Dernier jour pour regarder « LE REQUIEM » DE MOZART PAR BARTABAS sur arte.tv

« Le Requiem » de Mozart par Bartabas

Un magnifique spectacle dans le somptueux cadre du Manège des rochers de Salzbourg dont les quatre-vingt-seize arcades abritent les musiciens et les chanteurs d’opéra, alors qu’au coeur de cet écrin se déroule un ballet équestre envoûtant qui met en selle et en scène les écuyers de l’Académie du spectacle équestre.

Rencontre entre la musique sacrée mozartienne dirigée par Marc Minkowski et l’art équestre chorégraphié par Bartabas. L’équation est magique !

https://www.arte.tv/fr/videos/071372-000-A/le-requiem-de-mozart-par-bartabas/

A cette occasion, lire les articles ci-dessous (parus en avril 2004) sur l’Académie du spectacle équestre et Mikaela Soratie, cavalière finlandaise sélectionnée par Bartabas parmi les 11 élèves écuyers faisant partie de la première promotion 2003/2004 de l’Académie.

_____________________________________________________________________________

L’ACADÉMIE DU SPECTACLE ÉQUESTRE

LA GRANDE ÉCURIE DU CHÂTEAU DE VERSAILLES

Rappel historique

Lorsque le Château de Versailles devint résidence officielle, Jules-Hardouin Mansart construisit deux édifices jumeaux pour abriter les quelque 600 chevaux du roi Louis XIV, mais aussi les écuyers, les palefreniers, les musiciens et les pages. Elevées à partir de 1679 et achevées dès 1683, les Ecuries de Versailles furent alors menées à leur point de perfection.
La Grande Ecurie
Son nom ne doit rien à sa taille – identique à celle de la Petite Ecurie – mais vient du fait qu’elle était placée sous l’autorité du Grand Ecuyer qui avait la charge des chevaux de main parfaitement dressés pour la chasse ou la guerre, et réservés à l’usage des rois et des princes. Elle servit de cadre à de nombreuses manifestations royales, carrousels ou courses de bague dont le Roi Soleil était friand.
La Petite Ecurie
Dirigée par le Premier Ecuyer, elle abritait carrosses, voitures, chevaux d’attelage, mais aussi des montures ordinaires qui étaient à la disposition de la Cour.

Le 25 février 2003, l’Académie du spectacle équestre, dirigée par Bartabas, a ouvert ses portes dans la Grande Ecurie du Château de Versailles.

Bartabas, fondateur du célèbre Théâtre équestre Zingaro, a installé à la Grande Ecurie un centre de formation et de création artistique pour des cavaliers de haut niveau.

Cette nouvelle activité permet également au public de redécouvrir la majestueuse architecture des écuries et du manège royal restaurés et réaménagés par l’architecte Patrick Bouchain.

En visitant l’Académie, le public découvre une école unique de formation au spectacle équestre. Il peut assister soit aux Matinales des écuyers, soit aux Reprises musicales.
Les Matinales des écuyers
Tous les matins, les écuyers et les chevaux de l’Académie du spectacle équestre exécutent en musique passages, piaffers et autres figures de haute école dans ce lieu qui retrouve ainsi sa vocation initiale.
La Reprise musicale (chorégraphiée par Bartabas)
Les écuyers réunis exécutent un carrousel en musique, révélant ainsi au spectateur le fruit d’un travail en commun, suivi d’un intermède musical et d’une improvisation équestre.

Transmission du savoir équestre et enseignement

La maîtrise du savoir équestre s’acquiert lentement, à la vitesse d’un homme et d’un cheval qui (s’) apprennent. Ce qui s’apprend passe par l’échange entre le maître et son élève, entre le cavalier et son cheval. Il s’agit donc bien de mettre en place une pédagogie dont chacun sera le relais : de Bartabas aux écuyers titulaires, des écuyers titulaires aux élèves.

Considérant l’équitation comme un art, il semble normal qu’il soit enseigné comme d’autres arts majeurs et associé à d’autres pratiques artistiques telles que la danse, l’escrime, le chant et les arts plastiques. En ce sens, l’Académie du spectacle équestre est unique au monde. C’est la première école où d’autres arts côtoient l’équitation.

A l’Académie, toutes ces disciplines ont une raison d’être.
– La danse et les arts martiaux : pour la connaissance et la musculation du corps ; capacité pour le corps d’absorber et de comprendre le mouvement du cheval:
– L’escrime artistique : pour développer la rapidité et les réflexes.
– La musique et le chant : histoire et décryptage de la musique pour développer le sens du rythme ; la technique du chant pour développer la personnalité des élèves:
– Le dessin et la sculpture : pour améliorer les connaissances morphologiques du cheval et sa représentation.

Par ailleurs, les élèves participeront à un véritable travail de création. Le spectacle proposé dans le manège et mis en scène par Bartabas aura l’ambition d’être un spectacle d’une haute exigence artistique. Comme le Maître l’exprime lui-même sous la forme d’un précepte : « L’aboutissement de notre art, c’est le spectacle : l’élan et la grâce… le brillant, la finesse, la légèreté. »

Initiateur de l’Académie du spectacle équestre, Bartabas est l’acteur majeur de l’évolution de l’art équestre dans le monde.

[A noter qu’aujourd’hui toutes les représentations – dont le spectacle « La Voie de l’écuyer » Opus 2021 – sont annulées jusqu’à nouvel ordre en raison de la situation sanitaire.

Dès la reprise des représentations du spectacle :
« La Voie de l’écuyer »
– tous les samedis à 18 h 00 et dimanches à 15 h 00
– Manège de la Grande Ecurie du Château de Versailles]

http://www.acadequestre.fr

Si Versailles nous était conté…
Une Finlandaise dans les écuries du Roi Soleil

Versailles. L’air est vif en cette matinée ensoleillée sur la Place d’Armes. Face au Château de Versailles, deux magnifiques édifices – la Grande Ecurie en symétrie parfaite et harmonieuse avec la Petite Ecurie – forment, par la noblesse de leur architecture, le décor grandiose de la prestigieuse Place d’Armes.

Après avoir traversé la Cour d’honneur de la Grande Ecurie, aujourd’hui cadre de l’Académie du spectacle équestre dirigée par Bartabas, on parvient à la carrière où s’échauffent à la longe quelques chevaux. Puis on entre dans le manège, magnifique écrin de bois habillé de miroirs aux lustres en feuilles de Murano, où quatre cavaliers répètent le prochain spectacle des Reprises musicales sous la direction artistique et technique du Maître. Parmi ces quatre élèves écuyers, une Finlandaise, Mikaela Soratie.

Mikaela n’en revient toujours pas. « J’ai la chance de vivre mon rêve le plus cher en ayant intégré l’Académie de Bartabas. Lorsque j’ai posé ma candidature, je ne pensais vraiment pas être retenue », confie-t-elle. Mikaela, 21 ans, a la modestie de sa jeunesse qui n’a d’égal que son émerveillement. Il n’empêche que les critères de sélection étaient très sévères et que seuls des cavaliers de haut niveau ont été retenus. Mikaela monte à cheval depuis l’âge de 5 ans et a vécu toute sa vie au milieu des chevaux. Soutenue par sa mère, Susie Soratie, entraîneur professionnel de dressage, elle a fait partie de l’équipe nationale finlandaises ‘jeunes cavaliers’ (médaillée d’argent aux championnats nationaux) et suivi un cursus scolaire qui lui a permis de pratiquer parallèlement le dressage de compétition.

Ainsi, en 2002, après un appel à candidature international, 11 candidats sur 150 sont retenus et recrutés pour deux ans à l’Académie du spectacle équestre. La plupart des élus sont des Français, dont un seul représentant de la gente masculine ! Hormis Mikaela, font également partie du groupe une Américaine et une Russe. L’aventure commence donc pour Mikaela lorsqu’elle arrive en mars 2003 à Versailles. « C’est une chance inouïe de pouvoir habiter à Paris et travailler dans la prestigieuse écurie du Château de Versailles », s’exclame-t-elle. Pour ce qui est de la langue, elle n’a aucun problème. Avant de venir en France, elle avait déjà un bon niveau de français (qu’elle dit avoir amélioré depuis). Elle a été élève au Lycée franco-finlandais durant les 9 premières années de sa scolarité qu’elle a terminée dans un collège sports-études.

© Frédéric Chéhu

Cette première promotion se compose de huit élèves écuyers et de trois écuyers titulaires. Chacun a sous sa responsabilité un jeune cheval à former et un cheval confirmé à travailler individuellement. Les journées sont longues pour tous, et aucun ne ménage sa peine.. Ainsi, Mikaela se rend tous les matins aux écuries à 7 heures. Elle monte un des chevaux qui lui ont été attribués avant que le public n’arrive. Puis, de 9 heures à 12 heures, la matinée se passe à entraîner les chevaux en musique devant le public : ce sont les Matinales des écuyers. Après une pause d’éjeuner d’une heure et la monte de son troisième cheval, l’après-midi de Mikaela se divise en cours de danse, de chant, d’arts plastiques et d’escrime. Mais la journée n’est pas finie pour autant. Vers 17 heures, Mikaela retourne aux écuries et travaille dans le manège son quatrième cheval. Ce n’est que vers 19 heures, fourbue, qu’elle peut enfin considérer avoir quartier libre ! On pourrait croire, à ce rythme, que les week-ends sont bienvenus et procurent un repos salutaire bien mérité. Que nenni ! Les élèves écuyers sont plus que jamais sollicités car, en plus des Matinées, ils offrent l’après-midi au public le spectacle de la Reprise musicale. Mais pour Mikaela tout n’est que moment d’exception. Ce qui continue de la stupéfier, par exemple, c’est l’assurance qu’elle a acquise en public : « Jamais je n’aurais imaginé pouvoir chanter chaque fin de semaine devant 500 personnes. A travers la danse et le chant, j’ai appris énormément sur moi-même et, grâce à ça, j’ai beaucoup plus confiance en moi. » Elle confie également qu’être associée à un tel projet, pouvoir travailler avec Bartabas, le suivre dans la préparation d’un spectacle est un rêve. Elle estime aussi avoir énormément progressé en équitation. « Pour ce qui est de l’avenir, j’envisage de m’inscrire à l’université en Finlande ou en France. J’aimerais tout de même avoir un métier. Mais je continuerai, de toute façon, à travailler avec les chevaux. Je veux voir jusqu’où mes capacités me mèneront », conclut-elle.

On termine par une visite des écuries. Les écuyers s’affairent dans la sellerie. Leurs costumes sont signés Van Noten, grand couturier belge, et les selles sont toutes du non moins célèbre Hermès. L’élégance est de mise ! Après tout, nous sommes dans les écuries du Roi Soleil. Sous les hautes arcades en pierre de taille, on aurait presque l’impression d’être dans une église. Les stalles de métal et de bois abritent une trentaine de chevaux pour la plupart lusitaniens (chevaux qui ont fait la gloire de l’Ecole de Versailles au XVIIIe siècle), à robe crème et aux yeux bleus. Etonnants équidés au regard liquide, comme appartenant à un autre âge, comme venus d’ailleurs !

Après une pause de près de deux siècles, il est formidable de retrouver les chevaux dans les écuries de Versailles. Le souffle créateur et artistique de Bartabas leur a redonné vie et âme, a permis à Versailles de renouer avec son passé.

Aline Vannier-Sihvola
Versailles, janvier 2004

THIS TRAIN I RIDE – documentaire de Arno BITSCHY en rediffusion sur ARTE

Ne pas manquer de voir ou revoir en accès libre sur ARTE la rediffusion de « This Train I Ride », film documentaire du réalisateur français Arno Bitschy dont la bande originale a été composée par le musicien australien Warren Ellis, fidèle acolyte de son compatriote rocker Nick Cave. (Lire entretiens ci-dessous)

THIS TRAIN I RIDE
ARTE – La lucarne
https://www.arte.tv/fr/videos/086154-000-A/this-train-i-ride/ (disponible jusqu’au 19 janvier 2021)

Dans sa case, « La Lucarne » – fenêtre télévisuelle audacieuse depuis plus de vingt ans – est, chaque lundi, un rendez-vous unique dédié au cinéma documentaire expérimental.

This Train I Ride Affiche
L’Amérique aujourd’hui. Un train de marchandises traverse le paysage tel un gigantesque serpent de fer. Un jour, Ivy, Karen, Christina ont tout quitté et bravé le danger pour parcourir le pays à bord de ces trains. Elles les attendent, cachées dans des fourrés, dormant sous les ponts des autoroutes.

A cette occasion, lire ou relire les deux entretiens qui suivent avec respectivement Arno Bitschy et Warren Ellis venus présenter leur tout dernier film « This Train I Ride » lors du Festival international du film de Helsinki – Amour et Anarchie en septembre 2019.

_________________________________

ENTRETIEN AVEC ARNO BITSCHY
_________________________________
Invité d’honneur du Festival international du film de Helsinki – Amour et Anarchie (19-29.09.2019), le documentariste français Arno Bitschy est venu présenter son dernier film intitulé « This Train I Ride »(2019), accompagné du compositeur et musicien franco-australien Warren Ellis qui en a composé la bande originale (lire également l’interview de Warren Ellis). Après un premier documentaire sur la ville de Detroit « Résilience » (2016) – portrait musical d’une ville en état de choc –,  Arno Bitschy s’embarque cette fois-ci dans son dernier film « This Train I Ride » avec trois jeunes femmes qui prennent des trains de marchandises aux Etats-Unis. Ce documentaire, dont le bruitage est réalisé par le Finlandais Heikki Kossi ( « Olli Mäki », « The Birth of a Nation », « Ad Astra », etc.), est co-produit par la société de production finlandaise Napafilms.

Arno Bitschy.JPG
Sans doute pour la première fois en Finlande, vous venez présenter au Festival Amour & Anarchie votre deuxième film documentaire « This Train I Ride », coproduit par la société de production finlandaise Napafilms. Comment est née cette collaboration ?
Le film est produit par Les Films du Balibari en France – c’est le point de départ –,  et Clara Vuillermoz, qui en est la productrice, est rentrée dans le film il y a trois ans, puisque je travaille sur ce film depuis plus de quatre ans. Je suis parti filmer une première fois, puis j’ai montré à Clara les images ; elle a adoré et, du coup, elle est rentrée dans le film. Par la suite, il y a un an maintenant, on a eu enfin ARTE et l’assurance d’une diffusion dans une de leurs cases qui s’appelle La Lucarne [le meilleur du documentaire de création – NDLR] et, dans ce cadre-là, on devait faire une coproduction avec des Finlandais. Les Films du Balibari sont dirigés par deux productrices Estelle Robin You et Clara Vuillermoz, et comme Estelle avait déjà travaillé avec Napafilms, c’est tout naturellement qu’elle a dirigé Clara vers cette société de production finlandaise.

Vous êtes venu, pour présenter ce film, accompagné du musicien australien Warren Ellis – qu’on associe à Nick Cave & The Bad Seeds et à de nombreuses musiques de films – qui a composé la bande originale de votre film. Comment s’est faite la rencontre avec Warren Ellis ?
Très simplement. Je lui ai envoyé un e-mail – du moins, à son agent –, parce que je savais qu’il vivait en France, qu’il s’était marié avec une Française et qu’il était accessible. C’est un artiste très connu mais qui ne fait pas de la musique de films pour l’argent mais plutôt par passion. Warren Ellis ne regarde pas le cachet, il regarde d’abord si ça lui plaît, s’il aime. Donc, je savais qu’avec notre petit budget, on pourrait quand même arriver à l’intégrer à notre projet si ça l’intéressait. J’adore son travail et je pensais que, pour ce film, ça pouvait être vraiment intéressant de travailler avec lui et qu’il pouvait ne pas tomber dans les clichés. C’est ainsi que j’ai envoyé un message à son agent, mais je n’ai pas eu de réponse. Et, trois mois plus tard, je pensais vraiment que c’était mort alors qu’en fait, quand Warren avait vu le message, il avait dit à son agent que ce film-là il voulait le faire. La productrice Clara a alors rencontré l’agent qui lui a confirmé la volonté de Warren de faire le film. Et après, la machine s’est mise en place très simplement et ça a été hyper facile. Entre nous deux, ça s’est très bien passé, ça a été très naturel. Warren Ellis est quelqu’un de très humble qui se met au service du film, en fait. J‘avoue que j’avais un petit peu peur au début par rapport à l’ego et je me demandais comment il allait se comporter. J’adore son travail mais je ne le connaissais pas personnellement. Toutefois, il avait l’air d’être quelqu’un d’assez simple. Et c’est exactement ce que j’ai eu en face de moi : quelqu’un qui se met au service du film et qui n’essaie pas de placer son nom ou son style. Il m’a alors envoyé des musiques et je lui disais si j’aimais ou pas, si ça marchait ou pas, et on a construit tout ça comme ça.

Lui avez-vous donné carte blanche ou bien avez-vous eu des requêtes ?
Au début, il m’a dit qu’il ne voulait pas avoir d’images et m’a demandé de lui donner des mots, des sensations, des émotions. Des mots comme peur, joie, liberté… ce genre de choses. Il voulait des choses abstraites pour commencer à travailler sur la musique et je lui ai donné des sons de trains parce que je voulais qu’il s’imprègne de la musicalité du bruit du train. Ce sont des trains de marchandises et c’est un élément très important dans le film : la présence du train et le son du train. Donc, je lui ai donné tout ça et il m’a envoyé cinq ou six petits morceaux. J’ai fait ensuite trois clips avec ces morceaux ; ça marchait étonnamment bien et c’était vraiment intéressant. Je suis monté de Lyon à Paris et les lui ai montrés. Il a adoré. On a alors passé la journée ensemble à papoter, à échanger. Il m’a fait écouter plein de sons. La relation s’est faite comme ça. Après, il m’a renvoyé d’autres musiques, et je lui disais si ça marchait ou pas. Puis le montage s’est fait avec l’excellente monteuse qu’est Catherine Rascon, et on a commencé à placer les sons. J’ai montré le film à Warren une fois arrivés au montage final. On est alors revenus en studio et on a retravaillé la musique pour rajouter des choses, réarranger la musique, en fait. Et après, on est passés au mixage.

Heikki Kossi, bruiteur/Foley artist, a travaillé sur votre film avec son équipe. Le connaissiez-vous de réputation ? Et quelles sortes de bruitages sont effectués sur un film tourné pratiquement entièrement en pleine nature ?
J’avoue que je ne connaissais pas du tout Heikki. Et je n’avais jamais travaillé avec un bruiteur auparavant. C’était pour moi une première expérience. En fait, je ne savais pas quoi attendre et ça a été un peu une découverte de même que la manière de travailler avec les bruiteurs. C’était vraiment étrange car ce n’est pas forcément ce qui se fait pour le documentaire. Donc, ça a été un peu compliqué au début pour arriver à se comprendre, et je dois dire que je n’ai vraiment compris que sur la fin. Au début, ça paraît surprenant. On se dit qu’il ne va pas mettre des bruitages partout. Mais c’était d’autant plus intéressant dans ce film que j’ai réalisé une bonne partie du tournage tout seul avec un micro caméra, et donc le son était pauvre. J’ai eu deux fois un preneur de son sur six tournages. Il fallait, par conséquent, enrichir le son, enrichir les voix quand je parle, par exemple, avec les filles lorsqu’on est en voyage. Si on veut arriver à faire ressortir la voix, il faut qu’on filtre tout le reste. Donc, Heikki et son équipe recréent et donnent ainsi beaucoup plus de profondeur au son en recréant les sons. Après, il a juste fallu que je leur pose mes limites pour que ça ne sonne pas faux et qu’on reste dans quelque chose qui soit réel. Je dois dire que je suis hyper content du résultat. Ça a été assez épuisant, j’avoue, mais c’était hyper intéressant et au final, je n’ai pas l’impression qu’on sente que c’est bruité. Par contre, si on pouvait faire un comparatif entre pas bruité et bruité, on verrait, à mon avis, une sacrée différence. Ça amène beaucoup plus de puissance au son.

Comment est né ce projet de film documentaire ?
Je connaissais le milieu des hobos aux Etats-Unis, les vagabonds. La culture hobo, c’est quelque chose qui fait partie de la culture américaine depuis la Grande dépression. Il y a de la musique hobo et il y a même un festival pour les hobos aux Etats-Unis. Ça fait partie du folklore américain. Je fais de la musique et, il y a une quinzaine d’années, je suis parti en tournée aux Etats-Unis jouer dans un groupe de punk rock. Et là, j’ai découvert que des punks prenaient aussi des trains et avaient un peu récupéré cette culture hobo. Ça m’intéressait et j’ai gardé cette idée dans un coin de ma tête. Plus tard, je suis tombé sur les photographies d’un certain Mike Brodie qui est quelqu’un qui a fait de la photographie en prenant des trains, en vivant cette vie-là. Et ce qu’il a fait est magnifique. Il saisit vraiment cet instant de liberté totale, les yeux des gens. Et, du coup, ça m’a ramené ce projet en tête. J’ai donc commencé à écrire sur lui parce que ce gars-là a fait des photos pendant ses voyages en prenant des trains et quand il a arrêté de prendre des trains, il a arrêté de faire de la photo et il est devenu mécanicien. Il ne fait plus de photos. Il n’a, du reste, jamais fait d’autres photos que ces photos dans les trains. C’était donc le point de départ de mon écriture mais, au final, je me suis rendu compte que ça ne marcherait pas avec lui, d’autant que lui-même n’était pas intéressé. C’est alors que j’ai pris conscience qu’il y avait beaucoup de filles, avec le mouvement punk, qui s’étaient mises à prendre des trains, ce qui n’était pas le cas avant. Ça a fait son petit cheminement et je me suis dit que c’était quand même intéressant de travailler sur des filles. C’est beaucoup plus puissant, en fait. Je ne voulais en aucune façon faire un documentaire sur des punks, sur des marginaux qui se défoncent, sur des gens qui s’autodétruisent. Je voulais quelque chose qui aille plus loin. Et, du coup, chez les femmes il y avait quelque chose de vraiment intéressant. J’ai rencontré une dizaine de femmes qui avaient pris ou qui prenaient des trains pour faire des interviews, juste discuter et c’est alors que je me suis rendu compte que le film, il était là. C’était un film sur des femmes en recherche de liberté et sur ce que le train leur avait donné, c’était ça qui m’intéressait. Le train transforme les femmes et elles sont devenues libres en prenant les trains. C’est la métaphore de leur transformation. Et voilà. Le film est né comme ça.

Votre film s’intitule « Libres !» en français. Mais le sont-elles vraiment ? Il y a surtout une quête de l’identité. Vous demandez, du reste, à l’une d’elles ce que ce voyage – sans destination préalable – lui a appris. Et on serait tenté de vous demander ce que la réalisation de ce film, ce vagabondage cinématographique vous a apporté ?
Tout d’abord, je dirais qu’on n’utilise plus le titre « Libres ! », on garde juste « This Train I Ride ». Ce n’est pas un titre facile à prononcer pour les Français, mais le problème c’est qu’il y a plein d’autres choses qui ont été appelées « Libres ! », et ça n’arrête pas. Il y a encore un film qui va sortir qui s’appelle « Libres », il y a un parfum, il y a un mouvement politique, etc. Quant à ce que la réalisation de ce film m’a apporté, je dirais énormément. J’ai appris à apprécier la solitude, quelque chose avec laquelle j’avais du mal avant. La première fois où je suis parti, je suis parti avec un ami preneur de son. C’était plus rassurant quand je partais avec quelqu’un. Après, Clara, la productrice, m’a poussé à partir tout seul. Ça ne le faisait pas trop car je n’avais jamais fait ça. Et puis, avec les filles, au début c’était un peu nébuleux. Pas simple pour se retrouver, même si à chaque fois ça s’est fait, pour savoir ce qu’on allait faire, si on allait prendre des trains, etc. Mais je pense que c’est là que c’est devenu vraiment intéressant avec elles parce que j’étais dans la même position qu’elles. La première fois que je l’ai fait, c’était avec Karen, et ça a été vraiment génial. Je me suis rendu compte alors qu’on vivait le truc ensemble parce que, de toute façon, on vivait l’aventure ensemble. J’avais mon sac à dos avec mon matos, on partait et il se passait ce qu’il se passait. Et ça m’a énormément appris. J’ai adoré et je partirai le refaire, même si c’était épuisant. Ça a été vraiment dur mais, en même temps, c’était génial. Après, quand on y repense – et c’est toujours pareil avec ce genre d’expérience –, une fois qu’on est bien calé sur son canapé, on se dit que c’était génial. Dans le vrai, il y avait beaucoup de moments où je me demandais dans quelle galère j’étais et pourquoi je faisais ça… et je me le suis demandé quand même un paquet de fois. Mais voilà. C’est fait et je passe à autre chose.

Votre premier documentaire « Résilience » (2016) était un road trip à travers Detroit, encore un voyage insolite. Est-ce une façon de poser à chaque fois un autre regard sur notre société ?
Oui. De toute façon, je pense que le principe du documentaire, c’est justement de présenter un regard un peu différent. Du moins, c’est ce qui m’intéresse. Si tout le monde regarde dans un sens, je vais aller faire un pas de côté et essayer de trouver ce qui va nous surprendre. Je cherche ce qui surprend chez les gens et j’essaie de lutter pour ne pas tomber dans le piège, dans ce qui est attendu, dans les clichés. J’essaie de prendre le spectateur à contre-pied, en tout cas, de ne pas lui donner ce qu’il a envie de voir, de ne pas le mettre dans une position confortable. Mais « Résilience » n’est pas mon premier documentaire. J’ai, en fait, réalisé plusieurs documentaires à petit budget que j’ai auto-produits. Ce documentaire « This Train I Ride » est la suite – et je m’en suis rendu compte après – de deux autres documentaires que j’ai faits qui portent sur des femmes. J’ai fait un premier documentaire « Marie-France » (2007) qui raconte l’histoire d’une femme tatouée sur tout le corps, une Française qui portait sa vie sur la peau et qui exorcisait ses démons par le tatouage. Et après, j’ai fait un documentaire « Jazz » (2016) à Detroit sur une Afro-Américaine qui chantait des chansons de Billie Holiday. Et ces deux portraits étaient des portraits de femmes qui avaient souffert, qui avaient vraiment été très malmenées par la vie. Je voulais les mettre en lumière parce que c’étaient des femmes qu’on ne regardait pas. Moi, je les ai regardées en me disant qu’elles étaient belles et j’ai eu envie de montrer aux autres à quel point elles étaient belles. Mais c’étaient des victimes. Elles avaient été brisées par la société, par les hommes et donc, dans « This Train I Ride » – comme le troisième volet d’une trilogie… toutefois, en toute humilité –, je souhaitais justement que ces femmes ne soient pas des victimes, qu’elles soient fortes. Je voulais montrer que, malgré les souffrances infligées par les hommes et par la société, elles avaient trouvé le moyen de se libérer de tout ça et d’avoir quelque chose de positif. Les deux documentaires précédents, même s’ils sont beaux, sont quand même plutôt noirs ; ce sont des films durs parce que ce sont des vies qui sont brisées, mais pas dans « This Train I Ride » où les trois femmes que je suis sont un peu la note d’espoir pour Marie-France et Jazz qui sont mortes.

On voit au générique de fin la mention des villes New Orleans/San Francisco/L.A., etc. Combien de kilomètres ont été parcourus embarqués sur ces trains ? Et combien de temps a duré le tournage ?
J’avoue que je n’ai pas compté les kilomètres. Je n’ai pas traversé les Etats-Unis de part en part, même si ça m’aurait beaucoup plu. En fait, le tournage a duré quatre ans et j’ai fait en tout quatre voyages en train. Je n’ai pas le nombre de kilomètres en tête mais on a surtout parcouru l’ouest et le sud des Etats-Unis. L’est des Etats-Unis est plus compliqué. C’est plus petit, plus concentré et la sécurité est renforcée. Donc, cela aurait été beaucoup plus difficile pour nous de s’embarquer sur des trains.

Quelles ont été les plus grosses difficultés rencontrées pour réaliser ce tournage ?
Trouver de l’argent. C’est le plus dur, au final. Avoir de la patience et trouver de l’argent. En fait, souffrir dans les trains est une promenade de santé par rapport à convaincre des diffuseurs d’acheter un film. Franchement, les souffrances de tournage sont juste des bons souvenirs.

Que sont devenues aujourd’hui ces trois jeunes femmes ?
On a gardé le contact. Je leur envoie des messages régulièrement. Elles ne prennent plus de trains. Elles ont tout arrêté, mais à la fin du tournage elles avaient déjà tout arrêté. Et là, aucune n’y est retournée. Ivy, de toute façon, a arrêté de prendre des trains, et elle ne les prendra pas toute seule. Pour ce qui est de Karen, je pense que son histoire d’amour est en train de tomber à l’eau et je ne suis pas sûr qu’elle se marie, mais elle est toujours hôtesse de l’air. Quant à Christina, elle vit toujours dans le Wisconsin ; elle est toujours soudeuse, mène sa petite vie, au calme.

Comment êtes-vous venu au cinéma ? Pourquoi le documentaire ? Pourquoi tourner en langue anglaise et à chaque fois aux Etats-Unis ?
Pour les Etats-Unis, je dirais tout d’abord que je suis beaucoup plus fan de cinéma américain que de cinéma français globalement. J’adore le cinéma français, mais le vieux cinéma français. Par ailleurs, je baigne dans la culture américaine depuis toujours. Pour moi, c’est le pays du cinéma. Je pense que naturellement je suis attiré par l’Amérique. Après, je ne sais pas pourquoi les films que j’ai écrits aux Etats-Unis trouvent de l’argent et les autres n’en trouvent pas. J’ai écrit d’autres films qui se passent en France que je n’arrive pas à vendre. Je me retrouve donc à faire plus de documentaires en langue anglaise qu’en langue française. Mais j’aimerais bien faire un peu de langue française aussi. Pour ce qui est du cinéma, mes parents n’avaient pas une culture cinématographique particulière, mais on allait souvent au cinéma pour voir tout et un peu n’importe quoi. On allait voir autant des navets comme le dernier Aldo Maccione comme on pouvait aller voir le dernier Woody Allen ou « Le rayon vert » d’Eric Rohmer – auquel je n’avais du reste pas compris grand-chose. L’écart était très grand. J’ai donc regardé beaucoup de films comme ça. Chez mes grands-parents, mon grand-père avait des cassettes de westerns et on les regardait en boucle – tout comme les westerns spaghetti de Sergio Leone. J’ai regardé beaucoup de films et ça a sans doute joué. Et pourquoi le documentaire ? J’ai étudié le montage et suis monteur de formation. Après, j’ai été bénévole à Lussas. C’est un copain qui m’a emmené aux Etats généraux du film documentaire de Lussas et là j’ai découvert que le documentaire ce n’était pas juste des films animaliers, que c’était du cinéma et qu’en filmant le réel on pouvait faire la même chose, qu’il n’y a pas de film de fiction ou de film documentaire, il y a des films. Et cette possibilité-là, elle m’a vraiment plu. Le réel est encore plus passionnant que la fiction parce qu’on ne peut pas contrôler le réel. Et quand on s’abandonne à suivre le réel et à filmer le réel, il se passe des choses qu’on n’aurait jamais pensé à écrire, et c’est là où ça devient vertigineux.

A l’évidence, ce genre de documentaire a nécessité une équipe de tournage très mobile et surtout restreinte. De combien de personnes se composait-elle ?
De moi-même. Il y a eu un preneur de son au départ et un preneur de son sur le dernier tournage. Le reste du temps, j’étais tout seul.

Le financement du film a-t-il été difficile à obtenir?
J’en ai parlé précédemment. C’est vrai qu’il m’a fallu avoir de la patience, mais il s’est fait.

Le film sera-t-il diffusé sur Arte ? En version doublée ou sous-titrée ? Une distribution dans certaines salles ?
En France, il sera diffusé sur ARTE pour La lucarne. Il n’est pas doublé fort heureusement, car La lucarne est sur ARTE une case spéciale de documentaires d’auteurs et, du coup, ils ne doublent jamais. Pour ce qui est de la diffusion en salles, le système de financement est assez compliqué en France : quand le film est diffusé à la télé, on ne peut pas le distribuer au cinéma. A un moment donné, le film a failli basculer dans le cinéma mais on n’a pas obtenu l’aide. Par la suite, la chaîne ARTE est arrivée et, du coup, ça nous a permis de finir le film. « This Train I Ride » sera donc diffusé dans des cinémas, dans des festivals, mais il n’y aura pas une distribution cinéma comme en Finlande.

Quels sont vos projets cinématographiques ?
J’ai le projet sur lequel je travaillais avant de faire ce film il y a quatre ans qu’il faut que je finisse, que je fasse, que je filme. Ça se passe en France, sur les combats de coqs dans le Nord-Pas-de-Calais. Par ailleurs, j’ai rencontré un entraîneur de boxe thaï à côté de Lyon qui me plaît beaucoup et qui se trouve à deux pas de chez moi. Et je crois que j’ai surtout envie de faire un film qui n’est pas loin de chez moi. A la fin, ce qui était génial dans « This Train I Ride », c’est que j’avais vraiment tissé un lien avec les filles et le champ des possibles s’ouvrait dans le documentaire. Mais c’est là que le film s’est arrêté. Pour moi, c’est hyper intéressant de rentrer en profondeur dans les relations avec les gens et, dans ce nouveau projet, le fait d’avoir quelqu’un qui est à dix minutes de chez moi en voiture, je trouve ça super. J’ai vraiment envie de construire quelque chose avec cet entraîneur de boxe. J’ai déjà commencé à écrire et je le rencontre souvent. Voilà. Pour l’instant, j’ai ces deux projets, et puis il y a Warren qui veut faire la musique, donc c’est génial.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 26.09.2019

_________________________________

ENTRETIEN AVEC WARREN ELLIS

Warren Ellis, compositeur et musicien australien, était l’invité d’honneur du dernier Festival international du film de Helsinki – Amour et Anarchie (19-29.09.2019). Il accompagnait  le documentariste français Arno Bitschy venu présenter son dernier film « This Train I Ride » (2019) pour lequel il a composé la bande originale (lire également l’interview de Arno Bitschy).
Warren Ellis, fidèle partenaire de son compatriote Nick Cave, a intégré depuis de nombreuses années déjà le groupe Nick Cave & The Bad Seeds. Il est également membre fondateur du groupe Dirty Three. Warren Ellis a, par ailleurs, composé de nombreuses bandes originales de films avec son complice Nick Cave et, en solo, les bandes originales des films, entre autres, « Mustang » (2015) – pour lequel il a reçu le César du Meilleur compositeur – et « Django » (2017). Warren Ellis vient d’achever une tournée mondiale avec Nick Cave & The Bad Seeds, vient de sortir « Ghosteen », nouvel album du groupe, et continue à travailler sur la bande originale de plusieurs longs métrages que ce soit en France, en Angleterre, en Australie ou aux Etats-Unis.

Warren Ellis

Peut-être pour la première fois en Finlande, vous venez présenter au Festival Amour & Anarchie, avec le réalisateur Arno Bitschy, le film documentaire « This Train I Ride » pour lequel vous avez réalisé la bande originale. Comment est née votre collaboration avec Arno Bitschy ?
En fait, j’ai du mal à me souvenir mais Arno m’a contacté par e-mail et m’a envoyé le traitement de son documentaire. Le montage n’était pas fait mais le tournage était terminé. Et il m’a écrit qu’il aimerait bien travailler avec moi. J’ai lu le traitement et ça m’a parlé. Par ailleurs, je voulais savoir pourquoi il tenait à travailler avec moi. Il m’a répondu de manière très réfléchie et argumentée. Pour lui, il était évident que, vu ce que je faisais avec la musique, ça allait marcher. Il était très motivé, ciblé. Je lui ai dit que j’allais lui envoyer la musique, mais que je ne voulais pas voir d’images dans les premiers temps. Je lui ai demandé des mots qui, en gros, donnent l’esprit du documentaire. Il m’a envoyé cinq ou six mots, et je me suis lancé dedans.

Qu’est-ce qui vous a attiré au départ dans ce projet de film documentaire ?
Quand Arno est venu à Paris, il m’a montré trois bouts de cinq minutes sur chacune des trois femmes protagonistes du documentaire. Il avait associé un morceau de musique que je lui avais envoyé à une femme sur un skate, et ça m’a bouleversé. L’image était belle, ce qu’elle racontait était fabuleux, très profond, et la musique fonctionnait. Et voilà. Ça m’a tout simplement bouleversé. Cela m’a fait, du reste, un peu le même effet lorsque j’ai vu les cinq premières minutes de « Mustang » : j’étais bouleversé. Et je me suis dit que même si le reste est à un niveau moitié moindre d’intensité, ça va être, de toute façon, quelque chose. En fait, je ne savais pas quoi attendre avec un documentaire, parce que ce n’est pas évident, même avec un traitement. De plus, « This Train I Ride » est particulier comme documentaire. Donc, une fois que j’ai eu vu les premières images du film, j’ai commencé la musique. Et j’ai décidé de créer la musique plutôt dans des trains. Ainsi, quand je prenais le métro ou l’Eurostar, j’avais mon ordinateur et je faisais la musique, manipulais des morceaux. Parce que ça bougeait, je me trouvais moi aussi embarqué. En fait, c’est une idée que j’ai eue alors que je travaillais en même temps sur un disque. Je devais aller à Berlin, à Londres, aux Etats-Unis et je travaillais dans l’avion. Quand je bougeais, j’étais en mouvement, je travaillais sur ce projet.

Les trains, et surtout les trains de marchandises, sont très bruyants. Cela a-t-il été un inconvénient pour composer la musique de ce film ? Quels instruments avez-vous privilégiés ? Et sur quels critères ?
En fait, j’ai envoyé à Arno une vingtaine de morceaux. C’est son film et il savait ce qu’il voulait. Il a sélectionné ceux qui marchaient et puis on s’est retrouvés dans le studio pendant trois jours pour faire le montage ensemble, ajouter ou supprimer des choses. A la base, c’était plutôt lui qui devait décider ce qu’il voulait et, de ce fait, il a sélectionné les morceaux qu’il souhaitait intégrer. Je lui ai proposé une gamme de choix, mais il était aussi très clair qu’il ne voulait pas une musique qui aurait été émotionnelle, qui aurait changé l’image voire même le sentiment que c’étaient les femmes qui parlaient. Et c’était important que la musique soit assez neutre. Pour moi, c’était intéressant de faire la musique dans le mouvement, quelque chose qui ressemble un peu à un train. Parce que je dois dire que ce documentaire n’est pas évident. Il y a un côté mouvement, c’est méditatif et il y règne une ambiance assez particulière. Qui plus est, ça parle de beaucoup de choses. En fait, ça parle de maintenant, des femmes, du courage qu’il faut avoir et surtout de celui de ne pas vouloir être une victime. Je trouve que ce film est très actuel.

A quel moment composez-vous la musique d’un film – et de celui-ci en particulier ? Est-ce après avoir lu le scénario, ou vu le film, pendant, voire même avant et, dans ce cas-là, est-ce que ce sont les images du film qui s’adaptent à la musique ?
Ça dépend. Chaque cas est différent. En général, je lis le scénario. Et puis, quand j’ai décidé de m’engager dans un projet, même s’il n’y a pas d’image, pas de scénario comme avec un documentaire, je me lance comme je commence avec n’importe quel projet, avec un disque, pour un groupe : je vais en studio avec un esprit ouvert. Je ne suis pas un compositeur classique qui arrive, regarde, joue avec ça et ça. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne avec moi. Je fais la musique et on voit alors si ça marche ou pas. J’attends les accidents et, pour moi, c’est important d’avoir un dialogue avec le reste du groupe. C’est leur avis qui est important.

Avec quel réalisateur ou univers de réalisateur aimeriez-vous travailler ?
J’ai la chance de travailler avec des réalisateurs et des réalisatrices que j’aime beaucoup. Deniz Gamze Ergüven, par exemple, qui a fait « Mustang ». Travailler avec elle, c’était un rêve. Elle est fabuleuse. De même avec Andrew Dominik ou bien John Hillcoat, le réalisateur de « La route » entre autres, ou encore Amy Berg qui a réalisé le documentaire « West of Memphis », elle est extraordinaire. J’ai eu la chance, en fait, de travailler avec des gens que j’aimais beaucoup. Je pense que les réalisateurs qui ont envie de travailler avec moi, il faut, en fait, qu’ils pensent que je peux apporter quelque chose au film. Je ne fais pas de la musique standard – je n’ai pas une approche classique de la composition de bandes originales – et, par ailleurs, ce n’est pas mon métier. Mon boulot, c’est de jouer dans des groupes et de faire des concerts. Je suis un peu gâté car je peux faire parallèlement des musiques de films. Je pense aussi à David Michôd, avec qui ça a été aussi assez extraordinaire de travailler. J’aime beaucoup faire la musique pour les films documentaires. Ça me donne une grande liberté et me permet de m’exprimer d’une façon qui n’est pas possible dans les groupes.

Y a-t-il, du reste, une différence entre composer pour un documentaire ou une fiction ?
Oui, il y a une différence. Pour le documentaire, il ne faut pas que la musique mange trop de place, parce que le dialogue est important, tout comme il est important de suivre les personnages, suivre leurs émotions. Le documentaire est tout autre chose si on le compare, sur ce plan, à la fiction.

J’ai lu que vous n’écriviez jamais rien lorsque vous composez. Alors, comment faites-vous pour mémoriser tous les morceaux ?
Je ne mémorise pas. Tout est enregistré. Récemment, j’ai fait des concerts à Melbourne avec un orchestre symphonique et, avec Nick, on a joué nos musiques de films. Et je dois dire que c’était la première fois pour moi que je rejouais des morceaux. On avait six musiques de films et, pour cette occasion, j’ai été obligé d’apprendre à l’oreille les morceaux. Mais je n’écris jamais. J’ai même, parfois, enregistré avec mon IPhone. J’ai du mal à me souvenir. Cela fait trente que je fais de la musique et tout est plus ou moins enregistré. Quand je suis dans un studio, maintenant tout est enregistré.

Quel est, selon vous, le rôle de la musique dans un film ?
Ça dépend des films ou si c’est un documentaire. On espère que ça apporte quelque chose globalement. Images, musique : c’est une collaboration. Et quand on trouve un film avec une image et la musique qui vous transportent, c’est génial. Je crois que le problème aujourd’hui c’est que la musique est, pourrait-on dire, comme de « la colle ». S’il y a un problème dans une scène du film, on va « coller » de la musique triste, histoire de mieux faire comprendre. C’est le système américain mais, avec ce procédé, on peut être sûr que la plupart des musiques sont oubliées tout de suite. Le rôle de la musique, ça dépend. Parfois, la musique peut vous transporter avec l’image ou bien il faut que ce soit quelque chose de discret qui change l’atmosphère. Mais la musique doit soutenir, doit jouer un rôle au même titre qu’une actrice ou un acteur. Il y a un rôle pour la musique aussi. Parfois, la musique peut avoir un rôle dominant, ça dépend, il n’y a pas de règles. Il faut que la musique mérite d’être là. Et, par ailleurs, il est essentiel qu’un réalisateur comprenne, sache ce qu’il veut avec la musique.

Multi-instrumentiste, y a-t-il un instrument que vous aimez plus particulièrement jouer ou que vous privilégiez dans les musiques de films ?
Non. Je joue de n’importe quel instrument. Par contre, je n’aime pas les cuivres, mais j’ai pris du plaisir à travailler avec tout ce qui est électronique depuis dix ans. A la base, j’ai commencé avec l’accordéon, et puis le violon et la flûte. J’avais 11 ou 12 ans. Et maintenant je suis ravi de travailler avec n’importe quoi. Si ça me donne quelque chose, je suis ravi.

A quand remonte votre rencontre avec Nick Cave ?
On s’est rencontrés dans les années 90. Nick m’a demandé de venir dans le studio où il était en train d’enregistrer un disque avec les Bad Seeds en 1993. Dans le même temps, il est allé voir jouer mon groupe et il m’a invité ensuite à partir en tournée en Grèce et en Israël en 1995. Et voilà. Ça a continué comme ça. Je me trouvais dans un groupe, on a commencé à beaucoup travailler ensemble et à faire des musiques de films et, pour le moment, on reste ensemble.

Vous vivez actuellement en France, ou du moins en partie, qu’est-ce qui vous a poussé à venir vous installer en France ?
J’ai rencontré ma femme aux Etats-Unis en 1996/97. A l’époque, elle était aux Etats-Unis et je vivais en Angleterre. Et voilà, ça s’est fait comme ça. Maintenant, je vis à Paris parce que ma femme est française, parisienne. Et je me trouve bien en France. C’est assez loin et proche. Je peux être aux Etats-Unis assez vite ou n’importe où, à vrai dire, sauf en Australie qui se trouve à l’autre bout du monde. Par ailleurs, la France est un pays où il fait bon vieillir.

Vous avez réalisé beaucoup de musiques de films en collaboration avec Nick Cave et, ces dernières années, composé en solo la bande originale du film « Mustang » (2015) pour lequel vous avez obtenu le César du Meilleur compositeur en 2016, ainsi que celle du film « Django » dans lequel vous reprenez même un requiem inachevé de Django Reinhardt – une prouesse car vous venez de la sphère du rock et n’avez pas forcément une formation classique. Est-ce à dire que vous pouvez jouer, composer toutes sortes de musiques qu’elles soient sacrées, lyriques, etc. ?
Pour ce qui est du Requiem, cela a, en fait, été possible parce que j’ai fait les thèmes, les mélodies et puis il me faut dire que j’ai travaillé avec un ange. Et c’était très intéressant pour moi, parce que c’était vraiment différent de ce que j’avais fait auparavant. Cela m’a permis de me mettre en confiance, en fait, et de me dire que c’est possible, qu’il n’y a rien d’insurmontable. Maintenant, tout est possible et on peut toujours trouver un moyen d’y arriver. Ce que j’aime bien avec les films, c’est que ça m’a donné une énorme liberté. Une musique comme ça, jamais je ne la ferai ou alors ce serait quelque chose d’approchant mais pas vraiment comme ça. Et j’aime bien avoir cette possibilité avec les films parce que c’est le film qui vous sollicite.

Comptez-vous continuer en solo à composer des musiques de films ?
Déjà, cette année, j’ai fait un autre documentaire sur Michael Hutchence [« Mystify Michael Hutchence » de Richard Lowenstein] ; j’ai fait aussi la musique d’un film sur Gauguin [« Gauguin – Voyage  de Tahiti » de Edouard Deluc (2017)]. Je vais composer la musique du prochain film de Lucile Hadžihalilović. En fait, j’aime bien être dans une équipe, travailler avec les gens, avec un autre et j’aime bien les groupes aussi. Avec Nick, par exemple, c’est bien parce qu’il y a un discours. C’est stimulant. Une musique, c’est une langue, un langage ; c’est un discours. Maintenant, je me suis trouvé, par hasard, à faire des films tout seul. C’est une évolution, et c’est bien d’évoluer.

Mais est-ce que ça vous laisse du temps pour des tournées, des concerts, des albums ?
Je viens de terminer deux ans de tournée, et il y a un nouveau disque qui sort début octobre : « Ghosteen » (Nick Cave & The Bad Seeds)*. Pour ce qui est des tournées et des concerts, je n’ai pas arrêté depuis 1990. Je suis six/sept mois en tournée par an. On vient de terminer deux ans de tournée avec « Skeleton Tree », notre précédent album. Et j’ai fait un disque en même temps. Je n’arrête pas : soit je fais un disque, soit je fais une musique de film ou je suis en tournée. Notamment en Finlande où nous sommes venus à plusieurs reprises et dont la dernière fois remonte à deux ans, je crois. [Pori Jazz, juillet 2017 – NDLA]

Quels sont vos projets actuels ?
Il y a donc des musiques de films en cours, un album qui va sortir le 3 octobre, « Ghosteen* », sur lequel j’ai travaillé pendant deux ans. C’est un double album. Par ailleurs, j’ai enregistré un disque avec « Dirty Three » – ça aussi c’est terminé – et, comme projet, je vais composer la musique du prochain film d’Andrew Dominik qui s’intitule « Blonde ». Donc, je suis assez sollicité mais soit c’est ça ou soit c’est rien. J’ai travaillé toute ma vie et c’est vrai que maintenant j’ai de plus en plus d’offres, mais c’est difficile de dire non même si, parfois, il le faut.

Propos recueillis en français
par Aline Vannier-Sihvola
Helsinki, le 26.09.2019

* Ghosteen est le 17e album studio du groupe australien Nick Cave & The Bad Seeds, sorti le 3 octobre 2019 au format numérique et prévu en sortie physique le 8 novembre 2019 sous la forme d’un double album.

Festival Amour & Anarchie 2020

Le Festival international du film de Helsinki – Amour & Anarchie a lieu chaque année, depuis 1988, en septembre. Il fête cette année sa 33e édition et se déroulera du 17 au 27 septembre 2020. Le Festival s’ouvrira avec le film américain de la réalisatrice Eliza Hittman « Never Rarely Sometimes Always » (Grand Prix du Jury de la Berlinale 2020) et se clôturera avec « Babyteeth » de la réalisatrice australienne Shannon Murphy (Grand Prix du Briff/Bruxelles 2020). Cette année, la moitié des films présentés sont réalisés par des femmes et représentent 37 % des longs métrages / 67 % des courts métrages.

Le Festival Amour & Anarchie – le plus grand festival du film de Finlande et, également, le plus accessible –, met en valeur de nouveaux films inventifs, visuellement étonnants et controversés, révèle les talents prometteurs de demain.
Parfois décoiffant, mais à voir !

En raison de la pandémie du coronavirus, la vente des billets a été limitée à seulement 50% de la capacité normale des salles qui, bien évidemment, mettent tout en oeuvre pour assurer la sécurité des spectateurs. Certains films peuvent même être visionnés en ligne.

Les salles Bio Rex, Kinopalatsi, Kino Regina, Cinema Orion, Korjaamo Kino, Kino Engel, Finnkino Itis, WHS Teatteri Union, Cinamon Tripa assureront un total de 560 projections.

Cette année, au programme des quelque 140 longs et 170 courts métrages du monde entier présentés lors des 11 jours de cette 33e édition, une sélection des meilleurs films français et francophones dernièrement sortis, dont :

ETE 85 / SUMMER OF 85 (2020)
François Ozon

Belgique/France – 100 min
23.9. à 21 h 00 – Bio Rex
24.9. à 18 h 00 – Kinopalatsi 2
26.9. à 13 h 15 – Kinopalatsi 7

GLORIA MUNDI (2019)
Robert Guédiguian

France/Italie – 107 min
20.9. à 13 h 15 – Bio Rex
22.9. à 13 h 00 – Kinopalatsi 2
27.9. à 18 h 00 – Kinopalatsi 2

LOLA VERS LA MER (2019)
Laurent Micheli

France/Belgique – 87 min
19.9. à 21 h 15 – Kino Engel 2
21.9. à 20 h 45 – Korjaamo Kino
23.9. à 18 h 30 – Korjaamo Kino
25.9. à 18 h 30 – Orion

LE JEUNE AHMED / YOUNG AHMED (2019)
Luc et Jean-Pierre Dardenne

France/Belgique – 84 min
Langues : arabe, français
22.9. à 18 h 45 – Kinopalatsi 9
23.9. à 16 h 00 – Bio Rex
27.9. à 13 h 15 – Kinopalatsi 7

LE VOYAGE DU PRINCE / THE PRINCE’S VOYAGE (2019)
Jean-François Laguionie, Xavier Picard
(Lire entretien)
Luxembourg/France – 77 min
18.9. à 16 h 00 – Bio Rex
20.9. à 16 h 15 – Cinamon Tripla Kosmos
21.9. à 19 h 00 – Kinopalatsi 6
26.9. à 14 h 00 – Kinopalatsi 6

PROXIMA (2019)
Alice Winocour

France/Allemagne – 167 min
19.9. à 16 h 00 – Orion
25.9. à 18 h 15 – Kinopalatsi 7

C’EST CA L’AMOUR / REAL LOVE (2018)
Claire Burger

Belgique/France – 98 min
18.9. à 18 h 45 – Kinopalatsi 10
19.9. à 13 h 15 – Kino Engel 1
22.9. à 21 h 15 – Kinopalatsi 9
23.9. à 21 h 15 – Kinopalatsi 10
25.9. à 18 h 15 – Cinamon Tripla 6

UN FILS / A SON (2019)
Mehdi M. Barsaoui

Liban/Qatar/France/Tunisie – 96 min
Langues : arabe, français
18.9. à 16 h 00 – Kinopalatsi 1
19.9. à 20 h 45 – Finnkino Itis 5
20.9. à 18 h 45 – Kinopalatsi 9
24.9. à 21 h 15 – Kinopalatsi 9
27.9. à 11 h 15 – Kinopalatsi 9

SI C’ÉTAIT L’AMOUR / IF IT WERE LOVE (2020)
Patric Chiha

France – 82 min
19.9. à 15 h 45 – Kinopalatsi 7
21.9. à 21 h 00 – Orion
25.9. à 15 h 30 – Kinopalatsi 2
26.9. à 23 h 30 – Bio Rex

LE MIRACLE DU SAINT INCONNU / THE UNKNOWN SAINT (2019)
Alaa Eddine Aljem

Avec Isaure Multrier, Vincent Lacoste
Maroc/France – 100 min
Langue : arabe
18.9. à 21 h 15 – Kinopalatsi 9
20.9. à 16 h 00 – Kino Regina
20.9. à 16 h 15 – Kinopalatsi 9
23.9. à 18 h 45 – Kinopalatsi 9
26.9. à 13 h 15 – Kinopalatsi 1

COURTS DE FRANCE / SHORTS FROM FRANCE
MARDI DE 8 À 18 / TUESDAY FROM 8 TO 6 (2019), 26 min
Cécilia de Arce
PLAISIR FANTÔME / GHOST PLEASURE (2018), 16 min
Morgan Simon
MISS CHAZELLES (2019), 22 min
Thomas Vernay
AKABOUM (2019), 30 min
Manon Vila
27.9. à 19 h 00 – Kinopalatsi 8

Retrouvez l’ensemble de la programmation :
http://www.hiff.fi

Paroles intemporelles – Entretien avec BRIGITTE BERG

ENTRETIEN AVEC BRIGITTE BERG
Directrice des Documents cinématographiques – Fonds Jean Painlevé

Lors de la Xe édition du Festival du film documentaire de Helsinki – DocPoint, qui s’est déroulé du 25 au 30 janvier 2011, Brigitte Berg, directrice des Documents cinématographiques, est venue présenter trois séances d’une sélection de films de Jean Painlevé (1902-1989), pionnier du cinéma scientifique, biologiste, mais aussi artiste proche des milieux surréalistes.

Grâce au travail, au talent et à l’opiniâtreté de Brigitte Berg, le Fonds Jean Painlevé s’est élargi à d’autres archives cinématographiques, aujourd’hui restaurées et valorisées, et nous fait partager des trésors du patrimoine du cinéma français souvent oubliés ou disparus.
(www.lesdocs.com)

Lire la suite « Paroles intemporelles – Entretien avec BRIGITTE BERG »