Paroles intemporelles – Entretien avec BULLE OGIER

BULLE OGIERInvitée d’honneur du Festival du film du soleil de minuit de Sodankylä (13-17 juin 2018), au-delà du cercle polaire en Laponie finlandaise, Bulle Ogier, actrice française au charme discret, a joué dans plus d’une centaine de films et son nom est associé aux cinéastes les plus illustres du Septième art. Egérie de Jacques Rivette et de Barbet Schroeder, son mari, elle restera fidèle à un cinéma d’auteur exigeant  tout au long du parcours qu’elle s’est tracé et dont elle ne déviera pas. Théâtre et cinéma sont étroitement liés dans la carrière de Bulle Ogier, puisqu’elle a joué également dans pas moins d’une trentaine de pièces. Elle est l’une des figures de proue du théâtre d’avant-garde des années 60, l’interprète et amie de Marguerite Duras avec qui elle collabore au théâtre comme au cinéma et elle revient actuellement sur les planches avec la pièce « Un Amour impossible », adaptée du roman de/par Christine Angot, dans une mise en scène de Célie Pauthe.

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Les invités du FESTIVAL DU FILM DU SOLEIL DE MINUIT 2018

SOLEIL DE MINUIT 2018La XXXIIIe édition du Festival du film du soleil de minuit, qui s’est déroulée du 13 au 17 juin 2018, accueillait cette année encore des cinéastes de talent, comme Barbet Schroeder, Mahamat-Saleh Haroun, José Luis Guerín, Dominik Graf, l’actrice légendaire Bulle Ogier, égérie de Jacques Rivette, ainsi que le réalisateur Olivier Assayas, qui revenait cette fois au Festival pour diriger une Master class sur Ingmar Bergman. La programmation offrait quelque 140 longs métrages au public qui était une fois de plus au rendez-vous et n’a pas manqué, malgré le soleil de minuit, de remplir les salles obscures (pas moins de 30 projections affichaient complet !). En effet, on a dénombré au terme des cinq jours du festival plus de 28 000 entrées toutes activités confondues – entre les séances de cinéma, les débats, les ciné-concerts et les ciné-karaokés –, chiffre qui se rapproche du record précédent de la XXXIIe édition de l’année dernière. Même si les files d’attente sont parfois un peu longues, cela participe de l’ambiance de partage entre cinéphiles. Once again, LONG LIVE MIDNIGHT SUN FILM FESTIVAL!

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FESTIVAL DU SOLEIL DE MINUIT de SODANKYLÄ – 13-17 juin 2018

Midnight Sun Film Festival / Festival du film du soleil de minuit
Du 13 au 17 juin 2018 – Sodankylä

LE RENDEZ-VOUS DES CINÉPHILES

A l’occasion de sa XXXIIIe édition, le Midnight Sun Film Festival / Festival du film du soleil de minuit se déroule cette année du 13 au 17 juin 2018 à Sodankylä, village en plein cœur de la Laponie finlandaise, au nord du cercle polaire. Créé par les frères Aki et Mika Kaurismäki ainsi que Peter von Bagh – disparu en septembre 2014 –, ce festival au caractère d’exception, baigné par la lumière arctique de l’été et où le spectateur se retrouve en plein soleil au sortir d’une séance à 3 heures du matin ! (projections 24 h/24 h), a attiré au fil des ans les plus grands noms du cinéma international, entre autres : Chabrol, Sautet, Powell, Fuller, Léaud, Forman, Cissé, Kusturica, Kiarostami, Demy, Varda, Scola, Kieslowski, Wenders, Coppola, Tavernier, Béla Tarr, Assayas, Mike Leigh, Bonello, Hanna Schygulla, Saura… Pourtant, malgré tous ces invités prestigieux, le Festival du film du soleil de minuit demeure un festival anti-paillettes, sans compétition et sans soirée de gala, qui se célèbre en jeans et en baskets et où les cinéastes se mêlent aux spectateurs dans une atmosphère décontractée. Un festival simplement pour le plaisir du cinéma.

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Entretien avec BERTRAND BONELLO… sous le soleil de minuit

Bertrand Bonello
Bertrand Bonello, réalisateur et scénariste français, était l’un des invités d’honneur du Festival du film du soleil de minuit dont la 32e édition s’est déroulée, cette année, du 14 au 18 juin 2017 à Sodankylä, en plein coeur de la Laponie finlandaise. Il est l’auteur d’une douzaine de films dont sept longs métrages mais il est surtout connu pour avoir signé la réalisation de « L’Apollonide – souvenirs de la maison close » (2011), « Saint Laurent » (2014) et « Nocturama » (2016). Musicien de formation, il compose également les bandes originales de pratiquement tous ses films. Bertrand Bonello est l’un des représentants talentueux de la nouvelle génération du cinéma d’auteur français.

Vous êtes sans doute pour la première fois en Finlande, tout au moins au Festival du soleil de minuit. Qu’est-ce qui vous a décidé à venir à ce festival ? Que connaissez-vous du cinéma finlandais, et plus particulièrement celui d’Aki Kaurismäki ?
En fait, ce qui m’a décidé c’est que j’entends parler de ce festival depuis longtemps, que je croise souvent des gens qui y sont allés, des réalisateurs, des amis… et tout le monde avait l’air de me parler de quelque chose d’assez extraordinaire. Donc, quand le directeur du Festival m’a invité pour être invité d’honneur, j’ai tout de suite accepté parce que j’avais envie d’y aller voir de plus près. Mais c’est un festival qui a une très bonne réputation chez les cinéastes, par exemple. Quant au cinéma finlandais, forcément on connaît un peu que le cinéma des Kaurismäki, un peu plus surtout Aki, mais aussi Mika dans les années 90 dont j’allais voir les films qui sortaient à Paris à cette époque-là. Le reste, c’est sûr qu’on connaît moins… à part, bien évidemment, le film récent « Olli Mäki » de Juho Kuosmanen [Prix « Un certain regard », Cannes 2016 – N.D.L.R.].
Y a-t-il un film d’Aki Kaurismäki qui aurait votre préférence ?
C’est sûr que, pour ce qui me concerne, j’ai découvert ses films à la fin des années 80. Donc, ce sont un peu ses premiers films qui m’ont le plus plu, après j’étais peut-être trop habitué. « La fille aux allumettes », par exemple… enfin, toute cette période-là. J’aime beaucoup les « Leningrad Cowboys » et aussi les films avec Jean-Pierre Léaud. C’est tous ces films de cette époque-là que j’aime. Mais je crois que peut-être « La fille aux allumettes » est plus mon préféré.

Vous avez plutôt une formation de musicien. A quel moment s’est opérée la bifurcation vers le cinéma et quelles en ont été les raisons ?
Les raisons, elles étaient que je m’ennuyais un peu dans la musique en France. C’était la fin des années 80/début 90. Je ne connaissais pas très bien le cinéma, mais je me disais que ce serait un territoire intéressant à occuper. J’avais gagné pas mal d’argent avec la musique et je me suis payé un court métrage qui a été, en fait, mon apprentissage, mon école. Et à partir du moment où je me suis mis à préparer ce film, j’ai vraiment commencé à m’intéresser au cinéma, à voir beaucoup de films. Et puis, après, c’est devenu vraiment une drogue.

Quels sont les cinéastes qui vous ont nourri, qui vous ont le plus marqué ?
Je n’ai pas du tout un apprentissage du cinéma scolaire, mais je pense, en effet, que peut-être le premier qui m’a parlé très personnellement, c’était Jarmusch. C’est pour ça que je connais bien les films d’Aki Kaurismäki parce que ça se parle, en fait. Après, en connaissant Jarmusch, j’ai vu qu’il parlait beaucoup de Wenders, puis Wenders parlait beaucoup d’Antonioni, puis après on s’intéresse à l’Italie, ensuite Pasolini parle de Chaplin, de Dreyer, et voilà. Ce sont des espèces de trajets personnels, en fait, au sein de l’histoire du cinéma et c’est ainsi que, régulièrement, on découvre des cinéastes qui vous inspirent. Mais je suis toujours intéressé de voir et de revoir des grands films, tout comme je m’intéresse à ce que peut faire, par exemple, un jeune cinéaste chinois aujourd’hui.

Comment expliquez-vous cette fascination quasi obsessionnelle pour Pasolini – à qui vous avez, du reste, consacré votre premier film documentaire « Qui je suis » ?
Parfois, quand vous êtes dans la vingtaine, vous faites la rencontre de quelques personnes, quelques oeuvres qui, dans l’ensemble, vous transforment. Pour ce qui est de Pasolini, par ailleurs, ce n’est pas du tout le cinéaste, mais plutôt l’homme, le poète, l’écrivain qui m’a fasciné, cette espèce de pensée ultra-intelligente et ultra-poétique, et le mélange des deux. Donc voilà, ça fait partie de ces gens comme certains écrivains ou certains peintres qui, à un moment, quand vous les rencontrez, vous structurent.
Est-ce que c’est ce côté sans foi, ni loi qui permettait à Pasolini d’aller aussi loin ?
Il y a déjà l’époque, qui a quand même beaucoup changé. Et puis, intellectuellement, il est tellement puissant que cela lui a permis d’aller loin.
On a l’impression que dans votre cinéma vous pourriez aussi aller un peu plus loin mais qu’il y a une certaine retenue.
C’est le changement d’époque. C’est vrai qu’aujourd’hui, aller loin ce ne serait plus de cette manière-là, parce que ça a déjà été fait, parce que ça ne fonctionnerait plus. Par ailleurs, si Pasolini était encore vivant, il irait encore très loin, mais d’une autre manière.

Quand on est un cinéaste de talent comme vous, qu’on n’a pas fait d’école de cinéma, qu’on n’a pas de formation cinématographique particulière, quelles qualités indispensables doit-on réunir pour devenir un bon metteur en scène ou, du moins, s’essayer au métier ?
La meilleure école, c’est de voir des films et de lire. Je lisais beaucoup les entretiens de cinéastes, par exemple. Ça me passionnait et ça me passionne toujours. Dans un entretien, même entre les lignes, en fait, on voit bien quelles sont les questions qu’un cinéaste a dû se poser et quelles sont les réponses qu’il a dû apporter à tel moment. On voit bien les cheminements des choses. Et un bon entretien de metteur en scène, ça vaut une année scolaire. C’est vrai que j’ai été beaucoup nourri par aussi la critique, les entretiens… et puis voir, voir des films.

Vous faites des films aux budgets très différents. Vous vous êtes fait, certes, rapidement un nom, mais comment on fait pour son deuxième long métrage, en l’occurrence « Le pornographe », pour persuader Jean-Pierre Léaud d’en tenir le rôle principal ?
C’est passer par deux choses très simples. Premièrement, le scénario, et deuxièmement, une rencontre. Je l’ai appelé ; je lui ai déposé le scénario dans sa boîte. Il a aimé le scénario, puis on a passé quatre heures au café. Voilà, c’est aussi simple que ça. Et puis, Jean-Pierre, c’est quelqu’un qui a de toute manière une curiosité pour aussi les jeunes cinéastes – et, à l’époque, j’étais vraiment un jeune cinéaste. Je pense que les jeunes cinéastes qui ont un lien avec l’histoire du cinéma dans leur manière de parler, ça le rassure, il aime ça. Donc, ça s’est fait vraiment hyper simplement.

Pour ce qui est du film « Saint Laurent » qui n’aurait pas eu l’aval de Pierre Bergé, le compagnon du grand couturier, peut-on braver Pierre Bergé sans dommages sinon pour la réalisation du film du moins pour sa sortie ?
Pour la réalisation du film, oui. Par ailleurs, j’ai même l’impression que ça m’a aidé, parce que ça m’a poussé à être vraiment plus libre, à ne pas l’avoir sur le dos. Après, pour la sortie voire le financement, c’est certain que le film, même s’il a coûté beaucoup d’argent, à l’origine coûtait plus et que, de par ses réseaux, son pouvoir, il a bloqué des financements. Mais bon, voilà. Là où je dis que c’est peut-être pas plus mal pour la réalisation, c’est que, parfois, c’est dans les contraintes qu’on est obligé de trouver des idées, d’être plus inventif. Disons que c’est un bon ennemi.
Il vous a tout de même bloqué l’accès aux robes de la collection.
Encore une fois, c’est un mal pour un bien parce que si on regarde l’autre film [« Yves Saint Laurent » (2014) de Jalil Lespert – N.D.L.R.] que Pierre Bergé a validé… conduit, en fait, on se rend compte que, certes, ils ont accès aux robes, mais ces robes-là sont tellement des pièces de musée. D’abord, on n’en voit pas tant que ça et, en plus, je sais que sur le tournage, il fallait que les mannequins soient habillées par des femmes en gants blancs, etc. En fait, ce sont des oeuvres de musée et ce n’est pas vivant. Alors que, pour ce qui est de mon film, « Saint Laurent » est censé se passer en 1976, et on ne sacralise pas le tissu. Donc, le fait d’avoir dû tout reproduire nous a permis aussi une liberté. Le tissu était froissé, il vivait quand il tournait, mais dans l’autre film on sent que c’est corseté par le côté musée, en fait. [L’ironie a voulu que des deux films sur Yves Saint Laurent, en lice pour les César 2015, c’est celui de Bertrand Bonello qui a obtenu le César du meilleur costume – N.D.L.R.]

Vous avez visiblement dans vos films le souci du détail, de la précision. Tout semble tiré au cordeau. Vous êtes scénariste, réalisateur, monteur. Vous composez aussi, du moins en grande partie, la musique de vos films. Comment travaillez-vous en général avec les acteurs ? Est-ce que tout est écrit ou y a-t-il parfois une part d’improvisation ?
Il n’y a pas d’improvisation. Je n’aime pas l’improvisation. Tout est écrit. Après, vous dire comment on travaille avec les acteurs : il y a, pour moi, autant de manières différentes que d’acteurs différents. Evidemment, on ne travaille pas de la même manière avec Jean-Pierre Léaud qu’avec un jeune dans « Nocturama » qui n’a jamais joué auparavant. Et même si je prends ces jeunes qui n’ont jamais joué, au nombre de dix dans le film, ils sont tous différents. Pour moi, le plus gros du travail, il est vraiment avant. C’est-à-dire passer du temps, parler, et pas sur les scènes, d’ailleurs. C’est d’amener les acteurs sur le plateau dans les meilleures conditions, dans le meilleur « mood », pour employer un mot anglais qui n’a, du reste, pas de traduction française. Et, à un moment, si le travail en amont est bien fait, globalement, la direction d’acteur se résume alors à des directives simples. Evidemment, avant le tournage, je demande aux acteurs s’il y a une scène qui leur pose question, un dialogue qu’ils ne sentent pas, des choses comme ça, et ça je le fais avec tous les acteurs quels qu’ils soient. Après, ils ne remettent pas vraiment grand-chose en cause. Il y en a certains qui font des propositions ; j’y réfléchis et, parfois, je leur donne raison.

Vous avez offert au public sept longs métrages sur une grande diversité de sujets. Comment vous viennent les idées de vos films, les inspirations ? Les puisez-vous forcément dans la réalité ?
Je pense que c’est la question la plus compliquée dans le sens où on ne peut lui apporter vraiment aucune réponse. Comment vient une idée ? C’est bien là la question la plus mystérieuse. Pour ma part, il y a autant de lectures de livres que de journaux, de marches dans la rue que de rester dans mon salon à écouter de la musique, etc. Et puis après, parfois, il y a une idée qui vous vient, qui semble une évidence. Ensuite, il faut essayer d’accueillir cette idée, et c’est là que le travail commence. Mais cela reste très mystérieux. Il y a aussi des désirs. Par exemple, pour « L’Apollonide », une des naissances du film est venue d’une envie que j’avais de faire un film avec un groupe de filles. Ce n’est pas de l’inspiration, ce sont des envies. Sur « Nocturama », je sais que j’avais une vraie envie, celle de revenir au contemporain. Après, vous vous posez la question : qu’est-ce que le contemporain ? Et puis, sur cette réflexion de ce qu’est le contemporain, à un moment, on a tout d’un coup une sensation d’explosion. Et voilà, c’est un enchaînement. Mais c’est assez mystérieux, et c’est tant mieux.

De tous vos films, quel est celui qui a le plus compté pour vous, celui dans lequel vous vous êtes le plus investi ?
Le plus investi ? Je dirais que c’est dans tous parce que, franchement, c’est tellement de travail. Même quand je fais un court métrage, et je continue à en faire, c’est, pour moi, aussi important qu’un long métrage. Donc, sur l’investissement, c’est vraiment égal. Le film qui a le plus compté, ça dépend pour quoi. C’est sûr qu’un film comme « Le pornographe », c’est celui qui m’a un peu révélé [Semaine de la critique/Prix FIPRESCI, Cannes 2001 – N.D.L.R.], et donc, il a compté. Puis, « L’Apollonide » m’a fait passer au niveau supérieur aussi en termes de notoriété [Compétition officielle, Cannes 2011 – N.D.L.R.], et donc, ça a compté aussi. Après, j’ai également beaucoup d’affection pour les films qui ne marchent pas. Donc, un film comme « De la guerre », qui a été assez rejeté à sa sortie, finalement il compte un peu plus pour moi que les autres parce qu’il a plus besoin d’être soutenu. Sinon, il y en a un pour lequel j’ai vraiment un faible, c’est un court métrage qui s’appelle « Cindy: The Doll is Mine », un film que j’ai fait il y a une dizaine d’années avec Asia Argento. Je dirais donc que, sur l’investissement, c’est vraiment pareil et après, j’ai forcément un peu plus d’affection pour les films mal aimés.

Que pensez-vous du cinéma français aujourd’hui ? Avec 234 films français produits en 2015, 221 en 2016, à capitaux majoritairement français, c’est un signe, à l’évidence, de la vitalité française et on pourrait se demander si les financements sont finalement si difficiles à obtenir en France.
C’est franchement une question à laquelle on pourrait apporter une réponse de deux ou trois heures. C’est très complexe. Mais si je devais faire vite… D’abord, en effet, quand on regarde les chiffres, tout va bien. Par contre, quand on regarde les films, est-ce que tout va bien ? Ça, c’est autre chose. Il faut voir ce qui sort, aussi. Pareil, quand on regarde le nombre d’entrées en France, on vous dit que c’est la meilleure année depuis tel gros succès, mais quand on regarde les films qui font des entrées, c’est quand même des horreurs. C’est deux poids deux mesures, en fait. Donc, est-ce que le cinéma français va bien ? J’imagine que son économie fonctionne à peu près pour certains, mais elle est catastrophique pour d’autres. Les financements sont, contrairement à ce qu’on pense, de plus en plus difficiles pour un certain type de films et, de fait, les financements étant difficiles, le cinéma d’auteur se formate. Donc, est-ce que ça va bien ? Oui et non. C’est une réponse très complexe, en fait.
Dans votre cas personnel, cela a-t-il été difficile d’obtenir des financements ? Et avez-vous aussi fait appel à des fonds européens comme Eurimages ?
Bien sûr, on fait appel à tout ce qu’on peut. « Saint Laurent », c’est un cas particulier. Ça a été dur parce qu’il y avait deux films. Donc, à un moment, le marché français ne peut pas absorber à hauteur de 15 millions d’euros deux projets de cette envergure… Oui, ça a été dur parce que Pierre Bergé a envoyé des lettres à tous les financiers. C’est pour ça que c’est un cas un peu particulier. Sinon, comme j’ai commencé par des films à très petits budgets, mon approche, c’est un peu de demander combien il y a et de voir ce qu’on peut faire. On fait, donc, avec ce qu’il y a. Mais là, je pense que depuis un an et demi la situation s’est beaucoup durcie. On verra bien quand j’essaierai à nouveau de financer un film. C’est pour ça que, d’un côté, j’ai envie de dire que, oui, le cinéma français va très bien mais, par ailleurs, est-ce que les films vont très bien ?

Avec vos trois derniers films, « L’Apollonide », Saint Laurent », « Nocturama », vous décrivez à chaque fois la fin d’une époque, des mondes qui s’effondrent. Si on ne sait pas trop quel regard vous portez – entre admettre ou dénoncer –, on croit toutefois percevoir une certaine nostalgie pour un monde où soufflait un vent de liberté, d’insouciance, de fête. Avec ces trois films, vous traversez un siècle pour nous laisser à la fin de votre dernier film « Nocturama » au bord d’un gouffre. Reste à savoir maintenant si on n’a pas déjà commencé de basculer dedans (!?) Constat terrifiant. Qu’est-ce qu’il y aura après ? Diriez-vous avec Robert Bresson : « Le diable, probablement… » ?
La réponse est dans la question. Mais c’est vrai, il y a un mélange de nostalgie et de mélancolie. L’idée du monde qui s’achève, de toute manière, elle est évidemment mélancolique, mais elle est assez belle. C’est pour que quelque chose redémarre. Pour ce qui est de la nostalgie, oui. Evidemment, je suis né en 1968 et donc, j’ai été jeune adulte, on va dire, au moment où le monde était vraiment en train de changer, c’est-à-dire à la fin des années 80. Pour moi, cette période est une rupture fondamentale dans le monde moderne, catastrophique certainement – enfin, ça on n’y peut rien –, mais vraiment fondamentale, une rupture de beaucoup de choses. Et ce n’est que depuis ces dix dernières années qu’on commence vraiment à s’en apercevoir. « Le diable, probablement… » ? Encore une fois pour mille raisons, comme une espèce de bulldozer un peu très compliqué à arrêter. Une chose qui m’effraie c’est que – et c’est compliqué de ne pas avoir l’air réactionnaire en disant ça, mais, en fait, je ne le suis pas –, j’ai l’impression qu’il y a une sorte de rupture avec la civilisation qui se met en place, quelque chose qui a été très construit pendant des siècles et des siècles et qui est en train de se déconstruire, de se défaire. Donc, il y aura certainement autre chose qui va renaître de ça, mais on n’en est pas encore là. Pour revenir à l’époque que vous mentionnez, c’était un moment beaucoup plus facile, le monde allait beaucoup mieux. L’insouciance dont vous parlez, elle n’est plus permise aujourd’hui, elle n’est plus acceptable. C’est vrai que, par exemple, si on prend ne serait-ce que les mouvements sociaux, quand vous avez en 1968 les gens qui descendent dans la rue, c’est pour avoir de la liberté, c’est pour les autres, c’est pour les Polonais, les Tchèques… Aujourd’hui, quand les gens descendent dans la rue, c’est pour eux parce qu’ils n’ont pas le choix. Donc, c’est quand même une vraie différence et on ne peut pas leur en vouloir.

Quels sont vos projets cinématographiques ? Vous disiez en janvier de cette année que vous ne saviez pas s’il y aurait un prochain film. Six mois plus tard, éprouvez-vous aujourd’hui la nécessité, l’envie de faire un nouveau film ? Et vers quoi pensez-vous vous tourner ?
Je ne sais pas. Je prends des notes et, en même temps, je n’ai pas suffisamment de désir pour mettre une machine en route qui est quand même, disons-le, une montagne. C’est très long. Un film, c’est trois ans. Par ailleurs, je n’aime pas trop l’idée que le cinéma soit un métier. Il va, certes, arriver un moment où il va falloir que je travaille, mais, voilà, je n’ai jamais vraiment cherché, en fait, de sujet. Ce sont vraiment des évidences qui arrivent. Et là, pour l’instant, il n’y en a pas vraiment.

Quand vous ne tournez pas, continuez-vous à composer de la musique ?
Vous savez, par exemple, j’ai fini la tournée promo de « Nocturama » il y a à peine un mois. Cela a duré 5/6 mois. C’était très long. On croit qu’entre les films on ne fait rien, mais on est très sollicité parce qu’on accompagne le film à l’étranger. En France, ça dure deux mois, mais après on accompagne le film dans les festivals, dans d’autres pays. Tout le monde parle des gros festivals, mais il y en a plein de petits, même ici. Donc, tout ça quand même prend du temps. Mais je fais toujours des petits projets. En l’occurrence, j’ai fait un court métrage ; je suis toujours attaché à cette idée de forme assez libre. J’ai accompagné aussi musicalement un couple de danseurs contemporains. Voilà, des petites choses comme ça. Mais vraiment l’accompagnement des films est de plus en plus long parce qu’il y a de plus en plus de supports informatiques, en fait, de sites Internet, de trucs comme ça. Il y a énormément de demandes. Et, évidemment, on ne peut pas tout faire, mais quand même il faut soutenir un peu les films.
Donc, il faudrait une vraie idée pour relancer la machine.
Une évidence, en fait. C’est ça… c’est plus des évidences. C’est ça et pas autre chose. Après, il y a des metteurs en scène qui travaillent sur plein de films en même temps. Une fois un film terminé, il faut qu’il y en ait un autre. Moi, je ne suis pas comme ça.

Propos recueillis par Aline Vannier-Sihvola
Sodankylä, le 15 juin 2017

Entretien avec STÉPHANE GOUDET… sous le soleil de minuit

Stéphane Goudet, critique et historien du cinéma, réalisateur, maître de conférences à l’université Paris-I, directeur du cinéma Art & Essai « Le Méliès » à Montreuil, considéré avec ses 6 salles comme le plus grand cinéma public d’Europe, était invité à la 32e édition du Festival du film du soleil de minuit (Sodankylä – 14-18 juin 2017) pour conduire une Master Class sur « Jour de fête » de Jacques Tati dont il est un éminent spécialiste. La projection était suivie d’un documentaire de Stéphane Goudet, « A l’américaine », qui fait partie d’une série de films d’analyse réalisés par ce dernier sur chacun des films de Jacques Tati, excepté « Trafic ».

Spécialiste de Jacques Tati s’il en est, vous semblez être déjà venu en Finlande en 2010 dans le cadre d’une rétrospective Jacques Tati et d’un séminaire à la cinémathèque Orion de Helsinki.
C’est exact. A cette occasion, en effet, j’avais pris la parole à un séminaire que nous animions ensemble avec Peter von Bagh à la cinémathèque Orion.

Par contre, c’est sans doute votre première fois au Festival du soleil de minuit de Sodankylä, bien que vous sembliez être aussi un spécialiste d’Aki Kaurismäki. En effet, on peut lire dans la revue Positif de novembre 2002 un article que vous avez écrit sur la filiation Kaurismäki/Murnau, en l’occurrence respectivement pour les films « L’homme sans passé » et « Le dernier des hommes ».
Je vais, du coup, raconter une blague. J’ai fait un long entretien avec Kaurismäki sur son rapport à l’histoire du burlesque à l’occasion de ma précédente visite en Finlande en 2010. Cela a été un moment formidable parce qu’on m’avait expliqué qu’il allait peut-être me consacrer trois minutes du fait qu’il était en fin de montage de son film « Le Havre », et que ça pouvait, du coup, être très, très court. En fait, on a commencé à parler ensemble de Tati, de Chaplin, de Keaton, et c’était tellement bien que j’en ai profité pour lui demander de glisser un petit mot pour les spectateurs du futur cinéma de Montreuil. Il a complètement joué le jeu. Il est allé chercher des accessoires pour se mettre en scène et, à un moment, il m’a dit : « Tiens, je vais te faire un cadeau. Si tu veux, tu me filmes à la table de montage ; je suis en train de finir le film. » Et, du coup, je l’ai accompagné une partie de l’après-midi et j’ai ainsi pu filmer Kaurismäki en train de finir vraiment la toute première version définitive du « Havre » dans ses bureaux de production. Je dois dire que c’était un moment un peu magique. C’est vrai que j’aime beaucoup son cinéma, mais c’est lié, entre autres, à une Finlandaise… cette même Finlandaise qui, du reste, m’amène ici, à ce festival. Je faisais, en effet, une thèse sur Tati à l’époque, à la Sorbonne et, pendant ce temps-là, une jeune Finlandaise, Satu Kyösölä, faisait une thèse sur Kaurismäki. On avait tous les deux le même directeur de thèse et il confondait les deux noms, car avant de faire une thèse sur Tati, je faisais un DEA sur Kiarostami. Et entre Kaurismäki et Kiarostami, je pense que jusqu’à la fin il n’a pas réussi à prononcer le nom de l’un sans le mélanger au nom de l’autre. Donc, ça donnait du Kiarosmaki ou du Kauristami, à peu près n’importe quoi. Et, du coup, cela a contribué à nous rapprocher, sachant qu’il y a effectivement un rapport au burlesque, mais aussi à d’autres formes de cinéma qui me sont chers, notamment « Le dernier des hommes ». Et, effectivement, Kaurismäki est un cinéaste que je suis de très près.
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Les invités du FESTIVAL DU FILM DU SOLEIL DE MINUIT 2017

SODANKYLÄ ET SON FESTIVAL DU SOLEIL DE MINUIT
La 32e édition du Festival du film du soleil de minuit, qui s’est déroulée du 14 au 18 juin 2017, était cette année encore marquée de l’empreinte bien vivace de Peter von Bagh (décédé à l’automne 2014), cofondateur avec les frères Aki et Mika Kaurismäki du festival, avec un film documentaire posthume « Lauluja utopiasta » (Songs from Utopia) que le réalisateur Jouko Aaltonen vient d’achever sur la base, entre autres, d’interviews réalisées par Peter von Bagh lui-même ce même été 2014 . Directeur artistique et maître d’oeuvre du festival, Peter von Bagh a attiré de 1986 à 2014 les plus grands noms du cinéma international. Cette année encore, à l’occasion de cette 32e édition, le Festival accueillait des cinéastes de talent, comme Carlos Saura, Bertrand Bonello, l’actrice Hanna Schygulla, et la programmation offrait quelque 140 longs métrages au public qui était une fois de plus au rendez-vous et n’a pas manqué, malgré le soleil de minuit, de remplir les salles obscures (pas moins de 24 projections affichaient complet !). En effet, on a dénombré au terme des cinq jours du festival plus de 28 000 entrées toutes activités confondues – entre les séances de cinéma, les rencontres et les ciné-concerts –, chiffre qui se rapproche du record précédent de la 31e édition de l’année dernière. Les files d’attente sont parfois un peu longues mais cela participe à l’ambiance de partage entre cinéphiles. Once again, LONG LIVE MIDNIGHT SUN FILM FESTIVAL!

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FESTIVAL DU SOLEIL DE MINUIT de SODANKYLÄ – 14-18 juin 2017

Midnight Sun Film Festival / Festival du film du soleil de minuit
Du 14 au 18 juin 2017 – Sodankylä

LE RENDEZ-VOUS DES CINÉPHILES

A l’occasion de sa XXXIIe édition, le Midnight Sun Film Festival / Festival du film du soleil de minuit se déroule cette année du 14 au 18 juin 2017 à Sodankylä, village en plein cœur de la Laponie finlandaise, au nord du cercle polaire. Créé par les frères Aki et Mika Kaurismäki ainsi que Peter von Bagh – disparu en septembre 2014 –, ce festival au caractère d’exception, baigné par la lumière arctique de l’été et où le spectateur se retrouve en plein soleil au sortir d’une séance à 3 heures du matin ! (projections 24 h/24 h), a attiré au fil des ans les plus grands noms du cinéma international, entre autres : Chabrol, Sautet, Powell, Fuller, Léaud, Forman, Cissé, Kusturica, Kiarostami, Demy, Varda, Scola, Kieslowski, Wenders, Coppola, Tavernier, Béla Tarr, Assayas, Mike Leigh… Pourtant, malgré tous ces invités prestigieux, le Festival du film du soleil de minuit demeure un festival anti-paillettes, sans compétition et sans soirée de gala, qui se célèbre en jeans et en baskets et où les cinéastes se mêlent aux spectateurs dans une atmosphère décontractée. UN festival simplement pour le plaisir du cinéma.

Cette année, la XXXIIe édition du Festival accueille comme invités d’honneur le réalisateur français Bertrand Bonello (« Le pornographe », « L’Apollonide », « Saint Laurent », « Nocturama »…), le metteur en scène espagnol Carlos Saura (« Cría cuervos », « Elise ou la vraie vie », « Noces de sang », « Carmen », « ¡Ay, Carmela! », « Goya à Bordeaux »…), l’actrice allemande Hanna Schygulla, égérie et muse de Rainer Werner Fassbinder avec qui elle a tourné une vingtaine de films dans les années 70, le scénariste-réalisateur russe Alexandre Mindadze (« Séparation », « Un samedi pas comme les autres » et « L’ami Hans, ce cher Piotr »). Autres invités de ce festival : les réalisateurs brésilien Gabe Klinger, allemand Kai Wessel et danois Per Fly.

MASTER CLASS

Stéphane Goudet, critique et historien du cinéma français, spécialiste de Jacques Tati, mais aussi scénariste et réalisateur, est également invité à conduire une master class sur le film de Jacques Tati« Jour de fête ». A cette occasion, sera projeté un documentaire réalisé par Stéphane Goudet « A l’américaine » (2014 – 80 min), film d’analyse de « Jour de fête ». Stéphane Goudet a participé en tant que critique à la revue Positif et a écrit de nombreux ouvrages sur le cinéma, notamment sur Jacques Tati. Il est maître de conférences en cinéma à l’Université de Paris I et directeur artistique du cinéma « Le Méliès » à Montreuil.


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Entretien avec FERNANDO TRUEBA

Fernando Trueba, réalisateur et scénariste espagnol, était l’invité de la 31e édition du Festival du film du soleil de minuit de Sodankylä (Laponie finlandaise) où il est venu présenter cinq de ses films sur les seize qu’il a réalisés, dont « Belle époque » avec Penélope Cruz, pour lequel il a remporté l’Oscar du Meilleur film étranger en 1994, « Calle 54 », documentaire considéré comme le meilleur film consacré au latin jazz, et « L’artiste et son modèle », film réalisé en langue française en 2012 et coécrit avec Jean-Claude Carrière, magnifiquement interprété par Jean Rochefort.
Fernando Trueba est l’une des figures marquantes du cinéma de l’Espagne démocratique, et il est peu de dire qu’il est animé, depuis plus de quarante ans, par la passion du cinéma et de la musique… Un modèle d’artiste.
Par ailleurs, son amour et sa passion pour la culture et la langue française font de lui le plus francophile et francophone des cinéastes espagnols.

Vous êtes sans doute pour la première fois au Festival du film du soleil de minuit, qu’est-ce qui ou bien qui est-ce qui vous a décidé à y participer ? Et quel regard portez-vous sur ce festival ?
Je connaissais déjà Mika Kaurismäki ; on s’était rencontrés une ou deux fois au Brésil et, après, on s’était retrouvés en Espagne. Mon fils Jonás [scénariste et réalisateur de 4 longs métrages – N.D.L.R.] m’avait à plusieurs reprises parlé de ce festival où il n’était jamais allé, mais il avait vu le documentaire de Peter von Bagh sur le festival, « Sodankylä Forever ». Il m’a reparlé du festival il y a deux ou trois ans, me disant que c’était un endroit formidable où il aimerait bien aller. Et curieusement, aujourd’hui, on est tous les deux ici. Quand Mika m’a invité, il m’a dit qu’il aimerait inviter mon fils aussi. J’étais tellement surpris et cela nous a bien sûr réjouis, mon fils Jonás et moi, quand je lui ai dit qu’on était invités au Festival dont il m’avait parlé… parce qu’il aimait beaucoup von Bagh. Il avait vu aussi son film documentaire sur Helsinki, « Helsinki Forever ». C’est donc enthousiastes que nous sommes venus au Festival du film du soleil de minuit à Sodankylä.

Etes-vous familier du cinéma finlandais, et plus particulièrement des films de Mika et Aki Kaurismäki ?
Oui, je connais les films de Mika et Aki que j’aime, du reste, beaucoup. Je trouve également que ce sont deux personnalités extrêmement attachantes, la façon qu’ils ont d’envisager l’avenir du cinéma, avec beaucoup de rapports l’un à l’autre et, en même temps, absolument différents. A part leurs films, je dois dire que je ne connais pas le cinéma finlandais. Lire la suite « Entretien avec FERNANDO TRUEBA »

Paroles intemporelles – Entretien avec FRÉDÉRIC STRAUSS


Frédéric Strauss, critique et historien du cinéma français, spécialiste de Pedro Almodóvar, mais aussi scénariste et réalisateur, était l’invité de la 31e édition du Festival du film du soleil de minuit de Sodankylä (Laponie finlandaise), qui s’est déroulé du 15 au 19 juin 2016. A cette occasion, il a animé une Master class sur le film de Pedro Almodóvar « Julieta ». Ancien rédacteur en chef adjoint des Cahiers du cinéma (1988-1998), on lui doit deux ouvrages, notamment sur Pedro Almodóvar dont il est l’interlocuteur privilégié, « Conversations avec Pedro Almodóvar » (2007), ainsi que « Faire un film » (2006), co-écrit avec Anne Huet. Il a également réalisé son premier court métrage « Rouge Maman » en 2002. Il est actuellement rédacteur au magazine Télérama.

Vous qui êtes un habitué des festivals du cinéma, quel regard portez-vous sur ce Festival du film du soleil de minuit où vous venez conduire une Master class sur « Julieta » de Pedro Almodóvar et dont le maître d’oeuvre Peter von Bagh – que vous avez connu, je crois – nous a quittés en 2014 ?
C’est un festival dont j’ai entendu parler depuis longtemps parce que j’ai rencontré aussi depuis assez longtemps les Frères Kaurismäki quand ils présentaient leurs films à Berlin. Donc, toute une époque où ils arrivaient vraiment dans le cinéma contemporain et où on les découvrait en France. Et le Festival a toujours été une sorte d’idée, comme ça, assez fabuleuse : aller dans cet endroit si éloigné, sans noir, avec que de la lumière. Et, finalement, j’y viens très tard par rapport à toutes ces années, qui se situent plutôt fin des années 80-début des années 90. Et, bien qu’ayant beaucoup fantasmé sur ce rendez-vous, je trouve que la réalité est encore plus forte que le rêve dans ce cas-là parce qu’il y a une atmosphère particulière, effectivement à cause de cette lumière qui n’en finit pas, et puis une atmosphère de proximité avec les gens, de bande ; se sentir tous emmenés comme ça par l’équipe du festival, c’est assez unique… et au nom de la passion du cinéma. Je trouve ça formidable.
Quant à Peter von Bagh, je l’ai rencontré plusieurs fois, et c’est vrai que c’était un homme brillant qui avait, en plus, beaucoup d’humour et peut-être que, étant Français, je n’ai pas tout de suite pris la mesure du personnage. Et comme, par ailleurs, il avait un certain sens de la dérision, je n’ai pas pu le deviner tout de suite. Après, j’ai compris qu’il était vraiment une encyclopédie et puis quelqu’un qui donnait aussi l’envie de s’intéresser au cinéma du passé. Parce que c’est vrai que le cinéma du passé a parfois des ambassadeurs qui sont un peu austères, et là c’était bien d’avoir des gens comme Peter von Bagh, et aujourd’hui les Kaurismäki ou l’équipe du festival ici ; c’est la meilleure façon d’aborder le cinéma du passé.

Vous êtes, semble-t-il, non seulement un habitué de la Finlande (plusieurs passages dont un, tout du moins, à la Cinémathèque Orion en 1999), mais aussi un spécialiste du cinéma finlandais, et plus particulièrement des films d’Aki Kaurismäki. D’où vous est venue cette attirance pour ce cinéma souvent burlesque, voire déjanté, à l’humour décalé ? On verra, du reste, que c’est un dénominateur commun avec les comédies burlesques et déjantées d’Almodóvar qui mêlent aussi drame et comédie.
Alors le goût du cinéma de Kaurismäki, c’est vraiment venu avec une sorte de conjonction historique. En fait, le moment où moi je commence aux Cahiers du cinéma, c’est le moment où on commence à le découvrir et, quand on est jeune journaliste aux Cahiers du cinéma, on se tourne tout naturellement vers les nouveaux cinéastes, parce que les anciens, les grands cinéastes ils ont déjà toutes sortes de rédacteurs qui les connaissent, qui ont écrit sur eux, et donc, les nouveaux venus il faut qu’ils « se fassent la main » en découvrant des choses ; ils sont là aussi pour défricher à leur tour. Et donc, quand j’ai vu les films de Kaurismäki, j’ai eu l’occasion d’écrire sur ces films-là, et puis il faut dire que le cinéma d’Aki Kaurismäki est un cinéma très séduisant parce que c’est un cinéma de cinéphile. Donc, quand on est jeune, porté vraiment par la passion de voir des films et d’être guidé par le cinéma, on tombe sur les films d’Aki Kaurismäki, et on se sent en plein accord avec lui parce qu’il pense au cinéma avec des références, il entretient comme ça un rapport au-delà de son propre univers avec le cinéma du passé, avec le grand cinéma. Et puis, on est aussi vraiment fasciné par l’étrangeté quand même de cet univers où les personnages sont incroyables, et les acteurs aussi, du reste… comme on n’en a jamais vu ! Enfin, tout porte vraiment à s’étonner et à s’enthousiasmer pour le cinéma d’Aki Kaurismäki. Donc, ça a été une belle histoire. Après, c’est vrai que c’est un cinéma qui, finalement, quand on l’a découvert à la fin des années 80-début des années 90, correspondait à la période où Kaurismäki tournait le plus. Il faisait quasiment un film par an. Ainsi, on allait à Berlin chaque année et on voyait un nouveau film de Kaurismäki. Et après, c’est devenu un cinéaste différent puisqu’il fait maintenant un film tous les cinq ans peut-être. Donc, ça a totalement changé. Mais j’ai beaucoup aimé cette période où il faisait des films tous les ans… des films un peu plus inégaux parfois, mais la productivité, c’était quelque chose aussi de formidable chez lui. Lire la suite « Paroles intemporelles – Entretien avec FRÉDÉRIC STRAUSS »

Entretien avec MIGUEL GOMES

ENTRETIEN AVEC MIGUEL GOMES
Festival du film du soleil de minuit
Sodankylä, 10-14 juin 2015

Cinéaste portugais, Miguel Gomes a commencé sa carrière comme journaliste et critique de cinéma. Il réalise son premier long métrage en 2004, « La gueule que tu mérites » suivi, en 2008, de « Ce cher mois d’août ». Quatre ans plus tard, en 2012, il signe un magnifique drame en noir et blanc, « Tabou », qui nous conte l’histoire, à la veille de la décolonisation portugaise en Afrique, d’un paradis définitivement perdu. Avec « Tabou », très bien accueilli par la critique et le public, Miguel Gomes s’affirme comme l’un des réalisateurs les plus talentueux de sa génération et, aux côtés de Pedro Costa, l’un des fers de lance du cinéma portugais d’aujourd’hui.
Invité de la 30e édition du Festival du film du soleil de minuit, qui s’est déroulé à Sodankylä (Laponie finlandaise), du 10 au 14 juin 2015, Miguel Gomes, tout juste revenu de Cannes, a présenté, à cette occasion, son tout dernier film « Les Mille et Une Nuits » – six heures d’un triptyque de trois volumes de deux heures chacun – intitulés respectivement L’Inquiet, Le Désolé et L’Enchanté –, projetés en trois séances séparées sur trois jours.

Après Cannes et le marathon médiatique qui l’a accompagné, qu’est-ce qui vous a fait accepter de venir au Festival du film du soleil de minuit à Sodankylä ?
Déjà le grand amour que je porte pour les films d’Aki Kaurismäki. Le fait aussi que j’avais connu Peter von Bagh en Argentine (membres du même jury du Festival de Buenos Aires, 2012 – N.D.L.R.) qui m’avait déjà invité pour mon précédent film « Tabou » qu’il voulait montrer ici. Mais, à l’époque, je n’avais pas pu venir parce que j’avais dû me rendre à l’autre bout du monde, en Australie. Et je lui avais alors dit que la prochaine fois qu’il m’inviterait, je viendrai. C’était promis. Malheureusement, il n’est plus là, mais c’est vraiment pour moi un honneur d’être ici car cette 30e Edition est une édition spéciale entièrement dédiée à son travail, à sa mémoire. Et aussi parce que ce festival a déjà un côté mythique. Dans le circuit des festivals, c’est un festival qui a des allures de quelque chose de très extravagant, déjà par sa localisation, par le fait qu’il y a du soleil jour et nuit. Je dois dire aussi que, pendant ce festival, j’ai rencontré quelque chose de très important, ce côté coutume populaire. J’ai adoré, sans rien comprendre, les séances de karaoké sous la grande tente. Je trouve ça incroyable, très émouvant parce que je ne comprends rien de ce qui se passe, aucun mot de ce que les gens disent, mais je ressens l’amusement, le fait que les gens sont heureux… et ça, c’est très important. J’ai découvert aussi que la nuit, ici, dans cet endroit, pendant le festival, c’est vraiment la tente. La tente, c’est la nuit. J’avais seulement la sensation que la nuit était tombée quand je regardais les films dans la tente. La nuit ne tombait que sous la tente. C’était un peu comme si je faisais un rêve… et je trouve ça très beau.

Aki Kaurismäki est un conteur d’histoires, de fables comme vous. Quel est son film qui emporte votre préférence ?
J’aime beaucoup « Shadows in Paradise », un film qu’il a fait, si je me souviens bien, en 1986. Et, l’autre jour, j’ai dit à Kaurismäki que son meilleur film, pour moi, était « Shadows in Paradise » parce que j’étais un romantique. Et il m’a répondu que lui aussi, et que j’avais parlé pour la première fois vraiment avec mon coeur. Et on a trinqué. J’aime beaucoup pratiquement tous les films de Kaurismäki. C‘est quelqu’un que je ne connais pas, mais c’est un réalisateur très important pour moi. Lire la suite « Entretien avec MIGUEL GOMES »