une belle leçon de vie qui nous est contée, portée par des personnages touchants, des dialogues truculents et un humour décapant.

Aline Vannier-Sihvola

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2 DAYS IN PARIS

Un film de Julie Delpy

  • Avec : Julie Delpy, Adam Goldberg
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 37
  • Sortie : Le 12 octobre 2007

Marion (Julie Delpy), Française, est photographe et vit à New York avec son petit ami américain Jack (Adam Goldberg), architecte d’intérieur. A leur retour d’un voyage à Venise qui a tourné court, ils s’arrêtent deux jours à Paris. Logés dans l’ancien appartement de Julie situé au-dessus de celui de ses parents, la promiscuité avec la famille sera incontournable et presque fatale, tout comme la rencontre de Jack avec tous les ex de Julie, quelque peu obsédés sexuels.

Julie Delpy signe un premier film pétillant, une comédie désopilante, cynique et tendre.
Caméra au poing, au plus près de ses personnages – ce qui ne les rend que plus attachants –, elle met en scène un couple (le sien) issu de deux cultures différentes et le filme avec spontanéité aux prises avec son entourage, à tel point que certaines séquences paraissent improvisées comme dans un reportage. Multipliant les situations truculentes et décalées, elle réussit à occasionner des malentendus assez cocasses. Les répliques – savoureuses – s’enchaînent avec une frénésie à peine maîtrisée, une bonne dose d’humour et de cynisme, et on discourt à longueur de scènes sur la vie, le sexe, l’art… On se la joue un peu Woody Allen, mais pas trop « intello ». 

En fait, à l’instar de l’univers allenien, ce film très bavard repose entièrement sur le jeu d’un seul acteur, Adam Goldberg – présent dans toutes les scènes –, sur ses interrogations et sa capacité d’adaptation, et surtout sur ses bons mots et ses reparties sarcastiques face, notamment, aux débordements névrosés de sa compagne. 

Un bémol, toutefois, dans cette partition – au demeurant bien orchestrée : certains des personnages sont assez caricaturaux, notamment les parents post soixante-huitards aux moeurs plus que débridées et aux propos parfois outranciers. Croquignolets ! Pour ce qui est du babillage psycho-érotico-intello-branché de ses ex-petits amis, Julie Delpy ne fait pas non plus dans la dentelle. Le recours aux clichés, par ailleurs, plombe un peu le film qui a tendance à s’essouffler sur la longueur.

Une comédie « politixuellement » incorrecte d’une liberté de ton jubilatoire.

Aline Vannier-Sihvola

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NE LE DIS À PERSONNE

Un film de Guillaume Canet

  • Avec : François Cluzet, André Dussolier, Nathalie Baye, François Berléand, Jean Rochefort…
  • Genre : Thriller
  • Durée : 2 h 05
  • Sortie : Le 28 septembre 2007 
  • Quatre César 2007 (meilleurs réalisateur, acteur, montage, musique)

Alex et Margot s’aiment depuis leur plus tendre enfance. Ils forment un jeune couple amoureux, sans histoire, jusqu’au jour où Margot est assassinée dans des conditions tout aussi tragiques qu’énigmatiques. 

Huit ans se sont écoulés. Alex ne se remet toujours pas de la disparition de Margot. Un jour, il reçoit un étrange courriel codé. Il clique. Une vidéo de surveillance fait apparaître en temps réel  une femme au milieu de la foule… sa femme, Margot… bien vivante (!?)

Une distribution tout aussi brillante qu’impressionnante, que ce soit dans les premiers comme dans les seconds rôles, avec un François Cluzet, très émouvant et toujours juste, qui se surpasse. 

Un rythme haletant, quasiment infernal, que l’on a tout de même un peu de mal à suivre sans s’essouffler, d’autant que l’intrigue – au demeurant bien ficelée – multiplie les retournements de situation. La course poursuite, qui s’achève avec la traversée du périphérique et un carambolage « percutant », est d’un réalisme à vous scotcher au fauteuil. 

Guillaume Canet, avec ce deuxième long métrage, signe une mise en scène sensible mais rigoureuse qui, tout au long de la descente aux enfers de son personnage principal, réussit à opérer un savant équilibre entre émotion et action. Un thriller à la française, filmé d’une manière prenante, dont le suspense vous tient en haleine jusqu’au bout. La musique de Mathieu Chedid, improvisée directement sur les images, participe largement de cette atmosphère inquiétante et envoûtante.

Un polar qui électrise et magnétise, qu’on se le dise !

Aline Vannier-Sihvola

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Une étoile dans la solitude du ciel

LA MÔME

  • Un film de Olivier Dahan
  • Avec : Marion Cotillard, Sylvie Testud, Clotilde Courau, Pascal Greggory, Emmanuelle Seigner, Gérard Depardieu
  • Genre : Drame
  • Durée : 2 h 20
  • Sortie : Le 30.03.2007

De son enfance misérable à la gloire, de Belleville à New York, ce film retrace le parcours époustouflant d’Edith Piaf en bousculant la chronologie de cette vie brève, à la fois magnifique et tragique.

Le réalisateur Olivier Dahan a, de manière habile, choisi de nous conter la vie et la carrière d’Edith Piaf en optant pour une approche désynchronisée de sa biographie. Les va-et-vient perpétuels entre le passé et le présent à tous les stades du récit donnent au film un tempo, une dimension rythmique plus que soutenue en harmonie avec l’enchaînement accéléré (gloire oblige !) des prestations et des concerts de l’artiste. En alternant ainsi les époques, Olivier Dahan apporte à chaque fois un éclairage différent mais toujours intéressant sur Piaf, que ce soit autour des événements dramatiques ou heureux qui ont marqué sa vie. Il nous offre ainsi une sorte de miroir à facettes qui nous renvoie un personnage assez fascinant mais qu’on a du mal à suivre tant les événements défilent et leurs protagonistes se succèdent. Le manège s’emballe, un coup à l’endroit, un coup à l’envers, et nous fait quelque peu « tourner la tête ». Gare à ceux qui ne connaîtraient pas bien la vie de Piaf, ils risquent de ne plus s’y retrouver et de se perdre entre le passé antérieur et le passé immédiat – d’autant qu’à 40 ans elle en paraît 60 ! Par ailleurs, la plupart des hommes exceptionnels qu’Edith Piaf a croisés dans sa vie manquent à l’appel, même si le sac à souvenirs de la fin fait sortir, pêle-mêle, comme d’une pochette surprise, quelques-uns des laissés-pour-compte de la narration. Toutefois, le metteur en scène évite l’écueil du pathos et du misérabilisme, et ne table pas sur le répertoire tire-larmes même si le début de l’enfance, prédestinée à la mouise, s’inscrit dans un certain naturalisme poétique qui n’envie rien à Cosette. Il ne fait pas pour autant de Piaf une icône angélique et n’élude pas, peu s’en faut, les parties les moins auréolées de gloire. Il nous dévoile, avec pudeur, une femme malmenée par le destin, une artiste portée à l’autodestruction, mais le choix de cette chronologie volontairement déconstruite déleste, du coup, sa vie de son poids de tragique. Le film en devient, du reste, étrangement peu émouvant.

On est, par contre, impressionné par l’étonnante prestation de Marion Cotillard qui porte, bien évidemment, le film de bout en bout et incarne Piaf de l’adolescence à la mort. La métamorphose au fil des ans est sidérante. Rien que cela est déjà en soi une performance. Après le choc premier, qui nous fait mesurer aussi l’ampleur et la qualité du travail de maquillage, on s’habitue à la voix et à la démarche au point que, petit à petit, on en oublie l’actrice derrière le masque. Au-delà de l’aspect physique, Marion Cotillard transcende son personnage et compose une Piaf gouailleuse, capricieuse, à l’esprit tourmenté par la passion et la drogue. Il émane d’elle une force tripale bien rendue dans le film, surtout dans la scène où elle apprend la mort de Marcel Cerdan. Un magnifique plan-séquence qui, après déambulation éperdue dans de longs couloirs, débouche sur la scène d’une salle de concert où, dans la lumière des projecteurs, Edith Piaf crie sa douleur dans un « hymne à l’amour » exutoire.

L’interprétation mimétique de Marion Cotillard est, par ailleurs, assez étonnante. Etant donné le montage éclaté, on n’a pas l’impression qu’elle essaie de créer vraiment un personnage qui évoluerait tout au long du film. Elle est plutôt dans l’évocation que l’incarnation. On ne voit pas une actrice qui joue un personnage, mais plutôt quelqu’un qui est dans l’imitation. On pourrait croire qu’elle est même coincée derrière le masque qu’on lui a imposé, qu’elle joue derrière. Ceci dit, la façon dont l’actrice s’est glissée dans le corps fragile d’Edith Piaf à la fin de sa vie est tout simplement remarquable.

A travers un destin glorieux mais douloureux, on aura tout de même un peu pénétré l’âme d’une artiste, le coeur d’une femme.

Une vie, tout compte fait, pas si rose…

Aline Vannier-Sihvola

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A cheval entre fantasme et réalité

LA SCIENCE DES RÊVES / THE SCIENCE OF SLEEP

  • Un film de Michel Gondry
  • Avec : Gael García Bernal, Charlotte Gainsbourg, Alain Chabat, Miou-Miou
  • Genre : Comédie romantique fantastique
  • Langues : anglais, français, espagnol
  • Durée : 1 h 45
  • Sortie : Le 5 janvier 2007

Stéphane, jeune maquettiste venu travailler à Paris, va se retrouver sous-employé dans une petite entreprise spécialisée dans la conception de calendriers. Il y côtoie des collègues de travail pour le moins déjantés, puis il fait la connaissance de sa voisine de palier, Stéphanie, dont il tombe fou amoureux. Naviguant entre fantasme et réalité, ce doux rêveur nous entraîne dans son univers, un monde onirique où se mêlent animation en carton-pâte et décors peints.

Dans « The Science of Sleep », le réalisateur Michel Gondry nous fait partager son imaginaire, un univers magique plein d’inventivité, de poésie et de tendresse. Il nous plonge avec malice et ingéniosité dans un monde bricolé avec des bouts de ficelle, des cartons, du cellophane, des boîtes à oeufs – un matériel, somme toute, bien familier emprunté à notre quotidien. Stéphane (Gael García Bernal) évolue avec une aisance désarçonnante entre rêve et réalité : il invente la machine à remonter le temps d’une seconde, pose devant des caméras en carton et galope sur le dos d’un cheval en peluche. Entre-temps, il tombe amoureux de Stéphanie (Charlotte Gainsbourg), tout d’abord charmée par ses excentricités et ses inventions farfelues.

Le film est porté par des acteurs d’une grande sensibilité qui, bien qu’apparemment décalés les uns par rapport aux autres, s’intègrent parfaitement dans l’univers magique de Gondry. Le côté juvénile et innocent de Gael García Bernal, totalement habité par le personnage extraverti de l’adolescent rêveur qui ne veut pas grandir, donne toute sa fraîcheur et sa légèreté au récit. Charlotte Gainsbourg interprète une jeune fille timide et fragile, plutôt introvertie, et nous enveloppe tout au long du film de sa douceur naturelle. Des scènes touchantes parfois, d’où il se dégage une émotion tendre. Mais l’humour n’est pas en reste, et on se laisse joyeusement chahuter par les blagues quelque peu vaseuses d’un Alain Chabat beauf mais attachant.

Gondry, avec son côté boîte à jouets Méliès, nous donne ici une occasion rare de retrouver notre naïveté enfantine. La tête dans les nuages, on laisse vagabonder son imagination et on flotte complaisamment dans l’univers cotonneux du rêve éveillé. Illusion ou réalité ? Tout cela est parfois un peu brouillon – la multiplication des langues (anglais, français, espagnol) ajoutant à la confusion plus ou moins bien maîtrisée –, mais qu’importe !, on a tellement plaisir à se laisser transporter dans cet autre monde, celui de l’émerveillement et de l’innocence. 

« The Science of Sleep » est un film généreux, d’une inspiration visuelle délirante et d’un charme déboussolant. 

Une petite merveille pleine de fantaisie, de poésie et de mélancolie.

Aline Vannier-Sihvola

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Vengeance, quand tu nous tiens !

LA TOURNEUSE DE PAGES

  • Un film de Denis Dercourt
  • Avec : Catherine Frot, Déborah François, Pascal Greggory
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 25
  • Sortie : Le 1er décembre 2006

Victime par le passé de la désinvolture de la présidente du jury lors d’une audition de piano, Mélanie croise, dix ans plus tard, la vie d’Ariane, celle-là même qui lui a fait raté le concours d’entrée au conservatoire. Hasard ou stratagème ? Elle réussit toutefois à s’introduire dans son intimité familiale, et devient sa tourneuse de pages.

Le réalisateur Denis Dercourt, lui-même altiste et professeur au conservatoire de Strasbourg, nous entraîne dans le monde clos de la musique et des concerts. Il joue ici une partition lente, tout en retenue et apparemment bien maîtrisée, mais qui connaît toutefois des fausses notes. Le scénario est, à vrai dire, assez mal ficelé. Il fait rater au film son entrée et sa sortie, rien moins ! En effet, l’élément déclencheur de toute l’intrigue n’est absolument pas plausible, pas plus que n’est crédible son dénouement. Une même idée d’autographe destructeur et vengeur d’une improbabilité désarmante. Par ailleurs, le côté mélodramatique de la chute (au demeurant prévisible et bâclée) s’accorde mal avec une mise en scène sobre, froide et méticuleuse.

Entre-temps, ambiance de suspense simili-chabrolienne pour ce huis-clos bourgeois et musical. Mais n’est pas Chabrol qui veut ! Le mystère ne s’épaissit guère au cours d’une intrigue assez linéaire, même si le réalisateur ponctue de temps à autre sa mise en scène de points de tension et crée un climat pervers dans lequel aucune échappatoire ne semble possible. En fait, le film est porté de bout en bout par son duo d’actrices et repose entièrement sur le jeu contenu et la relation trouble qu’entretiennent la pianiste et sa tourneuse.

Mélanie (Déborah François) porte en elle la blessure d’un rêve d’enfant brisé il y a dix ans. Jeune fille réservée, au visage angélique, elle n’en paraît pas moins déterminée. Elle va petit à petit se révéler calculatrice, manipulatrice, ne lâchant rien du terrain conquis avec une constance implacable.

Film peu bavard, les regards ambigus et les non-dits en diront plus long que des flots de paroles. Au rythme des pages de partition qu’elle tourne, Mélanie préparera l’exécution de sa victime avec une précision de métronome.

Elle va ainsi tisser inexorablement sa toile autour d’Ariane (Catherine Frot) qui, livrée à elle-même et fragilisée, se laissera dépouiller de ses défenses jusqu‘au point de non-retour.

Catherine Frot et Déborah François interprètent brillamment leur rôle, toutes en retenue et en ambiguïté. Leurs personnages évoluent tout au long du film au point que les victimes et les bourreaux ne sont, du reste, pas toujours ceux que l’on croit. Déborah François, à la blondeur hitchcockienne, est parfaite dans son rôle d’ingénue machiavélique, et Catherine Frot incarne avec talent cette femme éperdue et vulnérable.

La musique, envoûtante et quelque peu sévère, de Bach, Schubert et Chostakovitch participe également de l’ambiance dramatique et inquiétante du film.

Mais cette blessure d‘enfance – qu’on la nomme ambition refoulée, échec, humiliation – justifiait-elle pareille vengeance ?

Et si on tournait la page !

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Entre idolâtrie et vampirisation

BACKSTAGE

  • Un film de Emmanuelle Bercot
  • Avec : Emmanuelle Seigner, Isild Le Besco, Noémie Lvovsky
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 55
  • Sortie : Le 20 octobre 2006

Lucie, une adolescente de 17 ans, voue un véritable culte à son idole, la chanteuse Lauren Waks. Un soir, sa mère lui fait la surprise de lui offrir, le temps d’un télé-réalité show, son icône à domicile. A partir de ce jour-là, le destin de Lucie va basculer dans le monde du show-business qui va lui donner l’opportunité inespérée d’entrer dans la vie de sa star adorée.

Dès les premières images, la caméra de l’équipe télé s’introduit, avec la complicité de la mère mais à l’insu de la fille, dans l’univers secret et intime de cette ado de province. Elle explore sans pudeur ni retenue le sanctuaire de Lucie (Isild Le Besco) qui, pour échapper à la morosité d’un petit pavillon de banlieue et à la médiocrité de son quotidien, s’évade par posters interposés et musiques en boucle dans le monde sublimé de la chanteuse Lauren Waks (Emmanuelle Seigner) qu’elle vénère. 

Comme l’apparition de la Vierge à Bernadette, celle de Lauren, toute vêtue de blanc, à Lucie tient lieu du miracle. Hébétée, complètement tétanisée, l’adolescente est submergée par une émotion qu’elle ne peut pas gérer. Rien de tout cela n’échappe à la caméra (c’est même le but de l’émission) qui, en gros plan fixe sur le visage de Lucie, traque, capte le moindre frémissement, le malaise, la montée du désir et des larmes avec toute l’indécence que suppose cette mise en spectacle. La tension est à son comble. Bouleversante première demi-heure chargée d’émotions d’une rare intensité et portée par l’interprétation époustouflante d’Isild Le Besco qui se jette corps et âme dans son personnage. Cette tension va du reste perdurer tout au long du film, même si elle n’a plus la force des scènes d’ouverture.

Après l’intrusion de Lauren dans la vie de Lucie, qui s’apparente, somme toute, à un viol de son intimité, Lucie va s’introduire à son tour, quasiment par effraction elle-aussi, dans la vie de Lauren. La relation maître/esclave, dominant/dominé entre la star et la fan va peu à peu subtilement s’inverser, jusqu’à l’identification. Il faut dire que l’on a à faire à deux paumées en quête de repères et d’identité. Emmanuelle Bercot nous montre, en effet, les coulisses d’un monde sans paillettes, paranoïaque et dénué de sentiments. La star évolue dans l’univers cloisonné de la suite d’un palace, recluse dans sa prison dorée et complètement déconnectée de la réalité. La star adulée, harcelée par une horde de fans qui campent sous les fenêtres de l’hôtel, n’est en fait qu’une victime de plus du star-system. Hagarde et sous calmants, Lauren se remet mal d’une rupture amoureuse et décharge son manque affectif sur Lucie. Emmanuelle Seigner campe avec subtilité le personnage ambigu de Lauren, tantôt star adulée, froide et indifférente, tantôt icône fragile et solitaire.

Il demeure, toutefois, tout au long du film quelques préalables peu vraisemblables : on ne croit pas, à dire vrai, à la fascination que peuvent bien exercer des chansons dont le texte est d’une niaiserie affligeante, pas plus qu’on ne croit au charisme de la chanteuse qui n’a rien, malgré les allusions et signes ostensibles, du look mylénien ou madonnesque.

La relation diabolique, vampirique qui va s’installer insidieusement entre la star et la fan ne laisse pas de fasciner. Elles se nourrissent l’une de l’autre, se dévorent dans des rapports de dépendance malsaine et mortifère. La groupie ingénue, devenue parasite, s’investit d’une mission d’ange gardien qui ne tardera pas à prendre des allures d’ange exterminateur. Lucie est prête à tout pour pénétrer le corps et l’âme de son idole. Ainsi, sur fond de pacte faustien dont elle seule détermine l’enjeu, elle ira jusqu’à lui faire l’amour par ex-amant interposé et à s’offrir en sacrifice. « Je t’aime plus que ma vie. », lui déclare-t-elle.

Backstage tente, sinon d’expliquer, du moins de faire état du danger et des ravages d’une relation passionnelle, fusionnelle entre des fans et leur idole. Emmanuelle Bercot filme avec sensibilité et finesse, mais sans concession, le phénomène de l’adulation et les processus de fascination. Elle dénonce le voyeurisme de la télé-réalité, l’emprise rapace des médias sur des adolescents fragiles, vulnérables et manipulables. Sa caméra, toujours à fleur de peau, explore des sentiments d’une rare intensité et capte l’expression d’une émotivité brute chez des acteurs de talent totalement investis dans leurs personnages.

Aline Vannier-Sihvola

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Le Pari(s) de l’amour… dans tous ses états

PARIS, JE T’AIME

  • Film collectif
  • Genre : Romance
  • Durée : 1 h 50
  • Sortie : Le 22 septembre 2006

Vingt réalisateurs ont écrit et réalisé chacun un film de cinq minutes illustrant le thème intemporel de la rencontre amoureuse dans un quartier de Paris.

• Montmartre, de Bruno Podalydès
• Quais de Seine, de Gurinder Chadha
• Le Marais, de Gus Van Sant
• Tuileries, de Joel et Ethan Coen
• Loin du 16e, de Walter Salles et Daniela Thomas
• Porte de Choisy, de Christopher Doyle
• Bastille, de Isabel Coixet
• Place des Victoires, de Nobuhiro Suwa
• Tour Eiffel, de Sylvain Chomet
• Parc Monceau, de Alfonso Cuaron
• Quartier des Enfants Rouges, de Olivier Assayas
• Place des fêtes, de Oliver Schmitz
• Pigalle, de Richard LaGravenese
• Quartier de la Madeleine, de Vincenzo Natali
• Père-Lachaise, de Wes Craven
• Faubourg Saint-Denis, de Tom Tykwer
• Quartier Latin, de Gérard Depardieu et Frédéric Auburtin
• 14e arrondissement, de Alexander Payne

20 réalisateurs, 18 courts métrages, 5 minutes pour chaque film, 1 rencontre amoureuse par arrondissement. Initiative audacieuse, pari risqué. Certains relèvent le défi, comme les frères Coen, Oliver Schmitz, Tom Tykwer, Sylvain Chomet, d’autres passent carrément à côté, comme Gus Van Sant, Christopher Doyle, Gurinder Chadha ou Nobuhiro Suwa. 

Peu de coups de coeur, somme toute, et beaucoup de déceptions. Mais il serait mal venu de faire trop la fine bouche, car il y en a pour tous les goûts, toutes les sensibilités. Chacun devrait donc, logiquement, y trouver son compte. Toutefois les histoires – classiques ou déjantées – sont de qualité inégale et pour la plupart décevantes, et on a l’impression que l’inspiration en a lâché plus d’un en cours de route (c’est souvent le cas avec les films à sketchs où l’on mise davantage sur des acteurs et des réalisateurs connus que sur la qualité scénaristique). Ce film collectif, contrasté dans sa diversité et ses disparités, laisse – on ne s’en étonnera donc pas – une impression mitigée. On en ressort perplexe. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir fait appel à des réalisateurs de talent et à toute une pléiade d’acteurs – la jeune génération comme les grosses pointures du cinéma (pour les besoins de la cause, un certain nombre d’acteurs vieillissants ont été appelés à la rescousse et à reprendre du service !) 

Difficile de plonger dans ce film et de rentrer à chaque fois dans une nouvelle histoire, d’autant qu’il n’y a pas de transition entre les courts – l’unique passerelle étant, à chaque fois, un plan fixe de Paris de quelques secondes. C’est bien là pratiquement tout, du reste, ce que l’on verra de la capitale. A trop vouloir éviter le cliché carte postale, c’est à peine si l’on sait qu’on est à Paris ! Un comble pour cette ville qui devrait faire le lien et qui est, en fait, posée comme un décor dont il ne se dégage aucune atmosphère (à part deux ou trois courts du début).

Quant aux histoires d’amour dans ce Paris du XXIe siècle, elles sont à l’image de leur temps et ont trop souvent la mort pour faire-valoir. De plus, l’excursion se poursuit à un rythme effréné qui ne nous donne guère le temps de nous émouvoir. 5 minutes pour un court, c’est trop court ! Après une enfilade de 18 films, subsistent l’impression d’une compilation fourre-tout, un patchwork d’images qu’on a du mal, le générique de fin passé, à se remémoriser et à identifier.

Un concept original, un exercice de style périlleux, qui reste tout de même très académique. Une véritable leçon de cinéma qui nous donne à mesurer toute l’ampleur de la difficulté. Au final, on distribue les notes : pas de zéro pointé, mais pas mal de hors sujet. Des courts très moyens, dans l’ensemble, avec quelques mentions spéciales. Si certains réalisateurs nous livrent des perles en 5 minutes, d’autres ne s’expriment qu’à moitié et laissent une impression d’inachevé, voire d’incompréhension (une séance de rattrapage, tout de même, avec la solution dans le générique de fin !)

Peu convaincant d’un point de vue cinématographique.

Paris, je t’aime… moi non plus !

Aline Vannier-Sihvola

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Un ange passe…

ANGEL-A

  • Un film de Luc Besson
  • Avec : Jamel Debbouze, Rie Rasmussen
  • Genre : Comédie romantique
  • Durée : 1 h 30
  • Sortie : Le 1er septembre 2006

André (Jamel Debbouze), escroc criblé de dettes et menacé de mort par ses créanciers, est au bout du rouleau. Complètement paumé et désespéré, il décide d’en finir avec sa vie de minable en se jetant du haut d’un pont. Mais, au même moment, une belle inconnue s’apprête à faire la même chose et lui vole la vedette en sautant la première dans la Seine.

André plonge sans hésiter et lui sauve la vie. Commence alors entre cette superbe créature blonde, Angela (Rie Rasmussen), et le petit André une véritable histoire d’amitié. 

Il y a les inconditionnels de Luc Besson, ceux qui attendent impatiemment les « Taxis » à grand renfort de cascades et d’effets spéciaux, ceux qui croisent volontiers « Léon » ou « Nikita » en quête de frissons dans le dos ou bien ceux encore qui plongent en apnée dans « Le Grand Bleu ». Et puis, il y a les autres. Tous ceux pour qui le cinéma de Luc Besson sonne creux.

Cette fois-ci, avec Angel-A, Luc Besson innove en nous livrant un conte des temps modernes qui, loin de verser dans le spectaculaire, aurait plutôt tendance à vouloir miser sur le fantastique. Pour son dixième film, Luc Besson a, en effet, privilégié la sobriété, opté pour une mise en scène posée, plus intimiste, sans grands effets techniques. Un nouveau genre, certes… mais qui n’en laisse pas moins perplexe.

Pari, apparemment, osé, mais Paris, assurément, réussi ! Le film est en effet une succession de magnifiques plans de Paris en noir et blanc : superbes décors parisiens aux éclairages et cadrages à la Doisneau, jeux d’ombre et de lumière, contrastes bien équilibrés qui renforcent cet aspect fantastique. Les deux personnages évoluent dans un Paris presque désert (sans ses voitures, ses bruits, sa population, il nous est, du reste, à peine familier !) comme ils se baladeraient dans notre imaginaire. Un conte onirique sur fond de carte postale – qui rappelle Amélie Poulain, la couleur en moins ! Cependant, il ne suffit pas, encore une fois, d’aligner de belles images pour faire un bon film.

ANGEL-A raconte l’histoire d’un gars qui ne s’aime pas et qui va apprendre à s’aimer. Tout un programme ! L’histoire, un peu mince toutefois, a tendance à faire du surplace et n’évolue pas. Le scénario, étiré sur une heure et demie, s’essouffle vite, d’autant que les dialogues ne font pas dans la dentelle. Le film s’enfonce petit à petit
dans une philosophie de comptoir un brin pesante au fil de scènes très bavardes. Ce serait un moindre mal, si nous n’avions toutes les peines du monde à comprendre les répliques ânonnées et exagérément articulées de Rie Rasmussen, qui aurait certainement gagné à travailler son accent français ! Avec son physique d’échassier impressionnant (3 têtes de plus que Debbouze) et son faciès d’ange, on l’aurait davantage pressentie pour un rôle muet.  

Quant à Jamel Debbouze, il pourrait presque être touchant si l’on ne connaissait déjà son répertoire, ses mimiques et ses pitreries. Ses réparties de petit escroc repenti, bien fignolées et prêtes au quart de tour, font écho au verbiage ininterrompu de la grande blonde qui se la joue cheftaine musclée. Tout cela prend une tournure moralisatrice assommante. Comme le film est porté de bout en bout pas son duo d’acteurs, il n’est pratiquement pas un plan où on puisse leur échapper. Cela fatigue à la longue. 

Beaucoup trop de gesticulations et peu d’émotion. 

Faute de scénario, ce film apparaît donc plutôt comme un exercice de style. Un parti pris esthétique quelque peu poussé à l’extrême qui pourrait même finir par irriter tant les plans sont cadrés… à encadrer, presque ! 

Tout compte fait, Luc Besson n’avait pas grand chose à raconter. 

Un ange est passé…

Aline Vannier-Sihvola

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Toccata… et fugue en soi majeur

DE BATTRE MON COEUR S’EST ARRÊTÉ

  • Un film de Jacques Audiard
  • Avec : Romain Duris, Niels Arestrup, Linh-Dan Pham
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 47
  • Sortie : Le 21 avril 2006
  • 8 César, dont celui du Meilleur film et celui de la Meilleure réalisation

Tom, petit magouilleur immobilier aux méthodes peu orthodoxes – activité qu’il a, du reste, héritée de son père, également marchand de biens véreux –, décide, à la faveur du hasard, de donner une nouvelle direction à sa vie et de reprendre le piano abandonné à la mort de sa mère, pianiste concertiste de renom. 

De battre mon coeur s’est arrêté est un remake très libre de Mélodie pour un tueur (Fingers, de James Toback), sorti en 1978. L’atmosphère crépusculaire, chère au « film noir », est ici assez glauque, décrivant le milieu malsain et électrisé dans lequel évoluent Tom (Romain Duris) et ses acolytes.

Deux mondes parallèles s’opposent en permanence, se percutent, s’entrechoquent : le monde cynique de petits escrocs à la petite semaine qui délogent les squatters à coups de battes de base-ball et le monde de la musique (classique) aux gestes amples, au doigté souple et léger, sur lequel le temps ne semble pas avoir de prise. D’un côté, des bars et des discos sur fond d’électro-techno saturée, de l’autre un piano, une répétitrice chinoise avec la musique pour seule langue de communication. 

Tiraillé entre l’univers paternel et l’univers maternel – deux univers inconciliables –, Tom va naviguer entre les deux et engager une lutte acharnée avec lui-même pour rompre avec l’un et renouer avec l’autre. La musique servira d’exutoire à la violence trop longtemps accumulée en lui, mais cela ne sera pas sans meurtrissures au coeur, à l’âme et au corps. Au passage, le réalisateur Jacques Audiard nous embarque dans ce voyage initiatique que nous accompagnerons, sous tension, jusqu’à son terme, jusqu’à la rédemption possible.

La caméra à l’épaule, nerveuse, d’une très grande mobilité sert une mise en scène qui accroche par son énergie et son tempo bien rythmé. Jacques Audiard filme au plus près les personnages, captant leurs moindres regards, leurs moindres frémissements. Une image à fleur de peau, d’une rare intensité émotionnelle, qui pénètre l’intimité des personnages et met à nu les conflits intérieurs auxquels ils sont en proie. Plus particulièrement centrée sur le personnage principal, la caméra, très sensuelle, effleure en plans serrés l’écorché vif qu’interprète brillamment Romain Duris. Elle nous transmet cette violence quasi animale à peine maîtrisée qui l’habite, dont la forme la plus intéressante surgit dans ses rapports avec le piano. Il s’y oppose comme à une personne, l’affronte physiquement, avec fureur et passion. Mais, à l’image d’un amour de jeunesse délaissé dont on entreprend la reconquête, le piano ne se laisse pas faire par ce reconverti surexcité. La tension, les pulsions émotionnelles qui explosent au bout de ses doigts butent sur le clavier. Refoulées au départ, elles seront peu à peu canalisées, maîtrisées. La façon dont Tom se réapproprie par « touches » successives le piano traduit le long chemin initiatique que devra parcourir ce personnage impulsif et tourmenté en quête d’identité.

Pour ce qui est des dialogues, ils sont percutants et sonnent juste. Ce n’est pas pour rien – se prend-on à penser – que Jacques Audiard est le fils de son père (!?) Tout est juste dans la description des petites raclures survoltées, dans la façon de rendre compte de la vulgarité mercantile et cupide de leur milieu.

L’incommunicabilité entre le père et le fils – si proches et si éloignés –  est également très bien rendue dans toute sa complexité. Image duelle du père – un impressionnant Niels Arestrup –, à la fois perçu comme un modèle et un repoussoir. La stature puissante et la personnalité écrasante de Niels Arestrup – qui emplissent, sans forcer, tout l’écran – suffisent à elles seules à démontrer l’emprise qu’a pu et peut encore avoir le père sur le fils.

Le film est incroyablement habité par Duris qui, totalement investi dans ce personnage de paumé torturé, réalise une performance étonnante, exceptionnelle, et réussit à nous communiquer son mal de vivre.

Un bémol, toutefois, dans la partition : hormis la répétitrice chinoise – impeccablement interprétée par Linh-Dan Pham –, les personnages féminins sont des pièces rapportées et ne servent que de faire-valoir à un Duris qui a un peu trop tendance à envahir l’écran et accaparer tous les plans. 

Un film charnel, d’une sensibilité à fleur de peau, servi par une mise en scène dynamique et une interprétation remarquable de tous les acteurs qui donnent pleinement corps à leurs personnages.

Aline Vannier-Sihvola

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Chronique de la misère moderne

L’ENFANT

  • Un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne
  • Avec : Jérémie Regnier, Déborah François
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 35
  • Sortie : Le 24 mars 2006
  • Palme d’or au Festival de Cannes 2005

Sonia, une toute jeune mère, vient d’accoucher. Le bébé en pleurs dans les bras, elle court la ville pour retrouver Bruno, le père de l’enfant. Le jeune couple vit au jour le jour des vols à la tire et des petits trafics de Bruno. Ce dernier, insouciant et immature, va devoir faire le difficile apprentissage d’être père.

Avec « L’enfant », les frères Dardenne nous plongent, une fois de plus, dans un univers de précarité matérielle et morale, un monde de solitude affective et de survie. Ils nous livrent sans ménagement, avec le réalisme rude auquel ils nous ont habitués, le destin d’êtres à la dérive, et portent un regard dur, mais juste, sur une société dépourvue de repères pour une certaine jeunesse. Une écriture sèche, une mise en scène au cordeau, des plans serrés sans artifice et sans musique sur des décors indéfiniment gris : à l’évidence, pas de concession non plus pour le spectateur. Rien pour nous aider, du moins au départ, à rentrer dans l’histoire – quelque peu exaspérante de ce couple immature – et nous guider dans la vie morne et morose des personnages. Et pourtant les émotions sont au rendez-vous, même si elles sont souvent contradictoires et moins fortes que dans « La promesse » (leur « vrai » premier film, comme ils se plaisent eux-mêmes à le présenter).

Fidèles à leur mode de tournage de prédilection, les frères Dardenne utilisent une caméra à l’épaule alerte, très mobile, au service d’une mise en scène minimaliste et quasi-documentaire. Cette caméra toujours en mouvement suit au plus près l’action comme elle capte l’émotion des personnages. Mais elle sait aussi s’attarder et prendre la mesure des moments forts du film, d’une rare intensité. Ainsi on n’oubliera pas le plan fixe sur le visage de Bruno qui traduit toute la complexité des sentiments auxquels il est en proie quand il abandonne le bébé, on se souviendra également du long plan-séquence de la course poursuite en scooter qui ne manque ni de souffle ni de suspense, et on gardera longtemps en mémoire la scène finale en prison qu’illumine un plan rapproché des deux visages des adolescents bouleversants d’émotion. Pas de sensiblerie, ni de pathos dans le cinéma des frères Dardenne qui n’ont pas pour habitude de sombrer dans le larmoyant en dépit des sujets qui s’y prêtent. 

Il faut dire que le film est servi par deux acteurs d’exception, Jérémie Regnier et Déborah François, qui interprètent magnifiquement leurs personnages. Jérémie Regnier, très convaincant, incarne avec brio et naturel ce jeune père/enfant d’une insouciance désarmante, d’une amoralité déconcertante. Bruno vit dans un monde où tout se vend, même l’invendable. En père indigne, incapable de faire face à ses responsabilités, il va en effet commettre l’irréparable. Tout comme il échange le butin de ses larcins contre de l’argent, il va troquer son enfant contre une liasse de billets. « C’est pas grave, on en fera un autre », argue-t-il face à l’incompréhension et à la colère de sa compagne Sonia. Et pourtant, en dépit de tout ce qui le rend détestable, voire haïssable, on va se prendre, malgré soi, de compassion pour cet être paumé, d’une vulnérabilité somme toute attachante, qui souffre douloureusement d’un manque affectif. La rédemption finale sera notre consolation, sa délivrance.

Quant à Déborah François, le film nous révèle une jeune comédienne pleine de talent qui communique avec force et justesse les sentiments qu’elle éprouve. Elle fait preuve également d’une grande sensibilité dans son jeu, et réussit, avec une rudesse de ton et de mouvements d’une force étonnante, à opérer le passage brutal de l’adolescence niaise et insouciante à l’âge adulte mature.  

« L’enfant », on s’en rendra vite compte, n’est pas tout à fait, ou du moins uniquement, celui que l’on croit. Le personnage de Bruno, père immature et irresponsable, va évoluer progressivement et acquérir en densité au cours du film. Dans la scène finale, bouleversante, Bruno semble enfin arrivé au bout de son long voyage initiatique et prêt à assumer sa responsabilité de père. Pour la première fois, il demandera des nouvelles de son fils en l’appelant par son prénom : Jimmy. Avec cette prise de conscience forcée mais salvatrice, le film s’achève sur le pardon et une note d’espoir dans un monde moins manichéen qu’il n’y paraît.

Aline Vannier-Sihvola

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L’oeil était dans la tombe…

CACHÉ

  • Un film de Michael Haneke
  • Avec : Daniel Auteuil, Juliette Binoche, Maurice Bénichou
  • Genre : Thriller psychologique
  • Durée : 1 h 55
  • Sortie : Le 20 janvier 2006
  • Primé au Festival de Cannes 2005 / Prix de la mise en scène

Georges, animateur d’une émission littéraire à la télévision, mène avec sa femme Anne et leur petit garçon une vie plutôt tranquille et épanouie tant sur le plan familial que professionnel. Ce bel équilibre va soudain basculer lorsqu’un jour ils reçoivent une cassette vidéo, filmée clandestinement, qui donne à voir leurs allées et venues depuis la rue. Les cassettes, accompagnées de dessins morbides, se multiplient. Elles semblent avoir jeté leur dévolu sur Georges, révélant chaque fois un pan plus intime de son passé. L’hypothèse d’une mauvaise blague rapidement écartée, reste la menace d’une présence constante qui n’a de cesse de le harceler, lui et sa famille. Le passé enfoui refait surface, une culpabilité longtemps refoulée commence alors de tarauder Georges, de déstabiliser son couple, sa famille. Qui se cache derrière cette caméra ? Quel est cet oeil inquisiteur qui les traque ?

Dans la lignée de Funny Games et après Le temps du loup, Michael Haneke nous entraîne à nouveau dans un monde froid et inquiétant où il nous donne à voir, cette fois, l’homme se débattre avec sa conscience. Mais il aura pris soin, avant cela, de nous installer aux premières loges. Dès la première séquence – un plan fixe de plusieurs minutes –, le spectateur est pris en otage. De main de maître, dans un style dépouillé et totalement maîtrisé, Haneke fixe d’entrée les règles du jeu et réussit le tour de force de manipuler pendant près de deux heures acteurs comme spectateurs. 

Les plans fixes se répètent. Le direct et le différé se côtoient, se superposent pour mieux nous décontenancer. On ne sait plus très bien, à vrai dire, si on est dans la vérité ou le mensonge. Cette ambiguité est du reste savamment entretenue dans le jeu des personnages. Haneke réussit ainsi à distiller un malaise, créant une atmosphère trouble et dérangeante. Et c’est bien là tout ce qui l’intéresse. L’histoire n’a tout compte fait que peu d’importance. Elle pourrait même être un prétexte. L’essentiel, c’est la réaction des protagonistes, spectateurs compris ! Haneke nous enrôle, à notre insu, dans son jeu pervers. Grand maître de la manipulation, le cinéaste ne nous lâche pas pendant près de deux heures et semble y prendre un malin plaisir. Il fait tout d’abord du spectateur son complice, le met dans la position inconfortable du voyeur. Puis, alors qu’on croyait voir sans être vus, on s’aperçoit, par de subtils glissements d’angles de prise de vue, que SA caméra est en fait l’oeil inquisiteur qui se fixe sur nos mensonges, nos peurs, nos lâchetés. Il nous renvoie, par personnage principal interposé, le reflet de nous-mêmes et nous met, sans autre forme de procès, face à face avec notre mauvaise conscience. Dans une mise en scène implacable, il traque, observe, dissèque avec une rigueur froide et impitoyable. Petit à petit, la menace se fait plus pressante, la tension monte, bien que maîtrisée. Mais où se situe le véritable danger ? Dans le « reproche » qui est fait à Georges, à l’extérieur de lui-même, ou bien dans le « reproche » qu’il se fait à lui-même, de l’intérieur ? Rongé par une culpabilité refoulée, le personnage de Georges est en permanence sur le fil du rasoir, en constante perte d’équilibre. Daniel Auteuil interprète à merveille cet homme traqué, complètement déstabilisé et dépassé par les conséquences d’une erreur de jeunesse, d’une jalousie de gosse. 

Dans cette pléiade d’excellents acteurs, à noter surtout la saisissante prestation de Maurice Bénichou (Majid), bouleversant de vulnérabilité et de force (tranquille). Juliette Binoche (Anne), sans artifice et d’un naturel décoiffant (!), n’est guère, quant à elle, épargnée par la caméra peu complaisante de Haneke. Pas plus, du reste, qu’Annie Girardot (la mère de Georges), filmée en gros plan dans une scène unique – splendide !

Qui se cache donc derrière cette caméra ? La fin est encore une fois énigmatique. Haneke nous donne un semblant de piste, mais la laisse délibérément ouverte. Le film n’apportera donc pas de réponses rationnelles aux questions posées et se refermera avec ses zones d’ombre. Y a-t-il seulement une énigme à résoudre ? Il est moins que certain que ce soit le but final du réalisateur. « Je veux faire sentir au spectateur combien il est manipulable », déclare-t-il. Objectif atteint. Par un travail de mise en scène magistral, Haneke fait la démonstration brillante de la manipulation dont nous sommes quotidiennement victimes. Il n’est, du reste, pas innocent que le réalisateur ait choisi, pour le personnage de Daniel Auteuil, un animateur de télévision, également manipulateur d’images. Haneke déclare encore qu’il veut, à travers ses films, « provoquer des réflexions, une inquiétude intérieure pour amener l’homme à progresser ».  Avec « Caché », il cherche surtout à se poser en moralisateur et à dénoncer tous les petits arrangements que nous passons avec notre conscience, autant de lâchetés – selon lui –, grandes ou petites, que nous portons en nous et qui gangrènent notre vie. 

A trop vouloir jouer les « redresseurs de torts », il pourrait finir – qui sait (?) – par nous agacer à la longue !

Aline Vannier-Sihvola

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La drôle de paix

JOYEUX NOËL

  • Un film de Christian Carion
  • Avec : Guillaume Canet, Daniel Brühl, Dany Boon
  • Genre : Drame historique
  • Durée : 1 h 56
  • Langues : français, anglais, allemand
  • Sortie : Le 16 décembre 2005
  • Sélectionné pour l’Oscar du Meilleur film étranger

Le film est inspiré d’une histoire vraie, cette fameuse nuit de Noël 1914 – en pleine guerre –, au cours de laquelle les Français et les Ecossais ont fraternisé avec les Allemands au milieu des tranchées pour un réveillon de la paix.

Un sujet magnifique, extra-ordinaire. Un immense sujet : la fraternisation (improbable) avec l’ennemi la nuit de Noël 1914. Et pourtant, malgré des scènes qui se voudraient poignantes, on a du mal à se laisser gagner par l’émotion. A vrai dire, il est difficile de faire film plus « cosmétisé » sur une guerre qui a été l’une des plus terribles du siècle dernier. On ne sent pas plus l’odeur des cadavres qu’on ne ressent la peur qui prenait les soldats aux tripes. Paradoxalement, ce côté « décor de théâtre climatisé » sert on ne peut mieux les intentions du réalisateur, à savoir dénoncer l’absurdité de la guerre.

Guillaume Canet et Daniel Brühl (dans des rôles matures, cette fois) jouent juste et interprètent avec sincérité leurs personnages. Par contre, Dany Boon en fait des tonnes en demeuré sympathique (Jerry Lewis avec un accent ch’ti !), alors que Benno Fürmann en ténor de l’Opéra de Berlin est aussi raide qu’un manche à balai. C’est, du reste, une fois de plus à travers la musique et le chant – très en vogue en ce moment – que s’opère ce rapprochement des frères ennemis, même si Diane Krüger en soprano danoise est peu convaincante.

Joyeux Noël n’en demeure pas moins un film populaire – au sens le plus noble du terme –, plein de générosité, de naïveté et de bons sentiments. Un vrai beau sujet dont la force de cette magnifique aventure humaine l’emporte sur bien des maladresses.

Il faut saluer aussi l’entreprise de Christian Carion qui, au prix d’un colossal travail d’exploration des archives et malgré toutes les embûches, a le mérite d’avoir mené son projet jusqu’au bout.

Alors, en cette période de fêtes, que les bons sentiments l’emportent, et Joyeux Noël !

Aline Vannier-Sihvola

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La marche héroïque

LA MARCHE DE L’EMPEREUR

  • Un film de Luc Jacquet
  • Genre : Documentaire
  • Durée : 1 h 25
  • Sortie : Le 4 décembre 2005
  • Sélectionné pour l’Oscar du Meilleur documentaire

Ce film documentaire retrace la formidable épopée du manchot empereur en Terre Adélie qui, chaque année, prend possession de la banquise pour accomplir son rituel de reproduction et assurer ainsi la survie de l’espèce.

Epoustouflante entrée en scène de ces manchots qui jaillissent les uns après les autres d’un trou dans la glace et giclent comme des boulets catapultés sur la banquise. Mi-poisson, mi-oiseau, le manchot empereur est aussi agile et gracile en milieu aquatique qu’il est pataud et lourdaud sur la terre ferme. Infatigable bipède, il entame alors, de sa démarche « chaloupée », la longue et lente traversée de ces terres immaculées. Etrange et pathétique spectacle que ces longues files indiennes de milliers de manchots qui se dandinent, ailerons écartés, vers la destination finale de leur merveilleux voyage.

Le manchot règne en empereur sur ce royaume vierge. On croyait la banquise inhabitée : on y rencontre des colonies de manchots attroupés qui « tiennent conférence ». On la croyait inanimée et silencieuse : elle résonne de leurs cris et des chants de leurs parades nuptiales. Regroupés en rangs serrés pour affronter des blizzards d’une violence inouïe (jusqu’à 300km/h par des – 40ºC), les manchots ne doivent leur survie qu’aux étroites relations avec leurs congénères. Au passage, ils nous donnent une bonne leçon de solidarité et d’organisation sociale. Magnifique exemple, également, d’amour et de partage entre le mâle et la femelle qui se relayent pour donner la vie. On suit, en retenant son souffle, le périlleux passage de l’oeuf des pattes de la femelle à celles du mâle. C’est alors au tour du mâle de couver l’oeuf, bien au chaud dans les replis de sa peau, et de jeûner, alors que la femelle s’éclipse pendant deux mois pour aller se ravitailler. Un véritable plaidoyer pour l’égalité des sexes !

C’est dans cet univers aussi beau qu’impitoyable, dans cet environnement hostile et d’une âpre beauté que s’accomplit la plus extraordinaire des aventures qu’il nous est donné de voir : l’évolution en marche ! Il faut saluer là le véritable exploit d’endurance physique et mentale, sans oublier la performance technique, de Luc Jacquet et de son équipe qui ont tourné pendant neuf mois sur la banquise dans des conditions climatiques extrêmes.

Sur des images somptueuses et dans des décors naturels grandioses, la musique électronique d’Emilie Simon, aérienne et cristalline, contribue au frisson-glaçon sur fond de banquise.

Un bémol, toutefois : les voix off des trois narrateurs, interprétant et personnalisant un couple de manchots et leur petit, ajoutent une note anthropomorphique qui fait quelque peu perdre de son mystère et de sa magie à cette étonnante aventure.

Un film touchant dans lequel les manchots nous donnent une formidable leçon de vie et de courage, et nous font mesurer le manque d’humilité de l’homme face à la nature.

Aline Vannier-Sihvola

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A l’ombre des Lolitas en fleur

INNOCENCE

  • Un film de Lucile Hadzihalilovic
  • Avec : Marion Cotillard, Hélène de Fougerolles
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 58
  • Sortie : Le 18 novembre 2005

Un pensionnat, isolé du reste du monde en pleine forêt, initie des jeunes filles à l’art de la danse et aux sciences naturelles. Une fillette, dernière recrue de l’école débarquée dans un cercueil, découvre avec les yeux de l’innocence les règles et rites insolites qui régissent l’établissement.

C’est plutôt sous des abords paisibles et dans une atmosphère feutrée où le monde des adultes est peu représenté que commence l’éducation corporelle de jeunes Lolitas en jupettes plissées et petites culottes blanches. Aux ébats joyeux et aux jeux innocents du début du film succède, petit à petit, une atmosphère plus pesante où s’insinue subrepticement une douce perversité. Les petites joies de l’enfance sont contrebalancées par un danger permanent qui n’est pas identifié et qui oblige le spectateur à construire sa propre représentation de la menace.

Outre le malaise qui s’instaure, aucune donnée temporelle ou spatiale ne permet de se déterminer par rapport au passé ou au présent et, au bout du compte, on ne sait si l’on évolue dans un monde fictif ou réel : nouvelle naissance après la mort, traversée du miroir et passage à une autre dimension ou bien projections de l’inconscient d’un Freud voyeur ? Le mystère restera entier jusqu’au bout. On est également un peu perdus par rapport à l’intrigue. On suit les chemins sinueux et sophistiqués empruntés par la réalisatrice sans bien saisir où elle veut nous mener.

Innocence est tourné sur le mode d’un cycle naturel, de l’arrivée de l’enfant au départ de la jeune fille, du passage de l’enfance à l’adolescence : métamorphose des corps de trois fillettes à différents âges, symbolisée par la chrysalide devenue papillon – thème récurrent de leurs (uniques) cours de sciences naturelles et de danse.

La réalisatrice a toutefois un peu trop pioché dans la symbolique freudienne et a tendance à en abuser : manoir isolé, forêt sombre, passages secrets, souterrains, clés, chemins interdits, mur infranchissable, etc. Un onirisme de conte de fées, mais les Alices de ces aventures-là ne sont pas, loin s’en faut, au pays des merveilles !

Un film troublant qui marque par sa beauté esthétique soignée et son atmosphère oppressante.

Lire Entretien avec Lucille Hadzihalilovic sur cinefinn.com

Aline Vannier-Sihvola

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Camaïeu de silences bleus

LES MOTS BLEUS

  • Un film de Alain Corneau
  • Avec : Sylvie Testud, Sergi López, Camille Gauthier
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 54
  • Sortie : Le 11 novembre 2005

Les mots bleus », c’est l’histoire belle et émouvante d’une relation fusionnelle entre une mère et sa fille. Clara (Sylvie Testud), suite à un traumatisme survenu dans son enfance, a refusé d’apprendre à lire et à écrire. Sa petite fille Anna (Camille Gauthier) refuse, quant à elle, de parler. La mère et la fille se sont enfermées dans un monde en apparence feutré et rassurant où amour, partage et complicité semblent devoir suffire à leur bonheur.

Mais c’est sans compter avec la violence et l’incompréhension du monde extérieur auxquelles elles se heurtent : Anna est rejetée par ses camarades de classe, et Clara n’a d’autres interlocuteurs que les oiseaux de l’oisellerie dans laquelle elle travaille. Clara est alors contrainte de placer Anna dans une école pour sourds-muets, dont le directeur/éducateur, Vincent (Sergi López), ne va pas tarder à déceler que le véritable problème réside dans la relation mère-fille – une relation où l’amour est étouffé par la peur : la peur des mots, des autres… la peur de communiquer, de se livrer.

Je lui dirai les mots bleusles mots qu’on dit avec les yeux… C’est sur cet air, chanson-titre de Christophe, décliné sur tous les modes, que se déroule le joli film d’Alain Corneau, adapté de « Leur histoire », roman de Dominique Mainard sur l’incommunicabilité. « Les mots bleus » raconte avec subtilité et une infinie pudeur l’histoire d’êtres en souffrance, prisonniers de leurs peurs, et qui vont devoir faire l’apprentissage du bonheur en allant les uns vers les autres. Difficile parcours que celui de la découverte de soi à travers le regard de l’autre.

Une fois de plus, Alain Corneau place au centre de ses préoccupations l’impossibilité de communiquer. Les angoisses d’une mère névrosée et le mutisme dans lequel s’est enfermée sa fille sont traités avec doigté par le réalisateur qui a évité tous les écueils que pouvait faire redouter le sujet. Ici, pas de dramatisation exagérée ni de misérabilisme. Il joue essentiellement sur des rapports émotionnels, avec finesse, dans la retenue. Une mise en scène feutrée et des plans rapprochés contribuent également à accentuer l’intimité du film et à susciter une vraie émotion.

Ce film, d’une sensibilité à fleur de peau, est, par ailleurs, servi par de magnifiques acteurs. Sylvie Testud, plus fragile et pathétique que jamais, incarne parfaitement la détresse du personnage de Clara, en permanence sur la corde raide. Le regard égaré et les cheveux (savamment) décoiffés, elle interprète le rôle de cette mère possessive, gagnée peu à peu par une peur paralysante qui lui fait perdre ses repères au fur et à mesure qu’Anna retrouve sa voix perdue. La grâce fragile de Sylvie Testud contraste avec la démarche quelque peu pataude et maladroite de Sergi López, cet éducateur tout en rondeurs qui, avec une inaltérable sérénité, amortit les brusques assauts de la farouche Clara. Mais qu’on ne s’y trompe pas, en dépit de ses airs de costaud, Vincent n’en est pas moins, lui aussi, enfermé dans un mal-être. Deux écorchés vifs de la vie, deux êtres en quête de dialogue, emmurés dans des non-dits douloureux, que la petite Anna, malgré son mutisme, va libérer et réunir.

Deux trouées de bleu, toutefois, dans le ciel oppressant de ce monde cloisonné s’ouvrent, comme une bouffée d’oxygène, sur l’immensité de la mer. Deux échappées libératrices et salvatrices de Clara et Anna qui, submergées par un trop-plein d’angoisses, courent se réfugier dans leur petit cabanon face à l’océan. Par touches subtiles, à peine effleurées, la mère et la fille libèrent une à une, dans cet univers qui n’appartient qu’à elles, leurs émotions enfouies. Les séquences défilent comme un ruban d’aquarelles où le temps semble être suspendu au bout des ailes des goélands. Moments de pure poésie.

Un joli film chuchoté où la parole est rare, mais où le regard bleu intense d’une petite fille réussit ce tour de force de faire exister des dialogues muets… portés par ces « mots bleus » que nous chante Christophe, ceux qui rendent les gens heureux.

Une partition développée sur un tempo subtil et léger, à peine perceptible, comme un frémissement.

Aline Vannier-Sihvola

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La femme africaine en marche

MOOLAADÉ

  • Un film de Ousmane Sembene (Sénégal)
  • Avec : Fatoumata Coulibaly, Maïmouna Hélène Diarra, Salimata Traore, Aminata Dao, Dominique T. Zeida
  • Genre : Drame
  • Durée : 2 h 00
  • Sortie : Le 5 août 2005 

Il y a sept ans de cela, Collé Ardo soustrayait son unique fille à la coutume de l’excision et refusait de la soumettre à ce rite de purification barbare. Aujourd’hui, ayant entendu parler de cet acte de résistance, quatre fillettes que l’on s’apprête à exciser se réfugient chez Collé Ardo et lui demandent le Moolaadé, “droit d’asile” en langue peul.

Le village est en ébullition, deux valeurs s’affrontent : la Salindé (antique tradition de l’excision) et le Moolaadé (asile et protection).

“Moolaadé”, splendide film africain dont la beauté, pour une fois, ne réside pas dans des images de paysages à vous couper le souffle, mais dans la dignité des femmes d’un petit village – autant de personnages hauts en couleur – qui défendent leur liberté et refusent de se soumettre aux hommes. A travers la fiction et une narration subtile dont la sobriété ne donne pas moins de force au message, le film aborde le problème de l’excision et montre la rébellion des femmes africaines face à cette tradition ancestrale. Collé Ardo, elle-même excisée, incarne le conflit entre tradition et modernité. Le réalisateur sénégalais Ousmane Sembene souligne, à ce propos, le rôle essentiel des médias dans l’évolution des idées de cette Afrique rurale. Ainsi, les hommes du village, cherchant la cause de la désobéissance de leurs femmes, confisquent tous les postes de radio supposés corrompre l’esprit des villageoises, et y mettent le feu. On brûle les radios comme en d’autres temps on a brûlé les livres ! Magnifique scène que celle de ces transistors empilés devant la mosquée qui brûlent et continuent à émettre, symbolisant ainsi la résistance des femmes.

Avec ce film poignant, Ousmane Sembene rend ici une nouvelle fois hommage à la Femme. “Moolaadé”, deuxième volet de son triptyque “Héroïsme au quotidien”, fait en effet suite à “Faat Kiné” ; le troisième volet, “La confrérie des rats”, est en cours de tournage.

Par cet acte militant, voire contestataire, le cinéaste sénégalais Ousmane Sembene (82 ans) manifeste l’engagement des hommes africains dans cette lutte contre l’excision que l’on a trop souvent tendance à qualifier de “féministe”.

“L’excision est pratiquée dans 38 des 54 Etats membres de l’Union africaine. Quelle que soit la méthode employée (classique ou moderne), exciser est une atteinte à la dignité et à l’intégralité de la Femme. Je dédie “Moolaadé” aux mères, femmes qui luttent pour abolir cet héritage d’une époque révolue.” Ousmane Sembene

Lire Entretien avec Ousmane Sembène sur cinefinn.com

Aline Vannier-Sihvola

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Un prince dans une épicerie

MONSIEUR IBRAHIM ET LES FLEURS DU CORAN

  • Un film de François Dupeyron
  • Avec : Omar Sharif, Pierre Boulanger
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 34
  • Sortie : Le 28 janvier 2005

Dans le Paris populaire des années soixante, un jeune garçon juif de 13 ans, Momo (Pierre Boulanger), vit seul, livré à lui-même, avec un père dépressif qui ne lui témoigne guère d’affection. Sa mère est partie depuis longtemps, et l’adolescent est chargé, avec le peu d’argent que son père lui donne, de gérer leur quotidien. Pour se distraire, Momo écoute les tubes à la radio, taquine sa petite voisine, séduit les prostituées de la rue Bleue et chaparde chez « l’arabe du coin », Monsieur Ibrahim (Omar Sharif). Ce dernier se prend d’affection pour Momo et entreprend de lui faire découvrir les plaisirs simples et essentiels de la vie. Il l’entraîne dans un périple initiatique qui s’achèvera en Turquie, pays de ses origines.

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est l’adaptation fidèle du roman éponyme d’Eric- Emmanuel Schmitt. L’auteur, qui définit son histoire comme « une fable, une leçon de vie, un voyage initiatique », a également cosigné, avec François Dupeyron, le scénario du film. C’est l’histoire belle et simple d’une amitié entre un vieux sage musulman et un jeune enfant juif. Telle une rencontre prédestinée, Momo va trouver en Monsieur Ibrahim le père qui lui manque. Ils vont s’apprivoiser l’un l’autre, apprendre à s’écouter et à s’aimer. De la rencontre de ces deux solitudes va naître une formidable complicité. Le vieil homme va tenter d’inculquer la sagesse et quelques grands principes à Momo et, de son côté, le jeune garçon va donner une nouvelle jeunesse à l’existence engourdie de Monsieur Ibrahim.

Ce film, sensible et émouvant, vaut essentiellement pour la remarquable prestation d’Omar Sharif en vieil épicier musulman. « Il fallait un prince dans l’épicerie », explique Eric-Emmanuel Schmitt, « et Omar Sharif, qui représente pour tous Lawrence d’Arabie et Le Docteur Jivago, incarne avec majesté Monsieur Ibrahim. » Ce « prince » du cinéma, que l’on n’avait pas vu depuis bien longtemps, nous revient avec un regard sur l’enfance plein d’émotion et de tendresse, avec une philosophie de la vie pleine de sagesse et de poésie. Il campe admirablement le personnage de Monsieur Ibrahim qui semble si bien lui ressembler. Sans grandiloquence ni morceaux de bravoure, sans hausser le ton, Omar Sharif, d’une voix douce et calme, nous restitue toute la bonté, la tolérance et la paix intérieure qui habitent son personnage. Un rôle fait sur mesure, à la (dé)mesure de son talent. Il donne la réplique à Pierre Boulanger, jeune acteur très prometteur qui, dans ce premier rôle, est un petit garçon très attachant, étonnant de naturel.

A noter le passage éclair, mais non moins remarqué, d’Isabelle Adjani en Bardot très glamour et sexy. Toujours dans l’esprit Nouvelle vague et pour les nostalgiques de l’époque bénie dite « yéyé, le film est rythmé par de jolies mélodies des sixties.

Un film généreux et optimiste, en forme de conte initiatique sur l’apprentissage de la vie.

Si vous ne l’avez pas encore vu, précipitez-vous dans les salles !

Aline Vannier-Sihvola

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Amélie s’en va-t-en guerre

UN LONG DIMANCHE DE FIANCAILLES

  • Un film de Jean-Pierre Jeunet
  • Avec : Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Jodie Foster, Ticky Holgado, Albert Dupontel, Jean-Pierre Darroussin, André Dussollier
  • Genre : Drame romantique
  • Durée : 2 h 15
  • Sortie : Le 21 janvier 2005

Alors que la Première Guerre mondiale touche à sa fin, une jeune femme amoureuse, Mathilde (Audrey Tautou), va se lancer corps et âme dans une formidable et longue (en)quête pour découvrir toute la vérité sur la disparition de son fiancé, Manech (Gaspard Ulliel), condamné à mort pour mutilation volontaire avec quatre de ses compagnons en 1917.

Jean-Pierre Jeunet nous offre avec ce film adapté du roman éponyme de Sébastien Japrisot une fresque monumentale qui met en scène la folie et les horreurs de la guerre de 14-18. A cet effet, Jeunet n’a pas lésiné sur les moyens : la reconstitution des tranchées est saisissante de réalisme. L’image est forte, et l’absurdité de cette première boucherie mondiale nous saute à la figure dans toute son abomination. Parallèlement, on suit la quête déterminée de Mathilde, dont le regard d’innocence, l’optimisme à toute épreuve et la gracieuse ingénuité contrastent avec la barbarie de la guerre. Un dosage subtil entre conte romanesque et drame épique. Toutefois, les astuces tant narratives que cinématographiques (voix off, flash-back, couleur de l’image) trop manifestement empruntées à Amélie agacent.

Pour ce qui est des personnages, Jeunet a une fois de plus fait appel à ses acteurs fétiches. Amélie/Audrey est égale à elle-même, (car)amélisée. Quant à Gaspar Ulliel, il est totalement dépourvu de charisme et peu attachant. Par contre, les seconds rôles sont magnifiquement interprétés, notamment Jodie Foster, bouleversante, et Marion Cotillard, intrigante. Les seules à véritablement susciter une émotion.

Film de guerre, comédie sentimentale et polar : à vouloir trop embrasser,… Dans tous les cas, le film est dépourvu d’intensité dramatique, d’où la difficulté d’accrocher à l’histoire. Par ailleurs, l’intrigue est un tantinet brouillonne, pour ne pas dire embrouillée. Les rebondissements de l’enquête sont parfois difficiles à saisir et à suivre tant le rythme est rapide et les trop nombreux personnages difficiles à distinguer. Ils défilent trop vite et manquent d’épaisseur. On a, de ce fait, d’autant plus de mal à s’attacher à l’un d’eux.

La photo est superbe, léchée, quelque peu esthétisante. Comme d’habitude, l’univers visuel de Jeunet nous donne à voir des plans dignes de cartes postales (notamment le Paris des années 20 couleur sépia). Chaque plan est soigneusement étudié, jusque dans les moindres détails, pour nous donner une image presque parfaite, d’une grande richesse picturale.

Jeunet est le cinéaste de l’emphase, de la surenchère esthétique, mais à force de perfection plastique, il finit par nous livrer un film lisse d’où l’émotion, on le regrettera, est absente. Un film que l’on peut voir comme un exercice de style audacieux et ambitieux. Un film, somme toute, qui séduit mais qui n’émeut pas.

Aline Vannier-Sihvola

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Le regard des autres

COMME UNE IMAGE

Affiche
  • Un film de Agnès Jaoui
  • Avec : Marilou Berry, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Laurent Grevill
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 50
  • Sortie : Le 19 novembre 2004
  • Prix du Scénario au Festival de Cannes 2004

« Comme une image » est une galerie de portraits d’êtres humains qui se cherchent dans le regard des autres, notamment une fille qui souffre de l’indifférence de son père, écrivain égocentrique à succès qui a du mal à regarder les autres tant on l’a habitué à se regarder lui-même.

Pour son deuxième long métrage, Agnès Jaoui signe ici une comédie de moeurs aux dialogues incisifs, d’une maîtrise et d’une justesse de ton irréprochables. La réalisatrice dépeint sans complaisance, mais avec subtilité et humour, les travers de personnages pas toujours très sympathiques, mais profondément humains et attachants. Une fois de plus, les inconditionnels du tandem Jaoui-Bacri ne seront pas déçus. Ces derniers trempent leurs plumes dans l’humour pour épingler cette fois, de manière férocement jubilatoire, le milieu littéraire parisien et les comportements hypocrites de notre époque.

Le dernier opus Jaoui-Bacri est certes du bel ouvrage, un film dans la lignée du « Goût des autres », avec des dialogues drôles et percutants (tout de même un cran au-dessous de l’écriture ciselée de « Un air de famille ») et des acteurs exceptionnels. Jean-Pierre Bacri, fidèle à lui-même en râleur désenchanté, campe un personnage à l’ego surdimensionné des plus détestables : odieux, comme on l’aime ! Face à lui, Marilou Berry, qui fait ses débuts à l’écran, est émouvante et d’une étonnante spontanéité.

Quant à Agnès Jaoui, superbe de retenue en professeur de chant un peu collet monté, elle nous fait partager sa passion pour le chant lyrique. Si la mise en scène est quelque peu immobile et conventionnelle, « Comme une image » n’en demeure pas moins un film fin, intelligent et drôle, aux dialogues savoureux.

Un vrai régal !

Aline Vannier-Sihvola

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LUTHER

Un film de Eric Till

  • Avec : Joseph Fiennes, Alfred Molina, Jonathan Firth, Sir Peter Ustinov, Bruno Ganz, Claire Cox, Maria Simon, Mathieu Carrière
  • Genre : Drame historique
  • Durée : 2 h 04
  • Sortie : Le 22 octobre 2004

Portrait squelettique du moine allemand qui s’est opposé aux dérives de la toute puissante Eglise romaine, LUTHER offre une convaincante reconstitution historique mais, simplifiant les choses à l’extrême, ne parvient pas à présenter des personnages crédibles.

L’évolution de Martin Luther telle qu’elle est présentée dans ce film est proprement stupéfiante. D’une phase à l’autre de sa vie, on a du mal à reconnaître la même personne. Il passe sans transition du moine modèle au moine tourmenté par le doute, de l’élève curieux et respectueux au théologien hardi et railleur, chacune de ces transformations semblant se produire sous l’effet d’une baguette magique.

On peut, certes, comprendre que couvrir 25 ans d’une vie aussi riche que celle de Luther en deux heures tient de la gageure. Cependant, ça ne peut constituer une excuse valable pour proposer une vision du monde où l’ambiguïté individuelle n’a pas sa place, où on serait bien en mal de confondre les bons et les méchants. Une vision du monde qui appauvrit singulièrement le film.

Et même si c’est plus anecdotique, comment s’empêcher de regretter que Luther, moine allemand, passe tout le film à parler anglais ? A cet égard, le comble du vice étant d’avoir fait appel à l’excellent Bruno Ganz pour le rôle du directeur spirituel de Luther. Car si on peut, à la limite, tolérer que Joseph Fiennes joue un moine allemand en parlant anglais, il est plus difficile de comprendre pourquoi il est nécessaire d’utiliser un acteur allemand pour le faire parler… anglais.

Eric Till ne signe pas ici un film franchement désagréable mais, à l’image de la prestation cabotine de Peter Ustinov, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne fait pas dans la nuance !

Aline Vannier-Sihvola

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LES CHORISTES

Un film de Christophe Barratier

  • Avec : Gérard Jugnot, François Berléand, Jean-Baptiste Maunier, Jacques Perrin
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 35
  • Sortie : Le 17 septembre 2004

« Les Choristes » nous transporte dans la France de l’immédiat après guerre, dans une des ces lugubres maisons de redressement – symboliquement nommée ‘Fond de l’Etang’ – où ont échoué des enfants en proie à des situations familiales difficiles. Y débarque un nouveau surveillant, Clément Mathieu, « musicien raté, pion au chômage » comme il se définit lui-même. L’établissement, régi par le mot d’ordre ‘Action-Réaction’, est tenu d’une main de fer par le directeur Rachin, véritable tortionnaire d’enfants. Pour toute entorse au règlement, la sanction est immédiate. Clément Mathieu s’en émeut et va tenter d’apporter un peu d’humanité à ce lieu en initiant les jeunes chenapans en mal d’amour et de vivre au chant choral.

Le film est une petite merveille qui nous enchante non pas tant par l’originalité de l’histoire, somme toute assez simple et dépouillée dans sa mise en scène, que par l’émotion qu’il dégage. Christophe Barratier s’est en effet entouré de merveilleux comédiens qui jouent des personnages attachants, et a su mêler, avec intelligence et habileté, humour et sentiments.

Pas une fausse note pour ce film où tous les acteurs, y compris les enfants – époustouflants de naturel –, sont à l’unisson. Gérard Jugnot, émouvant dans le rôle de Clément Mathieu, campe un personnage à la bonhomie ronde et généreuse. On salue également la prestation de François Berléant qui interprète avec brio le directeur acariâtre et tyrannique de l’austère pensionnat. Quant au jeune chanteur prodige, Jean-Baptiste Maunier, il nous ravit par sa voix exceptionnelle et ses solos émouvants au sein de la chorale.

« Les Choristes » est un film dont on savoure à petites lampées tout le bonheur qu’il distille. Le chant des enfants est superbe. La magie opère, et on se laisse volontiers emporter dans l’univers fantastique de la musique et de l’enfance.

Un film généreux et sensible, plein de tendresse et de drôlerie. Un pur moment de bonheur.

• « Les Choristes », premier lonmétrage de Christophe Barratier, a été sélectionné pour représenter la France aux Oscars 2005 dans la catégorie « Meilleur film étranger ».

Aline Vannier-Sihvola

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LE TEMPS DU LOUP

Un film de Michael Haneke

Affiche
  • Avec : Isabelle Huppert, Patrice Chéreau, Olivier Gourmet, Béatrice Dalle
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 53
  • Sortie : Le 27 août 2004

Cela commence comme un banal week-end à la campagne. Une famille – le père, la mère et deux enfants – débarque d’un monospace les bras chargés de cartons de provisions pour passer, semble-t-il, un séjour prolongé dans son chalet de vacances. Mais survient l’inattendu, l’inimaginable. Soudain, tout se dérègle. Ce qui devait être une histoire de famille devient alors un drame collectif.

Dans une première partie, nous suivons les membres de cette famille sur le chemin de l’errance et nous enfonçons petit à petit avec eux dans les ténèbres d’un monde de plus en plus étrange. Nous allons perdre tous nos repères. Symboliquement, c’est dans l’obscurité que nous sommes plongés tout au début du film. Une simple flamme de briquet pour nous dire l’angoisse qui envahit peu à peu les personnages… et la voix, dont la violence fulgurante déchire la nuit. Haneke va du reste donner tout au long du film une place privilégiée au son par rapport à l’image. Parfois à la limite du supportable.

Cette errance, tout d’abord en rase campagne, aux côtés d’une Isabelle Huppert sublime, nous conduira, dans une deuxième partie, jusqu’à un hangar désaffecté où s’est réfugiée une petite communauté dans l’attente d’un train hypothétique.

Comme le Dogville de Lars von Trier, Le temps du loup est une réflexion âpre et violente sur le comportement d’êtres humains confinés dans un espace clos et livrés à eux-mêmes. Comment nous comportons-nous quand les repères sociaux et moraux ont volé en éclats ? Quelle est la part de monstruosité que nous portons en chacun de nous ?

Mikael Haneke signe ici un film catastrophe à sa manière. La catastrophe est hors champ, et il nous laisse dans un flou spatio-temporel qui nous oblige à faire appel à notre imaginaire. On pense tout d’abord aux guerres qui ont ravagé les Balkans, aux réfugiés d’Europe de l’Est. Mais, petit à petit, le malaise insidieusement s’installe. Les fuyards ont notre visage, l’environnement est familier. Et si cette fois-ci la guerre frappait à nos portes ? A moins que nous ne soyons dans une chronique d’une fin du monde annoncée… Le titre du film est du reste tiré d’un poème germanique qui décrit le temps précédant l’Apocalypse. Haneke introduit ici l’idée que l’homme est un loup pour l’homme. En quelque sorte, l’enfer ce n’est plus les autres, c’est nous.

Atmosphère pesante, oppressante d’un huis clos terrifiant. Film glacé et dérangeant, car il nous renvoie notre propre image, nous confronte à notre inhumanité.

Et si le temps du loup était proche ?

Aline Vannier-Sihvola

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Portrait de femmes

NATHALIE…

  • Un film de Anne Fontaine
  • Avec : Fanny Ardant, Emmanuelle Béart, Gérard Depardieu
  • Genre : Drame
  • Duée : 1 h 45
  • Sortie : Le 9 avril 2004

Dès les premières images du film, le décor est planté. Appartement bourgeois, soirée-anniversaire surprise d’un parisianisme branché. Epouse B.C.B.G. très classe, parfaire en maîtresse de maison. Seulement voilà : le héros de la fête ne viendra pas. La belle image sur papier glacé soudain se froisse. Catherine (Fanny Ardant) ne tardera pas, du reste, à apprendre que son mari Bernard (Gérard Depardieu) la trompe. Dévastée plus par le mensonge, le vide affectif qu’expose cette nouvelle que par le choc de l’adultère, Catherine va engager une entraîneuse de bar, Marlène (Emmanuelle Béart), qui devra séduire son mari et lui conter par le menu tous leurs ébats. Alors saura-t-elle peut-être ce qui attire cet homme qui l’a aimée autrefois et qui ne lui demande aujourd’hui plus rien.

Là où certains pourraient voir de la perversité, il n’y a que la tentative d’une femme désespérée de reconquérir l’homme qu’elle n’est, du reste, plus trop sûre d’aimer. Quoi de plus banal, au fond, qu’un couple qui se trouve englué dans la routine de la cinquantaine et dont le désir de l’autre s’est émoussé avec le temps. Moins banal, par contre, est le stratagème utilisé pour susciter de nouveau ce désir. Marlène, rebaptisée Nathalie, va réveiller, par ses talents de conteuse, une sensualité enfouie, permettre à Catherine de revivre des plaisirs qu’elle ne connaît plus, qu’elle n’a peut-être jamais connus. De toute façon, faire l’amour avec son mari par procuration n’est plus guère que le seul moyen qu’il lui reste pour se rapprocher de lui, retrouver un peu de leur intimité perdue. Pathétique. C’est d’autant plus émouvant que Catherine va, avec toujours beaucoup de retenue, prendre de plus en plus de plaisir à ces confessions érotiques.

Mais, au-delà de ce stratagème, somme toute machiavélique, de vouloir à nouveau posséder son mari en contrôlant sa sexualité, il faut voir plutôt un combat qu’a choisi de mener Catherine pour retrouver sa dignité de femme… et, peut-être, avoir accès à elle-même. Une relation étrange, ambiguë va peu à peu se nouer entre Catherine et Nathalie. Et c’est autour de la complicité naissante entre ces deux femmes que tout oppose que le film va évoluer et prendre toute sa mesure. Dans ce jeu de miroirs, chacune va se projeter en l’autre, révéler son autre soi-même. Une sorte de catharsis par fantasmes interposés.

Ambiance troublante merveilleusement soutenue par deux voix d’une grande sensualité, par la confrontation de deux actrices de talent : Fanny Ardant, toujours aussi envoûtante, mystérieuse. Emmanuelle Béart, d’une sensibilité à fleur de peau, de plus en plus émouvante à mesure que l’on devine son désarroi, sa solitude. Quant à Gérard Depardieu, qui campe un personnage attachant mais quasiment absent, on aura du mal à le reconnaître tant il fait dans la finesse et la subtilité.

Anne Fontaine a réussi ce tour de force de parler du sexe sans jamais le représenter, en donnant toute sa puissance érotique au langage et en laissant flotter l’imaginaire.

Aline Vannier-Sihvola

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ANATOMIE DE L’ENFER

Un film de Catherine Breillat

  • Avec : Amira Casar, Rocco Siffredi
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 17
  • Sortie : Le 6 avril 2004

Une jeune femme (Amira Casar), rejetée par son petit ami dans une boîte de nuit gay, tente de s’ouvrir les veines dans les toilettes. Elle sera sauvée par un homme (Rocco Siffredi), un inconnu avec lequel elle passera un contrat : pendant quatre nuits, dans une villa battue par les vents sur une falaise, elle lui offrira son sexe comme champ d’expérimentation, et le paiera pour qu’il la regarde « par là où elle n’est pas regardable ». Parcours initiatique entre le profane et le sacré qui culminera par l’offrande du sang « eucharistique »… !!!

La voilà donc qui nous revient. Cinq ans après Romance, elle remet ça. Elle, c’est Catherine Breillat qui se bat avec ses vieux démons et n’en finit pas de régler des comptes avec les hommes, les femmes, sa sexualité… sa féminité.

Anatomie de l’enfer est un film très anatomique, clinique et froid joué par des acteurs aussi raides et peu sensuels que s’ils avaient avalé le manche d’un… trident ! (voir travaux pratiques dans le film). Rocco Siffredi, l’acteur fétiche de Breillat, nous revient dans un premier rôle. Mais si sa prestation dans Romance se limitait à un rôle muet, cette fois-ci, il “cause” – alors que, de toute évidence, il aurait mieux fait de se taire. Avec un accent prononcé, il peine à déclamer des tirades interminables au verbiage pompeux. Amira Casar ne s’en sort, du reste, guère mieux ! Et Breillat, en voix off monocorde, encore moins ! Autant de lieux communs dont la banalité n’a d’égale que la prétention de leur auteur. Ce film n’est qu’une succession de masturbations pseudo-philosophico-gynécolo-intellectuelles qui n’échappent pas au ridicule. Breillat voulait choquer ; elle nous assomme !

Sans doute, d’aucuns diront qu’il faut se projeter au-delà de l’image que Catherine Breillat nous donne à voir pour la comprendre, pénétrer sa pensée. Mais on se prend à se demander : cela en vaut-il la peine ?

Aline Vannier-Sihvola

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Blueberry ou la chevauchée chamanique

BLUEBERRY

  • Un film de Jan Kounen
  • Avec : Vincent Cassel, Michael Madsen, Juliette Lewis, Temuera Morrison
  • Genre : Western fantastique
  • Durée : 2 h 02
  • Sortie : Le 12 mars 2004

Mike Blueberry est marshal de Palomito, petite ville de l’Ouest à la frontière des territoires indiens, où il tente de maintenir l’ordre entre les deux civilisations. Tout bascule le jour où un tueur aventurier, Wally Blount, débarque à Palomito, met la ville à feu et à sang et fait resurgir les souvenirs du passé. Il est à la recherche d’un trésor indien. Aidé de Rudi, un chaman indien avec lequel il a grandi, Blueberry n’aura de cesse de poursuivre le tueur et de l’empêcher de pénétrer dans le sanctuaire indien. Mais au coeur de la montagne sacrée, c’est également ses propres démons intérieurs que Blueberry devra affronter et vaincre.

Blueberry, c’est d’abord une bande dessinée créée en 1965 par Jean Giraud et Michel Charlier – une véritable transposition du western hollywoodien en BD. Les inconditionnels de Blueberry risquent donc fort d’être déçus, même si Jan Kounen annonce la couleur dès le générique du film avec la mention « librement adapté de la bande dessinée ». D’action il n’y en a guère, l’intrigue est négligeable et les personnages manquent pour le moins d’épaisseur. Et pourtant, cela commence comme un western : bagarres de saloon, chasse au trésor, poursuites à cheval, décors grandioses. Tous les ingrédients semblent réunis pour ce western-spaghetti à la française. Mais la sauce ne prend pas.

C’est précisément l’aspect hybride de ce film à cheval entre le farwest et le délire chamanique qui laisse véritablement perplexe. Jan Kounen, animé d’un désir de spiritualité, fait entreprendre à Blueberry, sous le prétexte (à peine crédible)de la vengeance, un long voyage introspectif. Et on a du mal à suivre le fil de ce parcours initiatique tout aussi sinueux que déroutant. Les effets spéciaux certes impressionnants, mais par trop envahissants ajoutent à la confusion. En effet, cette débauche visuelle interminable de dragons, serpents, scolopendres et autres créations en 3D surcharge l’écran et finit par lasser.

Toutefois, le trip final en images de synthèse illustrant les conflits intérieurs et transes mystiques vaut, malgré tout, le détour. De même que les plans magnifiques – des étendues désertiques infinies aux vertigineux canyons – ne manqueront pas de surprendre. Et Vincent Cassel en cowboy mal rasé sur fond de trip cosmique n’est pas mal non plus !

Un film visuellement ambitieux, aussi halluciné qu’hallucinant.

Aline Vannier-Sihvola

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L’école de la vie

ÊTRE ET AVOIR

  • Un film de Nicolas Philibert
  • Genre : Documentaire
  • Durée : 1 h 44
  • Sortie : Le 23 janvier 2004

La caméra de Nicolas Philibert nous entraîne dans une petite école primaire perdue au fin fond de l’Auvergne, une de ces classes uniques où se côtoient, de la maternelle au CM2, tous les enfants d’un même village. Un seul « maître », Monsieur Lopez, y règne dans le respect et la bienveillance. Au rythme des saisons, sous nos yeux attendris, l’instituteur va inculquer à ses élèves, avec patience et sérénité, les bases du savoir élémentaire – lire, écrire, compter – ainsi que les vraies valeurs de la vie, comme le respect de l’autre.

Les changements climatiques des merveilleux paysages auvergnats (parfois un peu images d’Epinal) symbolisent l’écoulement du temps nécessaire à la transmission des connaissances et à l’apprentissage de la vie. A l’image des deux tortues au début du film qui progressent, tantôt hésitantes tantôt hardies, dans un univers dont elles ne savent pas grand-chose, les enfants vont, dans ce même univers, apprendre à « être et avoir », à se respecter et à partager.

On pourra seulement reprocher à la caméra de Nicolas Philibert deux intrusions, deux instants volés à l’intimité des enfants. Dans ces moments d’extrême émotion, on aurait souhaité que la caméra se retire avec pudeur et sans voyeurisme.

Mais il ne faut pas oublier que derrière les larmes il y a surtout de nombreux éclats de rire que suscite la drôlerie naturelle des enfants.

« Etre et avoir » est un film drôle et plein d’émotions, frais et tonique. Nicolas Philibert porte un regard lucide, d’une grande sensibilité et d’une profondeur authentique, sur cet univers qui nous rappelle tant l’école de notre enfance.

Aline Vannier-Sihvola

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Chronique d’une fin annoncée

LES INVASIONS BARBARES

  • Un film de Denys Arcand
  • Avec : Rémy Girard, Stéphane Rousseau, Marie-Josée Croze
  • Genre : Comédie dramatique
  • Sortie : Le 28 novembre 2003

Rémy, divorcé, la cinquantaine, est à l’hôpital. Son ex-femme Louise appelle à la rescousse leur fils Sébastien, installé à Londres. D’abord hésitant – lui et son père n’ont jamais eu grand-chose à se dire –, il finira par faire le voyage jusqu’à Montréal pour aider sa mère. Informé de la gravité de l’état de son père, il remuera ciel et terre pour soulager ce dernier et l’aider à mourir dans les meilleures conditions. Ils entourera également son père de tous ceux qui ont compté pour lui, rameutant la joyeuse bande de son passé à son chevet : parents, amis et anciennes maîtresses.

!7 ans après « Le déclin de l’empire américain », les mêmes acteurs signent des deux mains et s’embarquent gaiement pour une nouvelle aventure. Mais que sont devenus tous ces babas cool à l’heure des « invasions barbares » ? N’ont-ils rien perdu de leur humour, leur truculence, leur cynisme ? Certes, la bonne humeur, l’amitié et l’irrévérence sont toujours au rendez-vous, mais nos quinquas soixante-huitards ont pris un coup de vieux. . Ils ne retrouvent plus leurs valeurs, reléguées au musée des illusions passées, et sont de plus en plus décalés par rapport à la société qui les entoure. Ils s’insurgent contre un monde régi par le libéralisme économique au détriment de ce que Rémy désespère de n’avoir pas trouvé : LE SENS. Si parfois le trait est un peu forcé, les répliques souvent à l’emporte-pièce, ce film n’en reste pas moins très touchant sans, toutefois, tomber dans le piège de l’émotion complaisante.

Il reste à souligner la remarquable interprétation, entre autres, de Rémy Girard qui campe un personnage haut en couleur, doté d’une rare truculence et verve.

Ce film a obtenu le Prix du scénario et le Prix d’interprétation féminine pour Marie-Josée Croze au dernier Festival de Cannes – mai 2003.
Denys Arcand, scénariste-réalisateur, a écrit et réalisé « Le déclin de l’empire américain » en 1987 qui l’a révélé au grand public. Primé à Cannes et dans nombre de festivals, ce film a apporté au Canada son plus grand succès cinématographique mondial. En 1989, son « Jésus de Montréal » va quelque peu décoiffer la Croisette, mais sera récompensé du Prix du Jury et du Prix œcuménique.

Aline Vannier-Sihvola

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SWIMMING POOL

Un film de François Ozon

  • Avec : Charlotte Rampling, Ludivine Sagnier
  • Durée : 1 h 42
  • Sortie : Le 29 août 2003

Sarah Morton (Charlotte Rampling), romancière anglaise à succès en panne d’inspiration, part se ressourcer dans la belle bastide du Luberon de son éditeur. Dans le calme et au soleil, elle ne tarde pas à retrouver sa bonne mine jusqu’au jour où débarque dans la villa une jeune fille pulpeuse et assez délurée, Julie (Ludivine Sagnier), qui vient perturber la quiétude de la romancière. Une relation troublante va se nouer entre les deux femmes.

S’il est vrai qu’il ne se passe pas grand-chose dans le film, la caméra nous donne par contre à voir l’étonnante prestation des deux actrices fétiches de François Ozon. Charlotte Rampling, magnifique dans la peau d’une vieille fille anglaise guindée et frustrée, est une fois de plus émouvante et divinement ambiguë. Quant à Ludivine Sagnier, époustouflante de naturel, elle campe une nymphette provençale farouche et sulfureuse. La rencontre va être détonante. Même si le trait est un peu trop appuyé, Ozon joue habilement sur ces stéréotypes. Il observe les rapports de force entre ces deux femmes, souligne les contrastes. Sa caméra, à fluer de peau, explore le visage de Sarah dans ses moindres frémissements et glisse sur le corps de Julie en épousant ses courbes. L’émotion est bien là. Comme si l’histoire n’était rien de plus qu’un exercice de style.

Dans cette villa baignée de soleil et d’ombre, François Ozon installe doucement une ambiance angoissante, intensifiée par une musique lancinante. Entre réalité et fantasme, il manipule intelligemment le spectateur pour lui offrir une fin aussi inattendue que troublante.

Aline Vannier-Sihvola

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LE PEUPLE MIGRATEUR

Un film documentaire de Jacques Perrin

  • Durée : 1 h 29
  • Sortie : Le 5 juillet 2003
  • César du Meilleur montage (2002)

Après Microcosmos, Jacques Perrin nous propose de suivre le vol d’une trentaine d’espèces d’animaux migrateurs, de les accompagner dans leur périple aux quatre coins du globe. On est subjugué tout autant par leur performance que par les paysages fabuleux qu’ils survolent : continents chauds et banquises froides, lacs et forêts, prairies, villes et villages… Beauté époustouflante d’images saisies « au vol ». Une prise de vue et de son incroyable. Pas un battement d’aile ne vous échappe ! La caméra s’approche au plus près, jusqu’à toucher le bout des ailes de ces oiseaux de voyage en plein ciel. L’émerveillement est au rendez-vous de chaque plan, de chaque mouvement de caméra. Un grand moment d’émotion.

Aline Vannier-Sihvola

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LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE

Un film d’animation de Sylvain Chomet

  • Durée : 1 h 20
  • Sortie : Le 11 juin 2003
  • César de la Meilleure musique écrite pour un film (2004)
  • Nommé à l’Oscar du Meilleur film d’animation (2004)

Madame Souza décèle en son petit-fils Champion une passion pour le cyclisme. Elle va lui acheter un vélo et lui faire suivre un entraînement acharné. Devenu coureur au célèbre Tour de France, Champion est enlevé par la mafia française. Madame Souza et son fidèle chien Bruno partent alors à sa recherche. Leur quête les mène de l’autre côté de l’Atlantique, dans une métropole nommée Belleville. Là, ils rencontrent les « Triplettes de Belleville », des mamies de choc ex-vedettes de music-hall des années 30 qui décident de les prendre sous leurs ailes. Une folle course-poursuite, ponctuée de rebondissements rocambolesques, s’engage alors pour retrouver Champion. Mais réussiront-ils à déjouer les plans de la puissante mafia française ?

Un petit chef-d’oeuvre de sensibilité et d’humour. Une merveille d’inventivité poétique et jubilatoire.

Aline Vannier-Sihvola

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Aimer à en perdre la raison

A LA FOLIE… PAS DU TOUT

  • Un film de Laetitia Colombani
  • Avec : Audrey Tautou, Samuel Le Bihan, Isabelle Carré
  • Durée : 1 h 40
  • Genre : Comédie sentimentale / Thriller’
  • Sortie : Le 2 mai 2003

Pour Angélique (Audrey Tautou), le prince charmant a un nom : Loïc (Samuel Le Bihan), cardiologue, marié et bientôt père de famille. Apparemment, leur amour est impossible. Mais qu’importe, quand on aime, on est prêt à tout…

Le film commence comme une romance très fleur bleue que les minauderies d’une Audrey Tautou ingénue – les mêmes mimiques qu’Amélie Poulain, en plus sucré ! – nous rendent quasiment insupportable. Mais le film va basculer de la comédie romantique au thriller assez bien ficelé. En effet, grâce à une structure narrative astucieuse, Laetitia Colombani nous dévoile – un peu trop tard, toutefois–, tout un jeu d’apparences et de faux-semblants auquel va se laisser prendre le spectateur. C’est avec ce retournement final que le film prend, du reste, toute sa dimension originale et violente. On comprend mieux alors le personnage d’Angélique qui nous apparaît moins lisse. Quant à Samuel Le Bihan, il est, contre toutes apparences (qui sont souvent trompeuses), égal à lui-même du début jusqu’à la fin du film. Il campe un personnage de gentil garçon – pas très convaincant –, à la stature, certes, moins carrée que le héros viril et musclé du « Pacte des loups ».

Pour un premier long métrage, Laetitia Colombani nous a concocté une histoire ingénieusement élaborée qui fonctionne comme une mécanique bien huilée – trop bien, même. Mais on aurait préféré que la réalisatrice s’évertue moins à reconstituer les pièces d’un puzzle et insuffle plus d’humanité à ses personnages.

Aline Vannier-Sihvola

ARCHIVES / INTERVIEWS

Même si les entretiens qui suivent n’ont pas, à prime abord, un lien évident avec le cinéma, il n’en reste pas moins que les cinq personnalités interviewées – sauf Annette Messager – ont eu au moins une de leurs oeuvres adaptées au cinéma et que, bien que surtout connues comme écrivains, ont également été soit scénaristes, soit réalisateurs voire même occasionnellement acteurs.

  • Entretien avec Nancy HustonDécembre 2007
  • Entretien avec Annette Messager – Novembre 2007
  • Entretien avec Tahar Ben Jelloun Octobre 2007
  • Entretien avec Jordi GalceránOctobre 2006
  • Entretien avec Frédéric BeigbederMars 2004

Bonne lecture !

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ENTRETIEN AVEC NANCY HUSTON
Nancy Huston,
 la voix de quatre enfants du siècle

Nancy Huston, d’origine canadienne, vit en France depuis plusieurs années et a déjà publié de nombreux romans et essais. Son dernier roman « Lignes de faille », Actes Sud (« Syntymämerkki », Gummerus) a obtenu le Prix Femina en 2006. « Lignes de faille » est un récit polyphonique : quatre voix d’enfants de six ans de quatre générations successives d’une même lignée racontent, avec une justesse et une vivacité de ton rares, leur quotidien, l’histoire de leur famille, la violence du monde qui est le nôtre.

Nancy Huston se met dans la peau et à la hauteur de chacun des enfants, et nous invite à suivre cette « ligne de faille » qui se répercute de génération en génération jusqu’à la fissure originelle.

Partant du présent, on remonte le fil du temps – une marche à rebours d’un demi-siècle, de l’Amérique de Bush à l’Allemagne nazie. Strate après strate, le témoignage de chacun des quatre enfants, tour à tour victime et persécuteur, reconstitue petit à petit le puzzle des drames silencieux de l’enfance sur fond de barbarie de notre monde actuel.

Un roman à l’émotion contenue, généreux mais sans complaisance, empreint de l’humour et de l’intelligence sensible de Nancy Huston.

Qu’est-ce qui a déclenché l’histoire de « Lignes de faille » ?
Il y a toujours plusieurs facteurs, des moments importants qu’on a vécus et dont on se souvient, et peut-être aussi des petits chocs. Je crois que c’est Virginia Woolf qui dit qu’un livre part toujours d’un choc. Et pour moi, les chocs sont à chaque fois pluriels : si je n’ai qu’une idée, je ne peux pas commencer un livre. C’est sûr que, depuis plusieurs années, l’idée d’écrire un livre du point de vue des enfants me trottait dans la tête. Je prenais des notes souvent, j’observais le comportement des adultes avec leurs enfants, je revoyais mes propres écritures, mes souvenirs d’enfance. Et puis j’ai découvert cette histoire des enfants volés (Lebensborn) dans un livre de Gitta Sereny que je cite à la fin. Cela m’a profondément marquée, en partie parce que c’était une facette de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale que j’ignorais – d’autant que j’avais énormément lu et réfléchi sur le sujet –, mais surtout parce je me mettais à la place de ces enfants. C’était toute la question de l’identité qui était posée à travers cette histoire-là. Cela a donc été un des grands points de départ du livre : qu’est-ce qui arrive à ces enfants qui sont arrachés à leurs familles, non pas une fois mais deux fois, à qui on donne une nouvelle identité ? Le nom, la nationalité, la culture, la religion, tout cela change non pas une fois, mais deux fois au cours d’une petite enfance. Et on se demande alors ce que cela peut bien donner comme être humain. A cet égard – et c’est un des paradoxes de ce livre –, la famille nazie est, tout compte fait, la plus sympathique ; c’est celle qui a produit l’enfant la plus résiliante, la plus humaine, la plus chaleureuse, la plus forte, parce qu’elle lui a donné de l’amour, de l’attention, le sentiment d’exister.

Pourquoi avoir choisi pour narrateurs quatre enfants, tous âgés précisément de 6 ans ?
6 ans, dans ma propre vie, a été un moment important dont je me souviens très bien. A 6 ans, ma mère a quitté la famille et je suis allée en Allemagne – avec ma future belle-mère, du reste. Donc, je savais qu’en me mettant dans la peau d’enfants de 6 ans je pourrais faire passer de l’émotion, parce que c’est un moment qui s’est cristallisé dans mon esprit. Ecrire – du moins telle est ma conception du roman –, c’est transmettre, faire que des choses passent à travers vous. Et j’étais sûre que quelque chose passerait à travers moi si je me mettais dans la peau de gamins de 6 ans. Mais c’est un âge qui est aussi fascinant parce que, même si je n’ai pas essayé d’imiter le langage d’enfants de 6 ans – ce qui serait très ennuyeux et pour l’auteur et pour le lecteur –, j’ai essayé de respecter ce qu’ils sont capables de comprendre et de percevoir. Et, en fait, c’est incroyable ce qui est appris et engrangé à ces âges-là. Dans le même temps, à 6 ans, on n’est pas encore entré à l’école, et on n’a donc pas encore les versions officielles de la société : qu’est-ce que le réel, qu’est-ce que le monde, qu’est-ce que l’histoire du monde ?… et puis, le langage, une fois que l’enfant est à l’école, devient beaucoup plus stéréotypé. Ils ont donc chacun un style qui leur est propre, et c’était d’ailleurs un des défis du livre : écrire dans quatre styles distincts. Mais cela m’a révélé aussi que j’avais eu toutes ces enfances-là : une enfance perverse et mégalomane comme Sol, une enfance mélancolique et inquiète, voire un peu paumée, comme Randall, l’enfance complètement de détresse et de compensation de Sadie, et puis une enfance complètement joyeuse, excitée, curieuse, solaire comme Erra aussi. Et cela m’a fait du bien de ce point de vue.

Vous abordez des sujets graves vus par les yeux de l’ « innocence » et, en refermant ce livre, on est au moins convaincus d’une chose, c’est que l’enfance n’est pas le paradis perdu auquel on veut nous faire croire.
Je crois que c’est une projection purement fantasmatique des adultes… c’est très rare des enfances qui se déroulent dans la grâce et l’allégresse à cent pour cent. Les adultes sont des enfants cassés d’une façon ou d’une autre et, en français, le titre « Lignes de faille » dit bien ce qu’il veut dire : on ne peut pas prévoir de quelle façon on va se fissurer, mais on va se fissurer tous. Et c’est ça qui fera qu’on parlera, c’est parce qu’il y a une fissure déjà. Mais l’enfant est innocent au sens où il n’est pas responsable de ce qui ne va pas dans le monde, et ce qui m’a intéressée c’était de voir comment, à partir de cette innocence qui est universelle à l’âge de 6 ans, on arrive, entre 6 et 20 ans à peu près, à créer, à chaque génération depuis le début des temps, des gens qui sont prêts à tuer et à mourir pour ce qu’ils considèrent comme leur identité. Voilà. En gros, c’est cela la question du livre : comment se fait-il que ces haines resurgissent à chaque génération quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’il arrive ? Et si j’ai trouvé une sorte d’embryon de réponse à la question en écrivant, ce serait que précisément les opinions politiques et les convictions politiques se forgent à cette époque de la vie avant la raison, avant l’avènement de la compréhension du monde d’une façon un tant soit peu objective. Cela vient dans ce bouillonnement d’émotions qu’est un enfant quand il aperçoit ses parents en proie à des émotions fortes, comme l’humiliation, la peur, la colère, le désespoir, et à ce moment-là on peut forger un petit raciste comme Randall avec les malheurs de sa mère, on peut forger des fascistes, on peut forger des gens généreux. Cela dépend comment ils auront vécu par proximité et par procuration à travers leurs parents. Parce qu’un enfant n’habite pas un pays, un enfant habite une famille.

La structure narrative est originale et complexe, en ce sens que l’histoire est contée chronologiquement à rebours, chaque enfant étant le parent du précédent. Pourquoi ce choix ?
J’ai trouvé que c’était intéressant pour le lecteur comme ça… C’est un petit peu comme si on imaginait un patient allongé sur un divan de psychanalyste en train de raconter tous ses problèmes, et que l’analyste lui dise que c’est clair, que tout est de la faute de sa mère. On mettrait alors la mère sur le divan qui, elle aussi, raconterait ses problèmes, et l’analyste lui dirait que c’est clair, que tout est de la faute de son père. Puis, ce serait au tour du père, etc. C’est comme ça… comme si la faute se trouvait toujours dans la génération précédente. Et je crois qu’on pourrait remonter ainsi jusqu’à Eve !

Canadienne anglophone, vous vivez en France depuis une trentaine d’années et parlez aussi bien l’anglais que le français. Quelle langue s’impose, toutefois, au moment du passage à l’écriture ?
Les deux. Pas indifféremment, mais alternativement… disons, plutôt de façon alternée, mais pas systématique non plus. Maintenant, depuis une quinzaine d’années, je fonctionne de cette manière. Ce livre-ci, par exemple, je l’ai écrit en anglais. Selon la langue que parlent mes personnages, j’écris dans cette langue la première version ; ensuite, je fais une traduction moi-même dans l’autre langue et j’attends toujours, pour donner la version originelle à l’éditeur, d’avoir fait la traduction, car cela m’aide à améliorer la première version. Donc, c’est une manière de procéder, je vous l’accorde, un peu singulière vue de l’extérieur ; de l’intérieur, c’est, à vrai dire, très fastidieux. Mais il en est ainsi de ma destinée sur la terre !

Est-ce que le fait d’avoir opté pour une famille américaine « bushisante », fière et conquérante, qui accentue d’autant le contraste avec ses origines judéo-germaniques et les drames vécus, sert un objectif politique ?
Non. D’ailleurs, les origines de cette famille ne sont pas judéo-germaniques, dans la mesure où cette famille est faite pour moitié d’une femme américaine qui a d’autres origines. Ce n’est pas une famille juive : une femme, Sadie, s’est convertie au judaïsme et a épousé un Juif ; il y a donc de la judaïté là-dedans comme il y a aussi l’Eglise orthodoxe ukrainienne, du catholicisme, du protestantisme… Et Tess, qui est une Américaine pure souche comme il n’en existe pas, est, au moins, autant responsable de la névrose de son fils que Randall, le père, qui porte en lui l’histoire de cette lignée. Donc, c’est plutôt un travail sur l’héritage, la transmission, la question de savoir ce qu’on donne aux enfants de façon volontaire, mais aussi de façon involontaire, quels sont les paradoxes de cette transmission, etc. Moi, ce qui m’intéressait dans cette écriture, c’était de voir comment un enfant est formé par les cercles concentriques de son contexte – cela commence avec les parents, la famille, le quartier, l’école, l’Eglise, la société, le pays – et comment toutes ces influences vont le modeler. Et ce qui me réjouis, c’est de voir que, même dans un contexte extrême comme la Seconde Guerre mondiale, dans un pays qui était en train de la perdre et dans une famille qui était du mauvais côté, on pouvait former un caractère très fort, positif et joyeux comme Kristina (Erra), parce que les adultes autour d’elle l’encourageaient dans ses élans, stimulaient sa vivacité et sa curiosité, lui apprenaient des choses. Et c’est ainsi que, malgré ce début extrêmement bizarre dans la vie – elle est arrachée à sa famille de naissance –, cela donnera quelqu’un qui partira avec des forces, qui deviendra un être assez extraordinaire. Alors que, à l’autre bout de cette lignée, dans un pays hyper-riche et un milieu super-privilégié, avec tout ce qu’il faut pour le « bonheur », des conflits, des mensonges, des simulations, etc. vont faire qu’un enfant sera complètement tordu déjà à l’âge de 6 ans.

A l’image de ce grain de beauté héréditaire inextirpable, on ne se débarrasse pas non plus facilement de son passé. La musique en particulier, et l’art en général, sont-ils, selon vous, un recours pour survivre à l’indicible ?
Mais le grain de beauté, c’est justement un symbole du fait que l’on peut tout faire à partir d’un même élément. Il signifie quatre choses différentes pour ces quatre enfants : il y en a pour qui c’est positif, d’autres pour qui c’est négatif : une honte, une maladie, un talisman, un confident… Tout dépend, justement, de ce qu’on en fait. Cela ne symbolise pas quelque chose d’indicible qui est en train d’être transmis, cela traduit la souplesse de l’esprit humain. C’est, en fait, cela que ça veut dire. Quant à l’art comme recours… oui, probablement. On m’a souvent demandé pourquoi tant de mes personnages dans tant de mes romans sont des artistes de toutes sortes – danseurs, peintres, écrivains, chanteurs. Je crois que justement nous recourrons à une activité artistique dans une tentative de donner un sens à notre vie. Moi, je suis quelqu’un qui est profondément convaincu que la vie n’a pas de sens en soi
– un sens qui viendrait d’ailleurs, qu’on devrait chercher –, mais que chacun de nous construit le sens de son existence.

Hormis les guerres qui servent de toile de fond, les relations parents-enfants, mais surtout mère-enfant, sont la clé de voûte de chaque chapitre. Trop envahissantes ou carrément absentes, les mères ne trouvent guère grâce à vos yeux. Faut-il y attacher une raison particulière ?
Mais la mère allemande est une très bonne mère ! Il faut dire aussi qu’elle est victime de toute l’idéologie qu’elle a absorbée depuis toujours, et donc elle trouve cela très normal. On lui dit que les parents de ces enfants sont morts. Mais on a menti aux parents qui adoptaient, prenaient les enfants chez eux. Elle était convaincue qu’elle faisait une bonne action en prenant ces enfants, comme nous tous lorsque nous adoptons.

Mais c’est très difficile d’être une bonne mère. Il n’y a rien de plus facile d’être une mauvaise mère. Comme on dit en anglais : « Damned if you do, damned if you don’t », trop peu de ceci, trop de cela.

Erra est une mauvaise mère simplement du fait qu’elle mène une carrière. Et je pense que, de nos jours, c’est le cas de la majorité des jeunes Européennes. Elle a une carrière qui lui tient à coeur ; par contre, quand elle est avec sa fille, elle est très présente ; elle n’est pas ailleurs dans sa tête à ce moment-là. Malheureusement, je crois qu’on ne va jamais trouver la bonne formule. Ce problème de la maternité et de la carrière ne va pas disparaître. Tout ce qu’on peut dire, c’est que s’occuper des enfants, leur accorder une attention individuelle, de l’amour, tout cela compte beaucoup. La stabilité et la qualité de ces premiers liens avec les parents sont d’une importance absolument décisive. Ce sont des choses éminemment fragiles et cruciales en même temps.

De l’arrière-grand-mère à l’arrière- petit-fils, il n’aura fallu pas moins de trois guerres et pas plus de trois générations pour accoucher d’un monstre. Est-ce à dire que l’on ne retiendra jamais les leçons de l’Histoire et que le pire peut survenir à nouveau ?
La réponse est oui. Alors, qu’est-ce qu’on peut faire pour éviter le pire ? En premier lieu, c’est éviter les conditions qui permettent son avènement. On a très bien étudié quelles étaient les conditions propices au surgissement du pire : en Allemagne, c’était notamment l’humiliation d’un pays, une éducation très autoritaire, c’est-à-dire des enfants soumis à l’idée d’une hiérarchie inamovible, très rigide, avec des hommes tout puissants en haut de chaque pyramide que ce soit la famille, l’école, l’Eglise, l’Etat, etc. Pour ça, c’est déjà nettement moins le cas dans l’Amérique contemporaine… Mais, oui, je pense que l’humain trouvera toujours le moyen, si vous me demandez mon avis, de faire surgir le pire et qu’on atteindra de nouveaux extrêmes, qu’on battra notre record… On battra le record d’Auschwitz, j’en suis convaincue. Mais c’est le résultat de beaucoup de facteurs, et il y a notamment un facteur qu’incarne un petit peu Randall, le père, qui est la distanciation permise par notre culture de l’électronique… soit le virtuel, le fait de pouvoir tuer à distance. Les gens sont aujourd’hui moins impliqués dans les morts qu’ils infligent. Et si on fait des robots-guerriers, qui ne vont vraisemblablement pas tarder à être opérationnels sur le terrain en Irak, tous les cas de conscience, tous les dilemmes moraux que pouvait poser l’action de la guerre dans le bon vieux temps, qui était déjà assez sanglant, ne se poseront plus. Les gamins, dès l’âge de deux ans, sont en train de tripoter les jeux vidéo ; ils tuent les gens chaque seconde sans y penser. Si votre avion ressemble à un jeu vidéo, cela fait le même effet, exactement, ni plus ni moins. Bravo, vous avez tué. C’est bien. Voici une médaille.

Quels sont vos projets littéraires, votre actualité littéraire ?
Sur le plan de la publication, je viens juste de publier, ces jours-ci, un petit hommage à Annie Leclerc. C’est une philosophe qui a écrit en 1974 « Parole de femme », un livre qui m’a beaucoup marquée quand j’avais vingt ans, et puis c’est une femme qui est devenue, ces dernières années, une grande amie. Elle est décédée l’année dernière. J’ai donc fait un livre qui s’intitule « Passions d’Annie Leclerc » pour lui rendre hommage. Sa pensée m’a énormément marquée, influencée, apporté, et je trouve qu’elle a été oubliée de façon regrettable dans le monde français contemporain. Et puis, sur un plan plus littéraire, j’ai écrit une pièce de théâtre qui va, j’espère, être montée l’année prochaine ; j’ai déjà une très belle distribution, un très bon metteur en scène et un musicien qui est en train de composer les chansons. C’est un projet qui m’enchante. Cela s’appelle « Klatch avant le ciel ». Je n’en suis pas à mon premier essai, puisque j’ai déjà écrit une première pièce, qui se joue encore, du reste, et sera à Bobigny en janvier. Elle s’intitule « Angela et Marina », et c’est un peu le prolongement de « La virevolte ». Ce sont deux soeurs, à New York, qui se retrouvent un soir et qui évoquent leurs souvenirs, les traces qu’a laissées en elles l’abandon de leur mère… mais il y a aussi des chansons. Ces deux pièces sont, du reste, toutes les deux définies comme une tragi-comédie musicale.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki – Décembre 2007

Photos : Eric Leraillez


Nancy Huston : Syntymämerkki (Lignes de faille)
Traduit par Annikki Suni Gummeru
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ENTRETIEN AVEC ANNETTE MESSAGER

D O U B L E  J E  U

Annette Messager, artiste incontournable de l’art contemporain, nous invite à découvrir sur un mode ludique son univers grave et joyeux, réaliste et fantastique, peuplé de créatures tout aussi étranges et monstrueuses que familières. Des jeux de mots aux jeux de rôles, le ludique le dispute au morbide. A la multiplicité des personnages répond la diversité des techniques et des matériaux utilisés : photographies, dessins, broderie, animaux naturalisés, peluches, tissus, laine, ficelles, etc. Une oeuvre personnelle, originale dont l’univers étonnant et inquiétant se fait, qu’on le veuille ou non, l’écho du nôtre et nous confronte à des sensations contradictoires.

Après le Lion d’or à la Biennale de Venise 2005 pour son installation Casino, une exposition rétrospective au Centre Pompidou vient de consacrer les 35 ans de création de cette artiste majeure de la scène internationale contemporaine. On retrouve cette exposition à EMMA, Musée d’art moderne d’Espoo, qui l’accueillera du 3 novembre 2007 au 27 janvier 2008. Après la Finlande, l’exposition sera présentée au Japon et en Corée (2008), puis en Angleterre (2009).

Dans une actualité toute récente, le Prix Artcurial du Livre d’art contemporain 2007 vient d’être décerné à Annette Messager pour son livre « Les Messagers ».

Une exposition panorama de votre oeuvre vient de vous être consacrée au Centre Pompidou. Est-ce cette même exposition, dans son intégralité, qu’il nous est donné de voir aujourd’hui au Musée EMMA ?
Non, vous ne la verrez pas dans son intégralité, étant donné qu’à Beaubourg j’avais l’entrée, ce qu’ils appellent le Forum, où j’avais installé une pièce spéciale qui pouvait chuter de 15 mètres de haut, alors qu’ici, dans le musée d’Espoo, il y a très peu de hauteur. De ce fait, plusieurs pièces n’ont pas pu être montées et montrées compte tenu du manque de hauteur des murs. Par ailleurs, je pense qu’à chaque fois il faut essayer d’aborder une exposition par un biais un peu différent, même si c’est la même, de la construire différemment.

Est-ce votre première exposition dans les pays du Nord ?
Non, ce n’est pas la première. J’ai déjà exposé à Oslo il y a trois ans.

Des oeuvres intimistes des années 1970 occupant des petits espaces vous êtes passée à des installations beaucoup plus imposantes, pour ne pas dire monumentales, dans les années 1990-2000. Y attribuez-vous une signification particulière ?
Non, parce qu’en fait, à l’époque, je faisais beaucoup de choses un peu comme des livres, des albums très secrets, mais il y avait en même temps une correspondance d’éléments qui se déployaient dans le mur. On peut, du reste, les voir ici, mais tous enfermés dans une salle. Il n’est pas possible d’entrer dans cette pièce, intitulée « La chambre secrète d’Annette Messager », pour des questions de place ; cela demeure, donc, assez réduit. Mais j’ai souvent eu, quand même, des choses aux murs ; il y a une série « Les chimères », qui date des années 1980, qui est très grande. Cela reste intime, mais avec une force, un déploiement sur les murs. Aujourd’hui, certaines de mes oeuvres investissent davantage l’espace, c’est vrai, mais je ne saurais dire quelle est la signification.

Votre première oeuvre ou série « Les pensionnaires » est composée de moineaux naturalisés emmaillotés dans des tricots. Comment vous est venue cette idée pour le moins déconcertante ?
On ne sait jamais trop d’où cela vient. Je peux dire qu’un été j’étais chaussée de nu-pieds, et j’ai marché dans la rue sur un moineau mort. Ce contact avec l’oiseau m’a beaucoup questionnée, Je me suis dit : « C’est drôle, ces petits moineaux qui sont tout près de nous, qu’on côtoie, on ne sait rien d’eux. Je ne sais pas si ce moineau est mâle ou femelle, s’il est vieux, s’il est jeune, pourquoi il est mort là. » Donc, cela a sans doute été un déclencheur. Et, évidemment, des oiseaux qui ne bougent plus, c’est assez terrifiant puisque le propre des oiseaux, c’est de voler. J’ai décidé alors de les apprivoiser à ma manière – attachés, endormis ou punis –, comme une mère et son enfant.

D’où tirez-vous, en général, votre inspiration ? Comment naît et se développe une idée ?
Les sources d’inspiration sont, à vrai dire, très diverses. Je feuillète beaucoup les journaux, la presse, donc, et les photos d’actualité… Je ne m’en inspire jamais directement, mais disons que ça laisse des traces. Il y a, par exemple, une pièce, qui n’est pas exposée ici, mais qui représente des sortes de vaches en tissu traînées sur le sol. C’était au moment des vaches folles, des charniers de vaches dont on parlait beaucoup. Il est évident que cette installation est directement influencée par l’actualité. Quelquefois je sais exactement d’où vient une idée, et quelquefois je ne sais pas, parce que l’idée va suivre son chemin, et ça va prendre du temps. On est, on peut le dire, obsédé par ce qu’on fait.

Des écrivains, des cinéastes vous ont-ils particulièrement influencée ?
Oui, Roland Barthes m’a sûrement influencée. Par exemple, dans ses « Fragments d’un discours amoureux », il dit que l’amour ne peut être qu’en fragments, qu’on ne peut voir un corps aimé ou nu qu’en fragments. J’aime beaucoup son écriture aussi. Pour ce qui est du cinéma, il y a plein de films qui m’ont influencée. Les gros plans cinématographiques m’ont toujours beaucoup impressionnée, notamment les gros plans de visage qui expriment des sentiments ou la peur. J’aime l’utilisation faite par Hichkock du gros plan comme, par exemple, dans « Psychose ». Les films de Jean Renoir, ou un film comme « La nuit du chasseur » de Laughton, m’ont également beaucoup marquée. Mais il y en a plein d’autres, et la liste serait trop longue.

Avec une exposition à l’étranger d’une telle ampleur, comment procédez-vous avant de vous retrouver sur place ? Vous travaillez à partir de plans sur papier, sur ordinateur ?
Je suis venue ici une fois avant pour voir le lieu ; j’ai fait alors beaucoup de photos. Par la suite, le musée m’a envoyé des plans, et puis on a commencé à discuter. L’architecte d’ici m’a fait des propositions par ordinateur, et je lui en ai fait d’autres. Oui, je travaille beaucoup le plan ; c’est très important pour moi d’arriver avec des plans précis.

Reprenez-vous volontairement ou inconsciemment pour chaque nouvelle série des éléments des précédentes ?
Oui, il y a un méli-mélo, si je puis dire. En fait, je crois qu’un artiste dit presque toujours la même chose… Il reprend différemment, l’époque change. On ne peut malheureusement pas se passer d’être soi-même.

Avec le Lion d’or à la Biennale de Venise 2005, vous obtenez la consécration mais, avant d’arriver à une reconnaissance internationale, n’a-t-il pas été difficile de vous imposer comme femme artiste ?
Cela a été difficile dans les années 70, surtout en France, parce que les Français étaient très machos – disons-le au passé ! Donc, ce n’était pas facile mais, en même temps, cela laissait une très grande liberté pour travailler. Les jeunes artistes aujourd’hui sont très sollicités, très vite. Par ailleurs, j’ai toujours, dès le début, travaillé en Europe, beaucoup en Allemagne. Ma première grande exposition, du reste, n’était pas en France, mais en Allemagne. Et pour replacer votre question dans le contexte d’aujourd’hui, je dirais que c’est toujours difficile…

Vous avez une certaine vision de la féminité qui n’est peut-être pas celle attendue dans cette forme d’expression artistique. Je pense à la broderie et au tricot qui, bien que très tendance aujourd’hui, ne renvoyaient pas à l’époque une image valorisante de la femme émancipée.
Oui, mais je trouve qu’un point de couture, c’est aussi beau qu’un tableau, et c’était pour montrer la beauté des gestes très quotidiens, très simples d’une femme. C’est vrai qu’à l’époque personne ne s’en occupait. Maintenant, on n’arrête pas de nous rebattre les oreilles avec l’intime, l’autofiction dans l’art.

Le monde de l’enfance est très présent dans votre oeuvre – notamment avec les peluches, les représentations chimériques, les animaux, même naturalisés –, mais, dans la vision funèbre que vous en donnez, nous sommes loin du monde de l’innocence.
Je crois qu’on a tous en soi notre enfance morte, mais qui est en nous et que l’on garde tout le temps. Je ne suis pas sûre, par ailleurs, que les enfants soient si gais que ça. Je crois qu’ils racontent beaucoup de drames justement à leurs jouets, leurs peluches ou leurs petits chats ; ils leur confient beaucoup de choses qu’ils ne diraient à aucun adulte. Donc, il y a un rapport, comme ça, d’identification des enfants et des animaux.

Organes suspendus, peluches dépecées, corps transpercés, désarticulés, morcelés. Une grande partie de votre oeuvre a un rapport essentiel au corps et au toucher, à l’organique.
J’ai un rapport avec les objets et j’ai un rapport avec le corps, parce qu’on n’a qu’un seul corps toute sa vie. Mais on ne connaît rien de son intérieur ; on ne veut pas savoir, d’ailleurs, ce qui se passe à l’intérieur. Alors, moi, j’ai essayé de faire rencontrer l’intérieur et l’extérieur du corps, de leur faire établir une sorte de dialogue parce qu’on n’a qu’un corps toute sa vie, le même. J’ai voulu faire des organes qui soient un peu comme des grosses poupées avec des couleurs roses, bleues… quelque chose de ludique. Mais pour moi, justement, le ludique, c’est morbide aussi. Plus on aime jouer, plus cela démontre qu’on a peur du réel et qu’on ne peut pas le dominer, le posséder. Donc, on s’en va vers le ludique ou vers l’imaginaire ou vers le fantastique, mais c’est un fantastique qui est fait de choses tout à fait quotidiennes.

Vous avez petit à petit injecté du mouvement dans certaines de vos installations – du vent, un souffle, même des sons –, qui contraste avec les séries de photographies, d’animaux naturalisés figés dans le temps. Cela correspond-il à un besoin de rompre avec l’immobilité ?
Oui, je pense que, sans doute avec l’âge aussi, j’ai besoin de me prouver que je peux encore bouger et agir un petit peu à ma manière. Donc, c’est vrai que, de plus en plus, le mouvement est arrivé… des sortes de souffles, de respirations qui m’intéressent beaucoup. Evidemment, j’avais suspendu beaucoup de choses aux plafonds, c’était donc normal que ça commence à osciller avec des courants d’air, parfois. Ça me plaisait assez que ça ne soit pas statique. Donc, je crois que le mouvement est venu petit à petit, assez naturellement. C’est bien compliqué à faire, d’ailleurs. Je travaille avec un ordinateur et des programmes, et il y a des dispositifs assez sophistiqués.

Vous travaillez beaucoup avec des matériaux pauvres. On retrouve dans vos oeuvres nos objets du quotidien. Cela a un côté rassurant, mais vous les associez souvent à des mises en scène macabres, à la mort.
Je crois que notre quotidien peut très vite devenir inquiétant, dangereux. Sous une pile de livres, il peut y avoir un papier qui traîne, sous un joli coussin, on peut trouver une photo oubliée qui va beaucoup nous perturber. D’autre part, on va tous vers la mort. Donc, il vaut mieux en faire une danse macabre et essayer de lui faire la nique plutôt que de la subir. De toute façon, je la subirai quand même, comme tout le monde mais, disons que j’essaie d’en jouer, de l’apprivoiser.

Est-ce que l’univers personnel d’Annette Messager est également habité de « curiosités » ?
Si vous voulez dire chez moi, effectivement, il y a beaucoup de « cochonneries ». J’adore les petites cochonneries. Cela peut être, du reste, un bel objet comme un objet acheté à vingt centimes ; je l’aime autant. Et puis, chez moi, c’est très labyrinthique, et je travaille dans toutes les pièces. Donc, il n’y a pas vraiment une séparation entre la maison et le travail. Tout cela pour moi s’imbrique, se mélange beaucoup. J’ai, par ailleurs, pas mal d’animaux naturalisés, des bouts de vrais squelettes… Cela fait un peu « cabinet de curiosités ».

Dans l’intitulé de vos séries, vous associez souvent des termes contradictoires. Est-ce que cette dualité est source de renouvellement, une force créatrice ?
Je pense que je dois avoir assez l’esprit de contradiction et que, justement, dans mon travail, j’ai toujours essayé de montrer une chose et son contraire. Disons que je n’ai pas une forme définie ; j’essaie toujours de changer de forme, de jouer différemment avec divers matériaux. Et si je dis que j’ai beaucoup de plaisir, par exemple, à faire mon travail, en même temps, je pense que j’ai beaucoup de déplaisir aussi, que ça prend toute ma vie, me retire tout loisir. Donc, je crois vraiment que j’ai cette dualité en moi.

L’affiche de votre exposition à EMMA représente le mot « Rumeur » écrit en peluches. Pourquoi avoir choisi ce mot ? En quoi se distinguait-il des autres ?
J’ai déjà fait plusieurs mots en peluches comme, par exemple, le mot « Protection ». Oui, j’aime bien le mot « Rumeur ». Une rumeur, on ne sait pas si c’est vrai, si c’est faux. C’est un mot qu’on comprend dans beaucoup de langues aussi. Et puis la rumeur, c’est peut-être l’inverse justement de l’objet peluche. Donc, ça me plaît de  jouer avec cette différence-là, d’en faire une chose inquiétante.

Le visiteur se promène dans votre exposition comme dans le labyrinthe de son inconscient. Toutes vos oeuvres semblent nous renvoyer l’image de nos fantasmes, de nos peurs. Est-ce pour mieux les apprivoiser, pour, au bout du compte, nous rassurer ?
Mais je ne tiens pas du tout à vous rassurer, à nous rassurer. Non, c’est plutôt ce que je vous disais sur la mort : essayer d’apprivoiser nos peurs, d’en jouer pour faire quelque chose avec ça. Il y a quelques années, ma mère était très âgée, et je voulais faire un travail avec elle parce que je savais qu’elle allait mourir. Je voulais, une dernière fois, jouer avec elle, avoir un dialogue avec elle – elle ne me parlait, sinon, que des personnes qui étaient en train de mourir ou qui mouraient, de ses amies. Je voulais, donc, avoir une activité ludique avec elle, et je l’ai photographiée. C’était une manière de me préparer en même temps à sa mort, d’accepter qu’elle allait mourir et de voir que ce que je faisais avec elle précédait la mort… Cela a été un travail des plus durs qui soit pour moi.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki Novembre 2007

Photos : Eric Leraillez

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ENTRETIEN AVEC TAHAR BEN JELLOUN

Tahar Ben Jelloun : témoin de son époque et de sa société

Tahar Ben Jelloun est un écrivain et poète marocain – lauréat du Prix Goncourt 1987 pour « La nuit sacrée » (traduit dans 43 langues) –, dont la double culture arabe et occidentale nous livre cette fois un roman sur l’exil, « Partir », publié dans sa traduction finnoise en cette rentrée littéraire 2007 (« Lähtö », Gummerus).

« Partir », c’est l’histoire d’une désillusion. Azel, jeune Marocain diplômé au chômage, incarnera le rêve mais aussi la détresse d’une jeunesse obsédée par l’idée de quitter son pays, et traversera le miroir, qui le sépare autant de cet autre monde dont il rêve que de lui-même, pour tenter d’atteindre le mirage européen. Se départant cette fois du lyrisme de conteur oriental qu’on lui connaît, Tahar Ben Jelloun accompagnera Azel jusqu’au bout de son désespoir, jusqu’au point de non-retour. Mais le romancier-poète acceptera-t-il cette réalité, et ne réussira-t-il pas, malgré tout, à lui donner une ultime chance de revenir ?

Jusqu’à présent, onze de vos romans, dont « Partir », ont été traduits en finnois et publiés chez le même éditeur. Y a-t-il une raison particulière pour que la parution de votre dernier livre nous vaille votre première visite en Finlande ?
Ce n’est pas la première, c’est la deuxième. J’étais déjà venu ici il y a une vingtaine d’années pour la traduction de l’un de mes premiers romans mais, effectivement, j’avais un peu perdu le contact avec le public finlandais. Je le regrette, car c’est un très beau pays et, qui plus est, c’est un pays où on lit beaucoup ; il y a un véritable public de lecteurs. La raison pour laquelle je n’ai pas fait le déplacement avant, c’est que tout simplement cela ne coïncidait pas avec des périodes où je pouvais venir. Cette fois-ci, je suis là, et je suis vraiment content.

Pourquoi ce choix du verbe « partir » pour le titre de votre roman, et quelles consonances, connotations lui attribuez-vous ?
Vous savez, c’est un verbe qui, en français, a un sens assez violent. Partir, ce n’est pas uniquement le fait de quitter les lieux, c’est une façon de les quitter. Ce verbe signifie bien une sorte d’arrachement et, dans le sens du livre, c’est un arrachement qui a des conséquences tragiques. Donc, ce n’est pas partir-mourir un peu, c’est mourir beaucoup.

En quoi était-il important de situer et de faire évoluer les personnages de « Partir » dans les années 90 ?
C’étaient des années où le Maroc commençait à vouloir assainir la situation du blanchiment d’argent et du trafic de drogue dans le nord du pays. Et je me souviens, à cette époque, il y a eu beaucoup de troubles, d’amalgames ; on ne savait pas trop bien ce qui se passait. Et c’est dans cette période de troubles que mon personnage va vouloir quitter le pays, parce que justement il va être en conflit avec un des grands bonnets de la mafia. C’est donc un moment suffisamment dramatique pour que mon personnage puisse aiguiser son désir de partir et veuille faire n’importe quoi pour justement quitter le pays.

Quelle sont ces lumières de l’Espagne qui les attirent comme des lucioles depuis les cafés de Tanger ? Les Espagnols, comme Miguel, ne rêvent-ils pas eux aussi du Maroc ?
Cela peut être un roman sur le rapport entre le Sud et le Nord, entre les pays modestes et les pays riches – Miguel symbolisant les pays riches qui couchent avec les pays pauvres. Ce sont des personnages assez symboliques, qui représentent une problématique culturelle et politique. Nous, par exemple, du Maroc nous voyons les côtes espagnoles. La nuit, on voit les lumières scintiller. On les voit tous les jours parce qu’on est à quatorze kilomètres. Mais est-ce que les Espagnols s’installent dans les cafés pour regarder les côtes marocaines ? Je ne le crois pas. Et c’est ça la différence. Nous les regardons, mais eux regardent vers le Nord.

Vous abordez dans ce livre le thème de l’immigration vers l’Europe de jeunes Marocains, y compris de diplômés chômeurs. Diriez-vous que c’est toujours un thème d’actualité ou pensez-vous que la situation a aujourd’hui évolué ?
La situation a changé pour deux raisons : d’abord, parce que le Maroc n’est plus celui qu’il était dans les années 90. Il a beaucoup évolué, beaucoup changé, et il y a un développement économique certain, visible, réel. La deuxième raison pour laquelle il y a moins de départs, c’est qu’il y a, quand même, un contrôle maintenant de chaque côté des deux frontières qui est beaucoup plus sévère qu’avant et, par conséquent, il y a moins de corruption. J’ajouterais qu’il y a surtout une collaboration avec les Espagnols pour empêcher ces espèces de suicides à la mer, et le Parlement marocain a même voté des lois qui punissent très sévèrement toute cette mafia des passeurs. Il y a donc une mobilisation pour empêcher que ces corps ne se retrouvent au fond de la mer ou ne croupissent dans les prisons espagnoles ou marocaines, une volonté réelle d’arrêter cette hémorragie qui était devenue insupportable. Maintenant, ce sont les Africains subsahariens – qui viennent de plus bas –, qui passent par les Canaries, et c’est un problème encore plus douloureux parce qu’ils fuient des pays rongés par la faim.

Que pensez-vous de la mise en place d’une immigration choisie, soit des candidats au départ qui seraient sélectionnés à la demande d’entreprises d’Europe du Sud ?
Cela va dépendre de la volonté des pays du Nord et du Maroc, par exemple, pour savoir si on va continuer à avoir une immigration sans programme, sans prévision, ou alors si on va établir un programme de coopération entre les deux pôles.

Dans le livre, il y a les personnages principaux que sont Miguel et Azel, mais il y a également des jeunes femmes marocaines qui, elles aussi, veulent partir. Quelle est la situation de la femme au Maroc aujourd’hui ?
Aujourd’hui, la situation de la femme a beaucoup évolué parce que les lois ont changé. Le nouveau roi du Maroc Mohammed VI, dès qu’il est arrivé, a fait changer le code de la famille. C’est très important parce que cela a bouleversé la société marocaine. Et depuis que cette nouvelle loi est entrée en vigueur, les femmes marocaines ont des droits qu’elles n’avaient pas avant, se défendent mieux, mais les mentalités restent quand même assez rétrogrades et résistent.

Quand on sait que la nouvelle vie de ceux qui réussissent à partir est marquée du même désespoir que celle qu’ils laissent derrière eux, comment expliquer qu’il y ait toujours autant de candidats au voyage ?
Tout simplement parce qu’il y a toujours ce rêve qui ne correspond pas du tout à la réalité, et parce qu’ils pensent que l’herbe sera toujours plus verte ailleurs. En fait, la désillusion n’est que plus forte quand ils arrivent, car ils n’ont pas de travail, pas de contrat, pas plus qu’ils n’ont de logement ou de papiers, et ils se retrouvent comme des clochards dans la rue. C’est ça la vérité. Alors, c’est pour cela que moi je souhaite qu’on mette tout en oeuvre pour qu’il y ait une immigration légale et non pas sauvage.

Jusqu’où, d’après vous, peut-on renoncer à soi-même pour partir ?
C’est un peu le thème du roman. Je me suis dit, quand je l’écrivais : Qu’est-ce qu’il peut faire de pas faisable pour pouvoir partir ? Jusqu’où peut-il aller ?
Alors, évidemment, il va vendre son corps, mais il va perdre aussi son âme. C’est le cas d’Azel : il va accepter une relation homosexuelle alors qu’il est plutôt hétéro. Il aime les femmes, et ce n’est pas du tout dans son destin de coucher avec les hommes. Pourtant il va le faire, mais il va perturber toute son identité sexuelle.

Hormis la quête d’identité sociale de cette jeunesse désespérée, sans travail, obsédée par l’idée de partir, pourquoi accorder tant d’importance à la quête d’identité sexuelle ?
Mais parce que c’est quand même l’identité la plus fondamentale. Quand cette identité n’est pas discutable, elle passe comme une lettre à la poste, mais lorsqu’elle est troublée ou perturbée ou détournée, cela pose un problème. A l’époque où je faisais des études de psychologie, j’avais travaillé, il y a très longtemps, dans un hôpital et m’étais penché sur les problèmes de la sexualité. Je m’étais rendu compte alors que la sexualité est l’élément qui détermine le plus l’identité de la personne. Selon la manière dont une personne vit sa sexualité, on peut déduire le reste de sa vie.

En quoi le sort d’Azel diffère de votre situation lorsque, étudiant diplômé, vous avez quitté le Maroc au début des années 70 ?
Moi, je n’ai pas quitté le Maroc pour des raisons économiques ; je l’ai quitté parce que j’étouffais et qu’il n’y avait pas de liberté. Il y avait un Maroc traumatisé par le premier coup d’Etat, et la répression était féroce dans tout le pays. Je ne me voyais vraiment pas aller croupir dans les prisons. Alors, j’ai pris les devants et je suis parti pour continuer mes études supérieures. Donc, cela n’a rien à voir avec Azel, parce que le contexte est différent. De plus, il ne trouve pas de travail ; moi j’avais un travail, j’étais professeur de philo.

Cet exil intérieur qui est au bout du voyage, ne l’avez-vous jamais ressenti ?
Je n’ai jamais senti l’exil parce que, tout d’abord, je n’ai jamais cessé d’être en contact permanent avec le Maroc, même dans les pires moments. Je rentrais parce que j’y avais ma famille, mes parents, et je voulais rester en contact avec eux. Je ne voulais pas devenir exilé politique. C’était quelque chose que j’abhorrais parce que tous mes copains qui étaient devenus exilés se retrouvaient quand même victimes de syndromes de l’isolement. Ils le vivaient très mal, et je voyais bien que c’était d’une tristesse inouïe. Donc, moi, je bravais un peu le destin, et je rentrais au Maroc…Quels qu’aient été les événements, je suis toujours rentré. Et c’est comme ça que j’ai maintenu le contact avec le pays.

En écrivant ce livre dont le réalisme cru tranche avec le lyrisme des contes / romans précédents, quel était votre objectif ? A qui essentiellement destinez-vous ce livre ?
Je le destine à tout le monde. Je n’ai pas de public particulier. Pour moi, un romancier a plusieurs facettes, plusieurs thèmes, et il s’adresse à un grand public. Mais si on doit en tirer une conclusion, je dirais quand même que, derrière ce titre, derrière ce livre, je laisse entendre que d’abord l’immigration ce n’est pas un pique-nique de campagne, et puis partir ce n’est pas la solution.

Quelles ont été les réactions des Marocains exilés à la lecture de « Partir » ?
Je ne sais pas, parce qu’il n’y a plus de Marocains exilés. Les Marocains qui sont immigrés… franchement, je n’ai pas eu beaucoup de réactions. Au Maroc, le livre a bien circulé, il a été bien lu ; la presse en a parlé, mais il n’y a pas eu de débats, pas de drames autour de ce livre.

La publication de « Partir » au Maroc n’a-t-elle pas fait l’objet d’une censure ? Vous condamnez tout de même sévèrement le régime du roi Hassan II en fin de règne.
Non. Aucun de mes livres, même du temps de Hassan, n’a été censuré. Moi, j’ai eu la chance extraordinaire de ne jamais avoir été arrêté par la censure, parce que je pense que les personnes qui s’occupaient de la censure devaient mépriser la littérature ou se dire qu’ils n’avaient pas à me donner de l’importance et m’interdire. Donc, c’est comme ça que je suis passé à travers les mailles du filet de la censure.

Vous est-il arrivé, malgré une écriture cette fois-ci plus radicale que dans vos livres précédents, de vous imposer une autocensure – politique ou religieuse ?
Autocensure, non, parce que ce n’est pas dans ma nature d’attaquer les personnes… Il est vrai qu’il est quand même interdit au Maroc d’attaquer la famille royale, d’insulter l’islam et de s’en prendre à l’armée. Pour ce qui est de l’armée, cela m’importe peu. Quant à l’islam, je trouve que c’est une affaire privée. Je n’ai pas besoin de m’attaquer à l’islam ; je peux critiquer le comportement de certains musulmans, ça oui, mais l’islam en tant que valeur, en tant que religion, je n’ai pas à la contester et à la critiquer. Et puis la famille royale, elle ne m’a rien fait pour que j’aie des raisons de l’attaquer. Donc, je n’ai pas d’autocensure. Je parle de tellement d’autres problèmes qui sont graves, qui sont importants que je n’ai pas besoin d’en rajouter. C’est une réalité amère, tragique, et je donne à certains moments une image du Maroc assez dure. C’est le Maroc de Hassan II certes, mais je dénonce quand même la corruption, le manque de sérieux. Tout ça, ce sont des choses que j’ai tenu à dire et à écrire parce que le rôle d’un écrivain c’est aussi d’être critique à l’égard de sa société, et de dire les choses que parfois on oublie de signaler.

Vous appartenez à deux cultures, deux langues, et c’est en français que vous avez choisi d’écrire. N’avez-vous jamais pensé vous exprimer sur certains sujets en
arabe ?

Non, parce que je ne maîtrise pas assez la langue arabe classique pour faire des livres. Donc, je me cantonne à la française qui est très belle et qui me sied très bien. Je préfère cultiver ce que je connais le mieux plutôt que de m’acharner à cultiver ce que je ne possède pas bien.

Quand vous écrivez en français, qui n’est pas votre langue maternelle, y a-t-il interaction entre la langue-mère et la langue française, en d’autres termes votre langue maternelle fait-elle des incursions dans le français ?
Bien sûr qu’elle est clandestine, elle passe les frontières sans visa. Il est évident que quand j’écris il y a des mots arabes, des expressions qui surgissent ;  je suis nourri de cette culture arabe et marocaine, populaire surtout. Je suis un écrivain, bien sûr de langue française, mais aussi un écrivain nourri par la langue arabe et marocaine. D’une certaine façon, les langues, ce ne sont pas uniquement des mots ; c’est aussi une civilisation, une culture, une façon d’appréhender le monde, et quand on parle une langue, on épouse aussi les traditions, les couleurs et les épices du pays.

Dans le dernier chapitre que vous intitulez « Revenir », on ne sait pas trop si ce bateau du retour, que vous faites prendre à tous les égarés de cette douloureuse épopée, s’inscrit dans le monde du réel ou de l’imaginaire.
Justement, c’est au lecteur de décider, parce qu’il était hors de question pour moi de terminer ce livre d’une manière plate et conventionnelle. J’avais besoin d’aller vers une sorte de délire poétique, d’emmener mes personnages vers une espérance qui soit de l’ordre du rêve… et peut-être que ce rêve se réalisera. Tout cela reste un petit peu en suspens. J’ai confondu les époques, les espaces, les personnages… c’est un peu comme un romancier qui s’amuse.

Le passeur ne serait-il pas l’écrivain, et le bateau sa bonne conscience, un vœu pieux ou bien alors une condamnation à l’errance ?
D’abord, le passeur, pour moi, c’est un criminel, et il faut qu’il aille en prison. C’est la première chose. Ce mot de passeur est très joli mais, malheureusement, c’est devenu connoté « mafia ». Et c’est vrai : on dit des passeurs que ce sont des trafiquants d’êtres humains, des marchands d’esclaves des temps modernes qui exploitent la misère humaine. Et puis le bateau… c’est un moyen de transport magnifique, très romantique, qui s’inscrit dans la tradition littéraire du récit du voyage. Quant à la destinée finale, je ne sais pas : cela peut être la fin, comme cela peut être le début de quelque chose de nouveau.

Donc, par cette allégorie, vous n’avez pas souhaité faire passer un message ?
Non. La fin reste ouverte sur plusieurs possibilités.

Pensez-vous que c’est le rôle, voire le devoir de l’écrivain de s’engager pour tenter de résoudre les problèmes actuels ?
Résoudre, non. Si les écrivains pouvaient résoudre les problèmes actuels, on ferait appel à eux. Non, on ne résout pas les problèmes ; on pose les problèmes, peut-être, d’une manière plus violente et plus déterminée. Et puis le rôle de l’écrivain, c’est de témoigner. On raconte une histoire dans laquelle certains vont s’identifier, d’autres vont abandonner parce qu’ils ne se reconnaissent pas ; donc, c’est très aléatoire.

Certains films, par contre, ont fait bouger des choses, permis de faire avancer des lois.
Oui, le cinéma, l’image, c’est différent. L’image a un impact beaucoup plus fort. La lecture, c’est autre chose. La lecture, c’est d’abord un geste solitaire, un acte de retrait, et puis de réflexion interne. L’image, elle est partagée ; on regarde ; c’est différent. A mon avis, il ne faut pas trop penser que les livres vont bouleverser le monde… je ne crois pas. Ils participent à peut-être l’épanouissement de certains, mais sans plus.

Après « Partir », quels sont vos projets littéraires ?
Je publie un roman au mois de janvier 2008, toujours chez Gallimard. Cela va être un roman sur ma mère.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki Octobre 2007

Photo : Eric Leraillez

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ENTRETIEN AVEC JORDI GALCERÁN

Jordi Galcerán : La méthode Grönholm

CATALAN1

Jordi Galcerán, dramaturge et scénariste catalan, nous livre, avec La méthode Grönholm, une comédie satirique bien rythmée d’une drôlerie mordante. Dans le huis clos d’une multinationale, quatre candidats doivent se plier à une mystérieuse méthode de sélection, quelque peu perverse, pour décrocher un poste de cadre exécutif au sein de l’entreprise.

Reprise (en finnois) cet automne, jusqu’à la fin de l’année, de la pièce à succès La méthode Grönholm (Pudotuspeli), qui se joue à guichets fermés au Lilla Teatern.  Un spectacle jubilatoire et dopant.

Qu’est-ce qui vous a inspiré le sujet de la pièce ?
Le sujet est tiré d’un article de journal qui racontait qu’une journaliste avait trouvé dans une corbeille à papier tout un dossier de candidatures pour un poste de caissière dans un supermarché. Ces candidatures comportaient les impressions de la personne qui avait fait la sélection : des annotations plutôt machistes, sexistes, racistes, voire xénophobes. A partir de là, j’ai commencé à réfléchir au pouvoir qu’exerce la personne qui fait la sélection sur l’autre, celle qui cherche un travail. C’est, d’un point de vue dramaturgique, très intéressant. Et cela a finalement donné La méthode Grönholm. On pourrait croire que c’est une caricature de la réalité mais, en fait, c’est la réalité.

D’où vient le titre « La méthode Grönholm » ?
L’histoire de la pièce se déroule dans une entreprise suédoise, et je cherchais à lui donner un nom scandinave. J’ai écrit cette pièce en 2003 et, l’année précédente, Marcus Grönholm avait gagné le Championnat du monde des rallyes. Depuis, le nom me trottait dans la tête. Pour nous, en Espagne, c’est un nom spécial, à consonance bizarre, et c’est exactement ce que je cherchais.

Avez-vous rencontré Marcus Grönholm, et quelle a été sa réaction ?
Je l’ai rencontré ce printemps lors d’un rallye en Catalogne, et c’est quelqu’un de très sympathique. L’idée du titre de la pièce l’a beaucoup amusé. Il m’a dit que je dois lui verser des royalties pour avoir utilisé son nom. Il plaisantait, bien évidemment. Il m’a promis de voir la pièce à Helsinki dès qu’il en aurait le temps.

Avez-vous eu l’occasion d’assister à des représentations de votre pièce à l’étranger ?
Je n’ai vu, jusqu’à présent, la pièce qu’à Helsinki et Caracas, sans compter, bien évidemment, les représentations de Barcelone et Madrid. Je crois bien qu’actuellement la pièce est produite dans une vingtaine de pays. Quant aux quatre productions que j’ai vues, elles fonctionnent de la même façon : le public rit aux mêmes endroits. Et je crois bien que cela signifie que j’ai touché là quelque chose d’universel. Chacun de nous, à un moment de sa vie, a cherché un travail, a été sélectionné, et tout le monde se retrouve plus ou moins dans la pièce.

Votre pièce a également été adaptée au cinéma, El método, film sorti en 2005, dont la version française, La méthode, vient tout juste de sortir en France. Que pensez-vous de cette adaptation cinématographique ?
Bien que le film ait remporté le Prix Goya de la meilleure adaptation en Espagne, je ne suis pas content de cette adaptation : j’ai écrit une comédie, le film est un drame. A part l’idée de base qui est la même, ils ont réécrit toute l’histoire. Tous les personnages, la fin : tout est différent. J’espère que, si la pièce a du succès sur le marché anglais, il sera possible de faire une nouvelle adaptation cinématographique plus proche, cette fois, de la pièce de théâtre.

La méthode Grönholm (Pudotuspeli) est plutôt une comédie satirique. Que condamnez-vous le plus dans votre pièce : les méthodes actuelles de recrutement de certaines entreprises ou le manque de valeurs, de morale de notre société ?
Je ne sais pas. Pour moi, c’est très difficile de parler de ce que veut dire ma pièce. Je crois qu’elle parle de l’ambition et de la nécessité qu’on a d’être aimé. Et pour être aimé des autres, on est disposé à tout pour obtenir leur respect. Les quatre personnages de la pièce se battent pour avoir un travail, décrocher le poste. Dans notre société, la manière la plus importante de gagner le respect des autres, c’est la profession, le prestige. Cette recherche du statut est, je crois, le sujet de la pièce.

Quelle est la situation du théâtre catalan aujourd’hui ?
Le théâtre catalan traverse actuellement la meilleure période de son histoire. Sa situation était terrible il y a peu. Ce n’est pas encore la meilleure qui soit, mais je crois que l’évolution est positive. Il ne faut pas oublier que nous sommes un pays sans Etat, avec seulement 5 millions de personnes, et que nous ne pouvons pas rivaliser avec les Français, les Espagnols. Il y a toutefois un vrai public pour le théâtre. C’est la deuxième année que La méthode Grönholm se joue à Barcelone, seulement en catalan, et, à ce jour, on compte 500 représentations avec plus de 300 000 spectateurs. Il y a quatre ou cinq dramaturges importants en Catalogne : Sergi Belbel, Benet i Jornet, Luisa Cunillé et moi-même. La pièce se jouera à Paris l’année prochaine. Je ne sais pas maintenant dans quel théâtre, avec quels acteurs, mais c’est prévu en octobre. Pour moi, c’est très important d’entrer à Paris, dans cette grande cité du théâtre.

Quels sont vos projets actuels ?
J’ai créé une nouvelle pièce qui s’appelle Carnaval, un thriller, et qui se joue actuellement en Catalogne. Après, je ne sais pas : écrire une autre pièce, sans doute… on verra.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki – Octobre 2006

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ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC BEIGBEDER

Frédéric Beigbeder – Le plus parisien des écrivains français

Frédéric Beigbeder était à Helsinki début mars pour la sortie de son livre « 14,99 € » en finnois (« 24,99 € », traduction de Ville Keynäs Like). Ce roman, paru il y a déjà quatre ans en France sous le titre « 99 F  » et rebaptisé depuis « 14,99 €  » (Euro oblige !), fustige avec un humour décapant, le monde de la publicité – « un monde où l’on dépense des milliards de francs pour donner envie à des gens qui n’en ont pas les moyens d’acheter des choses dont ils n’ont pas besoin. »

Quatre ans après sa sortie, le livre caracole en tête de tous les palmarès de ventes : 400 000 exemplaires, rien que pour la France métropolitaine. A ce jour, le livre a été traduit en 26 langues et un film est en cours de tournage. (*)

Connu pour ses idées iconoclastes, cet intellectuel mondain d’une grande sensibilité et d’une gentillesse désarmante s’explique avec sincérité sur ses prises de position passées. Il persiste et signe.

Vous avez travaillé une dizaine d’années dans la publicité. Comment expliquez-vous qu’il vous ait fallu autant de temps, une prise de recul aussi longue pour dénigrer, renier un système dont vous avez, somme toute, grassement profité ?
D’abord, j’ai toujours critiqué ce système, y compris quand j’y travaillais.. C’est ce que font tous les publicitaires. En fait, on ne se met pas en colère du jour au lendemain. C’est une révolte qui est progressive. Au début, j’étais content, je gagnais plein de fric. J’avais un métier dynamique et rigolo. Travailler dans la pub, c’est un peu comme un pacte avec le diable. Vous ne voyez que le côté positif : du fric, des jolies filles. Vous rencontrez des photographes, des réalisateurs. Vous voyagez beaucoup. Tout ça, c’est génial. Mais la contrepartie, c’est qu’on est frustré, on est énervé : on passe son temps à proposer des idées à des gens qui n’en veulent pas, etc. Donc, en fait, au début, tout va bien. Ce n’est qu’au bout de quelques années qu’on s’aperçoit de l’escroquerie. Et voilà. Donc, moi, j’ai écrit ce livre pour me défouler.

Qu’est devenu aujourd’hui Octave / Frédéric Beigbeder ? Est-ce qu’il défend avec autant de force et de conviction les mêmes prises de position que dans « 14,99 €  » ?
Oui, je persiste et je signe. Je continue de croire qu’on vit dans un monde dominé par cette nouvelle idéologie, que c’est un pouvoir très dangereux qui n’est pas contrôlé et que les gens de la pub ne pensent qu’à vous convaincre d’acheter leurs produits, mais sans réfléchir aux conséquences de leurs actes. Je continue de penser que toutes ces images ont une influence très dangereuse, très grave sur notre inconscient collectif et que, malgré tout, c’est une idéologie, un mode de vie et des désirs artificiels qu’on nous impose. Simplement, quatre ans après la sortie du livre, c’est vrai que moi j’ai changé.. Depuis, j’ai écrit un livre plus grave (1) sur comment le capitalisme est en train de se voir attaquer et, évidemment, cela m’a donné à réfléchir aussi. Oui, je continue de critiquer la démocratie capitaliste et le spectacle, et en même temps je suis pour aussi défendre la liberté face à la barbarie et au fascisme islamiste. Donc, c’est plus compliqué que ça en a l’air.

Est-ce que vous avez véritablement renoncé à tous les privilèges, au train de vie d’avant « 14,99 €  » ?
Absolument pas. Au contraire. Je suis beaucoup plus friqué aujourd’hui qu’à l’époque ou j’étais dans la pub, puisque ce livre a été traduit dans une trentaine de pays et m’a rapporté énormément d’argent. C’est même ça qui est très paradoxal : avec un livre qui critique l’argent, je me retrouve à en gagner énormément.

Oui, mais enfin, le strass, les paillettes, les fastes… Est-ce qu’il n’y a pas des valeurs moins matérielles auxquelles vous vous êtes raccroché ?
Oui, je suis peut-être un peu plus chiant maintenant ; j’ai vieilli. Je me suis calmé, mais ce n’est pas tout à fait vrai non plus. J’aime bien la fête, j’aime bien m’amuser, voyager. Simplement… je ne sais pas comment dire. En fait, je n’ai jamais prétendu être un saint ou quelqu’un d’exemplaire. A vrai dire, les contradictions d’auteur, ce sont aussi les miennes – en d’autres termes, je critique un monde auquel je suis bien content d’appartenir. Et je ne vois pas pour quelle raison, d’ailleurs, le fait de vivre dans le luxe et le confort devrait m’empêcher d’avoir un esprit un peu critique. Après tout, la plupart des grands caricaturistes étaient des gens qui étaient bourgeois, et c’est justement parce qu’on connaît la bourgeoisie qu’on peut le mieux se moquer d’elle. Donc, ça ne me gêne pas.

Jourde et Naulleau, deux éditeurs farfelus, prétendent que dans un siècle on ne parlera plus d’un certain nombre d’écrivains comme Philippe Sollers, Philippe Labro ou Christine Angot. Vous et Michel Houellebecq n’êtes pas sur la liste des écrivains épinglés et chahutés. Comment l’expliquez-vous ?
Alors ça, je ne sais pas. Vous savez, ce sont des critiques très violentes, analogues un peu à ce que je peux faire dans « Voici  » (2). Moi, j’aime bien me moquer aussi des écrivains. Premièrement, je dirais que Jourde et Naulleau, je suis très pour, je trouve ça très drôle. J’en ai fait les frais dans « La littérature sans estomac », leur précédent essai pamphlétaire, où il y avait un chapitre sur moi qui était incendiaire. Cette fois-ci, j’ai eu du bol, ils ne m’ont pas mis dans le dernier. Tant mieux ; je serai sans doute dans le prochain. Mais c’est leur liberté de critique. Je ne pense pas que ce qu’ils disent soit forcément vrai. Je n’ai pas une passion pour Angot ni pour Labro non plus, mais Sollers peut-être restera. Ce n’est pas parce que Jourde et Naulleau disent quelque chose que c’est la vérité. C’est un jeu, Je pense que, en tout cas, Houellebecq restera. Ça, c’est sûr. Houellebecq, c’est un auteur très important que j’admire beaucoup, et je pense que si on a un point commun, c’est qu’on parle tous les deux de notre époque, et tous les deux avec humour. Mais je pense que lui est quand même très loin au-dessus de moi.

Quels sont, selon vous, les porte-drapeaux de la littérature française ? Feront-ils l’objet d’un deuxième tome de « Dernier inventaire avant liquidation », comme vous l’annonciez dans la préface ? Votre prochain livre, peut-être ?
Vous ne croyez pas si bien dire, parce que c’est vrai que je travaille en ce moment à la suite de « Dernier inventaire » (3). D’ailleurs, je peux vous dire le titre. Ce sera « Premier bilan après l’apocalypse ». Il y a eu « Windows on the World » qui parle beaucoup de l’apocalypse ; donc ça, c’est une autre apocalypse, c’est ma liste à moi : les cinquante autres que ceux qui sont dans « Dernier inventaire ». En fait, ça me passionne. J’aime bien essayer de comprendre les livres en peu de temps, sur peu de pages, et de manière simple et claire. Je cite François Weyergans, Françoise Sagan, Dominique Noguez, Jean Echenoz, Michel Houellebecq. Ce sont des auteurs importants dans les Français vivants. Il y a également Julien Gracq, mais il se cache. Lui, à mon avis, il ne viendra pas à Helsinki ! Pour ce qui est du rayonnement mondial, j’ai l’impression que les auteurs français, à part ces quelques exceptions-là, ne sont pas très connus à l’étranger. La plupart des auteurs mondiaux sont des écrivains américains ou anglais, anglo-saxons en tout cas. C’est la raison pour laquelle ça fait plaisir d’être traduit. En dehors du fait qu’on voyage et qu’on est invité partout, il se trouve que c’est bien qu’il n’y ait pas que des Américains qui soient traduits dans le monde entier. Je dirais que, grâce à Houellebecq, il y a maintenant une curiosité pour les écrivains français qu’il n’y avait peut-être pas avant lui, et moi j’en profite bien, de même qu’Amélie Nothomb, Anna Gavalda, et d’autres. C’est génial.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola à Helsinki – Mars 2004

(*) Une adaptation au cinéma, titrée également « 99 francs » est sortie en 2007. Le film a été réalisé par Jan Kounen avec, dans les rôles principaux, Jean Dujardin et Jocelyn Quivrin. 

  • (1) « Windows on the World », Grasset – 2003
  • (2) Chroniqueur littéraire au magazine « Voici » (hebdomadaire People)
  • (3) « Dernier inventaire avant liquidation », Grasset – 2001

Coup de projecteur sur MARIE-JOSÉE CROZE

Demain, dimanche 28 février, sur la chaîne finlandaise HERO, voir à 11 h 50 le film finlandais « 2 NIGHTS TILL MORNING » ( 2 YÖTÄ AAMUUN ) de Mikko Kuparinen avec Marie-Josée Croze dans le rôle féminin principal.

A cette occasion, lire ou relire ci-dessous l’entretien accordé par Marie-José Croze en avril 2016 lors de la sortie du film en Finlande.

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ENTRETIEN AVEC MARIE-JOSÉE CROZE
Season Film Festival – 31.03.-03.04.2016
« 2 NIGHTS TILL MORNING », long métrage de Mikko Kuparinen
Sortie en salles le 15 avril (Finlande) – Juin (France)

Marie-Josée Croze, actrice franco-canadienne de renommée internationale, était l’invitée d’honneur du Season Film Festival de Helsinki où elle est venue présenter le film « 2 Nights Till Morning » de Mikko Kuparinen dans lequel elle interprète le rôle féminin principal. Après avoir joué dans une quarantaine de films, dont « Les Invasions barbares » de Denys Arcand qui lui a valu en 2003, à Cannes, le Prix d’interprétation féminine, après avoir tourné, entre autres, avec Spielberg, Nicole Garcia, Tony Gatlif ou Wim Wenders, cette comédienne à la beauté physique et intérieure que rien ne semble ébranler, d’une générosité et d’une gentillesse extrêmes, a un parcours aussi original qu’atypique, car ses choix de films sont très personnels et se font sur des coups de cœur, des rencontres.

Dans quelles circonstances vous êtes-vous retrouvée engagée dans ce projet de film ? Et que connaissiez-vous alors de la Finlande et du cinéma finlandais ?
Du cinéma finlandais, je connaissais Aki Kaurismäki et, sinon, rien d’autre. Après, je connais beaucoup le cinéma scandinave : j’adore tout ce que fait, par exemple, celui qui a fait Festen, Thomas Vinterberg. Tout ce cinéma, je connais bien… enfin, j’aime beaucoup le réalisme de ce cinéma. Pour ce qui est de « 2 Nights Till Morning », j’ai reçu un scénario qui venait de la Finlande, c’était en anglais. Je l’ai lu et j’ai trouvé ça très bien écrit, très intéressant et, peut-être, plus original qu’il n’y paraissait, parce que justement ce n’était pas un happy end à la Hollywood. Qui plus est, quand j’ai rencontré par la suite Mikko Kuparinen, le réalisateur, on s’est très bien entendus. Donc, ça s’est fait de façon assez naturelle, assez rapide. Et puis après, on s’est rencontrés avec les deux Mikko à Paris ; on a fait des lectures et on a décidé de faire ce film ensemble.

Vous qui avez joué dans une quarantaine de films, qui êtes toujours très sollicitée, avez reçu en 2003, à Cannes, le Prix d’interprétation féminine pour les Invasions barbares de Denys Arcand, qui avez tourné dernièrement avec Spielberg, Wim Wenders, qu’est-ce qui a fait que vous vous êtes lancée dans l’aventure avec un jeune réalisateur finlandais, dont c’est le 2e long métrage (le premier en langue anglaise) ?
Mais, vous savez, c’est une erreur de penser que les gens… Enfin, moi, je ne fais jamais ce travail comme un escalier dont on monterait les marches. Ce n’est pas comme ça que j’envisage ce métier. Ce métier pour moi, c’est un voyage, et je traverse ma vie avec le métier que je fais qui, je l’espère, m’accompagnera très longtemps. J’évolue à travers ça, et les opportunités, elles viennent de partout et elles sont différentes. Par exemple, j’ai fait un film marocain. Une réalisatrice marocaine m’a approchée, un peu comme Mikko, avec un scénario. Après quoi, je l’ai rencontrée à Paris, et tout de suite j’ai eu envie d’entrer dans son univers. Vous savez, c’est plus des rencontres que je fais, et le reste, à vrai dire, n’a pas beaucoup d’importance… Si, bien sûr, quand un Wim Wenders ou Spielberg vous demande, c’est un honneur, c’est comme gagner un prix à Cannes… c’est un truc énorme. Mais, à part ça, je n’ai pas de ligne. Je ne vois pas les choses comme un escalier qu’on monte, je vois ça plus comme un chemin qu’on traverse. Et parfois, il y a des périodes où on a moins d’offres ; puis, à d’autres moments, on en a plus. Tout ça, on le négocie en étant honnêtes et en acceptant, par exemple, comme moi je le fais, de ne pas travailler pendant des périodes quelquefois très longues. Il m’est arrivé, trois ou quatre fois ces quinze dernières années, de ne pas travailler pendant quasiment un an. Et puis, il y a des périodes où je fais trois films dans la même année voire quatre. Donc, c’est vraiment en fonction de ce qui me tombe dans les mains, et si ça me plaît ou pas. Et parfois, comme c’est arrivé tout récemment, j’ai enchaîné cinq films sur plusieurs mois, et puis, en octobre, j’ai dit stop ; j’en ai marre, j’arrête maintenant. Je ne veux plus lire de scénarios, à moins que ce ne soit vraiment très intéressant, parce que c’est un truc qui est irrépressible. Souvent, c’est comme ça que je fais les choses parce que je ne peux pas m’en empêcher, mais si je peux m’en empêcher, je ne le fais pas. Brando avait dit une chose : « Si vous êtes motivé à 100 pour cent, vous donnez 80 pour cent, si vous êtes motivé à 80 pour cent, vous donnez 60, et si vous êtes motivé à 60, vous restez chez vous, vous n’y allez pas. » Il faut tellement donner de choses dans un film qu’on ne peut pas le faire en dilettante, c’est trop dur, trop pénible. On y laisse beaucoup de plumes quand on tourne. C’est très dur physiquement, psychologiquement. Ce sont des investissements humains très forts. Et il ne faut y aller que lorsqu’on a vraiment envie de le faire.

Qu’est-ce qui vous a plu à la lecture du scénario, dans le personnage de Caroline ?
J’aimais le fait que c’était un personnage qui n’était pas comme elle semblait être au départ, c’est-à-dire qu’au début elle a tous les signes de la réussite sociale : elle est architecte, indépendante, belle sans être dans la coquetterie, très droite et, finalement, derrière tout ça se cachent des problèmes. Le problème de l’engagement, de la fidélité se pose à cette personne, et ce n’est pas du tout quelque chose que l’on voit au premier abord. Elle le cache très bien. Et j’aimais la rencontre entre ces deux personnages que tout oppose : lui, il nous apparaît comme une rock star un peu déjantée et, en fait, il a un enfant, il est dans ses problèmes… Il a le coeur brisé par cette femme qui l’a quitté et il a un enfant qu’il ne peut pas voir tout le temps parce que dans son métier il est appelé à voyager. Ça le bouleverse et, elle, c’est plutôt l’inverse. Elle se sert de son métier pour ne pas s’avouer qu’elle est peut-être dans la mauvaise vie avec la mauvaise personne. Et ce sont toutes ces questions, en fait, que j’ai vues comme une opportunité de parler de ces choses-là qui remplissent, en fait, la vie de beaucoup de gens. Mais c’est dur de parler de ça. Et aussi, cette idée que pendant 48 heures, ces deux personnages, que rien n’aurait pu réunir normalement, vont être l’un et l’autre des espèces de détonateurs. Et c’est quelque chose que même elle, je me suis dit, si elle raconte à ses amies ce qui lui est arrivé, personne ne la croira. C’est comme une expérience qu’elle a faite, elle toute seule, avec cet homme et qu’ils ne pourront même pas raconter tellement c’est étrange ce qui s’est passé entre eux. C’est irracontable. Et l’idée de montrer sur un écran une histoire irracontable, c’est ça qui est drôle, c’est ça qui m’a intéressée, en fait… d’autant que c’est filmé avec beaucoup de subtilité.

Comment vous appropriez-vous un rôle en général, et celui de Caroline en particulier ?
Je me pose beaucoup de questions avant. J’essaie de trouver justement ce qui m’excite, ce qui fait écho de ma propre vie… comme, par exemple, le fait que je n’aime pas être jugée. Personne n’aime ça mais, dans la vie, les gens se formalisent souvent sur des signes extérieurs de réussite. Par exemple, quand j’entre dans un magasin, souvent les gens ne me reconnaissent pas tout de suite. Ils ont alors deux attitudes : la première, quand ils me voient, et l’autre, quand ils découvrent qui je suis. Et cette manière qu’on a de mettre des étiquettes sur les gens, c’est quelque chose qui m’indigne, qui me choque. Ça me révolte même. Et il y avait ça dans le film ; il y avait cet aspect-là que j’aimais bien. Je tente de trouver les points d’achoppement où je peux m’accrocher, qui vont vraiment me réveiller tous les matins. Car il faut que j’aie envie de me battre pour le film dans un premier temps. Ensuite, je m’approprie tout le personnage ; je décide que c’est moi et personne d’autre. Et après, c’est un travail avec le metteur en scène : entrer dans sa tête, savoir à quoi il est sensible, se demander ce qu’il a envie de voir de ce personnage, ce que moi je vais pouvoir faire de ce que j’ai en moi et ce que lui attend. Et il faut qu’on se rencontre. C’est un échange très important. Donc, dans un premier temps, je pense à certaines choses. Je lis beaucoup, trouve des similitudes avec plein de choses diverses. C’est du reste différent d’un personnage à l’autre. Pour ce qui est de Caroline, j’ai réfléchi à ce à quoi pouvait ressembler le fait d’être architecte, comment on évoluait dans une journée d’architecte, comment cela devait être, des choses comme ça. Donc, j’ai travaillé sur des aspects physiques : par exemple, son corps, je l’ai rendu plus rigide. J’ai voulu quelque chose de plus pointu, de plus défini chez elle. En fait, ça dépend vraiment à chaque fois, notamment quand il y a un métier. Souvent, c’est le métier qui m’aide beaucoup. Quand on est adulte, on se définit beaucoup par son métier sans qu’on le sache, sans qu’on s’en rende compte. Ça se fait tout seul.

Comment s’est déroulé le tournage, quels ont-été les rapports avec le metteur en scène, avec votre partenaire finlandais ?
Ça s’est très bien passé ; c’était très intense. Pour ma part, il a fallu que je travaille beaucoup sur les dialogues en anglais, notamment lors du tournage de toutes ces scènes un peu légères dans la ville, quand on discute. Il m’a fallu trouver les ruptures, trouver les temps, un rythme ; tout ça c’était vraiment beaucoup de technique. Après, il faut s’écouter. Moi, je pense que la qualité première d’un comédien c’est l’écoute, parce qu’en fait on ne décide de rien. Moi, comédienne, je ne fais que répondre, et on se répond mutuellement. Ça s’est, du reste, très bien passé avec Mikko car c’est quelqu’un de très sensible, et on était très en phase. Il n’y a eu aucun souci de quoi que ce soit. Après, on est tous différents dans nos façons de se concentrer, de travailler. Moi, par exemple, avec les années, j’ai découvert qu’il fallait que je m’étourdisse un peu. Je dois absolument oublier, en fait. Quand je suis sur le plateau, il faut que j’oublie que je suis en train de travailler parce que, sinon, j’entre dans un sérieux qui ne me va pas. Je peux plomber le personnage si je suis trop concentrée. Plus jeune, c’était bien et puis, à un moment, il a fallu que je quitte cette zone de confort d’entrer dans une concentration. En fait, c’était mieux pour moi d’entrer dans le chaos ou le déséquilibre. Donc, c’est ce que je fais : je lis, j’écoute de la musique… je fais des choses qui m’amènent ailleurs pour oublier que je suis en train de travailler, en train de tourner… pour que ce soit plus vivant, en fait. Mais je lis jusqu’à « Moteur ! », et c’est seulement à ce moment-là que je referme le bouquin et que je plonge dans la scène. En fait, cette technique me vient d’un autre comédien que j’avais vu l’appliquer ; je l’ai essayée et j’ai vu que ça marchait. Et depuis, je fais tous mes films avec un bouquin. Je bouquine tout le temps, même si je ne comprends pas toujours, parce qu’au début c’est très dur, on a du mal à vraiment plonger. Mais on s’habitue et ça facilite la fluidité, le naturel. Je pense que le travail de Mikko sur le montage était très important… et peut-être aussi ce qui donne l’impression de naturel, c’est qu’il a beaucoup conservé les plans larges et beaucoup gardé aussi les scènes en continuité. Il n’est pas allé trop les monter, les couper avec des gros plans, des insères, etc. Je n’aurais pas aimé qu’il fasse ça, parce que, à vrai dire, il avait suffisamment de matériel pour le faire. Il s’est beaucoup couvert parce que c’est un premier film en anglais, et peut-être que c’est la raison, mais tant mieux.

N’est-ce pas le caractère nordique (pour ne pas dire finlandais) de ce film, cette retenue – voire sobriété – des sentiments, malgré une certaine sensualité, qui vous ont plu, un film où on parle peu, on s’abandonne encore moins, on vit le moment présent, on ne s’étale pas, on ne s’emballe pas.
Ce scénario, par exemple, peut être joué et dirigé de manière totalement différente aussi. Il y a ce qu’il faut pour exploser, pour plus de drame. On l’a essayé, on l’a tenté, mais moi j’ai compris très rapidement que Mikko aimait beaucoup la subtilité. Je l’ai senti tout de suite dans les répétitions qu’on a faites. J’ai compris comment il voulait dire les choses avec des choses indicibles, un peu sous-jacentes, avec différentes couches, et combien il aimait ces petits détails. Il était sensible à un petit rictus, un geste de nervosité plutôt qu’un rire de nervosité, par exemple. J’ai bien vu qu’il remarquait tous les petits détails, qu’il les filmait surtout. Parce que si vous travaillez avec quelqu’un qui aime l’outrance et que vous êtes dans la subtilité, il ne sera pas content. Donc, ça c’est mon travail de comprendre qui est la personne en face de moi, qui est le metteur en scène, parce que c’est son film après tout et qu’au final, de toute façon, il fera ce qu’il veut sur la table de montage. Chaque acteur a, bien évidemment, sa palette. Moi, j’aime beaucoup la diversité. J’aime beaucoup faire des choses différentes, mais mon coeur il est plus à la subtilité. Par exemple, mon cinéaste préféré, c’est Bergman, et je suis très émue et très touchée par justement les choses qui ne sont pas dites. Quand Liv Ullmann, dans la scène de « Scènes de la vie conjugale », apprend qu’elle est trompée, j’ai été frappée par la façon dont elle le joue. Elle est en train de manger une biscotte et elle s’arrête. On lui apprend qu’il la trompe ; elle continue, elle mange, et fait comme si de rien n’était. Elle est un tout petit peu plus rapide, plus fébrile, mais elle continue. Puis après, elle va au téléphone, elle parle avec sa mère, et c’est là qu’elle pleure. Mais c’est là tout le génie de Bergman qui justement décale les choses. Je n’aime pas, pour ma part, les clichés ; je n’aime pas les choses convenues. Si on est honnête avec soi-même, c’est rare que dans la vraie vie les choses soient évidentes. Le nombre de fois qu’on cache, qu’on dissimule tout dans la vraie vie. Et il n’y a guère que dans les sitcoms que l’on voit les gens réagir tout le temps de la même façon. Et moi j’aime bien les décalages. C’est ça qui est intéressant : les non-dits, ce qu’on ne s’avoue même pas à soi-même, ce qui transparaît dans des gestuelles… j’aime beaucoup ça… quand l’inconscient parle.

Beaucoup d’écrans dans les relations entre les personnages. Skype via l’écran de l’ordinateur entre Jaakko et le fils, mais aussi entre Caroline et sa compagne, des moments d’intimité saisis, volés sur l’écran du téléphone entre Caroline et Jaakko. Un monde lisse, ou plutôt lissé, pour refléter le vide émotionnel de nos vies. Des écrans, des miroirs qui vont mettre au jour une réalité qui, à l’image du nuage de cendres qui se dissipe, va appeler une mise au point et des prises de décision. Quelle lecture avez-vous du film ?
Vous avez tout à fait raison. C’est ça qui est assez troublant dans ce film, en fait, ce sont les écrans, c’est le vide. Et je trouve ça beau que, justement à la fin, elle coupe le téléphone et qu’après elle s’en aille dans la nature. La dernière image, c’est vraiment ça… vous avez tout à fait bien saisi le cheminement, l’évolution des personnages.

Après des rôles de jeunes femmes plutôt excentriques, révoltées, à la marge, ou des rôles bouleversants comme dans « Je l’aimais », « Le scaphandre et le papillon », « Au nom de ma fille », on vous propose aussi, comme dans ce cas, des rôles de femmes plus posées, installées dans une vie, disons, plus normale. Vous avez une belle carrière cinématographique, quelque 25 ans de films, y a-t-il encore des rôles que vous aimeriez incarner que l’on ne vous a toujours pas proposés ?
J’aimerais bien faire de la comédie. J’aime bien les personnages naïfs. En fait, souvent les comédiens aiment bien jouer ce qu’ils ne sont pas. Moi, je suis d’un naturel un peu paranoïaque, je suis très hyper lucide, je sais toujours ce qui va arriver, et ça m’énerve. C’est du reste quelque chose de moi que je n’aime pas. Et donc le métier d’acteur, cela permet de faire ce qu’on n’est pas. J’adorerais jouer quelqu’un de naïf. J’adorerais jouer ça : la naïveté, la bêtise, le côté maladroit, le côté drôle. Par exemple, quand je vois Diane Keaton dans les films de Woody Allen, ce genre de personnage un peu foldingue, qui parle tout le temps, qui cache mal sa maladresse et qui, en même temps, s’en fout, ce sont des personnages comme ça, je l’avoue, qui m’intéresseraient.
Et dirigée par qui ?
Alors là… En fait, il y a plein de gens que j’aime mais après, ce sont des rencontres. J’ai beaucoup de mal avec la projection dans le futur. C’est comme si j’étais superstitieuse par rapport à ça, en fait. Je préfère apprécier ce que j’ai là, dans le moment présent, le vivre pleinement et me dire que si je fais bien tout ce que j’ai à faire, l’avenir sera à l’image de ce qui est maintenant. C’est comme, par exemple, quand vous faites du yoga – que je pratique, pour ma part, beaucoup –, si vous faites tout bien, si vous êtes sérieux par rapport à tous les premiers mouvements, ils vous amènent forcément à faire très bien les derniers mouvements qui sont les plus difficiles. Et je crois beaucoup à ça. Je crois aux graines qu’on plante, je crois aux bonnes énergies qu’on distribue, au bon travail qu’on a fait et qui donnera envie à d’autres de vous confier autre chose. Mais je ne suis pas volontariste, et je n’ai jamais appelé un metteur en scène, écrit à un metteur en scène ou même rêvé de travailler avec un metteur en scène. Maintenant, parfois, quand je vois un très bon film comme, par exemple, « Happiness Therapy » de David O. Russell aux Etats-Unis que j’ai bien aimé – comme plusieurs films, d’ailleurs, de ce metteur en scène –, je me suis dit que je pourrais me voir dans son univers, mais peut-être que je me trompe aussi. Parce qu’après ce sont des rencontres, et peut-être que je ne suis pas son type d’actrice, et que ça ne donnerait pas grand-chose de bon entre nous, on n’en sait rien. Et puis, il y a peut-être des metteurs en scène qu’on ne connaît pas, qui sont jeunes et qui sont à leurs débuts… Je pense que ce sont surtout des rencontres et des envies communes de faire quelque chose ; je crois beaucoup à l’alchimie entre les gens. On n’est rien tout seul. On peut créer quelque chose – du moins dans ce métier qui est celui de faire des films – parce que c’est un travail d’équipe. On apporte plein de choses individuellement, mais il faut les bons ingrédients pour créer ce qu’on a envie de créer. C’est pour ça que je ne me projette jamais plus tard, j’attends de voir ce qui se présente. Car le plus important, c’est de garder son âme pure. Et le plus grand ennemi de « l’âme pure », pour moi, c’est le ressentiment, l’envie et l’aigreur. Donc, il faut tout le temps se satisfaire de ce que l’on a et faire avec. J’ai compris ça très jeune. Et je trouve que chaque fois que j’en ai dévié, que j’ai cru qu’il fallait avoir de l’ambition, ça n’a rien donné de bon. Moi, je suis pour la théorie d’ouvrir la porte du frigo, de voir ce qu’il y a dans le frigo et d’en faire quelque chose. Je suis pour la théorie de faire avec ce que l’on a. Mais ça n’empêche pas d’ouvrir sa porte à l’imprévu, aux choses qui peuvent arriver, qu’on n’attendait pas forcément. C’est ça qui est génial. Il y a des actrices qui reçoivent plus de projets que moi, et il y en a d’autres qui en reçoivent moins. Qu’est-ce que ça me donne de me dire que, par exemple, Catherine Deneuve, Juliette Binoche ou Marion Cotillard – des actrices mythiques – reçoivent tous les projets les plus formidables de la terre ? Moi, je ne suis pas à leur niveau, je ne reçois pas toutes ces choses. Donc, c’est pour ça que, par exemple, pendant un an parfois, je ne travaille pas, parce que rien ne m’a excitée. Les choses excitantes pour m’exciter ne sont pas arrivées, ne sont pas venues à moi. Donc, j’attends que ça revienne. Et puis, un jour, ça revient.
C’est un luxe aussi de pouvoir attendre…
Oui, c’est un luxe et c’est un choix de vie. C’est à dire que pour faire ça, il ne faut pas se mettre dans des situations économiques précaires. Je pourrais aussi décider d’acheter une grande maison dans le sud de la France ou bien de louer une villa pour l’été à 10 000 euros la semaine. Il y en a qui font ça. Moi, je ne claque pas mon fric de cette manière-là parce que je veux pouvoir conserver ma liberté d’action dans mon métier. Je veux pouvoir être libre de choisir, d’attendre le moment où je serai en adéquation avec un projet. Je dis toujours qu’il faut être responsable. On peut pleurer sur son sort, mais seulement quand il nous arrive tout d’un coup un vrai coup dur. On en a dans la vie des saloperies qui nous tombent sur la figure qu’on n’a pas cherchées… on n’est pas responsable de tout non plus. Mais il y a beaucoup de choses qu’on peut essayer d’éviter ; il y a des adéquations qu’on peut faire. Je suis pour la responsabilité de chacun, mais sans pour autant se sentir à chaque fois le centre du monde, sans penser pour autant qu’on est Dieu. Parfois, on est mis devant des épreuves qu’on n’a pas cherchées. Il y a de telles injustices qui se passent dans la vie. Mais je pense que tout ce que l’on peut maîtriser, il faut essayer quand même de mettre toutes les chances de son côté. J’ai vu trop de gens qui font n’importe quoi et qui ne font que se plaindre, et c’est vraiment pénible. Des gens qui se noient dans des verres d’eau et qui n’arrêtent pas de vous bassiner avec leurs problèmes. Et ça me fatigue. Donc, j’essaie de ne pas être trop autoritaire, mais j’ai une tendance vers l’autoritarisme parfois, parce que je suis trop choquée du laxisme des gens et de cette espèce de non-responsabilité que certains ont par rapport à eux-mêmes et par rapport aux autres.

Avez-vous en général une préférence pour tourner en anglais ou en français, ou bien diriez-vous que c’est en fonction du rôle ?
Pour moi, tourner en anglais, c’est un challenge de plus. En fait, je commence à prendre plus de plaisir à tourner en anglais. Justement ce film, « 2 Nights Till Morning », m’a donné un vrai plaisir même si j’avais déjà tourné dans le Spielberg en anglais, avec Wenders en anglais, avec Atom Egoyan également – j’en ai fait quand même pas mal de tournages en anglais ! –, maintenant je vais tourner en Italie en anglais et je viens de tourner au Canada aussi en anglais. Donc, je tourne beaucoup en anglais mais, évidemment, quand je tourne en français il y a une forme de liberté que, moi, je trouve plus grande. Quand je joue en anglais, je dois travailler plus, c’est une contrainte, mais ce n’est pas inintéressant. Il y a aussi des avantages à tourner en anglais, on en tire des bénéfices.

Est-ce que, comme dans l’histoire du film, vous avez rêvé ou rêveriez d’être forcée de mettre votre vie entre parenthèses pendant quelques jours, ne serait-ce, sans parler d’aventure, que pour échapper aux contraintes professionnelles, aux obligations familiales, sociales, etc. ?
Oui, je serais capable de le faire… Je l’ai, du reste, déjà fait. Et je pense que c’est bien parfois de se poser et de faire le point. Autant je parlais d’autoritarisme tout à l’heure, autant il faut des moments de pétages de plomb aussi. Il faut des moments d’abandon parce que souvent dans ces moments-là peut s’installer quelque chose de nouveau. Mais il faut limiter. Je me permets des moments de folies de vie parfois, mais je reviens quand même toujours à une forme de rigueur au jour le jour.

Quelle est votre actualité cinématographique ? Quels sont vos projets ?
Pour l’heure, j’ai ce film italien « Le confessioni » de Roberto Andò avec Daniel Auteuil – avec qui j’ai déjà partagé l’affiche dans « Au nom de ma fille » – et Toni Servillo – qui jouait aussi avec moi dans « Le balcon sur la mer » – et plein d’autres acteurs, dont l’actrice danoise Connie Nielsen. Ça se passe pendant un G20, et le film va sortir en Italie au mois d’avril. Il y a également ce film canadien « Iqaluit » de Benoît Pilon qui sortira en France et au Canada en juin. Et sinon, j’ai un projet de théâtre, deux projets de films, mais je touche du bois car en ce moment c’est la crise. Et donc, tout est plus fragile. J’ai un film grec et deux films français en projets, et une lecture de théâtre aussi cet été. Mais c’est vraiment pour l’instant en développement. On pense tourner à la fin de l’année, mais peut-être que ce sera l’année prochaine. Les financements sont de plus en plus compliqués, difficiles, fuyants. Ce qui se faisait auparavant comme ça « fingers in the nose », maintenant, c’est plus laborieux. Les choses arrivent avec plus de travail. Il faut être créatif même dans les structures de montage financier. Il faut déployer beaucoup plus d’imagination maintenant. Mais, en tout cas, ce sont des beaux, beaux projets.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 4 avril 2016

Festival du film documentaire de Helsinki – DOCPOINT 2021

DOCPOINT
29 janvier – 7 février 2021
XXe édition du Festival du film documentaire de Helsinki – DOCPOINT

A l’occasion de sa XXe édition, le Festival du film documentaire de Helsinki DocPoint se déroulera du 29 janvier au 7 février et vous donne cette année rendez-vous en ligne, en raison de la crise sanitaire. Le Festival n’en diffusera pas moins une large sélection nationale et internationale de films documentaires classiques et en exclusivité. Au nombre des quelque 20 invités au Festival, DocPoint accueillera en ligne la réalisatrice française Eléonore Weber pour son film « Il n’y aura plus de nuit », le réalisateur centrafricain Elvis Sabin Ngaïbino pour son premier film « Makongo » ainsi que Firouzeh Khosrovani, réalisatrice iranienne dont le dernier film « Radiograph of a Family » a remporté en 2020 le Prix du Meilleur long métrage documentaire au Festival international du film documentaire d’Amsterdam (IDFA). Egalement présent en ligne, le cinéaste italien Gianfranco Rosi, dont les films ont été présentés dans de nombreux festivals nationaux et internationaux et récompensés de nombreux prix (Ours d’or à la Berlinale 2016 pour « Fuocoammare » ; Lion d’or à la Mostra de Venise 2013 pour « Sacro GRA ») présentera son tout dernier film « Notturno », nommé aux Oscar 2021 dans la catégorie Meilleur film étranger (voir Q&A avec Gianfranco Rosi/https://www.youtube.com/watch?v=eevJNyzNgaA)

Parmi les 71 films présentés au cours de cette XXe édition du Festival, quelques longs métrages en langue française :

IL N’Y AURA PLUS DE NUIT / THERE WILL BE NO MORE NIGHT
Eléonore Weber
France (2020), 76 min
Langue : français (sous-titres anglais)
https://www.youtube.com/watch?v=2791zFeuZnU (Q&A avec la réalisatrice/Vidéo en français)
Il n’y aura plus de nuit repose sur des vidéos enregistrées par les armées américaine et française en Afghanistan, en Irak, au Pakistan… Le film détourne ces images du discours de propagande dans lequel elles sont généralement prises et montre où peut mener le désir de voir, lorsqu’il s’exerce sans limites.

MAKONGO
Elvis Sabin Ngaïbino
République centrafricaine/Argentine/Italie (2020), 73 min
Langue : Aka, Sango (sous-titres anglais)
https://www.youtube.com/watch?v=S2a0ku0D1tk&feature=youtu.be (Q&A avec le réalisateur/Vidéo en français)
Pour son premier film, Elvis Sabin Ngaïbino accompagne Albert et André, deux jeunes pygmées Aka du sud de la République centrafricaine dans un campement en pleine forêt. Seuls scolarisés du village, ils ont décidé de transmettre leurs connaissances et d’inscrire les enfants des campements dans une vraie école. Pour financer leur entreprise, ils misent sur la prochaine récolte de « makongo » (chenilles).

RADIOGRAPH OF A FAMILY
Firouzeh Khosrovani
Iran/Norvège/Suisse (2020), 81 min
Langue : Farsi, français (sous-titres anglais)
https://www.youtube.com/watch?v=9rpg4cw2I-I&feature=youtu.be (Q&A avec la réalisatrice/Vidéo en anglais) La fille d’un père séculier et d’une mère pieuse raconte comment elles coexistent sous un même toit. À travers des photos et des conversations fictives, nous découvrons le changement de la famille au cours des années de révolution en Iran.

Retrouvez tous les films du Festival sur : www.docpointfestival.fi

LES FILMS À VOIR SUR NOS ÉCRANS

NE LE DIS À PERSONNE

Un film de Guillaume Canet

Dimanche 24 janvier sur W9 à 21 h 05

  • Avec : François Cluzet, André Dussolier, Nathalie Baye, François Berléand, Jean Rochefort…
  • Genre : Thriller
  • Durée : 2 h 05
  • Sortie : Le 28 septembre 2007 
  • Quatre César 2007 (meilleurs réalisateur, acteur, montage, musique)

Alex et Margot s’aiment depuis leur plus tendre enfance. Ils forment un jeune couple amoureux, sans histoire, jusqu’au jour où Margot est assassinée dans des conditions tout aussi tragiques qu’énigmatiques. 

Huit ans se sont écoulés. Alex ne se remet toujours pas de la disparition de Margot. Un jour, il reçoit un étrange courriel codé. Il clique. Une vidéo de surveillance fait apparaître en temps réel  une femme au milieu de la foule… sa femme, Margot… bien vivante (!?)

Une distribution tout aussi brillante qu’impressionnante, que ce soit dans les premiers comme dans les seconds rôles, avec un François Cluzet, très émouvant et toujours juste, qui se surpasse. 

Un rythme haletant, quasiment infernal, que l’on a tout de même un peu de mal à suivre sans s’essouffler, d’autant que l’intrigue – au demeurant bien ficelée – multiplie les retournements de situation. La course poursuite, qui s’achève avec la traversée du périphérique et un carambolage « percutant », est d’un réalisme à vous scotcher au fauteuil. 

Guillaume Canet, avec ce deuxième long métrage, signe une mise en scène sensible mais rigoureuse qui, tout au long de la descente aux enfers de son personnage principal, réussit à opérer un savant équilibre entre émotion et action. Un thriller à la française, filmé d’une manière prenante, dont le suspense vous tient en haleine jusqu’au bout. La musique de Mathieu Chedid, improvisée directement sur les images, participe largement de cette atmosphère inquiétante et envoûtante.

Un polar qui électrise et magnétise, qu’on se le dise !

Aline Vannier-Sihvola

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HOMMAGE À JEAN-PIERRE BACRI

qui nous a quittés ce 18 janvier à l’âge de 69 ans.

  • UNE FEMME DE MÉNAGE – film de Claude Berri (2002), 85 min
  • Avec : Jean-Pierre Bacri, Emilie Dequenne
  • Prochaine diffusion sur ARTE le lundi 1er février à 14 h 35
  • Nomination : César du Meilleur espoir féminin
  • CUISINE ET DÉPENDANCES – film de Philippe Muyl (1993), 152 min
    D’après la pièce de : Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui
  • Avec : Zabou Breitman, Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui, Sam Karmann, Jean-Pierre Darroussin
  • Diffusion sur TV5 MONDE EUROPE le dimanche 24 janvier à 22 h 00 (heure finlandaise)
  • Prochaines diffusions : le vendredi 29 janvier à 19:40 et le mardi 2 février à 00:35
  • Palmarès : Nommé aux César 1994
  • LA BAULE-LES PINS – film de Diane Kurys (1989), 94 min
  • Avec : Nathalie Baye, Richard Berry, Zabou Breitman, Jean-Pierre Bacri, Vincent Lindon
  • Disponible sur ARTE.TV en rediffusion du 18/01/2021 au 24/01/2021 // Prochaine diffusion sur ARTE le lundi 25 janvier à 14:35
  • ON CONNAÎT LA CHANSON – film de Alain Resnais (1997), 117 min
  • Avec : André Dussollier, Sabine Azéma, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Lambert Wilson, Pierre Arditi, Jane Birkin, Jean-Paul Roussillon
  • Disponible sur FRANCE.TV jusqu’au 28 janvier 2021
  • COMME UNE IMAGE – film de Agnès Jaoui (2004), 170 min
  • Avec : Marilou Berry, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Laurent Grevill
  • A voir en streaming HD, location VOD, DVD & Blu-Ray et en téléchargement définitif 100% légal.

Le regard des autres

COMME UNE IMAGE

  • Un film de Agnès Jaoui
  • Avec : Marilou Berry, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Laurent Grevill
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1 h 50
  • Sortie : Le 19 novembre 2004
  • Prix du Scénario au Festival de Cannes 2004

« Comme une image » est une galerie de portraits d’êtres humains qui se cherchent dans le regard des autres, notamment une fille qui souffre de l’indifférence de son père, écrivain égocentrique à succès qui a du mal à regarder les autres tant on l’a habitué à se regarder lui-même.

Pour son deuxième long métrage, Agnès Jaoui signe ici une comédie de moeurs aux dialogues incisifs, d’une maîtrise et d’une justesse de ton irréprochables. La réalisatrice dépeint sans complaisance, mais avec subtilité et humour, les travers de personnages pas toujours très sympathiques, mais profondément humains et attachants. Une fois de plus, les inconditionnels du tandem Jaoui-Bacri ne seront pas déçus. Ces derniers trempent leurs plumes dans l’humour pour épingler cette fois, de manière férocement jubilatoire, le milieu littéraire parisien et les comportements hypocrites de notre époque.

Le dernier opus Jaoui-Bacri est certes du bel ouvrage, un film dans la lignée du « Goût des autres », avec des dialogues drôles et percutants (tout de même un cran au-dessous de l’écriture ciselée de « Un air de famille ») et des acteurs exceptionnels. Jean-Pierre Bacri, fidèle à lui-même en râleur désenchanté, campe un personnage à l’ego surdimensionné des plus détestables : odieux, comme on l’aime ! Face à lui, Marilou Berry, qui fait ses débuts à l’écran, est émouvante et d’une étonnante spontanéité.

Quant à Agnès Jaoui, superbe de retenue en professeur de chant un peu collet monté, elle nous fait partager sa passion pour le chant lyrique. Si la mise en scène est quelque peu immobile et conventionnelle, « Comme une image » n’en demeure pas moins un film fin, intelligent et drôle, aux dialogues savoureux.

Un vrai régal !

Aline Vannier-Sihvola

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LE TEMPS DU LOUP

Un film de Michael Haneke

CURIEUSE ET TROUBLANTE RÉSONANCE AVEC LA CRISE SANITAIRE ACTUELLE…

  • Un film de Michael Haneke
  • Avec : Isabelle Huppert, Patrice Chéreau, Olivier Gourmet, Béatrice Dalle
  • Genre : Drame
  • Durée : 1 h 53
  • Sortie : Le 27 août 2004

Cela commence comme un banal week-end à la campagne. Une famille – le père, la mère et deux enfants – débarque d’un monospace les bras chargés de cartons de provisions pour passer, semble-t-il, un séjour prolongé dans son chalet de vacances. Mais survient l’inattendu, l’inimaginable. Soudain, tout se dérègle. Ce qui devait être une histoire de famille devient alors un drame collectif.

Dans une première partie, nous suivons les membres de cette famille sur le chemin de l’errance et nous enfonçons petit à petit avec eux dans les ténèbres d’un monde de plus en plus étrange. Nous allons perdre tous nos repères. Symboliquement, c’est dans l’obscurité que nous sommes plongés tout au début du film. Une simple flamme de briquet pour nous dire l’angoisse qui envahit peu à peu les personnages… et la voix, dont la violence fulgurante déchire la nuit. Haneke va du reste donner tout au long du film une place privilégiée au son par rapport à l’image. Parfois à la limite du supportable.

Cette errance, tout d’abord en rase campagne, aux côtés d’une Isabelle Huppert sublime, nous conduira, dans une deuxième partie, jusqu’à un hangar désaffecté où s’est réfugiée une petite communauté dans l’attente d’un train hypothétique.

Comme le Dogville de Lars von Trier, Le temps du loup est une réflexion âpre et violente sur le comportement d’êtres humains confinés dans un espace clos et livrés à eux-mêmes. Comment nous comportons-nous quand les repères sociaux et moraux ont volé en éclats ? Quelle est la part de monstruosité que nous portons en chacun de nous ?

Mikael Haneke signe ici un film catastrophe à sa manière. La catastrophe est hors champ, et il nous laisse dans un flou spatio-temporel qui nous oblige à faire appel à notre imaginaire. On pense tout d’abord aux guerres qui ont ravagé les Balkans, aux réfugiés d’Europe de l’Est. Mais, petit à petit, le malaise insidieusement s’installe. Les fuyards ont notre visage, l’environnement est familier. Et si cette fois-ci la guerre frappait à nos portes ? A moins que nous ne soyons dans une chronique d’une fin du monde annoncée… Le titre du film est du reste tiré d’un poème germanique qui décrit le temps précédant l’Apocalypse. Haneke introduit ici l’idée que l’homme est un loup pour l’homme. En quelque sorte, l’enfer ce n’est plus les autres, c’est nous.

Atmosphère pesante, oppressante d’un huis clos terrifiant. Film glacé et dérangeant, car il nous renvoie notre propre image, nous confronte à notre inhumanité.

Et si le temps du loup était proche ?

Aline Vannier-Sihvola

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THIS TRAIN I RIDE – documentaire de Arno BITSCHY en rediffusion sur ARTE

Ne pas manquer de voir ou revoir en accès libre sur ARTE la rediffusion de « This Train I Ride », film documentaire du réalisateur français Arno Bitschy dont la bande originale a été composée par le musicien australien Warren Ellis, fidèle acolyte de son compatriote rocker Nick Cave. (Lire entretiens ci-dessous)

THIS TRAIN I RIDE
ARTE – La lucarne
https://www.arte.tv/fr/videos/086154-000-A/this-train-i-ride/ (disponible jusqu’au 19 janvier 2021)

Dans sa case, « La Lucarne » – fenêtre télévisuelle audacieuse depuis plus de vingt ans – est, chaque lundi, un rendez-vous unique dédié au cinéma documentaire expérimental.

This Train I Ride Affiche
L’Amérique aujourd’hui. Un train de marchandises traverse le paysage tel un gigantesque serpent de fer. Un jour, Ivy, Karen, Christina ont tout quitté et bravé le danger pour parcourir le pays à bord de ces trains. Elles les attendent, cachées dans des fourrés, dormant sous les ponts des autoroutes.

A cette occasion, lire ou relire les deux entretiens qui suivent avec respectivement Arno Bitschy et Warren Ellis venus présenter leur tout dernier film « This Train I Ride » lors du Festival international du film de Helsinki – Amour et Anarchie en septembre 2019.

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ENTRETIEN AVEC ARNO BITSCHY
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Invité d’honneur du Festival international du film de Helsinki – Amour et Anarchie (19-29.09.2019), le documentariste français Arno Bitschy est venu présenter son dernier film intitulé « This Train I Ride »(2019), accompagné du compositeur et musicien franco-australien Warren Ellis qui en a composé la bande originale (lire également l’interview de Warren Ellis). Après un premier documentaire sur la ville de Detroit « Résilience » (2016) – portrait musical d’une ville en état de choc –,  Arno Bitschy s’embarque cette fois-ci dans son dernier film « This Train I Ride » avec trois jeunes femmes qui prennent des trains de marchandises aux Etats-Unis. Ce documentaire, dont le bruitage est réalisé par le Finlandais Heikki Kossi ( « Olli Mäki », « The Birth of a Nation », « Ad Astra », etc.), est co-produit par la société de production finlandaise Napafilms.

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Sans doute pour la première fois en Finlande, vous venez présenter au Festival Amour & Anarchie votre deuxième film documentaire « This Train I Ride », coproduit par la société de production finlandaise Napafilms. Comment est née cette collaboration ?
Le film est produit par Les Films du Balibari en France – c’est le point de départ –,  et Clara Vuillermoz, qui en est la productrice, est rentrée dans le film il y a trois ans, puisque je travaille sur ce film depuis plus de quatre ans. Je suis parti filmer une première fois, puis j’ai montré à Clara les images ; elle a adoré et, du coup, elle est rentrée dans le film. Par la suite, il y a un an maintenant, on a eu enfin ARTE et l’assurance d’une diffusion dans une de leurs cases qui s’appelle La Lucarne [le meilleur du documentaire de création – NDLR] et, dans ce cadre-là, on devait faire une coproduction avec des Finlandais. Les Films du Balibari sont dirigés par deux productrices Estelle Robin You et Clara Vuillermoz, et comme Estelle avait déjà travaillé avec Napafilms, c’est tout naturellement qu’elle a dirigé Clara vers cette société de production finlandaise.

Vous êtes venu, pour présenter ce film, accompagné du musicien australien Warren Ellis – qu’on associe à Nick Cave & The Bad Seeds et à de nombreuses musiques de films – qui a composé la bande originale de votre film. Comment s’est faite la rencontre avec Warren Ellis ?
Très simplement. Je lui ai envoyé un e-mail – du moins, à son agent –, parce que je savais qu’il vivait en France, qu’il s’était marié avec une Française et qu’il était accessible. C’est un artiste très connu mais qui ne fait pas de la musique de films pour l’argent mais plutôt par passion. Warren Ellis ne regarde pas le cachet, il regarde d’abord si ça lui plaît, s’il aime. Donc, je savais qu’avec notre petit budget, on pourrait quand même arriver à l’intégrer à notre projet si ça l’intéressait. J’adore son travail et je pensais que, pour ce film, ça pouvait être vraiment intéressant de travailler avec lui et qu’il pouvait ne pas tomber dans les clichés. C’est ainsi que j’ai envoyé un message à son agent, mais je n’ai pas eu de réponse. Et, trois mois plus tard, je pensais vraiment que c’était mort alors qu’en fait, quand Warren avait vu le message, il avait dit à son agent que ce film-là il voulait le faire. La productrice Clara a alors rencontré l’agent qui lui a confirmé la volonté de Warren de faire le film. Et après, la machine s’est mise en place très simplement et ça a été hyper facile. Entre nous deux, ça s’est très bien passé, ça a été très naturel. Warren Ellis est quelqu’un de très humble qui se met au service du film, en fait. J‘avoue que j’avais un petit peu peur au début par rapport à l’ego et je me demandais comment il allait se comporter. J’adore son travail mais je ne le connaissais pas personnellement. Toutefois, il avait l’air d’être quelqu’un d’assez simple. Et c’est exactement ce que j’ai eu en face de moi : quelqu’un qui se met au service du film et qui n’essaie pas de placer son nom ou son style. Il m’a alors envoyé des musiques et je lui disais si j’aimais ou pas, si ça marchait ou pas, et on a construit tout ça comme ça.

Lui avez-vous donné carte blanche ou bien avez-vous eu des requêtes ?
Au début, il m’a dit qu’il ne voulait pas avoir d’images et m’a demandé de lui donner des mots, des sensations, des émotions. Des mots comme peur, joie, liberté… ce genre de choses. Il voulait des choses abstraites pour commencer à travailler sur la musique et je lui ai donné des sons de trains parce que je voulais qu’il s’imprègne de la musicalité du bruit du train. Ce sont des trains de marchandises et c’est un élément très important dans le film : la présence du train et le son du train. Donc, je lui ai donné tout ça et il m’a envoyé cinq ou six petits morceaux. J’ai fait ensuite trois clips avec ces morceaux ; ça marchait étonnamment bien et c’était vraiment intéressant. Je suis monté de Lyon à Paris et les lui ai montrés. Il a adoré. On a alors passé la journée ensemble à papoter, à échanger. Il m’a fait écouter plein de sons. La relation s’est faite comme ça. Après, il m’a renvoyé d’autres musiques, et je lui disais si ça marchait ou pas. Puis le montage s’est fait avec l’excellente monteuse qu’est Catherine Rascon, et on a commencé à placer les sons. J’ai montré le film à Warren une fois arrivés au montage final. On est alors revenus en studio et on a retravaillé la musique pour rajouter des choses, réarranger la musique, en fait. Et après, on est passés au mixage.

Heikki Kossi, bruiteur/Foley artist, a travaillé sur votre film avec son équipe. Le connaissiez-vous de réputation ? Et quelles sortes de bruitages sont effectués sur un film tourné pratiquement entièrement en pleine nature ?
J’avoue que je ne connaissais pas du tout Heikki. Et je n’avais jamais travaillé avec un bruiteur auparavant. C’était pour moi une première expérience. En fait, je ne savais pas quoi attendre et ça a été un peu une découverte de même que la manière de travailler avec les bruiteurs. C’était vraiment étrange car ce n’est pas forcément ce qui se fait pour le documentaire. Donc, ça a été un peu compliqué au début pour arriver à se comprendre, et je dois dire que je n’ai vraiment compris que sur la fin. Au début, ça paraît surprenant. On se dit qu’il ne va pas mettre des bruitages partout. Mais c’était d’autant plus intéressant dans ce film que j’ai réalisé une bonne partie du tournage tout seul avec un micro caméra, et donc le son était pauvre. J’ai eu deux fois un preneur de son sur six tournages. Il fallait, par conséquent, enrichir le son, enrichir les voix quand je parle, par exemple, avec les filles lorsqu’on est en voyage. Si on veut arriver à faire ressortir la voix, il faut qu’on filtre tout le reste. Donc, Heikki et son équipe recréent et donnent ainsi beaucoup plus de profondeur au son en recréant les sons. Après, il a juste fallu que je leur pose mes limites pour que ça ne sonne pas faux et qu’on reste dans quelque chose qui soit réel. Je dois dire que je suis hyper content du résultat. Ça a été assez épuisant, j’avoue, mais c’était hyper intéressant et au final, je n’ai pas l’impression qu’on sente que c’est bruité. Par contre, si on pouvait faire un comparatif entre pas bruité et bruité, on verrait, à mon avis, une sacrée différence. Ça amène beaucoup plus de puissance au son.

Comment est né ce projet de film documentaire ?
Je connaissais le milieu des hobos aux Etats-Unis, les vagabonds. La culture hobo, c’est quelque chose qui fait partie de la culture américaine depuis la Grande dépression. Il y a de la musique hobo et il y a même un festival pour les hobos aux Etats-Unis. Ça fait partie du folklore américain. Je fais de la musique et, il y a une quinzaine d’années, je suis parti en tournée aux Etats-Unis jouer dans un groupe de punk rock. Et là, j’ai découvert que des punks prenaient aussi des trains et avaient un peu récupéré cette culture hobo. Ça m’intéressait et j’ai gardé cette idée dans un coin de ma tête. Plus tard, je suis tombé sur les photographies d’un certain Mike Brodie qui est quelqu’un qui a fait de la photographie en prenant des trains, en vivant cette vie-là. Et ce qu’il a fait est magnifique. Il saisit vraiment cet instant de liberté totale, les yeux des gens. Et, du coup, ça m’a ramené ce projet en tête. J’ai donc commencé à écrire sur lui parce que ce gars-là a fait des photos pendant ses voyages en prenant des trains et quand il a arrêté de prendre des trains, il a arrêté de faire de la photo et il est devenu mécanicien. Il ne fait plus de photos. Il n’a, du reste, jamais fait d’autres photos que ces photos dans les trains. C’était donc le point de départ de mon écriture mais, au final, je me suis rendu compte que ça ne marcherait pas avec lui, d’autant que lui-même n’était pas intéressé. C’est alors que j’ai pris conscience qu’il y avait beaucoup de filles, avec le mouvement punk, qui s’étaient mises à prendre des trains, ce qui n’était pas le cas avant. Ça a fait son petit cheminement et je me suis dit que c’était quand même intéressant de travailler sur des filles. C’est beaucoup plus puissant, en fait. Je ne voulais en aucune façon faire un documentaire sur des punks, sur des marginaux qui se défoncent, sur des gens qui s’autodétruisent. Je voulais quelque chose qui aille plus loin. Et, du coup, chez les femmes il y avait quelque chose de vraiment intéressant. J’ai rencontré une dizaine de femmes qui avaient pris ou qui prenaient des trains pour faire des interviews, juste discuter et c’est alors que je me suis rendu compte que le film, il était là. C’était un film sur des femmes en recherche de liberté et sur ce que le train leur avait donné, c’était ça qui m’intéressait. Le train transforme les femmes et elles sont devenues libres en prenant les trains. C’est la métaphore de leur transformation. Et voilà. Le film est né comme ça.

Votre film s’intitule « Libres !» en français. Mais le sont-elles vraiment ? Il y a surtout une quête de l’identité. Vous demandez, du reste, à l’une d’elles ce que ce voyage – sans destination préalable – lui a appris. Et on serait tenté de vous demander ce que la réalisation de ce film, ce vagabondage cinématographique vous a apporté ?
Tout d’abord, je dirais qu’on n’utilise plus le titre « Libres ! », on garde juste « This Train I Ride ». Ce n’est pas un titre facile à prononcer pour les Français, mais le problème c’est qu’il y a plein d’autres choses qui ont été appelées « Libres ! », et ça n’arrête pas. Il y a encore un film qui va sortir qui s’appelle « Libres », il y a un parfum, il y a un mouvement politique, etc. Quant à ce que la réalisation de ce film m’a apporté, je dirais énormément. J’ai appris à apprécier la solitude, quelque chose avec laquelle j’avais du mal avant. La première fois où je suis parti, je suis parti avec un ami preneur de son. C’était plus rassurant quand je partais avec quelqu’un. Après, Clara, la productrice, m’a poussé à partir tout seul. Ça ne le faisait pas trop car je n’avais jamais fait ça. Et puis, avec les filles, au début c’était un peu nébuleux. Pas simple pour se retrouver, même si à chaque fois ça s’est fait, pour savoir ce qu’on allait faire, si on allait prendre des trains, etc. Mais je pense que c’est là que c’est devenu vraiment intéressant avec elles parce que j’étais dans la même position qu’elles. La première fois que je l’ai fait, c’était avec Karen, et ça a été vraiment génial. Je me suis rendu compte alors qu’on vivait le truc ensemble parce que, de toute façon, on vivait l’aventure ensemble. J’avais mon sac à dos avec mon matos, on partait et il se passait ce qu’il se passait. Et ça m’a énormément appris. J’ai adoré et je partirai le refaire, même si c’était épuisant. Ça a été vraiment dur mais, en même temps, c’était génial. Après, quand on y repense – et c’est toujours pareil avec ce genre d’expérience –, une fois qu’on est bien calé sur son canapé, on se dit que c’était génial. Dans le vrai, il y avait beaucoup de moments où je me demandais dans quelle galère j’étais et pourquoi je faisais ça… et je me le suis demandé quand même un paquet de fois. Mais voilà. C’est fait et je passe à autre chose.

Votre premier documentaire « Résilience » (2016) était un road trip à travers Detroit, encore un voyage insolite. Est-ce une façon de poser à chaque fois un autre regard sur notre société ?
Oui. De toute façon, je pense que le principe du documentaire, c’est justement de présenter un regard un peu différent. Du moins, c’est ce qui m’intéresse. Si tout le monde regarde dans un sens, je vais aller faire un pas de côté et essayer de trouver ce qui va nous surprendre. Je cherche ce qui surprend chez les gens et j’essaie de lutter pour ne pas tomber dans le piège, dans ce qui est attendu, dans les clichés. J’essaie de prendre le spectateur à contre-pied, en tout cas, de ne pas lui donner ce qu’il a envie de voir, de ne pas le mettre dans une position confortable. Mais « Résilience » n’est pas mon premier documentaire. J’ai, en fait, réalisé plusieurs documentaires à petit budget que j’ai auto-produits. Ce documentaire « This Train I Ride » est la suite – et je m’en suis rendu compte après – de deux autres documentaires que j’ai faits qui portent sur des femmes. J’ai fait un premier documentaire « Marie-France » (2007) qui raconte l’histoire d’une femme tatouée sur tout le corps, une Française qui portait sa vie sur la peau et qui exorcisait ses démons par le tatouage. Et après, j’ai fait un documentaire « Jazz » (2016) à Detroit sur une Afro-Américaine qui chantait des chansons de Billie Holiday. Et ces deux portraits étaient des portraits de femmes qui avaient souffert, qui avaient vraiment été très malmenées par la vie. Je voulais les mettre en lumière parce que c’étaient des femmes qu’on ne regardait pas. Moi, je les ai regardées en me disant qu’elles étaient belles et j’ai eu envie de montrer aux autres à quel point elles étaient belles. Mais c’étaient des victimes. Elles avaient été brisées par la société, par les hommes et donc, dans « This Train I Ride » – comme le troisième volet d’une trilogie… toutefois, en toute humilité –, je souhaitais justement que ces femmes ne soient pas des victimes, qu’elles soient fortes. Je voulais montrer que, malgré les souffrances infligées par les hommes et par la société, elles avaient trouvé le moyen de se libérer de tout ça et d’avoir quelque chose de positif. Les deux documentaires précédents, même s’ils sont beaux, sont quand même plutôt noirs ; ce sont des films durs parce que ce sont des vies qui sont brisées, mais pas dans « This Train I Ride » où les trois femmes que je suis sont un peu la note d’espoir pour Marie-France et Jazz qui sont mortes.

On voit au générique de fin la mention des villes New Orleans/San Francisco/L.A., etc. Combien de kilomètres ont été parcourus embarqués sur ces trains ? Et combien de temps a duré le tournage ?
J’avoue que je n’ai pas compté les kilomètres. Je n’ai pas traversé les Etats-Unis de part en part, même si ça m’aurait beaucoup plu. En fait, le tournage a duré quatre ans et j’ai fait en tout quatre voyages en train. Je n’ai pas le nombre de kilomètres en tête mais on a surtout parcouru l’ouest et le sud des Etats-Unis. L’est des Etats-Unis est plus compliqué. C’est plus petit, plus concentré et la sécurité est renforcée. Donc, cela aurait été beaucoup plus difficile pour nous de s’embarquer sur des trains.

Quelles ont été les plus grosses difficultés rencontrées pour réaliser ce tournage ?
Trouver de l’argent. C’est le plus dur, au final. Avoir de la patience et trouver de l’argent. En fait, souffrir dans les trains est une promenade de santé par rapport à convaincre des diffuseurs d’acheter un film. Franchement, les souffrances de tournage sont juste des bons souvenirs.

Que sont devenues aujourd’hui ces trois jeunes femmes ?
On a gardé le contact. Je leur envoie des messages régulièrement. Elles ne prennent plus de trains. Elles ont tout arrêté, mais à la fin du tournage elles avaient déjà tout arrêté. Et là, aucune n’y est retournée. Ivy, de toute façon, a arrêté de prendre des trains, et elle ne les prendra pas toute seule. Pour ce qui est de Karen, je pense que son histoire d’amour est en train de tomber à l’eau et je ne suis pas sûr qu’elle se marie, mais elle est toujours hôtesse de l’air. Quant à Christina, elle vit toujours dans le Wisconsin ; elle est toujours soudeuse, mène sa petite vie, au calme.

Comment êtes-vous venu au cinéma ? Pourquoi le documentaire ? Pourquoi tourner en langue anglaise et à chaque fois aux Etats-Unis ?
Pour les Etats-Unis, je dirais tout d’abord que je suis beaucoup plus fan de cinéma américain que de cinéma français globalement. J’adore le cinéma français, mais le vieux cinéma français. Par ailleurs, je baigne dans la culture américaine depuis toujours. Pour moi, c’est le pays du cinéma. Je pense que naturellement je suis attiré par l’Amérique. Après, je ne sais pas pourquoi les films que j’ai écrits aux Etats-Unis trouvent de l’argent et les autres n’en trouvent pas. J’ai écrit d’autres films qui se passent en France que je n’arrive pas à vendre. Je me retrouve donc à faire plus de documentaires en langue anglaise qu’en langue française. Mais j’aimerais bien faire un peu de langue française aussi. Pour ce qui est du cinéma, mes parents n’avaient pas une culture cinématographique particulière, mais on allait souvent au cinéma pour voir tout et un peu n’importe quoi. On allait voir autant des navets comme le dernier Aldo Maccione comme on pouvait aller voir le dernier Woody Allen ou « Le rayon vert » d’Eric Rohmer – auquel je n’avais du reste pas compris grand-chose. L’écart était très grand. J’ai donc regardé beaucoup de films comme ça. Chez mes grands-parents, mon grand-père avait des cassettes de westerns et on les regardait en boucle – tout comme les westerns spaghetti de Sergio Leone. J’ai regardé beaucoup de films et ça a sans doute joué. Et pourquoi le documentaire ? J’ai étudié le montage et suis monteur de formation. Après, j’ai été bénévole à Lussas. C’est un copain qui m’a emmené aux Etats généraux du film documentaire de Lussas et là j’ai découvert que le documentaire ce n’était pas juste des films animaliers, que c’était du cinéma et qu’en filmant le réel on pouvait faire la même chose, qu’il n’y a pas de film de fiction ou de film documentaire, il y a des films. Et cette possibilité-là, elle m’a vraiment plu. Le réel est encore plus passionnant que la fiction parce qu’on ne peut pas contrôler le réel. Et quand on s’abandonne à suivre le réel et à filmer le réel, il se passe des choses qu’on n’aurait jamais pensé à écrire, et c’est là où ça devient vertigineux.

A l’évidence, ce genre de documentaire a nécessité une équipe de tournage très mobile et surtout restreinte. De combien de personnes se composait-elle ?
De moi-même. Il y a eu un preneur de son au départ et un preneur de son sur le dernier tournage. Le reste du temps, j’étais tout seul.

Le financement du film a-t-il été difficile à obtenir?
J’en ai parlé précédemment. C’est vrai qu’il m’a fallu avoir de la patience, mais il s’est fait.

Le film sera-t-il diffusé sur Arte ? En version doublée ou sous-titrée ? Une distribution dans certaines salles ?
En France, il sera diffusé sur ARTE pour La lucarne. Il n’est pas doublé fort heureusement, car La lucarne est sur ARTE une case spéciale de documentaires d’auteurs et, du coup, ils ne doublent jamais. Pour ce qui est de la diffusion en salles, le système de financement est assez compliqué en France : quand le film est diffusé à la télé, on ne peut pas le distribuer au cinéma. A un moment donné, le film a failli basculer dans le cinéma mais on n’a pas obtenu l’aide. Par la suite, la chaîne ARTE est arrivée et, du coup, ça nous a permis de finir le film. « This Train I Ride » sera donc diffusé dans des cinémas, dans des festivals, mais il n’y aura pas une distribution cinéma comme en Finlande.

Quels sont vos projets cinématographiques ?
J’ai le projet sur lequel je travaillais avant de faire ce film il y a quatre ans qu’il faut que je finisse, que je fasse, que je filme. Ça se passe en France, sur les combats de coqs dans le Nord-Pas-de-Calais. Par ailleurs, j’ai rencontré un entraîneur de boxe thaï à côté de Lyon qui me plaît beaucoup et qui se trouve à deux pas de chez moi. Et je crois que j’ai surtout envie de faire un film qui n’est pas loin de chez moi. A la fin, ce qui était génial dans « This Train I Ride », c’est que j’avais vraiment tissé un lien avec les filles et le champ des possibles s’ouvrait dans le documentaire. Mais c’est là que le film s’est arrêté. Pour moi, c’est hyper intéressant de rentrer en profondeur dans les relations avec les gens et, dans ce nouveau projet, le fait d’avoir quelqu’un qui est à dix minutes de chez moi en voiture, je trouve ça super. J’ai vraiment envie de construire quelque chose avec cet entraîneur de boxe. J’ai déjà commencé à écrire et je le rencontre souvent. Voilà. Pour l’instant, j’ai ces deux projets, et puis il y a Warren qui veut faire la musique, donc c’est génial.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 26.09.2019

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ENTRETIEN AVEC WARREN ELLIS

Warren Ellis, compositeur et musicien australien, était l’invité d’honneur du dernier Festival international du film de Helsinki – Amour et Anarchie (19-29.09.2019). Il accompagnait  le documentariste français Arno Bitschy venu présenter son dernier film « This Train I Ride » (2019) pour lequel il a composé la bande originale (lire également l’interview de Arno Bitschy).
Warren Ellis, fidèle partenaire de son compatriote Nick Cave, a intégré depuis de nombreuses années déjà le groupe Nick Cave & The Bad Seeds. Il est également membre fondateur du groupe Dirty Three. Warren Ellis a, par ailleurs, composé de nombreuses bandes originales de films avec son complice Nick Cave et, en solo, les bandes originales des films, entre autres, « Mustang » (2015) – pour lequel il a reçu le César du Meilleur compositeur – et « Django » (2017). Warren Ellis vient d’achever une tournée mondiale avec Nick Cave & The Bad Seeds, vient de sortir « Ghosteen », nouvel album du groupe, et continue à travailler sur la bande originale de plusieurs longs métrages que ce soit en France, en Angleterre, en Australie ou aux Etats-Unis.

Warren Ellis

Peut-être pour la première fois en Finlande, vous venez présenter au Festival Amour & Anarchie, avec le réalisateur Arno Bitschy, le film documentaire « This Train I Ride » pour lequel vous avez réalisé la bande originale. Comment est née votre collaboration avec Arno Bitschy ?
En fait, j’ai du mal à me souvenir mais Arno m’a contacté par e-mail et m’a envoyé le traitement de son documentaire. Le montage n’était pas fait mais le tournage était terminé. Et il m’a écrit qu’il aimerait bien travailler avec moi. J’ai lu le traitement et ça m’a parlé. Par ailleurs, je voulais savoir pourquoi il tenait à travailler avec moi. Il m’a répondu de manière très réfléchie et argumentée. Pour lui, il était évident que, vu ce que je faisais avec la musique, ça allait marcher. Il était très motivé, ciblé. Je lui ai dit que j’allais lui envoyer la musique, mais que je ne voulais pas voir d’images dans les premiers temps. Je lui ai demandé des mots qui, en gros, donnent l’esprit du documentaire. Il m’a envoyé cinq ou six mots, et je me suis lancé dedans.

Qu’est-ce qui vous a attiré au départ dans ce projet de film documentaire ?
Quand Arno est venu à Paris, il m’a montré trois bouts de cinq minutes sur chacune des trois femmes protagonistes du documentaire. Il avait associé un morceau de musique que je lui avais envoyé à une femme sur un skate, et ça m’a bouleversé. L’image était belle, ce qu’elle racontait était fabuleux, très profond, et la musique fonctionnait. Et voilà. Ça m’a tout simplement bouleversé. Cela m’a fait, du reste, un peu le même effet lorsque j’ai vu les cinq premières minutes de « Mustang » : j’étais bouleversé. Et je me suis dit que même si le reste est à un niveau moitié moindre d’intensité, ça va être, de toute façon, quelque chose. En fait, je ne savais pas quoi attendre avec un documentaire, parce que ce n’est pas évident, même avec un traitement. De plus, « This Train I Ride » est particulier comme documentaire. Donc, une fois que j’ai eu vu les premières images du film, j’ai commencé la musique. Et j’ai décidé de créer la musique plutôt dans des trains. Ainsi, quand je prenais le métro ou l’Eurostar, j’avais mon ordinateur et je faisais la musique, manipulais des morceaux. Parce que ça bougeait, je me trouvais moi aussi embarqué. En fait, c’est une idée que j’ai eue alors que je travaillais en même temps sur un disque. Je devais aller à Berlin, à Londres, aux Etats-Unis et je travaillais dans l’avion. Quand je bougeais, j’étais en mouvement, je travaillais sur ce projet.

Les trains, et surtout les trains de marchandises, sont très bruyants. Cela a-t-il été un inconvénient pour composer la musique de ce film ? Quels instruments avez-vous privilégiés ? Et sur quels critères ?
En fait, j’ai envoyé à Arno une vingtaine de morceaux. C’est son film et il savait ce qu’il voulait. Il a sélectionné ceux qui marchaient et puis on s’est retrouvés dans le studio pendant trois jours pour faire le montage ensemble, ajouter ou supprimer des choses. A la base, c’était plutôt lui qui devait décider ce qu’il voulait et, de ce fait, il a sélectionné les morceaux qu’il souhaitait intégrer. Je lui ai proposé une gamme de choix, mais il était aussi très clair qu’il ne voulait pas une musique qui aurait été émotionnelle, qui aurait changé l’image voire même le sentiment que c’étaient les femmes qui parlaient. Et c’était important que la musique soit assez neutre. Pour moi, c’était intéressant de faire la musique dans le mouvement, quelque chose qui ressemble un peu à un train. Parce que je dois dire que ce documentaire n’est pas évident. Il y a un côté mouvement, c’est méditatif et il y règne une ambiance assez particulière. Qui plus est, ça parle de beaucoup de choses. En fait, ça parle de maintenant, des femmes, du courage qu’il faut avoir et surtout de celui de ne pas vouloir être une victime. Je trouve que ce film est très actuel.

A quel moment composez-vous la musique d’un film – et de celui-ci en particulier ? Est-ce après avoir lu le scénario, ou vu le film, pendant, voire même avant et, dans ce cas-là, est-ce que ce sont les images du film qui s’adaptent à la musique ?
Ça dépend. Chaque cas est différent. En général, je lis le scénario. Et puis, quand j’ai décidé de m’engager dans un projet, même s’il n’y a pas d’image, pas de scénario comme avec un documentaire, je me lance comme je commence avec n’importe quel projet, avec un disque, pour un groupe : je vais en studio avec un esprit ouvert. Je ne suis pas un compositeur classique qui arrive, regarde, joue avec ça et ça. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne avec moi. Je fais la musique et on voit alors si ça marche ou pas. J’attends les accidents et, pour moi, c’est important d’avoir un dialogue avec le reste du groupe. C’est leur avis qui est important.

Avec quel réalisateur ou univers de réalisateur aimeriez-vous travailler ?
J’ai la chance de travailler avec des réalisateurs et des réalisatrices que j’aime beaucoup. Deniz Gamze Ergüven, par exemple, qui a fait « Mustang ». Travailler avec elle, c’était un rêve. Elle est fabuleuse. De même avec Andrew Dominik ou bien John Hillcoat, le réalisateur de « La route » entre autres, ou encore Amy Berg qui a réalisé le documentaire « West of Memphis », elle est extraordinaire. J’ai eu la chance, en fait, de travailler avec des gens que j’aimais beaucoup. Je pense que les réalisateurs qui ont envie de travailler avec moi, il faut, en fait, qu’ils pensent que je peux apporter quelque chose au film. Je ne fais pas de la musique standard – je n’ai pas une approche classique de la composition de bandes originales – et, par ailleurs, ce n’est pas mon métier. Mon boulot, c’est de jouer dans des groupes et de faire des concerts. Je suis un peu gâté car je peux faire parallèlement des musiques de films. Je pense aussi à David Michôd, avec qui ça a été aussi assez extraordinaire de travailler. J’aime beaucoup faire la musique pour les films documentaires. Ça me donne une grande liberté et me permet de m’exprimer d’une façon qui n’est pas possible dans les groupes.

Y a-t-il, du reste, une différence entre composer pour un documentaire ou une fiction ?
Oui, il y a une différence. Pour le documentaire, il ne faut pas que la musique mange trop de place, parce que le dialogue est important, tout comme il est important de suivre les personnages, suivre leurs émotions. Le documentaire est tout autre chose si on le compare, sur ce plan, à la fiction.

J’ai lu que vous n’écriviez jamais rien lorsque vous composez. Alors, comment faites-vous pour mémoriser tous les morceaux ?
Je ne mémorise pas. Tout est enregistré. Récemment, j’ai fait des concerts à Melbourne avec un orchestre symphonique et, avec Nick, on a joué nos musiques de films. Et je dois dire que c’était la première fois pour moi que je rejouais des morceaux. On avait six musiques de films et, pour cette occasion, j’ai été obligé d’apprendre à l’oreille les morceaux. Mais je n’écris jamais. J’ai même, parfois, enregistré avec mon IPhone. J’ai du mal à me souvenir. Cela fait trente que je fais de la musique et tout est plus ou moins enregistré. Quand je suis dans un studio, maintenant tout est enregistré.

Quel est, selon vous, le rôle de la musique dans un film ?
Ça dépend des films ou si c’est un documentaire. On espère que ça apporte quelque chose globalement. Images, musique : c’est une collaboration. Et quand on trouve un film avec une image et la musique qui vous transportent, c’est génial. Je crois que le problème aujourd’hui c’est que la musique est, pourrait-on dire, comme de « la colle ». S’il y a un problème dans une scène du film, on va « coller » de la musique triste, histoire de mieux faire comprendre. C’est le système américain mais, avec ce procédé, on peut être sûr que la plupart des musiques sont oubliées tout de suite. Le rôle de la musique, ça dépend. Parfois, la musique peut vous transporter avec l’image ou bien il faut que ce soit quelque chose de discret qui change l’atmosphère. Mais la musique doit soutenir, doit jouer un rôle au même titre qu’une actrice ou un acteur. Il y a un rôle pour la musique aussi. Parfois, la musique peut avoir un rôle dominant, ça dépend, il n’y a pas de règles. Il faut que la musique mérite d’être là. Et, par ailleurs, il est essentiel qu’un réalisateur comprenne, sache ce qu’il veut avec la musique.

Multi-instrumentiste, y a-t-il un instrument que vous aimez plus particulièrement jouer ou que vous privilégiez dans les musiques de films ?
Non. Je joue de n’importe quel instrument. Par contre, je n’aime pas les cuivres, mais j’ai pris du plaisir à travailler avec tout ce qui est électronique depuis dix ans. A la base, j’ai commencé avec l’accordéon, et puis le violon et la flûte. J’avais 11 ou 12 ans. Et maintenant je suis ravi de travailler avec n’importe quoi. Si ça me donne quelque chose, je suis ravi.

A quand remonte votre rencontre avec Nick Cave ?
On s’est rencontrés dans les années 90. Nick m’a demandé de venir dans le studio où il était en train d’enregistrer un disque avec les Bad Seeds en 1993. Dans le même temps, il est allé voir jouer mon groupe et il m’a invité ensuite à partir en tournée en Grèce et en Israël en 1995. Et voilà. Ça a continué comme ça. Je me trouvais dans un groupe, on a commencé à beaucoup travailler ensemble et à faire des musiques de films et, pour le moment, on reste ensemble.

Vous vivez actuellement en France, ou du moins en partie, qu’est-ce qui vous a poussé à venir vous installer en France ?
J’ai rencontré ma femme aux Etats-Unis en 1996/97. A l’époque, elle était aux Etats-Unis et je vivais en Angleterre. Et voilà, ça s’est fait comme ça. Maintenant, je vis à Paris parce que ma femme est française, parisienne. Et je me trouve bien en France. C’est assez loin et proche. Je peux être aux Etats-Unis assez vite ou n’importe où, à vrai dire, sauf en Australie qui se trouve à l’autre bout du monde. Par ailleurs, la France est un pays où il fait bon vieillir.

Vous avez réalisé beaucoup de musiques de films en collaboration avec Nick Cave et, ces dernières années, composé en solo la bande originale du film « Mustang » (2015) pour lequel vous avez obtenu le César du Meilleur compositeur en 2016, ainsi que celle du film « Django » dans lequel vous reprenez même un requiem inachevé de Django Reinhardt – une prouesse car vous venez de la sphère du rock et n’avez pas forcément une formation classique. Est-ce à dire que vous pouvez jouer, composer toutes sortes de musiques qu’elles soient sacrées, lyriques, etc. ?
Pour ce qui est du Requiem, cela a, en fait, été possible parce que j’ai fait les thèmes, les mélodies et puis il me faut dire que j’ai travaillé avec un ange. Et c’était très intéressant pour moi, parce que c’était vraiment différent de ce que j’avais fait auparavant. Cela m’a permis de me mettre en confiance, en fait, et de me dire que c’est possible, qu’il n’y a rien d’insurmontable. Maintenant, tout est possible et on peut toujours trouver un moyen d’y arriver. Ce que j’aime bien avec les films, c’est que ça m’a donné une énorme liberté. Une musique comme ça, jamais je ne la ferai ou alors ce serait quelque chose d’approchant mais pas vraiment comme ça. Et j’aime bien avoir cette possibilité avec les films parce que c’est le film qui vous sollicite.

Comptez-vous continuer en solo à composer des musiques de films ?
Déjà, cette année, j’ai fait un autre documentaire sur Michael Hutchence [« Mystify Michael Hutchence » de Richard Lowenstein] ; j’ai fait aussi la musique d’un film sur Gauguin [« Gauguin – Voyage  de Tahiti » de Edouard Deluc (2017)]. Je vais composer la musique du prochain film de Lucile Hadžihalilović. En fait, j’aime bien être dans une équipe, travailler avec les gens, avec un autre et j’aime bien les groupes aussi. Avec Nick, par exemple, c’est bien parce qu’il y a un discours. C’est stimulant. Une musique, c’est une langue, un langage ; c’est un discours. Maintenant, je me suis trouvé, par hasard, à faire des films tout seul. C’est une évolution, et c’est bien d’évoluer.

Mais est-ce que ça vous laisse du temps pour des tournées, des concerts, des albums ?
Je viens de terminer deux ans de tournée, et il y a un nouveau disque qui sort début octobre : « Ghosteen » (Nick Cave & The Bad Seeds)*. Pour ce qui est des tournées et des concerts, je n’ai pas arrêté depuis 1990. Je suis six/sept mois en tournée par an. On vient de terminer deux ans de tournée avec « Skeleton Tree », notre précédent album. Et j’ai fait un disque en même temps. Je n’arrête pas : soit je fais un disque, soit je fais une musique de film ou je suis en tournée. Notamment en Finlande où nous sommes venus à plusieurs reprises et dont la dernière fois remonte à deux ans, je crois. [Pori Jazz, juillet 2017 – NDLA]

Quels sont vos projets actuels ?
Il y a donc des musiques de films en cours, un album qui va sortir le 3 octobre, « Ghosteen* », sur lequel j’ai travaillé pendant deux ans. C’est un double album. Par ailleurs, j’ai enregistré un disque avec « Dirty Three » – ça aussi c’est terminé – et, comme projet, je vais composer la musique du prochain film d’Andrew Dominik qui s’intitule « Blonde ». Donc, je suis assez sollicité mais soit c’est ça ou soit c’est rien. J’ai travaillé toute ma vie et c’est vrai que maintenant j’ai de plus en plus d’offres, mais c’est difficile de dire non même si, parfois, il le faut.

Propos recueillis en français
par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 26.09.2019

* Ghosteen est le 17e album studio du groupe australien Nick Cave & The Bad Seeds, sorti le 3 octobre 2019 au format numérique et prévu en sortie physique le 8 novembre 2019 sous la forme d’un double album.

KINO REGINA met à l’honneur le cinéma policier français

KINO REGINA FERME SES PORTES DU 23 NOVEMBRE AU 12 JANVIER 2021

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kino regina 1

Une nouvelle salle d’art et d’essai à Helsinki !
Bibliothèque Oodi / Keskustakirjasto Oodi
Töölönlahdenkatu 4 – Helsinki

KINO REGINA, situé dans l’enceinte de la nouvelle bibliothèque OODI, a remplacé la Cinémathèque ORION. Désormais, les projections des grands classiques et films cultes se déroulent dans cette nouvelle salle gérée par les archives audiovisuelles finlandaises KAVI. La salle porte le nom de la grande actrice Regina Linnanheimo (1915-1995) qui a notamment joué dans des films de Teuvo Tulio, Valentin Vaala ou encore T. J. Sarkka.

KINO REGINA comporte 251 places qui font face à un grand écran de 11 mètres (plus grand que celui de l’ancienne salle Orion). Dans les conditions actuelles et selon un protocole sanitaire strict, la cinémathèque accueille seulement 70 personnes par séance. Il est, par ailleurs, recommandé d’acheter son billet à l’avance par voie électronique.

KINO REGINA a réouvert ses portes dans l’enceinte de la bibliothèque OODI, élue meilleure bibliothèque au monde en 2019. La cinémathèque offre en cette fin d’année 2020 une programmation riche de films aux registres variés, dont une sélection des meilleurs films français.

En ces mois sombres de l’hiver qui s’annonce, KINO REGINA met à l’honneur le cinéma policier français des années 50/60, et la sélection proposée par la Cinémathèque ne manque ni de chefs-d’oeuvre ni de trésors cachés.
Pendant trois mois, les plus grands Gabin, Signoret, Ventura, Delon, Belmondo, Montand ne manqueront pas de vous faire palpiter .

CLASSE TOUS RISQUES / RIKOLLISET Claude Sautet
France/Italie (1960), 104 min
Le 12.11. à 21 h 00
Le 29.11. à 17 h 15

PÉPÉ LE MOKO Julien Duvivier
France (1936), 94 min
Le 14.11. à 18 h 00
Le 18.11. à 18 h 45

LA BÊTE HUMAINE / IHMISPETO
Jean Renoir
France/Belgique (1938), 100 min
Le 19.11. à 16 h 45
Le 20.11. à 18 h 40

LE SALAIRE DE LA PEUR / PELON PALKKA Henri-Georges Clouzot
France/Italie (1953), 130 min
Le 26.11. à 20 h 45
Le 28.11. à 16 h 45

TOUCHEZ PAS AU GRISBI / ÄLKÄÄ KOSKEKO… Jacques Becker
France/Italie (1953), 94 min
Le 03.12. à 17 h 00
Le 06.12. à 19 h 00

LES DIABOLIQUES / PIRULLISET Henri-Georges Clouzot
France (1955), 115 min
Le 10.12. à 18 h 30
Le 213.12. à 18 h 45

DU RIFIFI CHEZ LES HOMMES / RIFIFI Jules Dassin
France (1955), 94 min
Le 16.12. à 20 h 50
Le 30.12. à 18 h 45

JUDEX / JUDEX – SALAPERÄINEN KOSTAJA
Georges Franju
France/Italie (1963), 95 min
Le 05.01. à 19 h 20
Le 16.01. à 15 h 00

LE TROU / TUNNELI Jacques Becker
France/Italie (1959), 120 min
Le 07.01. à 16 h 30
Le 08.01. à 16 h 15

PLEIN SOLEIL / KUUMA AURINKO René Clément
France/Italie (1959), 118 min
Le 22.01. à 15 h 00
Le 23.01. à 17 h 20

Retrouver toute la programmation sur : http://www.kinoregina.fi

Coup de projecteur sur « LEA TSEMEL, AVOCATE» / Entretien avec PHILIPPE BELLAÏCHE

Actuellement, ne pas manquer de voir ou revoir sur AREENA le film documentaire « LEA TSEMEL, AVOCATE », une oeuvre forte et singulière qui fait honneur au cinéma de création.
LEA TSEMEL, AVOCATE / OIKEUDENPALVELIJA (2019)
Philippe Bellaïche, Rachel Leah Jones
https://areena.yle.fi/1-4315550 (jusqu’à fin janvier 2021)
(version originale en hébreu avec sous-titres en finnois)

« Advocate »/Oikeudenpalvelija (Israel – 2019), 108 min
Ohjaus Rachel Leah Jones & Philippe Bellaïche
Juutalainen Lea Tsemel on toiminut palestiinalaisten puolustusasianajajana Israelissa jo yli 40 vuotta. Tappouhkauksista välittämättä hän puolustaa muun muassa nuoria miehiä, jotka hyökkäyksillään tavoittelevat marttyyrikuolemaa.
Bande annoncehttps://www.youtube.com/watch?v=zqOb_x5cGOo
Revoir le film sur Areena jusqu’à fin janvier 2021 : https://areena.yle.fi/1-4315550

affiche-advocate-film


LEA TSEMEL, AVOCATE
Philippe Bellaïche, Rachel Leah Jones
Israël / Suisse / Canada (2019), 109 min

Les réalisateurs dressent le portrait de Léa Tsemel, avocate israélienne, qui défend sans relâche depuis un demi-siècle la cause des Palestiniens. Âgée de 74 ans, c’est une femme déterminée qui ne craint ni de dire ce qu’elle pense, ni de se battre pour les causes qui lui tiennent à coeur, que nombre de ses collègues considèrent, du reste, comme indéfendables.

Lire ci-dessous ENTRETIEN AVEC PHILIPPE BELLAÏCHE
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Philippe Bellaïche
Invité du Festival du film documentaire de Helsinki – DocPoint (27 janvier-2 février 2020), Philippe Bellaïche, réalisateur et directeur de la photographie franco-israélien, est venu présenter, en co-réalisation avec Rachel Leah Jones, son premier long métrage « Advocate » sur Lea Tsemel, avocate juive israélienne qui défend avec persévérance, depuis une quarantaine d’années, des Palestiniens. Le film « Advocate », acclamé par la critique, a déjà reçu de nombreux prix mais suscité également la controverse en Israël.

Jusqu’ici directeur de la photographie d’une quarantaine de longs métrages documentaires, vous passez cette fois doublement derrière la caméra pour le film « Advocate » que vous réalisez avec Rachel Leah Jones. Qu’est-ce qui a fait que cette fois vous êtes passé à la réalisation ?
C’est assez simple, en fait. J’ai été, en effet, chef opérateur pendant plus de vingt ans avec des réalisateurs très talentueux et j’ai toujours aimé mon travail de chef opérateur. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être un réalisateur frustré ; j’étais très content d’être derrière la caméra, en particulier à partir du moment où j’ai commencé à ne faire que du documentaire où la marge de liberté est quand même très grande. De même que la marge de confiance avec les réalisateurs est très grande, et je pense que tous les réalisateurs qui travaillent et retravaillent avec le même chef opérateur en documentaire vous diront la même chose, à savoir que cette confiance est nécessaire et elle satisfait les deux parties. Donc, je n’avais pas cette impression d’être un réalisateur frustré. Il se trouve juste que ce film sur Lea Tsemel, j’avais très envie de le faire. On en a discuté avec Rachel Leah Jones qui est la co-réalisatrice du film et aussi ma compagne, avec qui j’avais déjà travaillé comme chef opérateur et producteur, mais il se trouve qu’au départ elle avait moins envie que moi de faire ce film. Et puis, il y a un peu plus de cinq ans, j’ai appris que Lea allait avoir 70 ans dans l’année et ça m’a fait quelque chose. Cela faisait peut-être 10 ans que j’avais cette idée, et personne ne faisait de film sur elle. Et je me suis dit que si on ne faisait pas un film maintenant, elle allait partir à la retraite et personne n’aurait été témoin derrière la caméra de son travail. J’ai donc commencé seul à tourner mais, à un moment donné, Rachel, qui avait plus l’habitude que moi d’être à la réalisation, même si elle ne voulait pas être impliquée, allait l’être malgré elle et on s’est dit alors autant le faire ensemble. Et, évidemment, à partir du moment où elle est venue avec moi filmer pour la première fois, elle a été immédiatement prise par cette même envie de faire le film.

Est-ce que Lea Tsemel a tout de suite été d’accord pour ce coup de projecteur ?
Quand j’ai appelé Lea Tsemel et lui ai dit, de manière très officielle, qu’on aimerait faire un film sur elle, j’ai trouvé, après coup, sa réaction très amusante : « Tu sais, ma vie est très ennuyeuse. Et, peut-être une fois tous les cinq ans, je fais ou plutôt un des dossiers que je traite fait la une des journaux. Mais ma vie est très banale. Je vais au bureau comme tout le monde ou alors je vais à la Cour… Je ne fais pas grand-chose, alors je n’ai pas envie que tu mises sur le mauvais cheval et que tu mettes ton énergie, ton argent sur un sujet qui n’est peut-être pas intéressant. » Par respect de ce qu’elle me disait mais aussi pour me faire une idée de ce qu’on allait faire, je l’ai suivie pendant deux mois sans caméra sur deux dossiers. J’allais à la Cour avec elle et j’ai fait des choses qu’on ne voit pas dans le film comme la voir plaider. J’ai ainsi vu la manière dont elle parle au juge et au procureur ; il n’y a pas de jurés. Et elle leur parle exactement comme elle parle à ses clients, c’est-à-dire en les regardant dans les yeux, à hauteur d’homme. Et j’ai été très impressionné par le fait qu’elle ait le même traitement non seulement avec le procureur – on peut encore l’imaginer –, mais qu’elle s’adresse au juge comme à un être humain, évidemment avec les formules de respect et de politesse, en faisant appel à son jugement d’être humain pour se mettre face à la situation de son client ou la famille du client. Et, au bout de deux mois, je lui ai dit que j’avais bien réfléchi et que j’aimerais faire un film sur elle. Elle m’a dit qu’elle allait réfléchir de son côté, et très tôt le lendemain matin, j’ai reçu un message dans lequel elle me disait qu’elle était d’accord. A partir de ce moment-là, deux ou trois fois par semaine, soit j’appelais Lea, soit son bureau, et lui demandais ce qu’il y avait de nouveau. Et ça a été un peu un apprentissage pour elle aussi parce qu’au départ elle disait qu’il n’y avait rien, qu’il ne se passait rien, et il nous a fallu un peu chercher, creuser pour savoir ce qu’elle allait faire, par exemple, le lendemain et, petit à petit, on a commencé à comprendre où ça pouvait être intéressant.

Est-ce tant les causes des Palestiniens que la personnalité de Lea Tsemel qui les défend qui ont suscité tout d’abord l’intérêt pour ce projet de film ? Et comment avez-vous rencontré Lea Tsemel ?
L’intérêt pour faire le film, il était double. D’une part, Lea est une femme extraordinaire. Je crois que j’ai rencontré Lea, pour la première fois peut-être, il y a quinze ans au détour d’une journée de tournage où une réalisatrice avec qui je travaillais m’a proposé de l’accompagner alors qu’elle était invitée chez des amis à Jérusalem. Et, en chemin, elle me raconte que nous allons chez Lea Tsemel, une avocate des droits de l’homme qui défend les Palestiniens, y compris ceux impliqués dans des actions terroristes. Je me suis imaginé alors passer avec elle et son mari activiste une soirée extrêmement sérieuse, terne car, pour moi, s’ils ne portaient pas sur leurs épaules la douleur de l’humanité, en tout cas, ils portaient celle du peuple palestinien. Par ailleurs, je m’imaginais des gens très imbus de leur personne. Et, en fait, je suis arrivé dans cette maison où aussi bien Lea Tsemel que son mari n’avaient que des questions pour les autres, une curiosité pour les autres. En fait, j’étais époustouflé par le fait de voir à quel point, même si l’un et l’autre prenaient leur métier et ce qu’ils faisaient au sérieux, ils étaient l’inverse de ce que j’avais imaginé. Et le fait qu’elle était à ce point différente du préjugé que j’avais de ce qu’allait être un avocat des droits de l’homme m’a donné cette envie déjà de faire un film sur elle. Je me suis dit que c’était le genre de personnage sur lequel on pourrait faire un film parce qu’elle va tellement à l’encontre des clichés, des a priori. Ça, c’est une chose. Ensuite, ce qui m’a également poussé à faire ce film, c’est lorsque j’ai compris un peu plus en profondeur ce qu’elle faisait. En fait, Lea n’est pas la première Israélienne juive qui a défendu les Palestiniens, il y avait avant elle une autre avocate qui s’appelait Felicia Langer, mais elle ne défendait que les gens qui pouvaient être considérés unanimement et uniquement comme des victimes. Mais là où Lea a franchi une espèce de ligne rouge, c’est qu’elle était prête à défendre même les victimes qui avaient aussi perpétré un acte criminel. Et le fait d’être dans cette position de défendre une victime qui est aussi auteur d’actes de violence, j’ai trouvé ça vraiment intéressant. Comment est-ce qu’on fait éthiquement et, tout simplement, quel système de défense adopte-t-on ? Et, en parallèle, j’avais aussi cette question qui me taraudait sur la manière dont le système de justice israélien, qui est censé rendre la justice, arrive à résoudre cette équation qui, pour moi, relève de la quadrature du cercle, à savoir juger de manière équitable des gens qui sont a priori des ennemis. Comment est-ce qu’on y arrive ? Donc, ces deux questions-là m’ont poussé non pas à aller voir Lea Tsemel pour comprendre pourquoi elle faisait ce qu’elle faisait mais plutôt à aller filmer Lea Tsemel pour comprendre comment elle le faisait et, d’une manière même plus simple, ce qu’elle faisait exactement.

Avec ce coup de projecteur qui l’expose encore davantage, y a-t-il eu des changements dans la vie de Lea Tsemel pendant le tournage de ce documentaire, et a fortiori une fois le film terminé ? A-t-elle reçu des menaces ?
Pour ce qui est de Lea, elle a commencé sa carrière, comme on le montre dans le film, en n’étant peut-être pas l’ennemi public No1, mais en étant identifiée, en tout cas, avec l’ennemi d’Israël et présentée comme « l’avocat du diable ». Donc, elle a commencé sa carrière en étant celle qu’on aime haïr et puis, dans les années 90, au moment des accords de paix et du processus d’Oslo, les Israéliens – comme elle le dit aussi dans le film – l’ont promue d’avocate du diable à avocate des droits de l’homme parce qu’en fait ils se sont rendu compte qu’elle avait une connaissance qu’eux n’avaient pas. Elle avait gardé un contact avec les Palestiniens militants, avec les Palestiniens qui étaient donc effectivement l’ennemi avec qui maintenant Israël était en train de faire la paix, et Lea a eu pendant toutes les années 90 une énorme exposition dans la presse. Elle était invitée à tous les talk-shows possibles et inimaginables parce qu’en fait les Israéliens ont reconnu qu’elle avait un atout que la plupart des Israéliens n’avaient pas, une vision de l’autre que les Israéliens n’avaient pas. Mais, malheureusement, avec l’arrêt du processus de paix et la deuxième Intifada, Lea a de nouveau été reléguée à cette place un peu en marge de la société. Tout au long de sa carrière, elle a reçu des menaces et, que ce soit le film ou pas le film, elle a continué à en recevoir. Elle n’a aucune protection particulière. Ce n’est pas qu’elle n’a pas peur – elle a peur –, mais elle prend des précautions. Dans le film, par exemple, on ne voit pas où elle habite, ni quelle est sa voiture. C’étaient des choix conscients parce qu’en fait, elle-même, dans sa pratique, fait attention à ça. Donc, les menaces restent des menaces et ce que le film a changé, peut-être, c’est qu’elle a reçu une sorte d’exposition de qui elle est en Israël et en dehors d’Israël. Et, de fait, que ce soit à la fois face au public du film en Israël comme dans le monde, elle reçoit une accolade comme elle n’en a jamais reçue. Nous-mêmes, on ne s’y attendait pas. Tout à coup, à la fin de chaque projection, il y a soit 60 soit 400 personnes qui l’attendent, qui veulent la voir et lui dire merci, lui dire qu’elles connaissaient son nom mais n’avaient aucune idée de ce qu’elle faisait. En fait, les gens sont très touchés par son humanité. Et c’est un grand changement pour elle parce qu’elle n’a pas l’habitude d’être embrassée par le public, que ce soit dans le monde évidemment mais aussi en Israël. Par contre, c’est vrai que, compte tenu que le film a été dans la course aux Oscar, a été shortlisté, les attaques officielles ont été un peu plus dures alors que l’extrême-droite avait un peu oublié Lea Tsemel parce qu’elle est âgée, parce que, de toute façon, si elle a été la première à faire ce qu’elle fait, aujourd’hui elle n’est plus la seule à le faire, mais comme le film la met un peu à la première page des journaux, alors elle a eu quelques nouvelles attaques, pas des menaces mais plutôt des attaques publiques.

Lea Tsemel
Lea Tsemel    [©philippe bellaiche/homemdadedocs]


On ne compte plus les récompenses/prix attribués à « Advocate », que ce soit le Festival du film documentaire de Tel Aviv – DOCAVIV, celui de Thessalonique, de Cracovie, de Hong Kong ou encore les Asia Pacific Screen Awards. On voit même au générique de fin que vous avez obtenu le soutien du Ministère de la culture et des sports israélien. Or le film, à peine était-il présélectionné pour représenter Israël aux Oscar que la Ministre de la culture israélienne Miri Regev s’insurgeait contre cette éventualité. Cela étonne. On se demande même si des pressions n’ont pas été exercées pour qu’au final le film ne soit pas sélectionné (?)
C’est une chose qu’on ne peut pas savoir. Je ne peux pas imaginer que l’Academy of Motion Picture Arts & Sciences des Etats-Unis, qui est un organisme indépendant, puisse être influencé par un gouvernement étranger. Par contre, ce qui est vrai et ce qui est intéressant, c’est que le film a effectivement été soutenu par le ministère de la Culture et des sports parce que – et c’est une des premières choses que j’ai sentie à la Cour –,  malgré le rôle controversé qu’a Lea à la Cour et dans la société israélienne, il se trouve qu’à la Cour les gens l’adorent. Elle est extrêmement respectée parce qu’elle est une vraie avocate de la défense. C’est ce que les procureurs, les juges à la retraite disent : « On ne peut avoir que du respect pour elle parce que, même si politiquement on peut être en désaccord avec ses idées, elle fait le travail qu’on espèrerait que tout avocat de la défense fasse. » Et donc les gens ont beaucoup de respect pour elle dans le système judiciaire. On a alors commencé par le premier investisseur du film qui était une chaîne israélienne et, à un moment donné, comme on avait tout simplement besoin d’argent, on a fait une demande à des fonds de soutien au cinéma d’Israël qui ont trouvé que le projet était très bien et l’ont soutenu malgré les attaques de la ministre de la Culture qui sont arrivées immédiatement après le Prix à DOCAVIV. En fait, dès le lendemain du Prix à DOCAVIV, elle a publié un communiqué de presse où elle disait que c’était incroyable qu’un tel film ait été fait en Israël et qu’il gagne le premier Prix. Par ailleurs, dans la mesure où le premier Prix à DOCAVIV venait avec l’éligibilité aux Oscar et aussi avec une bourse pour la promotion du film pour les Oscar, elle a commencé à faire pression dans ce communiqué de presse sur le directeur de la Loterie nationale, qui était le financeur de cette bourse, pour qu’il revoie sa décision. Trois semaines plus tard, sous des pressions probablement politiques mais aussi sous des pressions de l’extrême-droite dans la rue qui avait manifesté devant le siège de la Loterie, cet organisme décidait d’arrêter sa collaboration avec le Festival DOCAVIV. Quant à notre Prix, il le remettait entre les mains de leur conseiller juridique. Donc, ça a été un gros coup pour nous et il s’en est suivi un mouvement de solidarité incroyable surtout des documentaristes, mais aussi des cinéastes en général et de beaucoup d’artistes en Israël. Une solidarité de tous les mouvements, groupements, syndicats d’artistes qui reçoivent des fonds du Conseil pour les arts et la culture de la Loterie nationale avec des individus qui disaient que s’ils recevaient un Prix – car en lice pour un Prix littéraire – ils prendraient l’argent de la Loterie pour nous le donner. Des choses incroyables ! Des manifestations aussi. Avec le film, on a été à la une des journaux pendant un bon mois et puis les choses se sont un peu calmées. Et c’est le lendemain des dernières élections de septembre que la Loterie nationale a annoncé qu’en fait elle revenait sur sa décision et qu’elle allait continuer sa collaboration avec DOCAVIV et que l’argent qu’on devait recevoir allait aussi nous être attribué. Donc, ils ont attendu ce moment où les politiques étaient occupés à autre chose pour finalement annoncer qu’ils ne renonçaient pas à leurs obligations et à leurs engagements face à DOCAVIV. On s’est demandé alors pendant cette campagne pour les Oscar si on devait utiliser toute cette chasse aux sorcières qui avait eu lieu contre le film, mais on avait le sentiment que c’était l’utiliser à des fins publicitaires et que c’était une manière trop cynique. Donc, on ne l’a certes pas caché à chaque interview qu’on a faite pendant la période où on a été privé de cette bourse mais on ne l’a pas non plus monté en épingle. Et c’est ainsi qu’il n’y a pas eu de mobilisation internationale.

Le financement du film a-t-il été plus difficile à obtenir vu la teneur du film ? On note au passage le soutien de YLE – la radio télévision publique finlandaise.
Le financement a été difficile à obtenir mais, d’une manière générale, quand les films sont un peu ambitieux – et notre film était ambitieux –, le financement d’une télévision locale n’est pas suffisant. C’est vrai pour Israël et ça doit l’être sûrement aussi pour la Finlande et probablement pour tous les pays du monde, sauf peut-être la France où, à partir du moment où on a une chaîne on a aussi un fonds de soutien automatique. Donc, cette recherche de financement à l’étranger a été suscitée d’abord parce que c’est un film ambitieux, ce qui veut dire beaucoup de jours de tournage. Dans le film, on voit deux cas présents mais on en a suivi cinq, et c’est au bout du compte qu’on a, en fait, compris qu’on n’allait pas pouvoir faire le film avec les cinq. On savait plus ou moins qu’on allait avoir deux choix : soit faire une espèce de mosaïque des cinq cas, soit en suivre un principal, mais c’était quelque chose qu’on ne pouvait pas savoir au départ. On ne savait pas quelle allait être l’issue et on ne savait pas non plus, si on parle en tant que cinéastes, quels allaient être les « bons » personnages. Donc, juste après avoir reçu l’argent de la télévision israélienne, on a cherché de l’argent à l’étranger, notamment auprès de fonds de soutien mais ils nous ont répondu par la négative. On a eu, alors, le sentiment que les fonds de soutien hésitaient – et je n’ai aucune preuve, donc c’est très subjectif – à soutenir un film sur Lea Tsemel. On s’est trompés d’une certaine manière puisque finalement il y a un fonds de soutien qui nous a soutenus, donc on ne peut pas généraliser, mais ce n’était pas si simple de trouver le financement. Quant à la télévision publique finlandaise, YLE a cette politique de rentrer en préachat sur des documentaires étrangers de qualité et, même si on a mis du temps à les convaincre, ils ont été intéressés dès le début parce que je crois qu’ils ont été sensibles au fait que notre film n’était pas une thèse mais que c’était, pour une bonne part, un film observationnel où vraiment on suivait les dossiers de Lea à la Cour et dans son bureau. Et c’était précisément ce qui nous intéressait de montrer, comment elle procédait, et je crois que c’est quelque chose qui est assez rare, en fait. On n’a pas l’habitude de voir ça.

Quand aura lieu sa diffusion en Finlande, comme en France ?
Le film va être diffusé sur TEEMA, chaîne culturelle publique finlandaise, et aussi sur la chaîne nationale en mars. Il aura donc une diffusion sur les deux chaînes, sur TEEMA et sur le programme de la chaîne nationale en prime time. Quant à la diffusion en France, elle aura lieu également en mars sur une chaîne publique nationale.

Comment avez-vous eu accès aux coulisses de la Cour de justice ? Cela vous a-t-il pris du temps pour obtenir les autorisations ? Et y avait-il des conditions qui y étaient attachées ?
Cela a été très simple d’avoir l’autorisation de tourner à la Cour. D’abord, parce que la Cour a l’habitude de donner des autorisations de tournage, en particulier quand il s’agit de dossiers qui sont des dossiers de sécurité. Des dossiers qui impliquent des actes de ce genre-là, parce qu’en fait, hormis nous-mêmes, ça intéresse énormément de journalistes. Deux jeunes Palestiniens sont sortis avec des couteaux, c’est quelque chose qui est médiatisé. Lea dit, d’une manière très honnête, aux deux pères à la fin du premier entretien qu’elle a avec eux dans son bureau : « J’espère que la presse ne sera pas là ! » Parce que si la presse est là, les juges savent très bien, même s’ils sont censés se détacher de ce que pense la rue, qu’ils sont sous les regards de la presse. Et, bien évidemment, la presse voulait avoir des nouvelles de ce dossier et les journalistes étaient là, mais uniquement aux audiences importantes, c’est-à-dire là où ils savaient qu’ils allaient avoir une réponse. Par ailleurs, on a su que les attachés de presse du Palais de justice de Jérusalem, en leur parlant au téléphone, étaient très contents qu’enfin quelqu’un fasse un film sur Lea Tsemel parce qu’ils la connaissent depuis longtemps. Donc, on a eu une autorisation beaucoup plus simplement qu’on ne l’imaginait. Toutefois, on a été très discrets sur le fait qu’on faisait ce film, c’est-à-dire qu’on a juste travaillé parce qu’on ne voulait pas que, pour des raisons politiques, quelqu’un dans la hiérarchie des services de presse du tribunal demande, en fait, à ce qu’on soit un peu plus dur avec nous. Donc, on a été traités comme les autres journalistes, avec le même impératif qui est celui de ne jamais filmer les juges, d’une part, de ne pas pouvoir rentrer avec une caméra pendant les audiences et, d’autre part, de ne pas montrer les juges, pour des raisons qui sont respectables, en fait. On préfère que les juges ne soient pas reconnaissables mais pas uniquement dans ces cas-là, pour n’importe quel jugement. On veut éviter que les juges ne soient ni menacés par le public ni approchés par le public qui essaierait de les compromettre. Donc, voilà, on était à la même enseigne que les autres.

Outre le fait que vous suivez le cas d’Israa Jaabis, une jeune femme de 31 ans, vous suivez également le procès d’un garçon mineur, Ahmad. Comment s’est fait le choix astucieux du dessin et de l’animation pour représenter les prévenus, et notamment Ahmad ?
Cela a été une véritable gageure parce que, d’abord on n’avait aucune idée que ce cas allait arriver dans le bureau de Lea et, un jour, alors qu’on arrivait tôt le matin, Lea nous a dit : « Vous vous souvenez la semaine dernière des deux jeunes qui sont sortis avec des couteaux ? Les parents arrivent aujourd’hui. » On savait que ça allait être important mais c’était aussi une situation compliquée à filmer parce que ce n’était pas vraiment une situation où on pouvait discuter avec les deux pères pour leur expliquer ce qu’on allait faire. Et c’est pour ça, d’ailleurs, que, lors de cette séquence qui a été très difficile à monter, on ne voit pas leur visage, on les voit de dos, tout simplement parce que c’était impossible de négocier avec eux le fait de les filmer. L’un venait de perdre son fils, l’autre avait son fils en prison, Ahmad, mais il ne l’avait pas vu depuis 8 ou 9 jours. En fait, ce qui nous a aidés c’est le fait qu’on travaillait depuis longtemps dans le bureau de Lea et on avait compris qu’au début du film ce qu’on voulait montrer c’était d’être à la place du client. Donc, la caméra a été dirigée sur Lea, et les gens du bureau qui avaient l’habitude de ce dispositif ont simplement dit, dès l’entrée des deux pères, qu’il y avait deux personnes qui faisaient un film sur Lea, leur demandant s’ils étaient d’accord pour que leurs discussions soient enregistrées alors que la caméra serait sur Lea. C’est donc ce qui s’est passé. Quand on a compris, en fait, qu’Ahmad était un mineur et qu’il fallait protéger son identité, très vite, je me suis aperçu que sa situation était trop dramatique pour qu’on commence à faire des acrobaties. Le flouter allait à l’encontre de ce qu’on voulait montrer, justement le fait que Lea arrive à voir tous ses clients, peu importe ce qu’ils aient fait, comme des êtres humains qui ont droit à être présentés à la Cour dans la spécificité de ce qu’ils ont fait. Si on avait flouté Ahmad, il y avait d’abord une première connotation qui le désignait comme l’accusé, et même plus que l’accusé, l’écroué, en fait. Par ailleurs, le floutage rendait impossible de transmettre son humanité. On a alors travaillé avec une jeune animatrice, Tal Kantor, qui s’était intéressée dans un film précédent, par des procédés très divers, à essayer de mêler la vidéo et l’animation. Et ça a été une collaboration très intéressante puisque sa première réaction a été qu’elle ne savait pas comment faire. Il a fallu donc qu’on se donne une longue période de recherche et de développement. Et c’est, du reste, une des premières choses que j’ai assurée au budget. Evidemment, cela a fait que le film est devenu plus cher que ce qu’il fallait mais c’est que, pendant presque un an, on a exploré énormément de films jusqu’à trouver cette technique qu’elle a utilisée. J’ai, moi-même, vu plusieurs films de ce nouveau genre – qui s’appelle l’animation documentaire – et il y en avait beaucoup que je trouvais très bien. Mais j’ai vu aussi pas mal de films qui mêlaient la vidéo avec l’animation et, en général, je trouvais que ça ne marchait pas parce que j’ai souvent eu l’impression qu’il y avait un film dans un film, que la coupure était trop marquée. En fait, tout notre effort, en tout cas le mien a été de veiller à comment se préserver de cette coupure qui fait que, tout à coup, on a l’impression d’être dans un autre monde. Mon envie, ce n’était justement pas de changer de monde, ce n’était pas un moment magique où on passait à autre chose mais c’était comment faire, en fait, pour que la transition de cette manière de voir la réalité à cette autre manière de voir la réalité s’imbrique. Et Tal a fait, sur ce plan-là, un travail remarquable ; elle a été tout simplement formidable.

Qui rend le jugement dans une cour de justice israélienne pour ce genre de procès ? Y a-t-il, comme en France et dans certains pays, des jurés issus du peuple ?
Non, il n’y a pas de jurés issus du peuple. Ce ne sont que des juges. Si je ne me trompe pas, je crois qu’il y a le tribunal de première instance, de deuxième instance et la Cour suprême. Première instance, c’est un juge ; deuxième instance, ou disons au niveau supérieur, ce sont trois juges qui signent le jugement et à la Cour suprême, ce sont neuf juges.

Comment Lea Tsemel a-t-elle elle-même réagi quand elle a vu le film ? Il semble bien que les causes qu’elle défend soient perdues d’avance mais elle n’est pas gagnée pour autant par le défaitisme, au contraire elle garde espoir, comme elle le dit à la fin du film, de faire changer la justice de son pays. Elle clame avec hardiesse et combativité qu’elle forcera la justice à changer. C’est, en fait, le combat de toute sa vie.
Elle trouve que le film est très fidèle à ce qu’elle est, et on lui a montré le final cut avant de finir le film. Elle est venue me voir en salle de montage avec une amie qui n’a pas cessé, pendant la projection, de lui donner des coups de coude en lui disant : « Mais tu as vu comment tu parles !? C’est grossier. Et tu vas les laisser montrer ça… Au final, tu perds ce procès complètement, procès qui est montré tout du long. Et tu vas leur laisser montrer ça. » A la fin, Lea lui a dit que c’était comme ça qu’elle parlait. « Effectivement, ce procès je l’ai perdu. C’est moi. Je suis comme ça. » Et donc elle a trouvé le film très honnête et elle est très heureuse que ce film existe. Lea donne énormément de valeur à ce qu’elle appelle la vérité. C’est un concept qu’il est difficile parfois d’appréhender intellectuellement mais, chez Lea, ça existe.

Avez-vous déjà d’autres projets cinématographiques ?
On a des projets, Rachel et moi. Certains ensemble et certains séparés, mais c’est un peu trop tôt pour en parler. Pour ce qui me concerne, j’ai très envie de continuer à travailler comme chef opérateur de documentaires avec les réalisateurs avec lesquels j’aime travailler, ceux que je connais et ceux que je ne connais pas, mais c’est vrai que cette expérience de réalisation a été gratifiante, et je ne parle même pas du succès, je parle juste du travail différent parce qu’il n’est pas uniquement dans les décisions immédiates qu’il faut avoir au moment du tournage mais dans la réflexion plus longue au moment de la construction du film au montage. C’était passionnant, et donc j’ai très envie de m’y remettre.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 1er février 2020

« Advocate »/Oikeudenpalvelija (Israel – 2019), 108 min
Ohjaus Rachel Leah Jones & Philippe Bellaïche
Juutalainen Lea Tsemel on toiminut palestiinalaisten puolustusasianajajana Israelissa jo yli 40 vuotta. Tappouhkauksista välittämättä hän puolustaa muun muassa nuoria miehiä, jotka hyökkäyksillään tavoittelevat marttyyrikuolemaa.
Bande annoncehttps://www.youtube.com/watch?v=zqOb_x5cGOo
Revoir le film sur Areena jusqu’à fin janvier 2021 : https://areena.yle.fi/1-4315550

Festival Amour & Anarchie 2020

Le Festival international du film de Helsinki – Amour & Anarchie a lieu chaque année, depuis 1988, en septembre. Il fête cette année sa 33e édition et se déroulera du 17 au 27 septembre 2020. Le Festival s’ouvrira avec le film américain de la réalisatrice Eliza Hittman « Never Rarely Sometimes Always » (Grand Prix du Jury de la Berlinale 2020) et se clôturera avec « Babyteeth » de la réalisatrice australienne Shannon Murphy (Grand Prix du Briff/Bruxelles 2020). Cette année, la moitié des films présentés sont réalisés par des femmes et représentent 37 % des longs métrages / 67 % des courts métrages.

Le Festival Amour & Anarchie – le plus grand festival du film de Finlande et, également, le plus accessible –, met en valeur de nouveaux films inventifs, visuellement étonnants et controversés, révèle les talents prometteurs de demain.
Parfois décoiffant, mais à voir !

En raison de la pandémie du coronavirus, la vente des billets a été limitée à seulement 50% de la capacité normale des salles qui, bien évidemment, mettent tout en oeuvre pour assurer la sécurité des spectateurs. Certains films peuvent même être visionnés en ligne.

Les salles Bio Rex, Kinopalatsi, Kino Regina, Cinema Orion, Korjaamo Kino, Kino Engel, Finnkino Itis, WHS Teatteri Union, Cinamon Tripa assureront un total de 560 projections.

Cette année, au programme des quelque 140 longs et 170 courts métrages du monde entier présentés lors des 11 jours de cette 33e édition, une sélection des meilleurs films français et francophones dernièrement sortis, dont :

ETE 85 / SUMMER OF 85 (2020)
François Ozon

Belgique/France – 100 min
23.9. à 21 h 00 – Bio Rex
24.9. à 18 h 00 – Kinopalatsi 2
26.9. à 13 h 15 – Kinopalatsi 7

GLORIA MUNDI (2019)
Robert Guédiguian

France/Italie – 107 min
20.9. à 13 h 15 – Bio Rex
22.9. à 13 h 00 – Kinopalatsi 2
27.9. à 18 h 00 – Kinopalatsi 2

LOLA VERS LA MER (2019)
Laurent Micheli

France/Belgique – 87 min
19.9. à 21 h 15 – Kino Engel 2
21.9. à 20 h 45 – Korjaamo Kino
23.9. à 18 h 30 – Korjaamo Kino
25.9. à 18 h 30 – Orion

LE JEUNE AHMED / YOUNG AHMED (2019)
Luc et Jean-Pierre Dardenne

France/Belgique – 84 min
Langues : arabe, français
22.9. à 18 h 45 – Kinopalatsi 9
23.9. à 16 h 00 – Bio Rex
27.9. à 13 h 15 – Kinopalatsi 7

LE VOYAGE DU PRINCE / THE PRINCE’S VOYAGE (2019)
Jean-François Laguionie, Xavier Picard
(Lire entretien)
Luxembourg/France – 77 min
18.9. à 16 h 00 – Bio Rex
20.9. à 16 h 15 – Cinamon Tripla Kosmos
21.9. à 19 h 00 – Kinopalatsi 6
26.9. à 14 h 00 – Kinopalatsi 6

PROXIMA (2019)
Alice Winocour

France/Allemagne – 167 min
19.9. à 16 h 00 – Orion
25.9. à 18 h 15 – Kinopalatsi 7

C’EST CA L’AMOUR / REAL LOVE (2018)
Claire Burger

Belgique/France – 98 min
18.9. à 18 h 45 – Kinopalatsi 10
19.9. à 13 h 15 – Kino Engel 1
22.9. à 21 h 15 – Kinopalatsi 9
23.9. à 21 h 15 – Kinopalatsi 10
25.9. à 18 h 15 – Cinamon Tripla 6

UN FILS / A SON (2019)
Mehdi M. Barsaoui

Liban/Qatar/France/Tunisie – 96 min
Langues : arabe, français
18.9. à 16 h 00 – Kinopalatsi 1
19.9. à 20 h 45 – Finnkino Itis 5
20.9. à 18 h 45 – Kinopalatsi 9
24.9. à 21 h 15 – Kinopalatsi 9
27.9. à 11 h 15 – Kinopalatsi 9

SI C’ÉTAIT L’AMOUR / IF IT WERE LOVE (2020)
Patric Chiha

France – 82 min
19.9. à 15 h 45 – Kinopalatsi 7
21.9. à 21 h 00 – Orion
25.9. à 15 h 30 – Kinopalatsi 2
26.9. à 23 h 30 – Bio Rex

LE MIRACLE DU SAINT INCONNU / THE UNKNOWN SAINT (2019)
Alaa Eddine Aljem

Avec Isaure Multrier, Vincent Lacoste
Maroc/France – 100 min
Langue : arabe
18.9. à 21 h 15 – Kinopalatsi 9
20.9. à 16 h 00 – Kino Regina
20.9. à 16 h 15 – Kinopalatsi 9
23.9. à 18 h 45 – Kinopalatsi 9
26.9. à 13 h 15 – Kinopalatsi 1

COURTS DE FRANCE / SHORTS FROM FRANCE
MARDI DE 8 À 18 / TUESDAY FROM 8 TO 6 (2019), 26 min
Cécilia de Arce
PLAISIR FANTÔME / GHOST PLEASURE (2018), 16 min
Morgan Simon
MISS CHAZELLES (2019), 22 min
Thomas Vernay
AKABOUM (2019), 30 min
Manon Vila
27.9. à 19 h 00 – Kinopalatsi 8

Retrouvez l’ensemble de la programmation :
http://www.hiff.fi

Coup de projecteur sur YASMINA KHADRA

DEMAIN LUNDI 7 SEPTEMBRE 2020 à 00 h 00 sur CANAL + :
Diffusion à minuit (heure française) du très beau film d’animation « Les hirondelles de Kaboul » (2019) de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec, adapté du roman éponyme (2002) de Yasmina Khadra.

Présenté au Festival de Cannes 2019 dans la section Un certain regard, le film d’animation « Les hirondelles de Kaboul » a été primé à la 12e édition du Festival du film francophone d’Angoulême (20-25 août 2019) en remportant le Valois de diamant (meilleur long métrage).

De sa trilogie consacrée au malentendu entre l’Orient et l’Occident « Les hirondelles de Kaboul » (2002), « L’attentat » (2005) et « Les sirènes de Bagdad » (2006) , deux romans ont été adaptés au cinéma, soit « L’attentat » par Zied Douéri en 2013 et « Les hirondelles de Kaboul » par Zabou Breitman en 2019. Mais avant cela, deux autres romans de Yasmina Khadra ont été portés au grand écran : « Morituri » par Okacha Touita en 2007 et « Ce que le jour doit à la nuit » par Alexandre Arcady en 2012.

Une occasion de (re)découvrir l’interview accordée par Yasmina Khadra en juin 2007, lors de la 23e Rencontre internationale des écrivains de Lahti (Finlande).

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Yasmina Khadra, écrivain algérien au parcours atypique, pose, à travers une écriture maîtrisée, à la fois lyrique et dépouillée, un regard juste et lucide sur la réalité et les événements douloureux qui traversent, notamment, les romans de sa dernière trilogie – consacrée au malentendu entre l’Orient et l’Occident : « Les hirondelles de Kaboul », « L’attentat » et « Les sirènes de Bagdad ». Interviewé en juin dernier à Mukkula, Lahti (Finlande), à l’occasion de la 23e Rencontre internationale des écrivains, qui avait pour thème « La beauté et l’horreur »,Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohamed Moulessehoul, fait l’actualité en cette rentrée littéraire de septembre 2007 avec la sortie en finnois du dernier volet de sa trilogie « Les sirènes de Bagdad » (Bagdadin kutsu).

Qu’est-ce qui a fait que l’homme qui se cachait derrière Yasmina Khadra, un pseudonyme de femme, écrit aujourd’hui à visage découvert ?
C’est très simple. J’ai été soldat à l’âge de neuf ans, et toute ma vie j’ai écrit. Beaucoup de gens pensent que j’ai commencé à écrire en quittant l’armée, mais j’avais écrit déjà treize livres alors que j’étais dans les rangs. J’ai commencé par écrire sous mon vrai nom en Algérie, puis j’ai eu des problèmes avec la hiérarchie militaire qui trouvait que la place d’un militaire n’était pas dans la littérature. Elle a commencé alors à me chercher noise et m’a imposé un comité de censure. Pour éviter ce comité de censure, j’avais le choix entre deux choses : soit arrêter définitivement d’écrire, soit opter pour un pseudonyme. Et c’est ma femme qui m’a donné le courage d’opter pour ce pseudonyme – d’où l’empreinte de ces prénoms Yasmina Khadra qui sont les prénoms de ma femme. J’attendais depuis très longtemps de quitter l’armée pour me consacrer à la littérature, et je voulais vraiment rencontrer mes lecteurs, les gens qui s’intéressaient à ce que je faisais. Donc, dès que l’occasion s’est présentée, en septembre 2000, alors que j’étais arrivé à la fin de ma carrière d’officier et que j’avais à choisir entre une carrière de général ou celle d’un écrivain, j’ai opté pour la littérature. Et aujourd’hui, j’écris à visage découvert. J’ai gardé le pseudonyme qui m’a fait connaître, ne serait-ce que par respect et par gratitude, et aussi pour que je n’oublie jamais que derrière le succès que j’ai eu il y a une femme, la mienne.

Qu’est-ce qui a suscité l’envie, la nécessité de l’écriture ? Comment s’est révélé votre talent d’écrivain ?
Je suis né pour être écrivain. Je suis né dans le Sahara, dans une tribu de poètes, et les gens de ma famille ont toujours eu un faible mystique pour le verbe, pour la poésie, pour la littérature et, donc, c’est tout à fait naturel que j’aie hérité de cette tribu ce gène – on peut l’appeler aussi toxine – qui fait que je ne peux pas rester insensible au monde qui m’entoure et qu’il me faut impérativement le transcrire quelque part. Je suis très heureux que cette réaction se fasse à travers les lettres et dans la littérature.

Estimez-vous que votre écriture a changé après l’« exil » ?
Moi, je ne me sens pas exilé. Je n’ai pas été forcé politiquement de quitter l’Algérie. Cela a été un choix délibéré, un choix que j’ai jugé raisonnable pour pouvoir m’épanouir. Il me fallait m’instruire, il fallait que je sorte un peu de ce ghetto qu’est l’Algérie où la culture est totalement sinistrée, et aller vers un monde capable de m’enrichir davantage. Je ne suis pas en exil, je suis un émigré.

Comment connaissez-vous si bien la société de tous ces pays que traverse votre trilogie, que ce soit l’Afghanistan, Israël ou l’Irak ?
C’est très simple. Pour moi, connaître un pays ce n’est pas forcément le visiter, c’est accéder à la mentalité des gens qui le peuplent. Et c’est à travers la mentalité qu’un pays se construit. Donc, si vous réussissez à percer la mentalité d’un peuple, vous pouvez très bien l’imaginer dans cette société. Et ce qui m’a toujours interpellé, depuis que je suis venu au monde, n’a jamais été ce que je vois, jamais les monuments, les lacs ou les déserts, cela a toujours été l’homme, sa façon de voir, sa façon de concevoir le monde, sa façon de rêver ou de renoncer à quelque chose. J’ai toujours cherché la philosophie du monde à travers la philosophie de l’homme. Donc, c’est pour cela que, lorsque j’écris sur Israël, les gens sont complètement sidérés : ils n’arrivent pas à croire que je n’y ai jamais mis les pieds. Pour ce qui est de l’Afghanistan, je ne me sens pas dépaysé dans ce pays. Pour aller en Afghanistan, je peux très bien aller dans le sud de l’Algérie, dans le Sahara et retrouver pratiquement les mêmes réflexes, les mêmes rituels, les mêmes approches et la même conception du monde, parce que ce sont des pays où la religion fait et défait l’univers autour d’eux. C’est comme ça qu’en écrivant sur l’Afghanistan je m’imaginais dans ce pays, et je n’ai eu, à aucun moment, le sentiment de m’égarer. J’ai rendu ce que j’estimais être intéressant pour le lecteur du monde entier : l’aspect terrible qui frappe cette société, qui frappe surtout la femme, et c’est pour cette raison que le livre a eu un succès retentissant à travers le monde.

Avez-vous rencontré les personnages de vos romans ? Sinon, comment avez-vous pénétré aussi bien l’âme de tous ces êtres en désarroi, en déroute, surtout de ces deux femmes dans « Les hirondelles de Kaboul » à qui la beauté intérieure donnent des ailes ?
Je ne peux pas répondre à cela. C’est ma nature. Ce sont des choses qu’on n’acquiert pas à l’université ; c’est en nous… c’est viscéral. Moi, je suis l’enfant de l’exclusion, et tout ce qui frappe les autres, tout ce qui est marginalisation, tout ce qui est arbitraire, tout ce qui est souffrance me touche en premier ; je réagis spontanément à ça. A l’âge de neuf ans, j’ai été ravi à ma famille. J’étais un enfant qui commençait à peine à rêver, à prendre goût à ses jeux, à gambader, et qui s’est retrouvé enfermé dans une caserne et traité comme un adulte. Puis, dans cette même institution, j’ai été exclu parce que je ne pensais pas comme les autres ; je voulais devenir écrivain. Et quand je suis devenu écrivain, j’ai été exclu, y compris par la caste des officiers. Par la suite, quand j’ai quitté l’armée – qui me considérait comme un intellectuel, et donc comme quelqu’un de suspect, une anomalie – puis l’Algérie pour m’installer en France, là encore j’ai été rejeté par les chapelles bien pensantes, par les milieux littéraires parce que j’avais été soldat. Donc, ma vie c’est l’histoire de l’exclusion, et c’est cela qui me rapproche profondément des gens qui sont exclus, mis en quarantaine, bafoués, qui n’arrivent pas à s’exprimer. Et je trouve dans la littérature une chance pour moi, et pour les autres, de leur prêter une voix et de les faire entendre.

Yasmina Khadra
Même si on sent la révolte à l’origine de tous vos livres, on est frappé par cette grande douceur, cette humanité qui enveloppe la plupart de vos personnages et semble les protéger de l’extrême violence à laquelle ils sont confrontés ; vous faites cohabiter le beau et l’insoutenable – le thème même de la Rencontre des écrivains à Lahti.
Là, je peux dire que c’est à travers mon éducation que j’ai acquis ces réflexes, cette aisance à parler de la laideur et de la beauté, de la violence et de la douceur. Quand j’étais petit, j’ai été élevé par deux sortes d’individus : d’abord, l’encadrement de l’école qui était confié à des militaires. Ces militaires, ils n’étaient pas méchants ; leur vocation était d’être sévères. Et en même temps, parallèlement à ce formatage, à cette éducation militaire, j’avais les autres : les écrivains qui me construisaient fibre par fibre. Et ces gens-là me parlaient justement de ce qu’il y a de meilleur chez l’homme, même lorsqu’il fait montre de ce qu’il a de pire. C’est-à-dire que, parallèlement à la violence qui est en train de gérer cet univers, parallèlement au mensonge, au chahut, au spectacle, à la désinformation, il se trouve toujours une intelligence en état de faction, en état de vigilance, et c’est ça qui m’a interpellé quand j’étais enfant. Je me suis dit que je veux devenir écrivain pour prouver que je suis capable de vivre autrement le destin qu’on m’impose. C’est une chance inouïe que j’ai eue. Tous les coups que j’ai reçus ne m’ont pas construit, ils m’ont aguerri.

Le fil conducteur, et même pourrait-on dire, le détonateur des histoires de cette trilogie, c’est l’humiliation. Les personnages basculent tous vers la vengeance, la haine, la mort pour surmonter une humiliation, laver une infamie. Vous faites dire au héros des « Sirènes de Bagdad » que « la dignité ne se négocie pas ».
Ce n’est pas le détonateur. Le véritable détonateur de cette trilogie, c’est la méconnaissance que j’ai observée en Occident. C’est ce snobisme intellectuel qui empêche les gens d’aller vers les autres et qui les maintient dans une relative quiétude et une relative distance par rapport à l’univers qui les entoure. Et c’est ça qui m’a interpellé. Je me suis demandé comment les gens qui vivent au XXIe siècle peuvent encore croire que leur monde est protégé, qu’il suffit de s’enfermer dans sa bulle pour faire abstraction des chahuts et de toutes les horreurs qui sont en train de défigurer les rapports humains. C’est ça le véritable détonateur. Comment secouer cet Occidental et lui dire : tu n’es pas la vérité et tu n’es pas l’excellence. Tu n’es qu’une pièce dans un puzzle, et il te faut impérativement regarder et t’ouvrir aux autres. Et même si tu es heureux, essaie au moins de faire en sorte que cette quiétude, que ce bonheur qui est en toi puisse servir aux autres qui n’ont pas encore compris comment tu as pu être heureux dans un monde aussi médiocre. Par ailleurs, je voyage beaucoup en tant qu’écrivain, et j’ai pu voir que le discours politique et la manipulation médiatique ont atteint des proportions absurdes. Et, parallèlement à cela, je constate qu’il y a une sorte d’embourgeoisement intellectuel, c’est-à-dire que les gens n’essaient plus de se remettre en question. Donc, j’écris pour d’abord essayer d’aider les gens à recouvrer leur lucidité, et surtout pour me battre contre ces stéréotypes qui nous défigurent, ces raccourcis, ces clichés qui, au lieu de créer une sorte de solidarité planétaire, engendrent au contraire une sorte de méfiance. Et plus on est méfiant, plus on préfère garder ses distances mais, à ce moment-là, on isole les gens dans leur tragédie.

Les femmes quasi inexistantes dans « Les Sirènes de Bagdad » sont au centre des deux premiers volets de votre trilogie. Vous rendez un hommage bouleversant aux femmes humiliées dans « Les hirondelles de Kaboul » et, dans « L’attentat », l’acte d’une femme kamikaze va susciter l’incompréhension, voire la colère d’un homme humilié et remettre toute sa vie en question.
Moi, je suis persuadé que l’homme est malheureux parce qu’il n’a jamais accédé à la générosité de la femme. Et j’ai dit quelque part que le malheur établit ou installe sa patrie là où la femme est bafouée. Et quand je ne parle pas de la femme dans « Les sirènes de Bagdad », ce n’est pas un oubli mais un acte politique. Je suis en train de dire que, dans ce pays, la femme, elle n’existe pas véritablement, et je n’ai pas le droit de la faire exister juste pour qu’elle fasse de la figuration. Quand j’accorde un rôle à une femme, il faut que cela soit à la hauteur de mon engagement et de ma sincérité d’écrivain. Je ne le fais pas pour plaire, je le fais pour convaincre. Dans le monde arabe, souvent, la femme veut prouver à l’homme qu’elle est capable d’être son égal. Mais le problème, c’est qu’elle essaie de l’égaler dans le meilleur et dans le pire. Et quand, dans « L’attentat », elle choisit ce geste kamikaze, ce geste terrifiant, absurde, elle est en train de lui dire qu’elle est capable aussi d’exceller dans l’horreur, et dans l’exercice de l’horreur et de l’aberration. Donc, c’est une sorte de revendication existentialiste. C’est malheureux, mais c’est comme ça. J’ai toujours dit que si les Arabes sont en retard, c’est parce que la femme est exclue. Le jour où cette femme retrouvera sa place dans la société et dans l’épanouissement d’une société, lorsqu’elle retrouvera sa place dans la chaîne sociale, la chaîne économique, la chaîne culturelle du pays, moi je suis absolument convaincu que beaucoup de frustrations, beaucoup de malheurs disparaîtront.

Avec l’achèvement de cette trilogie, que souhaitiez-vous éveiller chez le lecteur en l’entraînant au coeur des conflits les plus brûlants de notre époque ?
Sa citoyenneté. Il faut que chaque individu comprenne qu’on a le choix entre deux choses : soit on sombre dans l’animalité et, bien sûr, par définition, on rejoint ce que disait Jean-Jacques Rousseau : « L’animal est cette créature dont la souffrance se limite à sa propre douleur. », soit on est dans l’humanité, et là la souffrance ne se limite pas exclusivement à notre propre douleur, mais pourrait aussi s’étendre à la douleur des autres. Et, par delà, on peut faire alors appel à l’empathie, à la solidarité, à l’intelligence. C’est pour cela que j’écris. Et je suis très heureux de recevoir des mails d’un peu partout – de Chine, d’Inde, des Etats-Unis, d’Europe, d’Afrique –, de gens qui me disent merci pour mes livres parce que j’ai éveillé quelque chose en eux. Je crois que ce que j’essaie de secouer, c’est juste notre part d’humanité.

A la fin des « Sirènes de Bagdad », c’est un romancier qui vient troubler la conscience du Dr Jalal qui, à son tour, va installer le doute dans l’esprit du jeune héros. Pensez-vous que c’est le rôle, voire le devoir, de l’écrivain d’alerter l’opinion sur les dangers qui nous menacent, d’opposer à la violence du monde la force de ses mots ?
C’est un devoir, mais ce n’est pas une responsabilité. C’est un devoir moral. Et ce Dr Jalal explique un peu cette difficulté que rencontre la minorité intellectuelle musulmane à assagir les islamistes. Les intellectuels musulmans sont seuls ; ils ne sont pas soutenus et ne sont pas respectés. A titre d’exemple, je prends mon cas. Je n’ai pas le sentiment d’être pris au sérieux, alors que tout ce que j’ai écrit a été d’une clarté, d’une lucidité exceptionnelle. J’ai été le premier à parler des islamistes universitaires, bourgeois. Avant, on pensait que les islamistes étaient des sauvages, des gens qui venaient de la misère, des bas-fonds de la société, qu’ils étaient complètement incultes, alors que dans « A quoi rêvent les loups » [paru en 1999 – NDLR], par exemple, mes terroristes ce sont des universitaires, des enfants issus de familles bourgeoises qui vivent très bien, qui ne manquent de rien et qui, un jour, décident d’aller combattre pour un idéal. Puis est venu le 11 septembre : ce sont mes personnages qui ont quitté « A quoi rêvent les loups » pour monter dans l’avion ! Tout cet apport philosophique et moral n’est pas perçu comme il se doit par l’Occident. On reste toujours marginalisé. Les institutions, les milieux, littéraires, les gens qui sont censés nous supporter, nous défendre et nous imposer trouvent qu’on ne mérite pas le détour. Le Dr Jalal, c’est aussi cette impuissance qu’ont certains intellectuels à accéder à la reconnaissance, mais pas pour la reconnaissance. Vous savez, aujourd’hui, le monde auquel j’appartiens a besoin de quelqu’un de fort. Il a besoin d’un écrivain fort, reconnu mondialement pour qu’il puisse passer son message en direction des siens. Et pour beaucoup de gens, je ne suis qu’un auteur de best-sellers. Peut-être ont-ils raison de le penser (?) Après tout, je ne suis soutenu par personne. Le Dr Jalal s’est retourné contre l’Occident parce qu’il a été humilié, parce que son érudition n’a servi à rien ; il a été manipulé, il a été obligé d’accepter un statut d’Arabe de service alors qu’il était un grand humaniste et un grand visionnaire.

Pensez-vous qu’un jour tous ceux à qui on a confisqué le monde dans lequel ils vivaient pourront le récupérer, ou bien ne leur restera-t-il vraiment que les rêves pour le réinventer ?
Moi, je pense que, lorsqu’on a la foi, pas seulement côté religieux, mais la foi en ce monde, malgré toutes les difficultés, on peut accéder à ses voeux les plus pieux. Prenons une fois de plus mon cas – parce que je suis quand même un écrivain atypique : j’étais enfant et, à l’âge de neuf ans, j’ai été enfermé dans une caserne. Depuis cet enfermement, je n’ai jamais cessé de rêver de devenir écrivain. Je n’ai pas rencontré d’écrivains dans ma vie, je n’ai pas vécu dans un milieu universitaire ou intellectuel. Au contraire, j’ai grandi, évolué dans un monde aux antipodes de la vocation d’écrire. Et regardez ce que je suis devenu aujourd’hui : sans aide – je ne suis soutenu par aucun réseau dans le monde –, je suis l’un des rares écrivains qui n’est pas parrainé, qui n’est pas soutenu, qui n’est pas consacré, et pourtant je suis celui qui, chaque année, écrit un livre qui fait l’événement à l’échelle internationale. Pourquoi ? Parce que je crois en la beauté de ce rêve ; je veux l’incarner, et je finis par l’incarner.

Vos romans sont traduits dans 32 pays, vous donnez des interviews, tenez des conférences dans le monde entier. Comment vit-on cette popularité quand on sort d’un univers quasi carcéral sur le plan professionnel et d’une semi-clandestinité sur le plan littéraire ?
Je vais peut-être vous étonner, mais je le vis naturellement. Depuis que j’étais enfant, je vivais dans cet univers, dans mon imaginaire, c’est comme ça que je voyais les choses. Et j’ai le sentiment d’avoir rejoint justement cette projection de moi-même à travers l’espace et le temps. Et aujourd’hui, je suis très content de voir que j’ai réussi à convaincre pas mal de gens. Même si je n’ai pas réussi à convaincre les chapelles bien pensantes, j’ai touché quand même des gens sur les cinq continents. Je suis traduit en indien, et quand mon livre est sorti au Kerala, il a été soutenu par les plus grands romanciers et intellectuels de cette région de l’Inde. Et là je me dis : tu es un homme, tu n’es pas un Algérien ; tu es d’abord un homme puisque tu sais toucher tous les hommes de la terre. Je suis allé à New York, et j’ai appris que j’avais un club de fans, un club Khadra à New York. C’était des femmes du troisième âge qui étaient venues me voir à New York, et elles étaient tellement heureuses qu’elles m’ont contaminé ! Et c’est ça… Moi, j’ai été élevé par des écrivains, et je vous assure qu’à l’époque la radio était interdite. La télévision on n’en avait pas, les journaux étaient interdits ; donc, notre seul rapport avec un écrivain c’était le texte. On n’avait pas besoin de nous le présenter, nous le découvrions pas nous-mêmes. Et ces gens-là, ce n’étaient pas pour moi des Américains, ce n’étaient pas des Russes, pas des Scandinaves, pas des Africains : c’étaient des hommes, c’étaient mes maîtres. Et ils ont dépassé ces conventions stupides qui font qu’un homme peut devenir quelqu’un d’autre juste en se mettant de l’autre côté d’une frontière. Et les écrivains, ils ont balayé les frontières, ils ont réinstallé l’humanité en chacun de nous. J’aime avec la même passion Gogol, Dostoïevski, John Steinbeck, Camus, Naguib Mahfouz. Pour moi, chaque écrivain m’enrichit.

Quel sera votre prochain roman ?
J’espère offrir à mon lectorat une histoire d’amour. J’essaie de ne pas m’installer dans la violence, car je suis capable de raconter le monde autrement. Je vais essayer de proposer à mes lecteurs une histoire qui va les faire rêver… comme ça, ils me pardonneront peut-être de les avoir fait souffrir. Cela va se passer en Algérie. L’histoire commence dans les années trente et va finir en 1962 avec l’indépendance de l’Algérie ; puis, il y aura un épilogue qui parlera de ces événements quarante ans plus tard.

Propos recueillis
par Aline Vannier-Sihvola
Au Manoir de Mukkula, Lahti – Juin 2007