Paroles intemporelles – Entretien avec SERGE BROMBERG

SERGE BROMBERGA l’occasion de la semaine d’ouverture, mi-janvier, de la nouvelle salle d’art et d’essai de la bibliothèque Oodi à Helsinki, KINO REGINA a reçu comme invité d’honneur SERGE BROMBERG, producteur, programmateur, réalisateur, animateur français.
Chercheur cinéphile infatigable, il a lancé en 1985 la société de production Lobster Films à qui l’on doit la restauration de trésors du 7e art, tels des chefs-d’oeuvre de Buster Keaton ou encore de Charlie Chaplin. La collection Lobster Films regroupe aujourd’hui près de 50 000 films rares et quelque 210 000 bobines.
Serge Bromberg, l’une des figures incontournables du cinéma des premiers temps, est donc venu au Kino Regina présenter son spectacle « Retour de flamme » et accompagner au piano deux cycles (voir liste ci-après) consacrés à des trésors perdus, retrouvés et restaurés du patrimoine cinématographique français et mondial.
Un conteur d’histoires de cinéma intarissable. Moteur !

Comment se fait-il qu’occupé à sillonner le monde dans votre quête de films perdus, pris par leur restauration et sollicité par les grands festivals pour leur présentation, vous ayez trouvé le temps de venir en Finlande… à moins d’un enjeu professionnel ? Et est-ce, au demeurant, votre première visite dans le pays ?
Aucun enjeu professionnel. Simplement une histoire d’amitié et de confiance. Depuis 20 ou 25 ans, je croise Antti Alanen (Archives finlandaises/KAVI – NDLR) dans tous les festivals du monde et à Paris, où il vient régulièrement. Et quand il me dit qu’on ouvre le Kino Regina et me demande si ça me dirait d’être le premier invité étranger de cette salle, j’ai accepté tout de suite l’invitation. Par ailleurs, ce n’est pas ma première visite dans le pays. Je suis déjà venu à un festival à Tampere il y a quelques années.

Comment, tout d’abord, est né cet amour du cinéma jusqu’à fonder ensuite, après des études de commerce, la société de production Lobster Films ?
C’est drôle parce qu’en fait on ne sait jamais vers où va sa vie. Ma rencontre avec le cinéma, elle date de quand j’étais tout jeune. On a tous les petits trains dont on rêve. Moi, mon rêve, c’était de pouvoir partager des films avec des amis. J’ai donc fait des films en Super 8 avec mes amis et puis, au moment où j’ai passé mon bac, mes parents, sachant que je voulais faire du cinéma, m’ont demandé de passer un diplôme d’abord, d’apprendre un métier, comme on dit, et qu’en échange ils me donneraient 20 000 francs, soit l’équivalent d’à peu près 3 000 euros, pour que je fasse mon film. Voilà. Sur la liste des formations possibles, j’ai pris celle qui était la plus courte, soit une école de commerce. J’ai donc fait trois ans d’école de commerce. Et à la sortie, je me suis dit qu’il fallait que je monte une société de cinéma. Je ne savais pas quoi faire, je ne connaissais personne dans le métier. J’ai alors eu une idée géniale. A l’époque, il y avait les premiers IBM PC, et mon idée c’était de faire des cassettes VHS pour expliquer aux gens comment on utilise un PC. En gros, faire des tutoriels. Mais avant d’aller voir IBM pour le leur proposer – ils avaient, du reste, probablement eu déjà l’idée –, je me suis dit que j’allais monter une société. J’ai donc monté Lobster Films avec des amis mais, en sortant du Registre du commerce, je me suis rendu compte qu’en fait, je ne voulais pas faire ça, que ce n’était pas du tout ma vie. Mais, trop tard. Lobster était créée. C’était en juin 1985, il y a donc 34 ans. Lobster n’a, en fait, commencé à exister que lorsqu’elle a rencontré ma passion première pour le cinéma et que j’ai commencé à restaurer des films ou utiliser des films anciens pour faire des productions. C’est comme ça que tout a commencé. Alors, accessoirement, je dois dire qu’avec les 3 000 euros j’ai effectivement produit un film de 52 minutes avec une dizaine d’acteurs, dont le tournage a duré trois semaines et le montage deux ans. Et je me suis toujours dit qu’avec ce film soit je suis Orson Welles et je ferai du cinéma en tant que réalisateur, soit je ne suis pas Orson Welles et je ferai autre chose que de réaliser des films parce qu’il y a déjà tellement de réalisateurs sans aucun talent que ce n’est pas la peine de me rajouter à la collection. Et donc, je n’ai pas refait de film pendant très longtemps même si c’était un film sonore de 52 minutes en 16 mm négatif et que c’était le résultat d’un vrai travail.

Vous dites avoir commencé avec Lobster par la restauration sonore des films. Comment acquiert-on tout d’un coup une expertise assez pointue dans ce domaine ? De même, ensuite, avec la restauration des images ?
C’est très simple. En fait, la restauration sonore est un métier qui n’existait pas et, donc, il n’y avait pas d’expertise à avoir puisque, de toute façon, personne ne connaissait. Je me suis retrouvé un jour – je faisais des petites productions – dans un studio de mixage qui s’appelait Ramsès, à Paris, et il y avait là un ingénieur du son particulièrement doué, Jean-Paul Darras, avec lequel je faisais tous mes mixages. Et puis, un jour, les éditions Montparnasse qui ressortaient en vidéo « Le crime de Monsieur Lange » m’ont demandé si je serais d’accord pour en restaurer le son. A l’époque, le son était notoirement horrible et étaient en train d’arriver, pas encore mais presque, les systèmes de son sur disque dur. C’était le passage de l’âge de pierre à l’ère du feu en matière de restauration. Et du coup, on a essayé avec Jean-Paul de faire plein de choses ensemble. Lui était l’ingénieur du son et moi, un peu le cinglé du cinéma. Le résultat de cette première restauration n’a pas été extraordinaire, du fait qu’on n’avait pas vraiment les outils, mais ça nous a donné tellement de publicité – on était, en fait, les premiers à le faire –, que juste après Gaumont nous a confié « L’Atalante » et tout de suite après c’était au tour de Pathé avec « Les enfants du paradis ». C’est-à-dire que notre premier tiercé était particulièrement spectaculaire, et c’est ce qui nous a lancés dans cette activité. A l’époque, je faisais tous mes travaux tout seul dans ce laboratoire Ramsès. Et un jour, je leur ai dit que j’aimerais m’associer avec eux, ne pas être seulement un client qui occupait leurs machines, mais faire partie de la famille. Ils n’ont pas voulu. Jean-Paul Darras m’a alors dit de ne pas m’inquiéter, qu’il allait quitter Ramsès et qu’on allait monter le meilleur studio de restauration sonore. C’est ce qu’on a fait, et j’ai la fierté de dire qu’en 2019 nous sommes toujours le meilleur laboratoire de restauration sonore au monde.

Comment procède-t-on pour retrouver des trésors perdus éparpillés dans le monde ? Quelles sont les pistes, les principales difficultés ?
En fait, il faut comprendre que les films qui ont échoué dans un endroit y échouent parfois par hasard et souvent pour des raisons logiques. Ainsi, il en va des enfants de réalisateurs ou de personnalités de laboratoires, des lieux qui servaient de stockage pour un cinéma, etc. Il faut savoir que toutes les pistes logiques ont été systématiquement vidées et nettoyées par Henri Langlois et les Archives du film depuis le milieu des années 30. C’est-à-dire qu’on arrive aujourd’hui au moment où les gens qui ont des films soit ne savent pas qu’ils les ont, soit ne savent pas ce que c’est, soit ce sont des collections qui ont été faites par leurs ancêtres ou leurs aïeux et ils ne savent pas quoi en faire. Toute la difficulté est d’essayer de trouver des films de manière illogique. Et donc, ma technique est relativement simple. Elle consiste à faire une sorte de criblage horizontal de tous les endroits où je vais en disant : Il y a peut-être des films (!?) D’ailleurs, quand je rencontre des gens je leur demande toujours s’ils ont des films, que ce soit lors de séances de cinéma, à la fin d’émissions de télévision, lors d’interviews, toujours la même question. Je dois dire que ça pourrit un peu les relations sociales, mais c’est comme ça que je trouve des films. Et puis, accessoirement, de temps en temps, il y a l’effet prescripteur, c’est-à-dire que ce n’est plus moi qui trouve les films mais quelqu’un d’autre qui se dit que ça pourrait m’intéresser et qui donc va m’appeler. Donc, en gros, c’est une sorte de criblage horizontal et systématique parce que les autres pistes ont déjà été explorées et exploitées.

Quelles auront été vos plus belles découvertes ? Et pourriez-vous raconter une ou deux anecdotes marquantes ?
Ma plus belle découverte, c’est la prochaine… Quant aux anecdotes, il n’en y a pas de plus marquantes que d’autres. Toutefois, il y a quelque chose de très étonnant que je ne me suis, en fait, toujours pas expliqué. Au tout début de Lobster, ce devait être en 1988 ou 1989, un type m’appelle de Villiers-sur-Marne, en banlieue-est parisienne. Il me dit qu’il a deux films, deux bobines de nitrate. L’une était « Cunégonde ramoneur » (1912) et l’autre, je ne me souviens plus. Mais il y avait un petit morceau de film à côté qui devait faire 3 mètres et qui était en vrac. J’ai donc récupéré le tout. Mais ce qui était surtout intéressant dans ce petit morceau de trois mètres, c’est qu’on y voyait un acteur, aujourd’hui très connu, Stan Laurel (d’évidence avant l’association avec Hardy). Je ne savais pas de quel film il s’agissait, mais j’ai essayé de le savoir. J’ai traversé les Etats-Unis et suis allé voir un certain William Everson, le grand spécialiste, qui n’avait jamais vu ce film et se demandait ce que ça pouvait être. Et puis, au moment où on a fait l’intégrale de Stan Laurel il y a une quinzaine d’années, je me suis mis à chercher des films partout et j’ai découvert qu’il y avait un film qui s’appelait « Somewhere in Wrong » qui devait dater de 1925 et qui était au British Film Institute. J’ai donc fait venir la copie et je me suis aperçu qu’il y avait un collage et, à l’endroit du collage, c’était exactement le bout que j’avais trouvé à Villiers-sur-Marne. Il n’y avait pas une image de plus, pas une image de moins. Pourquoi ? Comment ? Je ne sais pas. Mais je trouve que ce genre de miracle est absolument dingue.

A combien chiffreriez-vous le nombre de films retrouvés et le pourcentage de films restaurés ?
Il y a une étude qui a été faite aux Etats-Unis uniquement. Sur les films américains de long métrage muets – et il y en a eu des milliers – il y en a 10% qui ont survécu et 8 % qui ont survécu soit incomplets, soit dans des versions abrégées, soit dans des formats réduits, genre 16 mm, et donc de qualité moindre. Ce qui revient à dire que plus de 80% ont disparu. Evidemment, les grands films sont ceux qui, en général, ont le plus survécu. Mais il y avait des milliers de films du quotidien, des comédies, des petits drames faciles… des petites sociétés dont les films ont été intégralement détruits, soit détruits parce qu’on les a laissé croupir, soit le plus souvent, et il suffit de regarder l’histoire du cinéma américain, détruits par les incendies. Les réserves des grands studios ont toutes brûlé. Il y a même une histoire assez drôle… disons, plutôt, une drôle d’histoire : en 1947, le patron de la Universal veut tirer une copie du « Bossu de Notre-Dame »/« The Hunchback of Notre Dame » (1922) avec Lon Chaney, un film de Wallace Worsley. Ils sortent le négatif, le mettent sur une tireuse mais, malheureusement, le film avait réduit. Et donc, l’image était instable. On lui dit alors que le film a rétréci et qu’on ne peut plus le tirer. Et lui, de se demander à quoi ça sert de le stocker si on ne peut plus le tirer. De plus, ça coûte cher à stocker, etc. Donc, il désigne une quinzaine de films muets qu’il veut conserver et ordonne que tout le reste, c’est-à-dire 20 ans de production, soit détruit. Et c’est dans le hall de l’Academy of Motion Picture (l’Académie des Oscars) que l’on retrouve cette liste avec tous les grands titres de la Universal où il est marqué dessus à la main « Détruit », « Brûlé », « Détruit »… C’est terrible. A côté de ça, les cinémathèques comptent très peu. L’une des plus grandes richesses de la cinémathèque – et c’est une histoire peu connue –, c’est qu’en 1934 quand Gaumont, qui s’appelait à l’époque Gaumont-Franco-Film-Aubert (GFFA), fait faillite et devient la Société nouvelle des établissements Gaumont (SNEG), vont être transmis de GFFA à la SNEG tous les films intéressants, c’est-à-dire les films sonores. Donc, les films muets tombent en déshérence complète. Mais, quelques années plus tard, c’est une aubaine pour Henri Langlois car ce sont tous les négatifs originaux de Gaumont qu’il va acheter parce qu’il est fou de cinéma. A l’époque, quand il achète les négatifs, tout le monde le prend pour un joyeux hurluberlu. Donc, ce sont des moments comme ça dans le cinéma ; il y a des gens qui ont une lueur. Aux Etats-Unis – et on racontera cette histoire d’ici quelques mois –, il y a près de 100 films de Georges Méliès qui ont été sauvé par le producteur de « Bugs Bunny » : Leon Schlesinger. Pourquoi ? Comment ? Une initiative, une folie, une lubie ? Donc, des histoires de sauvegarde, il y en a quelques-unes, mais pour une histoire de sauvegarde, combien d’histoires de disparition (!) Alice Guy, qui est la première femme réalisatrice de cinéma, travaillait chez Gaumont. En 1907, elle part aux Etats-Unis monter une boîte qui s’appelle la Solax et elle va produire des centaines de films. En 1919, il y a un incendie et tous les films d’Alice Guy partent en fumée. Les films sont très inégaux devant la disparition. Les Lumière étaient des gens très avisés ; leurs films ont terminé sous le toit de la préfecture de Lyon et donc, quand on les a retrouvés, ils étaient toujours tous là et on a pratiquement tous les films Lumière sous forme à peu près de négatifs originaux. Mais d’autres sociétés comme Eclipse, Eclair, Lux sont des sociétés pour lesquelles il y a 95% des films qui ont disparu.

Diriez-vous que les bonnes surprises l’emportent malgré tout sur les frustrations, les déceptions ?
J’ai peut-être un côté maso mais je crois qu’à chaque fois que j’ai une mauvaise expérience, je me dis que je paye pour la prochaine belle expérience. Au fond, quand je pense à toutes ces ventes aux enchères où j’adorais aller acheter il y a très longtemps des affiches anciennes de cinéma – aujourd’hui, ça coûte trop cher, c’est trop spéculatif –, je me souviens finalement d’assez peu d’affiches que j’ai achetées. Par contre, celles que j’ai ratées et auxquelles je tenais, je m’en souviens encore comme si c’était hier. Donc, quelque part, c’est que probablement j’ai trouvé plus d’intérêt à cette expérience de frustration qu’au simple plaisir d’avoir finalement ce que je désirais.

DSC02956 - CopyDSC02952 - Copy
Pour gérer cette quête aux énormes enjeux, vous êtes certainement entouré d’une équipe chevronnée. Quel rôle y jouez-vous ?
En réalité, au départ, il y avait deux personnes qui avaient envie de travailler ensemble, Eric Lange et moi-même – même si Eric m’a rejoint en 1989 –, mais c’est vraiment de notre association et de notre passion pour le cinéma qu’est né tout ça. Mais Eric a un côté très réservé ; il parle très peu, ne se montre pratiquement jamais. Par ailleurs, il se souvient de tout, c’est une encyclopédie vivante. Enfin, bref, nous sommes d’une certaine manière le yin et le yang. Donc, au moment où on a fait « Retour de flamme » et où on a commencé à chercher des films, on s’est dit qu’il nous fallait un homme-sandwich. J’ai donc ce rôle-là et puis, accessoirement, depuis les spectacles je suis un peu la voix et le visage de Lobster. Je présente des émissions de télé dans tous les sens. Peut-être à cause ou grâce à ma formation dans une école de commerce, je sais faire ça. Eric non seulement ne sait pas le faire parce qu’il est discret mais il ne veut pas le faire. En fait, il n’en a absolument rien à faire. Et, quelque part, c’est très bien. En ce sens, nous sommes très complémentaires. Maintenant, au sein de Lobster, nous sommes 30 personnes. Je suis le patron et l’animateur de cette équipe et, comme je dis toujours, le patron c’est celui qui a besoin des autres. Donc, je suis exactement dans cette situation-là.

Quels sont les critères qui prévalent à la restauration d’un film ? Par quel canal passe la diffusion de ces films (TV, salles, DVD…) ?
Déjà, il y a certains noms, certains films ultra-rares, et là on y va tout de suite. Et puis, après, c’est toujours l’envie de montrer, de faire découvrir un film à quelqu’un ou à moi-même parce que je connais tel auteur et que ça m’intéresserait de jeter un coup d’oeil. Mais on revient toujours à cette question : Est-ce qu’il y a un public qui va être intéressé par le film ? Si c’est le cas, on le restaure. Par contre, si à notre avis il n’y en a pas, à ce moment-là on le met sur des étagères et, évidemment, on attend que soit il y ait des gens qui se manifestent – et ça arrive très souvent –, soit on attend qu’un producteur nous demande de lui prêter la copie. Et c’est tant mieux. Parfois, il y a le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée – NDLR) qui s’y est intéressé ou la Cinémathèque française qui a fait une rétrospective autour d’un réalisateur dont on a un film dont on ne sait pas ce que c’est, mais eux ils savent et c’est passionnant. Donc, à ce moment-là, ce sont eux qui prennent l’affaire en main et qui font la restauration. L’important, ce n’est pas que nous restaurions les films, l’important, c’est que les films soient repérés, que les gens soient informés que ce film existe et que si jamais, un jour, il y a un intérêt ou il y a quelqu’un qui est susceptible d’en financer la restauration, il sache qu’il peut venir le prendre. Pour ce qui est de la diffusion, malheureusement le DVD est en train de mourir et le Online/Internet est un modèle qui ne fonctionne pas encore en matière de patrimoine et  qui, économiquement, n’a aucune signification, ne représente rien du tout. En fait, paradoxalement c’est presque comme pour la musique, le seul endroit où on continue à avoir une petite exploitation, ce sont les salles de cinéma et puis, de temps en temps, on a la chance d’avoir une télévision. Par ailleurs, il y a les ventes sous forme d’extraits, les festivals…

Restaurez-vous uniquement en numérique ? Pour des supports argentiques, les conditions de conservation étant délicates et coûteuses, collaborez-vous avec les Archives françaises du film et le Bois d’Arcy ?
Nous collaborons tous les jours avec Bois d’Arcy, avec la Cinémathèque française. Je crois que le dernier endroit où je suis allé avant de venir en Finlande c’était à Bois d’Arcy. D’ailleurs, notre prochain plan autour de Georges Méliès est structuré autour de la Library of Congress et de Bois d’Arcy. Je travaille aussi beaucoup avec la Cinémathèque française. Pour revenir à la question de la pérennité d’une restauration, elle passe, pour le moment – et je pense que ça changera – par le polyester et la pellicule film dont la durée de vie est d’environ 1 000 ans. Il est impossible aujourd’hui de nommer un système numérique qui 25 ans après son invention soit encore lisible. Donc, 1 000 ans, on est sur une autre planète. Mais c’est extrêmement coûteux et je pense que rapidement vont commencer à émerger les solutions de stockage à long terme du data. Pour le moment, c’est vrai que quand on peut le faire, on fait de la pellicule, et c’est parfois même presque économique. On est des gens de la pellicule. Nous trouvons des pellicules, nous les restaurons en général sous forme de pellicule. Je suis, pour ma part, un amoureux de la pellicule et je crois que ça se voit. Ceci dit, c’est vrai que la pellicule est formidable pour la conservation, elle est malheureusement aujourd’hui devenue un boulet pour la distribution. Le 35 mm fait partie de ces choses qui, avec le cinéma muet, le vrai technicolor, etc. sont des paradis perdus. Et c’est formidable qu’il y ait des paradis perdus comme le vinyle et toutes ces choses-là. Il y a toujours des endroits où on peut écouter du vinyle, regarder du 35 – et les cinémathèques sont là pour ça –, mais pour la diffusion de l’image, aujourd’hui le numérique est quelque chose d’absolument inimaginable.

Que pensez-vous de la pérennité du numérique ? Et diriez-vous, comme d’aucuns le prétendent, que la sauvegarde du patrimoine cinématographique est en péril ?
Aujourd’hui, on a l’impression qu’on est dans une société qui privilégie tellement le quotidien qu’elle néglige même le fait de se souvenir de ce qu’elle a été. Et, bientôt, on ne souviendra même plus de ce qu’on a fait. J’en donnerai un exemple très caractéristique. Dans les années 60, il y avait les actualités cinématographiques et tout était tourné en 35 mm. Aujourd’hui, l’image de ces actualités, elle est là, en 35 mm ; elle est formidable quand vous voyez les images du Général de Gaulle pendant la guerre, les images de la Première Guerre mondiale, etc. Et puis, on se met à filmer les actualités en vidéo et là, tout d’un coup, plus rien. L’image est très mauvaise, c’est flou, les couleurs – quand il y en a encore – bavent dans tous les sens. C’est bien simple, la moitié des films n‘existent plus. Mitterrand qui rentre au Panthéon avec sa rose en 1981. Perdu ! Ça a été retrouvé par accident en Angleterre. La bande était perdue. Voilà. Il y a déjà eu dans le passé des vagues de désastres et de disparitions massives d’images. On en vit une actuellement, mais les gens qui veulent se souvenir savent qu’il faut mettre au point des procédés spécifiques. Pour ce qui est du film pour le cinéma en numérique, il va falloir sans aucun doute trouver autre chose.

Recevez-vous des aides de l’Etat ? Des fonds privés ? Des collaborations avec, par exemple, The Film Foundation de Martin Scorsese ?
Nous collaborons avec absolument tout le monde sans aucune espèce d’interdit. La seule chose qui compte, c’est le résultat et que les films soient vus. Nous recevons des aides du CNC, comme tous les gens qui restaurent des films en France, y compris les propriétaires de films – les Gaumont, Pathé, TF1, Canal+ –, il y a des aides pour tout le monde parce que c’est notre patrimoine et, donc, le Ministère de la culture nous soutient. Mais c’est uniquement sur certains titres et dans le cadre de la restauration de ces titres-là. Sinon, pour le travail qu’on fait de retrouver les films, d’aller les chercher, de les stocker, de les numériser, de les vendre quand on le peut, pour ça on ne reçoit pas d’aides. Ça, c’est notre passion et on en vit d’une certaine manière, pas forcément très bien.

 

Lors de vos ciné-concerts « Retour de flamme » et présentations de films rares, somme toute muets et anciens, le public – et surtout les jeunes – est-il au rendez-vous ?
Toujours. Même loin, d’ailleurs. Je suis toujours étonné car il y a toujours plein de gens. A vrai dire, j’ai une petite réputation. Les gens disent que c’est toujours drôle ou insolite ce que je fais. Je me souviens d’une anecdote vraiment magnifique. C’était à Cornell University, il y a douze ou treize ans. Je faisais deux spectacles, deux soirs de suite. Donc, un soir, je fais le spectacle et je dis aux personnes présentes que s’ils ont des films, qu’ils viennent me voir car il n’y a pas d’archives par là-bas. Et le lendemain, à la fin du spectacle, il y a une dame qui vient me voir et me dit qu’elle a cette bobine du film « Le baiser », qui est le dernier film muet de la MGM et qui est un film de Jacques Feyder, avec Greta Garbo. Et elle me demande si cette copie a une quelconque valeur. Alors, j’ouvre la bobine qui, en fait, présentait une décomposition très particulière. Elle me dit que son père adorait ce film-là. Le 16 mm, qui est non pas du nitrate mais du triacétate de cellulose, se décompose et dégage un gaz acétique. Il y a donc une odeur de vinaigre extrêmement forte, et cette décomposition-là est totalement inéluctable, très rapide. Je lui explique donc que cette bobine/boîte ne vaut rien, que le film par ailleurs existe, qu’il a été sauvegardé par la Metro, et que la bobine est dans un tel état de décomposition que ce serait une escroquerie de la vendre… Et elle me dit alors : « Mais non, vous ne comprenez pas. En fait, mon père est mort avant-hier et il va être enterré après-demain. Je voudrais qu’il soit enterré avec cette bobine parce que c’était son film préféré et je voudrais que son dernier baiser ce soit avec Greta Garbo. » Voilà. Ce genre de petite histoire fait partie des moments dont on se souvient.

Sur quel(s) projet(s) travaillez-vous actuellement ?
On travaille donc sur une collection de films américains de Georges Méliès, avec probablement la Film Foundation, l’Académie des Oscar, US Film Archive, la Library of Congress, le CNC et la Cinémathèque française pour le moment, mais il y aura d’autres partenaires. Cela va être un énorme projet qui sera prêt en 2020 et qui sera très spectaculaire. Par ailleurs, nous travaillons sur la reconstitution du dernier film de Max Linder qui s’appelle « Le roi du cirque », un film franco-autrichien qui a eu tous les malheurs possibles et inimaginables à commencer par le fait que, pendant le tournage, Max Linder a essayé de tuer sa femme et de se suicider. En fait, le film va se terminer, il va sortir et juste après sa sortie, Linder va effectivement tuer sa femme et effectivement se suicider en 1925. Donc, c’est un film qui n’existait plus, qu’on restaure à partir de 11 copies différentes venant d’Angleterre, d’Argentine, des Pays-Bas, d’Australie, de France, de Berlin… il en vient de partout. On est très fiers de cette restauration-là et elle sera très compliquée, mais très bien. A cela, s’ajoutent dix films de Julien Duvivier, les films muets. On a racheté les droits de 10 Julien Duvivier. Aucun d’entre eux n’était restauré. Donc, pour chaque film, nous récupérons tous les éléments qui existent dans le monde. Nous les restaurons image par image. Nous composons des musiques, nous faisons des négatifs 35 mm pour la préservation à long terme, et à terme nous ferons un coffret DVD et une mise en circulation dans les festivals du cinéma muet de Julien Duvivier. Récemment, nous avons restauré « House by the River » de Fritz Lang (1950). Nous venons également de terminer « It Happened Tomorrow » (1944) de René Clair et nous avons en prévision « Gardiens de phare » de Jean Grémillon, « Pêcheur d’Islande » de Jacques de Baroncelli (1924) ainsi qu’un film extraordinaire qui ne dit rien à personne – et ça va être soit une victoire extraordinaire soit un désastre absolu –, mais le film est tellement beau : ce film, que je considère comme « L’Atalante » du cinéma anglo-autrichien, s’appelle « The Robber Symphony »/« La symphonie des brigands » (1937). C’est un film de Friedrich Feher qui était l’acteur du « Cabinet du docteur Caligari » (1919) mais qui, à la fin de sa vie, a terminé comme vendeur dans un delicatessen à New York. Donc, retenez « La symphonie des brigands »/« The Robber Symphony » (1937) – un chef-d’oeuvre absolu !

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 18 janvier 2019

Films présentés par Serge Bromberg au KINO REGINA, les 18 et 19 janvier 2019

UN VOYAGE À TRAVERS LE TEMPS ET L’ESPACE – FILMS REDÉCOUVERTS EN FRANCE

KIRIKI-ACROBATES-JAPONAIS_HD-04.jpg

A Trip Down Market Street (1906), Miles Brothers, 11 min
San Francisco après la catastrophe (1906), Pathé, 4 min
Métamorphoses du papillon (1904), Pathé, 1 min
The Acrobatic Fly (1908), Charles Urban, 2 min
La peine du talion (1906), Pathé, 4 min
Flirt en chemin de fer (1902), Pathé, 1 min
Après le bal (1897), Georges Méliès, 1 min
Gwalior (1907), Pathé, 4 min
Les Kiriki (1907), Segundo de Chomón, Pathé, 3 min
La donna è mobile / Ach wie so trügerisch (1907), 3 min
Les hallucinations d’un pompier (1927), Folies Bergères, Joséphine Baker, 5 min
The Love Nest (1923), Buster Keaton, 22 min
Jazz Hot (1938), Django Reinhardt, Stéphane Grappelli, 5 min
+ encore des surprises
Durée 80 min.

INCROYABLES DÉCOUVERTES

THE-MASQUERADER_HD-03.jpg

Those Awful Hats (1909), D. W. Griffith, 3 min
La poule merveilleuse (1902), Pathé, Ferdinand Zecca, 2 min
Élevage d’autruches et de crocodiles (1910), Lubin Documentaire, 6 min
Duello al shrapnel (1912), Itala Films, 7 min
Sinking of the Lusitania (1918), Winsor McCay, 8 min
The Masquerader (1914), Charles Chaplin, 12 min
Ma He’s Making Eyes at Me (1922), Gus Visser, 3 min
Male Order (1941), Zarek et Zarina, 3 min
Laurel and Hardy Convention (1930), 2 min
Musical Memories (1935), Fleischer 3D, 7 min
The Battle of the Century (1928) 18 min
+ encore des surprises
Durée: 80 min.

NI JUGE NI SOUMISE sacré Meilleur documentaire lors de la 9e cérémonie des MAGRITTE du CINÉMA

Ni juge ni soumise
La 9e cérémonie des Magritte du Cinéma – l’équivalent belge des César français, des Oscar américains ou encore des Jussi finlandais – s’est déroulée le 2 février 2019. Lors de cette cérémonie annuelle qui consacre les talents du cinéma belge, le film « Ni juge ni soumise » de Jean Libon et Yves Hinant, qui met en scène la juge d’instruction Anne Gruwez, a remporté le Magritte du Meilleur documentaire.

A cette occasion, lire ou relire :
ENTRETIEN AVEC YVES HINANT
DSC02873Yves Hinant, réalisateur belge, était l’invité du Festival international du film de Helsinki – Amour & Anarchie dont la 31e édition s’est déroulée cette année du 20 au 30 septembre 2018. Yves Hinant a réalisé de nombreux films pour l’émission culte de la télévision belge « Strip-tease », diffusée dans les années 80 sur la RTBF et France 3, qui a déshabillé la Belgique et la France pendant près de 25 ans. En 2008, il filmait « Le flic, le juge et l’assassin » qui entrouvrait les portes de la justice belge sous la houlette, entre autres, d’un personnage truculent qu’est l’atypique juge Anne Gruwez. Dix ans plus tard, Yves Hinant est venu présenter au Festival Amour & Anarchie « Ni juge, ni soumise », un premier long métrage fidèle à l’esprit Strip-tease avec Anne Gruwez comme personnage principal, qui suit de nouveau cette juge d’instruction bruxelloise anticonformiste et ébouriffante lors d’enquêtes criminelles, d’auditions de témoins et de visites de scènes de crime. Yves Hinant, avec son acolyte Jean Libon, pénètre les rouages de l’instruction comme personne n’avait réussi à les filmer jusqu’ici. Une incursion inédite au coeur du système judiciaire belge où se côtoient l’absurde, le comique et le tragique.

Vous avez accepté l’invitation du Festival Amour & Anarchie, mais que saviez-vous au préalable de ce festival et que connaissez-vous du cinéma finlandais, notamment des documentaires finlandais ?
Comme le film « Ni juge, ni soumise » tourne pas mal dans de nombreux festivals, je voulais venir ici parce que j’aime vraiment beaucoup la Finlande. J’y suis venu pêcher il y a trois mois avec un copain finlandais qui habite à Bruxelles mais qui est de Kuopio. En fait, je ne connais pas grand-chose du cinéma finlandais. De ce que j’ai vu des fictions, il y a quand même un côté surréaliste qui me plaît bien. Dans le cinéma nordique, comme dans la littérature, du moins de ce que j’en connais, il y a quelque chose qui me touche beaucoup plus qu’un autre cinéma. Par ailleurs, j’aime bien l’absurde et ça me rapproche sans doute des Finlandais.

Vous êtes, à l’origine, avec Jean Libon, de l’émission culte « Strip-tease » de la télévision belge, lancée en 1985 et diffusée en France à partir de 1992 (stoppée en 2012). Qu’est-ce qui a fait, au départ, que vous vous êtes lancé dans cette aventure ?
« Strip-tease » était une espèce de rendez-vous où le réalisateur venait apporter un regard souvent décalé sur le monde et, comme ça a disparu – parce que je crois que l’époque n’est plus à ce type d’écriture-là –, on s’est dit qu’on pouvait peut-être encore manquer à certains. Il se trouve qu’un producteur français est venu proposer de faire un film pour le cinéma et c’est toujours intéressant que quelqu’un vienne vous voir pour vous pousser à vous mettre au cinéma. On a, donc, fait un film pour ça, en se disant aussi que l’étiquette « Strip-tease » n’était pas morte et qu’il y avait un souvenir du magazine qui avait été lancé par Jean Libon et Marco Lamensch. Je les ai, pour ma part, rejoints assez vite, mais ce sont eux deux qui ont fait l’émission.

Pourquoi la série s’est-elle arrêtée après 27 ans ?
Elle s’est arrêtée parce qu’en Belgique on a changé et appelé l’émission « Tout ça ne nous rendra pas le Congo », et les films qu’on faisait étaient un  peu plus longs. On s’est arrêtés faute de combattants et faute d’énergie. En tout cas, la chaîne française a décidé de ne plus poursuivre les histoires de « Strip-tease » alors que ça fonctionnait très bien. France 3 a arrêté la diffusion de « Strip-tease » qui marchait bien et qui avait une audience assez régulière, mais je pense que c‘est un changement d’époque, en fait. Je crois qu’il y avait quelque chose qui grattait, qui peut-être dérangeait. « Strip-tease » a été lancée d’abord en Belgique. Il y avait une émission en France et une émission en Belgique. L’émission française nourrissait avec des programmes l’émission belge et l’émission belge nourrissait l’émission française avec des films belges. Donc, les productions se croisaient, en fait. L’émission était produite par France 3 et la RTB. Il y avait une émission qui était belge avec trois sujets belges et un sujet français, et l’émission française, c’étaient trois sujets français et un sujet belge.

Comment débusquiez-vous les personnages des sujets traités dans « Strip-tease », tous insolites les uns que les autres ?
En fait, c’est facile de les trouver en Belgique. La fameuse explication quant à ce qui différenciait un « Strip-tease » français d’un « Strip-tease » belge, soit la différence entre la France et la Belgique, c’était qu’en France on trouvait un chômeur qui allait dire que la situation économique était vraiment désastreuse mais qu’avec beaucoup d’abnégation et de patience on allait s’en sortir, alors qu’en Belgique un chômeur dans la même situation allait vous dire que c’était la merde complète. Avec ça, c’est quand même plus facile de créer des choses, même s’il y a de très bons films français. A mon avis, on essaie avant tout de trouver des histoires, indépendamment de la thématique. Pour ma part, j’aime bien la thématique, j’aime bien les contraintes. A l’époque, on avait fait un premier film avec la juge Gruwez qui intervenait comme un personnage secondaire. J’aime bien, en ce qui me concerne, avoir un accès dans une thématique quasiment impossible – la justice, c’est quand même un endroit fermé – puis on ouvre les yeux, on regarde et on cherche. Et Anne Gruwez, le personnage principal de « Ni juge, ni soumise », dépote. Je crois, en plus, que c’est une très bonne juge d’instruction, mais elle est particulière. Moi, j’aime bien la singularité, je n’aime pas le côté lisse. Et puis, surtout, elle est drôle. Et je trouve que l’humour, c’est un accélérateur de l’histoire. C’est quelque chose qui vous rapproche de l’histoire et qui l’accélère aussi. En fait, dès qu’on rit un peu, on a l’impression que le temps passe plus vite.

Fidèle à l’esprit Strip-tease, vous passez avec « Ni juge, ni soumise » – un premier format long métrage – du petit au grand écran. Comment avez-vous découvert ce personnage haut en couleur au caractère bien trempé qu’est la juge d’instruction Anne Gruwez, qui roule en 2 CV et vit avec un rat domestique ?
On avait fait un film avec Jean Libon pour « Strip-tease », une série policière en 3 x 52 minutes, et Anne Gruwez était juge dans ce film-là (« Le flic, le juge et l’assassin » – 2008), mais elle n’était pas le personnage principal. Et quand on nous a demandé de faire un film pour le cinéma, on a réfléchi à l’histoire qu’on devait raconter. On ne pouvait pas décevoir les gens, et donc on s’est dit qu’avec un polar à la belge au cinéma, ça allait le faire. Je connais de mieux en mieux les arcanes de la justice vu que j’y ai de plus en plus mes entrées, et la juge, qui n’était pas demandeuse de refaire un film avec nous, ne nous avait pas tout donné. Elle avait fermé les portes lors des précédents tournages. Je lui ai alors demandé de faire un film avec elle, ce qu’elle a accepté, mais à condition qu’elle ouvre toutes les portes, ce qu’elle a fait.

N’avez-vous pas dû obtenir des dérogations pour filmer des entretiens avec des prévenus qui se tiennent normalement à huis clos ?
Le culte du secret, c’est aussi fait pour être levé. Donc, je ne vois pas très bien pourquoi il y aurait des endroits qui seraient fermés. Je pense qu’il y a une espèce d’autocensure, parfois des réalisateurs ou des journalistes, qui se disent, dans certains cas, qu’ils ne vont pas essayer parce que ça va être impossible. J’aime bien ce qui est impossible, quelque part c’est un peu ma drogue. D’un côté, je pense qu’il faut aller dans des endroits qui sont interdits. Par ailleurs, l’attrait de la nouveauté a aussi quelque chose d’un peu plus excitant que de faire des choses qui ont été rebattues et rebattues. Et puis, pour ce qui est de l’accès par rapport aux personnes, ce sont elles-mêmes qui ont accepté et qui m’ont donné une autorisation écrite. On avait des contacts avec les avocats qui les représentaient. Quelque part il faut regarder le monde en face, et je trouve que « Ni juge, ni soumise » est simplement un film sur 2018 qui nous montre l’époque dans laquelle nous vivons. Et donc, forcément, on essaie d’ouvrir toutes les portes, et il faut le faire à livre ouvert et non pas à livre fermé. A l’ère de la communication, tout est sous contrôle et on est souvent, nous réalisateurs ou journalistes, et de plus en plus, confrontés à des communicants. On aimerait bien faire parler un film sur telle personne mais il y a une interface qui intervient et qui essaie de nous limiter déjà dans la manière d’aborder le sujet, en disant qu’il ne faut pas ces questions-là, pas ce thème-ci, pas ce jour, etc. Je pense, pour ma part, qu’au contraire il faut tout ouvrir. Et quand on s’étonne de filmer simplement un BTS quotidien (Behind the Scenes ou « derrière les coulisses » – NDLR), c’est donc que la période que nous vivons, 2018, est une période qui referme de plus en plus, qui rend secret des choses qui sont parfois  tout à fait absurdement simples et jolies à voir.

Dans votre film, le dossier fil rouge sur le meurtre de deux prostituées a-t-il été rouvert 20 ans après juste pour les besoins du film ? Et savez-vous si le cas est maintenant résolu ?
C’était une des premières histoires de la juge qu’elle n’avait toujours pas résolue et donc, quelque part, ça restait dans sa tête. Quant à nous, comme on cherchait forcément un fil rouge, elle nous a dit alors qu’elle avait toujours cette histoire-là qui lui trottait dans la tête, que ça l’énervait qu’aujourd’hui encore le cas n’ait toujours pas été résolu, qu’elle continuait à réfléchir et qu’elle rouvrait le dossier. Ce n’est pas pour les besoins du film, mais c’est l’occasion, disons, qui a fait le larron. Quant au cas, il n’a pas avancé et n’est toujours pas résolu. Il reste ouvert et la juge attend la réponse des Américains. Mais, pour ma part, j’aime bien les films qui restent ouverts et restent sur leur fin.

Est-ce que la présence de la caméra n’a pas altéré la spontanéité, l’authenticité des propos ?
Il y a un grand débat dans le cinéma du réel sur l’impact de la présence d’une caméra sur le réel. Le plus important, c’est ce qu’on filme, et nous les réalisateurs, on essaie à ce moment-là d’être dans les endroits chauds. C’est la technique de la caméra chaude, de la caméra froide. On essaie d’être là où les choses sont tellement importantes que la présence d’une caméra s’oublie. D’abord, il y a un repérage important avant qu’une caméra arrive, c’est-à-dire que je passe beaucoup de temps avec les gens, et puis, à un moment donné, quand je commence à pouvoir faire le café chez quelqu’un, je peux sortir la caméra. C’est un peu comme si j’amenais un copain, une copine. En fait, c’est le principe de la caméra chaude, de la caméra froide. Par exemple, si des parents décèdent et que les enfants ne s’entendent pas, une fois chez le notaire au moment de la lecture du testament, tous les protagonistes de la scène sont tellement tendus et concentrés que la présence d’une caméra ne va pas se voir. Elle va s’atténuer voire disparaître. Donc, on essaie de se mettre dans des endroits où la caméra est froide, c’est-à-dire qu’elle n’est pas regardée. Par contre, si je viens chez vous pour la première fois et que vous êtes toute seule avec votre fille, votre mari, que sais-je, ou votre canari, si je débarque avec une caméra, forcément vous allez tous vous tourner vers la caméra et attendre. Donc, on n’a rien à filmer. Quelque part, on n’a rien à faire là-bas.

Est-ce que votre film se rapproche plus du documentaire ou de la fiction ? Un docuvérité, un docufiction ou un « documenteur » dont l’invention du terme revient à Agnès Varda ?
Votre confusion, en fait, me réjouit. On a montré ce film-là à Saint-Sébastien pour la première fois. Nous, les Français, Belges ou Québécois, on connaît un petit peu l’écriture « Strip-tease », mais pas l’Espagne et, quand on a projeté le film au Festival de Saint-Sébastien, son formidable directeur n’a pas attribué la mention « documentaire » au film. Le festival de Saint-Sébastien sélectionne généralement des premiers ou deuxièmes films, et donc il ne l’a pas, intelligemment, distingué en tant que documentaire. Donc, on a fait la projection et la salle était sidérée. Il y a eu une ovation pour Anne Gruwez et puis elle a eu la mention spéciale Prix d’interprétation. C’est, d’évidence, un film dans lequel il y a des ambiguïtés et, en fait, chacun peut y trouver ce qu’il veut. Est-ce un documentaire ou une fiction ? De l’art ou du cochon ? C’est ce qu’on appelle le cinéma du réel.

Est-ce que vous-même vous arrivez encore à être surpris par telle situation, tels propos ?
C’est le grand débat que nous avons entre réalisateurs de films du réel et de fiction, et je pense que le réel est plus fort que la fiction. Je me souviens, par exemple, d’un film que j’avais fait – c’était en fait le film précédent – « Le flic, le juge et l’assassin » dans lequel une femme est retrouvée morte et la pièce à conviction est une frite qu’on retrouve dans son estomac. Si ça avait été scénarisé, si un scénariste idiot avait pondu cette idée que la pièce à conviction en Belgique, à Bruxelles, est une frite, on lui aurait dit que c’est complètement stupide et que ça ne marche pas. C’est pour ça que j’aime le réel et que forcément j’aime bien être surpris. Je trouve que le réel a quelque chose de surprenant. Dans le film « Ni juge, ni soumise », il y a une séquence sur une famille où se pose la question de la consanguinité. C’est abordé de façon tellement absurde que c’est impossible de la scénariser comme ça. Et c’est vrai que lorsqu’on doit se mettre à inventer des histoires, ce doit être particulièrement difficile. La manière dont je travaille avec Jean Libon, qui coréalise avec moi le film, c’est que, moi, je tournais et lui, il visionnait les rushes le soir ou au petit matin. En fait, on s’appelait pour voir son étonnement par rapport à ce que j’avais tourné. « Ecoute, Jean, j’ai filmé aujourd’hui un truc, regarde ! » Si j’avais un bon sentiment sur des rushes, bien souvent c’était confirmé par lui.

Le spectateur, lui, est confronté à ce que la vie a de plus dur. Je donnerai seulement les deux exemples qui m’ont le plus marquée : la scène au cimetière de l’exhumation d’un corps – enterré de fraîche date ! – pour un prélèvement d’ADN. Insoutenable également le récit de cette mère infanticide. Quelle est selon vous la limite – s’il y en a une – à ne pas franchir ?
Je pense qu’il y en a une, c’est quand on humilie des gens. Et je pense qu’il y a des films que je ne ferai pas, et donc il y a des personnages que je ne filmerai pas parce que le fait de les filmer les rendrait sympathiques. C’est-à-dire que je n’aimerais pas rendre sympathique quelque chose qui m’est absolument insupportable. Pour ce qui est de l’exhumation, on en voit quasiment dans tous les films de fiction, dans les séries, et quant à la scène insoutenable de la mère infanticide, je trouve que c’est justement important de le montrer parce qu’on a eu un précédent en Belgique, c’est l’affaire Lhermitte – Joachim Lafosse a, du reste, fait une fiction inspirée de cette affaire « A perdre la raison ». C’est une mère qui tue ses cinq enfants avec un couteau de cuisine et il y a eu un procès d’assises. Mais une mère qui tue ses enfants, je pense que c’est de l’ordre de la folie et ne relève pas de l’acte méchant en tant que tel. Et dans notre film, dans la scène qu’on a mise sur l’infanticide qui est une scène qui m’a aussi marqué, on montre quand même que la folie est humaine. Et donc, cette femme est humaine, même si elle a commis l’irréparable. Moi, ce que j’aime bien dans cette séquence-là, c’est qu’on la voit et quelque part on peut comprendre la folie parce qu’on l’écoute et on la voit. C’est la seule personne qui assume ce qu’elle a fait, c’est quand même étonnant. La folie fait partie de nous, et comme le dit assez justement la juge : « Qui n’a pas eu envie de tuer son voisin, de voler un objet, de chiper quelque chose… ». Donc, c’est toute une galerie de choses qu’on pourrait être. On peut être toutes ces formes-là, en fait. Et la folie, forcément ça me touche parce que qui peut dire qu’on ne sera jamais atteint par cette possibilité-là.

Est-ce que vous aviez beaucoup de rushes et est-ce que vous avez dû beaucoup coupé au montage ?
On a eu beaucoup de rushes mais je suis convaincu que si on avait fait le film ensemble et que si vous aviez visionné tous les rushes, vous auriez choisi les mêmes séquences que nous parce qu’elles ressortent du lot, en fait. Et je trouve que le film n’a pas été très difficile à monter. On avait ce qu’il fallait, et il n’y avait pas trois fois la matière. En fait, c’est assez simple : toutes les séquences se répondent quelque part et c’est, à mon avis, un film relativement assez équilibré.

Toujours dans cette idée que la caméra peut produire des distorsions, des exagérations, la juge dit à propos de l’un de ses clients : « Il était gentil comme tout. Il avait tué sa femme. Ce sont des choses qui arrivent. Il faut dire que c’était une emmerdeuse. » L’aurait-elle dit sans la caméra et, en tant que juge, n’a-t-elle pas eu des représailles ?
Je la connais assez bien. Elle est encore plus formidable que ça dans le réel. C’est une de ces personnes qu’on rencontre rarement, et la caméra, en fait, elle n’en a absolument rien à faire ; elle ne la voit même pas. Alors qu’elle ait eu des problèmes avec certains… (?) Ceux qui l’aiment bien l’aiment mieux, ceux qui la détestent la détestent encore plus. Elle a peut-être davantage sensibilisé les gens qui n’avaient pas d’avis. Je pense que c’est une personnalité assez attachante et sympathique parce qu’elle est cash, parce qu’elle a quelque chose d’un peu « brut de décoffrage ». Alors, est-ce qu’on aurait pu faire ce film-là en France ? Non, à mon avis. En France, il y a un certain sérieux dans le traitement du sujet, comme l’a fait, par exemple, Raymond Depardon… ou d’autres. Je pense que c’est une autre justice qu’on montre en France. En Belgique, heureusement, on a ce côté un peu décalé. Je pense que c’est quelque chose qui fait quand même du bien de voir l’humanité de la justice avec tout ce que ça comporte en termes de fragilité, de force ou de faiblesse.

Y a-t-il une censure cinématographique en Belgique ?
Non. Il faut, bien évidemment, respecter les droits et les devoirs qui vont avec le métier qu’on pratique. Dans ce film, on n’a pas évoqué des affaires de mineurs parce que c’est un accord qu’on avait à la base. Non, heureusement, on n’est toujours pas dans une dictature même si parfois on s’en approche. On a toujours une liberté… En tout cas, on a eu une expérience avec un producteur français particulièrement courageux, honnête, un super producteur qui est Bertrand Faivre de Bureau Films, qui nous a vraiment laissé faire ce qu’on voulait avec une boîte Artemis Productions en Belgique qui a travaillé formidablement bien. Il n’y a pas eu l’ombre d’un cri, d’une larme, d’une colère pendant le tournage qui a duré 3 ans.

Quelles ont été les principales difficultés durant ces 3 ans de tournage ?
La difficulté, c’est qu’on n’est pas maître du réel, en ce sens que le réel peut vous échapper. Dans une fiction, on peut se dire qu’on va arrêter maintenant, on va trouver cette fin-là pour arrêter maintenant. C’est scénariser le réel qui est compliqué, le scénariser c’est-à-dire le mettre en histoire. De ce fait, on essaie de partir d’une histoire qui est relativement forte et d’un personnage qui doit être particulièrement percutant, parce que justement on n’a pas toutes les clés sur le réel. L’angoisse, c’était celle-là : comment on allait pouvoir clôturer ce film-là. Le commencer, ce n’était pas un problème, mais comment le terminer parce qu’on n’est pas maître du réel, en fait. Dans la vie, il n’y a pas de grands bouleversements sinon liés à un événement tout à fait involontaire. C’est-à-dire que les gens qui disent qu’ils changent de vie, est-ce qu’ils en changent vraiment ? Donc, on est tributaire du réel, et l’angoisse c’était ça. Qu’est-ce qui va se passer pendant les 3 ans ?

Est-ce qu’il vous a été difficile d’obtenir les autorisations ?
Personnellement, j’ai déjà tourné avec la justice belge. Et si je me réfère à la Belgique, c’est parce que c’est un pays dont je viens et qui me fascine et où il règne un bons sens commun quand même assez génial. C’est-à-dire que c’est un monde beaucoup plus petit ; tout le monde peut devenir président en Belgique. Il y a une certaine proximité. On peut rencontrer les gens et il y a une grande facilité pour se parler. Ainsi, pour le premier film que j’avais fait, il fallait filmer, d’une certaine manière, le secret de l’instruction, et cela n’avait jamais été fait auparavant. Mais, quelque part, comme on a un petit peu de ténacité, et qu’on a surtout le temps (puisque je venais du service public, je travaillais aussi à la télévision), et le temps, c’est ça qui fait la force des projets. C’est-à-dire qu’on peut passer, comme sur les autres projets, parfois des années. En ce moment, on est en train de tourner une série avec Jean Libon et Manu Riche sur les tueurs du Brabant. A vrai dire, on tourne depuis 5 ans et les gens qu’on approche quand on leur parle de cette notion de temps, ils y sont très sensibles. C’est-à-dire que si on débarque une semaine pour boucler le projet, ça ne correspond pas vraiment à la réalité. Le fait de dire qu’on arrive et qu’on prend tout le temps qu’il faut, je crois que ça rassure beaucoup de personnes, d’interlocuteurs, d’autorités.

Vous a-t-il été difficile d’obtenir le financement du film ?
Je ne pense pas. Ce n’est pas moi mais le producteur, Bertrand Faivre, qui s’est occupé de ça. Comme c’était un producteur qui, à la base, avait envie, c’était déjà particulièrement réjouissant. Et Bertrand Faivre était motivé et motivant. On n’a pas écrit une ligne de traitement de dossier là-dessus ; on a juste envoyé Bertrand qui est allé voir les gens qui allaient financer le film avec une espèce de trailer de 10/12 minutes, une espèce de pré-tournage, et il a convaincu les gens avec des images et non pas du papier. Et moi, ça me rassure, en fait. Je pense que peut-être les coproducteurs – France 3 Cinéma, Canal+, VOO, la RTBF, etc. – étaient contents de financer autrement un film.

Est-ce que le fait de passer du petit au grand écran a changé quoi que ce soit dans votre manière d’aborder le cahier des charges « Strip-tease » (soit, entre autres, pas d’écrit préalable, pas de commentaires, pas de musique, pas d’interview) ?
Non, on n’a rien changé. On a fait peut-être un petit peu plus attention au cadre, à la caméra qu’on a employée, à installer un peu plus les choses. Je travaille avec Jean Libon et ça fait quand même un paquet d’années qu’il est dans le métier, et je pense qu’il a souvent raison, notamment quand il dit qu’il ne faut pas trop changer. Il ne faut pas bouger, en fait. Il faut rester dans les principes qui ont fait leurs preuves, il faut être patient. Il y a toujours le moment où on se dit qu’on a l’impression de ne rien inventer mais si on regarde autour ce qui se fait on est quand même, dans certains cas, à la limite du clip vidéo plutôt que du contenu à l’intérieur. Certes, il y a de la musique et des images magnifiques, mais où est l’histoire ? C’est un petit peu, parfois, ce que je me pose comme question. La forme peut être plus attrayante mais ma préoccupation va vers le contenu qu’il y a à l’intérieur.

Y aura-t-il d’autres longs formats « Strip-tease » ?
On y travaille. On a pour l’instant deux projets en cours. Je ne peux pas encore en parler mais ils nous semblent en voie d’être de bonnes prochaines réalisations.

Quels sont vos projets cinématographiques ? Vous avez mentionné précédemment une série sur les tueurs du  Brabant.
C’est une série télévisée avec la RTBF, la VRT (la partie flamande) et ARTE. C’est une histoire formidable. Dans les années 83/85, il y a des personnes armées qui sont entrées dans les grands magasins et il y a eu 28 morts. On n’a jamais réussi à résoudre l’énigme mais il y a toujours une juge d’instruction et des enquêteurs qui travaillent sur ce dossier-là. Et avec Manu Riche et Jean Libon, la RTBF et la VRT, on fait une série en suivant le quotidien de ces enquêteurs qui travaillent toujours. Je trouve ça formidable. Trente ans après, c’est formidable.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 28 septembre 2018

https://www.youtube.com/watch?v=_DlC7-cclhI
« Ni juge, ni soumise » – actuellement disponible en DVD, Blu-Ray ou VOD

Festival international du film documentaire de Helsinki – DOCPOINT 2019

docpoint 2019
DOCPOINT
28 janvier – 3 février 2018
XVIIIe édition du Festival international du film documentaire de Helsinki – DOCPOINT

premières solitudes
A l’occasion de sa XVIIIe édition, le Festival du film documentaire de Helsinki – DocPoint se déroulera à Helsinki du 28 janvier au 3 février et diffusera une fois de plus une large sélection nationale et internationale de films documentaires classiques et en exclusivité. Au nombre de la vingtaine d’invités au Festival, la documentariste française Claire Simon qui viendra présenter son dernier film « Premières solitudes » et conduira à cette occasion une Master Class, ainsi que le Français François-Xavier Drouet, réalisateur du film « Le temps des forêts ». Egalement présents à ce festival la documentariste camerounaise Rosine Mbakam pour son film « Chez Jolie Coiffure » ainsi que le réalisateur autrichien Bernhard Braunstein pour son documentaire « Atelier de conversation ».

Lire la suite « Festival international du film documentaire de Helsinki – DOCPOINT 2019 »

Entretien avec GUILLAUME MAIDATCHEVSKY

Guillaume M.

Guillaume Maidatchevsky est un réalisateur français spécialisé dans les documentaires animaliers mais il préfère se définir comme un conteur d’histoire… animalière, en l’occurrence. Après avoir réalisé cinq films, il signe en cette fin d’année 2018 son dernier opus « Aïlo, une odyssée en Laponie », un conte animalier qui suit les aventures d’un petit renne, de la naissance à l’âge adulte, dans ses pérégrinations à travers les paysages grandioses de Laponie. Dans ce film, les animaux ne sont pas perçus comme les membres d’une espèce mais comme des personnages à part entière, des individus avec leur caractère propre, différents les uns des autres.
[« Ailo – pienen poron suuri seikkailu » – sortie en Finlande le 21 décembre 2018
« Aïlo, une odyssée en Laponie » – sortie en France le 13 mars 2019]

Vous avez réalisé à ce jour six longs métrages – y compris « Aïlo » –, tous des films documentaires animaliers, d’évidence votre spécialité. Quel a été votre parcours qui vous a orienté vers le genre documentaire, et plus spécifiquement le film animalier ?
J’ai fait beaucoup de documentaires animaliers – je ne filme, du reste, que de l’animalier – et, surtout, j’ai cherché à trouver un autre moyen d’intéresser un public plus large. Vu que le public de documentaires animaliers est déjà intéressé par le genre et ira donc voir le film, ce qui m’intéressait c’était de toucher une audience beaucoup plus large et, en ça, utiliser les codes de la fiction. Cela m’a paru intéressant pour toucher le plus de gens possible et sensibiliser le plus de gens possible à l’environnement et à la protection de la nature. Et donc, je pense et j’espère que le fait d’utiliser les codes du conte va attirer beaucoup plus de gens.

Quel est, dans la vie, votre rapport à la nature, aux animaux ?
Il est au quotidien. En tout cas, mon rôle dans la vie par rapport aux animaux, il est au jour le jour. Je vis à la campagne, entouré de moutons, de coqs, de chiens et de petits chevaux. Et donc, pour moi, le fait d’être entouré d’animaux est quelque chose de tout à fait naturel.

D’où vous est venue l’idée de « Aïlo, une odyssée en Laponie », de filmer un petit renne, de la naissance à l’âge adulte ?
L’idée de filmer « Aïlo » est une commande de mes enfants, leur commande au Père Noël. En fait, j’ai réalisé qu’ils connaissaient mieux la nature de l’Afrique, mieux les lions et les éléphants que, finalement, les animaux proches de chez eux. Les rennes, ce n’est pas si loin que ça de Paris. Toutefois, ils avaient des idées préconçues ou, du moins, ils ne connaissaient pas grand-chose sur les rennes. Donc, c’est pour cela aussi que j’ai voulu leur en apprendre plus par rapport à la vie sauvage tout près de chez nous, en utilisant les codes de la fiction.

Tournage Aïlo

Connaissiez-vous la Laponie, le Grand Nord, et était-ce la première fois que vous filmiez dans des conditions extrêmes ?
C’était la première fois que je filmais dans des conditions aussi extrêmes. J’ai beaucoup filmé en Afrique, par des températures très positives, très chaudes et passer, tout d’un coup, de l’Afrique à + 40° à la Laponie à – 40°, cela a été un vrai gap pour moi. Après, mes origines nordiques font que je préfère le froid au chaud, mais ça a été plus compliqué pour le matériel. De plus, je trouve que filmer dans des conditions extrêmes, ça apporte à l’image une émotion encore plus forte.

Le scénario – que vous avez écrit – a-t-il nécessité beaucoup de recherche, un séjour préalable sur place, une mise en condition ?
En fait, pour le scénario, je me suis beaucoup documenté avant, beaucoup informé sur les rennes, sur la façon dont ils vivent, sur le décor, sur la Laponie en général. Et, ensuite, j’ai écrit le scénario. Toutes ces recherches m’ont amené à écrire quelque 80 pages avant de tourner. Après, le maître-mot, c’est s’adapter. On s’adapte à la nature. J’ai beau avoir écrit le plus précisément possible, l’animal fait ce qu’il veut au final. Il vit sa vie, et c’était très important pour moi que l’animal vive sa vie. Je ne le contrains à aucun moment. Il vit dans son environnement et c’est lui qui m’invite dans cet environnement-là. Moi, je suis là pour capter sa vie.

Un conte animalier, un film familial, certes, mais ne compte-t-il pas, comme « Bambi », des scènes dures à voir ? Par ailleurs, le texte – qui évite l’écueil du commentaire anthropomorphique – est, par endroits, poétique, avec des réflexions philosophiques, et ne s’adresse pas forcément à un tout jeune public. Pourquoi ce choix ?
Comme c’est aussi le cas dans beaucoup de films d’animation, il y a, en fait, deux niveaux de lecture. En tant que parent, qu’est-ce que j’ai envie d’aller voir avec mes enfants ? Si c’est uniquement un film enfantin, je vais m’ennuyer pendant 1 heure 20. Donc, il fallait que je trouve des codes qui puissent intéresser à la fois les enfants, par la narration, par la façon de filmer, par le jeu des animaux et également intéresser les adultes par un texte peut-être plus philosophique, par plus de réflexions sur la nature. Mais les enfants ne sont pas stupides. Je pense que c’est important de leur montrer la nature telle qu’elle est, même si parfois elle est cruelle. Si on prend des Walt Disney, ils sont parfois très durs. L’enfant les voit à son niveau à lui, quand il a 4 ou 5 ans. Bien souvent, un enfant de cet âge-là ne perçoit pas forcément la cruauté. C’est plus tard qu’il va comprendre en fonction de ce qu’il a vu. C’est à mes enfants, d’abord, que je ne voulais pas mentir. Je voulais leur montrer que la nature, elle peut être cruelle, difficile, mais elle peut aussi être drôle, émouvante.

Le texte est lu par un narrateur – unique voix humaine du film – qui n’est autre que le chanteur Aldebert. Est-ce que ce choix s’est imposé dès le départ ? Et pourquoi ce choix ?
Non, il ne s’est pas imposé dès le départ. Mes enfants – toujours mes enfants – sont fans d’Aldebert. On connaît tous par coeur ses chansons, en tout cas à la maison, mais il ne s’est pas forcément imposé au départ. A vrai dire, c’est une commande de ma femme. Que des commandes, ce film ! C’est mon cadeau de Noël à la Laponie. Par contre, ce que j’ai aimé, c’est qu’Aldebert a aussi ce double niveau de lecture dans ses chansons. Je suis allé plusieurs fois à ses concerts et les parents ne s’ennuient pas. Ils ne sont pas assis en train d’attendre. Les parents dansent, chantent, car les parents connaissent aussi les paroles. J’aimais bien ce double langage. Il parle aux enfants, il parle aussi aux parents. Et je trouvais que c’était assez raccord avec le film.

La musique semble jouer un rôle important dans tous vos films. Dans « Aïlo », la musique est quasi omniprésente et fait partie intégrante du récit.
La musique, c’est un personnage. Elle n’est pas là pour appuyer, c’est vraiment un personnage de l’histoire. J’ai l’habitude de dire que le sound design, c’est-à-dire tout ce qui est bruitage, amène l’immersion dans le film, mais la musique amène l’émotion. C’est un personnage à part entière, comme l’est la narration, comme le sont les images, la façon de filmer. Je tenais vraiment à ce que la musique prenne cette place-là.

Aïlo + sa mère

Comment avez-vous fait pour apprivoiser tout d’abord la mère d’Aïlo – jusqu’à filmer au plus près la naissance du petit renne – et approcher d’aussi près tous ces animaux sauvages ?
Ce qui s’est passé pour la mère d’Aïlo, c’est qu’on essayait de filmer des naissances, ce qui est très compliqué parce que les femelles veulent garder leur intimité – ce que je respecte totalement –, mais on n’y arrivait pas. Elles mettaient bas assez loin de nous et je tenais à respecter cette distance parce qu’on appelle ça le cercle de confiance. On fait en sorte qu’il n’y ait pas de stress à la naissance pour la mère. Ethiquement parlant, c’est important pour moi et aussi, artistiquement parlant, si je filme un animal qui est stressé, ce n’est bon ni pour lui ni pour moi. Mais, tout d’un coup, une femelle qui depuis 6 jours nous suivait partout – limite elle dormait collée à la caméra ! – a décidé de s’éloigner de nous et est allée mettre bas à 20 mètres de la caméra. Ce qui est super, c’est qu’elle a transmis la confiance qu’elle avait en nous à son petit, à Aïlo, et ça m’a permis de filmer les scènes de naissance de façon très respectueuse. Elle n’avait pas de stress et le petit n’était pas stressé. Une confiance s’était vraiment instaurée à la naissance, parce que si la mère est stressée, le petit sera stressé, c’est sûr. Je ne sais pas si c’est pareil chez les humains, mais chez les animaux, c’est très présent. Et voilà, ça a été pour nous un moment de grâce, cette naissance, parce qu’elle a mis bas tout près de nous. Elle aurait pu mettre bas très loin, mais son choix était de mettre bas tout près, et on a pu filmer cette scène.

Certaines scènes sont assez incroyables, notamment lorsqu’Aïlo est poursuivi par des loups. Comment avez-vous fait, tout en vous attachant à ne pas déformer « la réalité naturelle », pour filmer cette course-poursuite dans la forêt ? Avez-vous du matériel très sophistiqué, des techniques spécifiques ?
On a des techniques spécifiques pour filmer ce genre de scène, tout en assurant la sécurité pour les animaux, pour les deux espèces – surtout pour Aïlo, parce qu’on n’a filmé qu’avec Aïlo. On tenait vraiment à ce qu’Aïlo soit le plus en sécurité possible. Donc, il y a des techniques, mais je ne vais pas tout dévoiler. On a un côté magicien, et je garderai mes « tricks » pour moi. En tout cas, Aïlo n’avait rien à craindre des loups par rapport à la scène que vous rapportez.

AÏLO tournage

De combien de personnes, de nationalités se composait votre équipe de tournage, que l’on imagine réduite et aguerrie aux conditions extrêmes ?
On était une équipe de cinq sur le terrain, cinq Français. Et, au quotidien, tous les jours, il y avait deux ou trois Finlandais, des techniciens, soit un assistant-caméraman finlandais, et Tuire qui était là pour nous aider, pour assurer la sécurité aussi des animaux quand on avait besoin d’elle. Du fait de son expérience de la nature, du comportement animalier, elle pouvait aussi nous prévenir si elle sentait quelque chose d’un peu angoissant pour l’animal. Donc, Tuire a été une vraie aide pour nous à ce niveau-là, parce que quand on se met à filmer – j’étais souvent à la caméra aussi – parfois on oublie qu’il y a peut-être quelque chose de dangereux pour l’animal, et donc Tuire était là pour s’assurer que l’animal n’avait pas de stress, était bien. Donc, en général, on était cinq, au mieux huit et au pire deux.

Combien de temps a duré le tournage ? Et quelles en ont été les principales difficultés comme les bonnes surprises ?
On a tourné plus de 125 jours, ce qui veut dire beaucoup plus si on compte le temps en transport et autres, comme les repérages. Les bonnes surprises, c’est l’animal, son comportement. Il faut dire que quand je suis parti tourner, il y avait quand même ce côté aléatoire. Qu’est-ce qu’on va voir ? J’avais beau avoir écrit un scénario de 80 pages, tout aurait pu exploser très vite. Et c’est là que l’on se rend compte, comme je l’ai déjà mentionné, que l’adaptabilité est primordiale. Je m’adapte à l’animal, comme un réalisateur de fiction s’adapterait à son acteur. Le comédien, il a un rôle et il est là pour ça ; il a une façon de jouer et le réalisateur ne va pas forcer le comédien à la changer. Je pense que c’est pareil pour un animal. L’animal, on le prend parce qu’il a son caractère, qu’il se différencie des autres. Je suis là pour capter. Je suis un grand voleur d’idées. Et un réalisateur a, selon moi, un peu ce côté-là.

Vous êtes-vous jamais senti en danger ?
Une seule fois. Alors que nous dormions sous la tente, j’ai entendu et senti le souffle de la mère ourse, tout près, sur la toile de la tente. Il aurait suffi d’un coup de patte, de griffe…

Comment, par exemple, survit-on pendant des mois sans sanitaires ? Comment se passent les nuits en hiver, l’approvisionnement en nourriture ? A partir de combien de degrés la technique commence à faillir ?
Les sanitaires, c’est important. Même si on est une équipe de garçons, à part mon assistante, c’est un problème au quotidien, surtout quand il fait très froid. C’est vrai que lorsqu’il fait – 30°/- 40°, la moindre petite envie devient cruciale, ça devient un gros problème. Il faut s’astreindre à ne pas boire de café et apprendre à se retenir. Pour la nourriture, on nous approvisionnait. Quant au matériel, des batteries qui tiennent normalement 1 heure, là, sous ces températures extrêmes, au bout de 10 minutes, il n’y avait plus de batterie. Il faut donc avoir de gros chargeurs et beaucoup de batteries. Pour ce qui est des écrans, on les a climatisés, c’est-à-dire qu’ils ont été mis d’abord en chambre froide pour les préparer. Je ne vous en dirai pas plus car je ne maîtrise pas bien cette partie technique.

Avez-vous filmé le même renne dans le rôle d’Aïlo du début jusqu’à la fin ? Vous dites dans le film que la moitié des rennes ne survivent pas à leur premier anniversaire. Avec tous ces prédateurs naturels, n’y avait-il pas un risque à parier au départ sur un seul renne ? Ou bien avez-vous joué un rôle de protecteur dans le processus du film ?
C’est un conte. Donc, on a eu des façons de travailler différentes de celles utilisées pour un documentaire. Dans le cas de figure d’un documentaire, je n’aurais pas pu faire ce film parce que j’aurais été obligé de filmer un grand nombre de rennes. C’est vrai qu’Aïlo aurait pu mourir très tôt, c’est pourquoi on a été obligés, du moins au départ, de filmer plusieurs petits rennes. C’était une obligation. Mais très vite, le choix d’Aïlo, notre petit renne, s’est imposé parce que, comme je le disais, il a un vrai caractère, il est tout de suite sorti du lot. Au départ, je voulais un renne tout blanc – une sorte d’idéal dans ma tête de Français – mais, en fait, il y a très peu de rennes blancs. Donc, par rapport à la couleur du pelage, on s’est retranchés sur des rennes marron. C’était tout aussi bien, car ils sont vraiment mignons, on dirait des petites peluches. Mais, au départ, forcément, on était obligés de filmer plusieurs rennes.

Aïlo4

Pour ce qui est des partenaires coproducteurs du film, comment convainc-t-on Gaumont de s’embarquer dans l’aventure et comment un producteur finlandais, Marko Röhr (MRP Mätila Röhr Prod.) s’est retrouvé associé au projet ?
On convainc Gaumont parce qu’il y a une histoire. Ils avaient vu mes précédents films qui étaient quand même assez mis en scène eux aussi, même si c’était étiqueté « documentaire ». Donc, on arrive avec une histoire. Je ne sais plus qui a dit ça, mais « un bon film, c’est une bonne histoire, une bonne histoire et encore une bonne histoire ». Si on avait dit à Gaumont qu’on allait faire un film sur les animaux en Laponie, ça n’aurait intéressé personne. Par contre, quand on leur dit qu’on va faire un film sur l’aventure d’un petit renne confronté aux épreuves de sa première année de vie, ils ont vu, tout d’un coup, que c’était une histoire avec un début, une fin, une narration particulière. J’ai vraiment construit ce film comme une fiction. C’est en ça qu’ils étaient intéressés. Quant à Marko Röhr, c’était parce qu’il avait fait « Tale of a Lake » et comme on cherchait un coproducteur nordique, c’est lui qui s’est imposé par rapport à son parcours et par rapport à sa sensibilité aussi. Je ne tenais pas à avoir un producteur juste pour les fonds qu’il pouvait apporter, je tenais à quelqu’un qui soit vraiment impliqué dans l’environnement, dans la nature, et il n’y en a pas beaucoup. Donc, Marko s’est imposé.

Combien avez-vous d’heures de rushes et comment s’est opérée la sélection ?
On a eu 600 heures de rushes. La sélection a été extrêmement compliquée. Pourquoi y a-t-il eu 600 heures de rushes ? Tout simplement parce que, quand je filme, je veux sentir le petit détail à l’image. Je veux me dire que ce regard-là m’intéresse, que cette attitude-là, ce petit mouvement de patte, il m’intéresse. Et tout ça implique qu’il faut beaucoup filmer. Je ne me suis pas contenté de faire un plan large, un plan serré, et puis de me dire que ça suffisait. Non. On a beaucoup filmé, de plein de façons différentes pour avoir justement ce petit détail qui fait qu’on rentre dans l’intimité de l’animal. Et le montage a été un moment à la fois jouissif et hyper compliqué parce qu’il faut passer 600 heures de rushes vraiment en un temps record par rapport au film, par rapport au temps qu’on a eu de tournage et de production. Mais je pense qu’on peut être hyper fiers – et c’est peut-être très prétentieux ce que je dis – mais, comparé à des documentaires plus classiques, je pense qu’ « Aïlo » est une sorte d’OVNI et moi, j’aime bien les OVNIs.

Le film est-il déjà vendu à l’étranger ? La sortie du film en Finlande est prévue le 21 décembre. Pourquoi le choix du mois de mars pour sa sortie en France ?
Le film est déjà vendu dans plus de trente pays. Quant à sa sortie en mars en France, je dirais qu’un conte, c’est universel, intemporel. Et on n’a pas filmé qu’à Noël, en hiver, on a filmé pendant toutes les saisons. La vérité aussi, c’est que, pour la période des fêtes, il y avait du lourd en face, de la concurrence, des gros blockbusters, et si on voulait se différencier et ne pas disparaître au bout de 15 jours, il fallait être stratège. Mais, en même temps, j’aurais aimé que « Aïlo » se confronte à « Superman ».

Hormis la promotion de « Aïlo, une odyssée en Laponie » en France et à l’étranger, travaillez-vous déjà à un autre projet de film ?
Oui, mais je ne peux pas en parler. Disons qu’il y aurait un projet de film potentiellement en Chine.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 3 décembre 2018

FILMOGRAPHIE
J’ai marché sur la terre – Costa Rica (2014)
J’ai marché sur la terre – Inde (2015)
Le babouin qui voulait être roi (2015)
Une ferme sauvage (2016) – Green Award d’Or/Deauville (2016)
Vivre avec les loups (2016) – remporte le Prix de la protection des espèces animales ainsi que le Prix du meilleur montage au FIFA 2017 (Festival international du film animalier)
La bande originale du film, composée et interprétée par Julien Jaouen, est élue Meilleure bande originale de documentaire au Prix de la création musicale CSDEM (2017)
Aïlo, une odyssée en Laponie (2018)

Paroles intemporelles – Entretien avec VALENTINE ROBERT

Valentine Robert

Valentine Robert est maître-assistante en histoire et esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne. Spécialiste du destin filmique du tableau vivant et plus généralement de la relation entre peinture et cinéma, elle est l’auteur d’une trentaine d’articles et d’une vingtaine de conférences internationales sur la question, ainsi que d’une thèse de doctorat intitulée « L’origine picturale du cinéma. Le tableau vivant, une esthétique du film des premiers temps. » (Université de Lausanne – 2016). Elle a participé à l’exposition « Gustave Doré, l’imaginaire au pouvoir » au Musée d’Orsay et au Musée des beaux-arts du Canada, a codirigé plusieurs rétrospectives à la Cinémathèque suisse et a dirigé le programme « Tableaux vivants » au Festival du film muet de Pordenone en 2017. Valentine Robert est venue présenter le programme « Tableaux vivants » à la Cinémathèque Orion de Helsinki, une expérience visuelle qui permet au spectateur de comparer des films des premiers temps avec plus de trente toiles peintes. (voir détails des films à la suite de l’entretien)

Lire la suite « Paroles intemporelles – Entretien avec VALENTINE ROBERT »

Entretien avec EMILY ATEF

EMILY ATEF
Emily Atef, réalisatrice franco-iranienne, était l’invitée du Festival international du film de Helsinki – Amour & Anarchie dont la 31édition s’est déroulée cette année du 20 au 30 septembre 2018. Elle est venue présenter son 4e long métrage, « 3 jours à Quiberon », qui relate les 3 jours qu’a passés l’actrice Romy Schneider en 1981 lors de sa cure à Quiberon où elle a accordé une interview exceptionnelle au magazine allemand Stern. Emily Atef signe un portrait émouvant de cette incroyable actrice, embelli par une magnifique photographie en noir et blanc. La caméra à fleur de peau nous permet de nous approcher au plus près de la femme sensible, fragile mais aussi lumineuse qu’était Romy Schneider à cette période de sa vie. Interprétée par Marie Bäumer, dont la ressemblance avec la star est troublante, on est pris dans l’illusion et l’émotion de voir revivre sans fard et sans filtre Romy Schneider à l’écran.

Lire la suite « Entretien avec EMILY ATEF »

Entretien avec YVES HINANT

DSC02873Yves Hinant, réalisateur belge, était l’invité du Festival international du film de Helsinki – Amour & Anarchie dont la 31e édition s’est déroulée cette année du 20 au 30 septembre 2018. Yves Hinant a réalisé de nombreux films pour l’émission culte de la télévision belge « Strip-tease », diffusée dans les années 80 sur la RTBF et France 3, qui a déshabillé la Belgique et la France pendant près de 25 ans. En 2008, il filmait « Le flic, le juge et l’assassin » qui entrouvrait les portes de la justice belge sous la houlette, entre autres, d’un personnage truculent qu’est l’atypique juge Anne Gruwez. Dix ans plus tard, Yves Hinant est venu présenter au Festival Amour & Anarchie « Ni juge, ni soumise », un premier long métrage fidèle à l’esprit Strip-tease avec Anne Gruwez comme personnage principal, qui suit de nouveau cette juge d’instruction bruxelloise anticonformiste et ébouriffante lors d’enquêtes criminelles, d’auditions de témoins et de visites de scènes de crime. Yves Hinant, avec son acolyte Jean Libon, pénètre les rouages de l’instruction comme personne n’avait réussi à les filmer jusqu’ici. Une incursion inédite au coeur du système judiciaire belge où se côtoient l’absurde, le comique et le tragique.

Lire la suite « Entretien avec YVES HINANT »

Festival AMOUR & ANARCHIE 2018

Amour & Anarchie – 31e édition du Festival international du film de Helsinki
20.-30.09.2018

A&R 2018

Le Festival international du film de Helsinki – Amour & Anarchie a lieu chaque année, depuis 1988, en septembre. Il fête cette année sa 31e édition qui s’ouvrira avec le film du cinéaste polonais Pawel Pawlikowski « Cold War », et se clôturera avec « Leto » du réalisateur russe Kirill Serebrennikov. Invité d’honneur du Festival Amour et Anarchie, Spike Lee viendra présenter son dernier film, après 27 ans d’absence, « BlacKkKlansman », qui a obtenu le Grand Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, avec l’acteur finlandais Jasper Pääkkönen dans l’un des rôles principaux. A noter aussi la venue de Margarethe von Trotta le dernier jour du festival pour présenter son dernier film documentaire « Searching for Ingmar Bergman ». Seront également présents au Festival, entre autres, la réalisatrice franco-iranienne Emily Atef avec son dernier film « 3 jours à Quiberon » qui dresse un portrait bouleversant de Romy Schneider, le réalisateur belge Yves Hinant de la série culte Strip-tease qui viendra présenter « Ni juge, ni soumise », un long métrage décapant sur l’état du crime et de la justice, ainsi qu’Antoine Desrosières et Annabelle Bouzom, respectivement réalisateur et productrice de « A genoux les gars », une comédie piquante sur la sexualité des jeunes.

Le Festival Amour & Anarchie – le plus grand festival du film de Finlande et, également, le plus accessible –, met en valeur de nouveaux films inventifs, visuellement étonnants et controversés, révèle les talents prometteurs de demain.
Parfois décoiffant, mais à voir !
Lire la suite « Festival AMOUR & ANARCHIE 2018 »

Entretien avec OLIVIER ASSAYAS… sous le soleil de minuit

OLIVIER ASSAYAS
Olivier Assayas, cinéaste français, était l’invité du Festival du film du soleil de minuit de Sodankylä (Finlande) qui s’est déroulé du 13 au 17 juin 2018. Présent au Festival en 2014, il revient cette fois pour conduire une Master Class et présenter l’oeuvre d’Ingmar Bergman dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance. Olivier Assayas a eu la possibilité d’interviewer le maître suédois en 1990 et, suite à cette rencontre, il a tiré de ces entretiens un livre intitulé « Conversation avec Bergman ».
De la quinzaine de longs métrages qui ont fait sa renommée – entre autres « Irma Vep » (1996), « Demonlover » (2002), « Carlos » (2010), « Après mai » (2012), « Sils Maria » (2014), « Personal Shopper (2016) –, Olivier Assayas est également venu présenter « L’eau froide » (1994), son cinquième film récemment restauré, rare en projection, et qui est finalement, après 24 ans, distribué aux Etats-Unis. Témoin de sa génération, Olivier Assayas nous donne à voir déjà avec « L’eau froide », dans une ambiance musicale rock post-soixante-huitarde, ce qui deviendra son univers de prédilection, à savoir une jeunesse sentimentale, désorientée et insoumise.

Lire la suite « Entretien avec OLIVIER ASSAYAS… sous le soleil de minuit »

Entretien avec MAHAMAT-SALEH HAROUN… sous le soleil de minuit

DSC02833
Mahamat-Saleh Haroun, cinéaste tchadien, était l’invité d’honneur du Festival du film du soleil de minuit qui s’est déroulé du 13 au 17 juin 2018, en plein solstice d’été à Sodankylä (Laponie finlandaise), à 120 km au-delà du Cercle polaire. Mahamat-Saleh Haroun est né en 1961 à Abéché et vit en France depuis 1982 après avoir fui la guerre civile dans  son pays. Il réalise son premier long métrage « Bye-Bye Africa » en 1999 (Prix du Meilleur premier film à La Mostra de Venise) et devient ainsi le premier réalisateur tchadien de l’histoire. Suivront six longs métrages : « Abouna » (sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs – Cannes 2002), « Daratt » (Prix spécial du jury – Mostra de Venise 2006), le téléfilm « Sexe, Gombo et beurre salé » (2008), « Un homme qui crie » (Prix du jury – Cannes 2010), « Grigris » (Sélection officielle – Cannes 2013) et « Une saison en France » (2017). Tous ses films traitent de la tolérance et de l’amour. Mahamat-Saleh Haroun est un cinéaste humaniste, un conteur du réel de son pays. Il s’inscrit dans la lignée de ses pairs africains et son talent internationalement reconnu le place aujourd’hui en vaillant combattant solitaire qui porte – peut-être un peu malgré lui – toutes les promesses d’un continent.

Lire la suite « Entretien avec MAHAMAT-SALEH HAROUN… sous le soleil de minuit »